25 REC personnage de roman 2016 -05

 

   Je ne cherche pas à rédiger un fichier cohérent sur ce sujet. Je crois aux vertus de la « déconstruction » qui je nomme souvent « trampoline ». Roger

 

A/ L’étymologie de personnage renvoie d’abord au latin persona “masque de théâtre” puis “type de personnage”. Vers 1223 le terme de personnage est utilisé en droit canonique pour désigner un bénéfice ecclésiastique puis son titulaire. L’usage moderne de “personnne fictive mise en action dans un ouvrage dramatique” apparaît dès 1384 et retrouve ainsi son étymologie latine. Jouer le personnage apparaît en 1425 et devient jouer un personnage en société aussi bien qu’au théâtre. En 1754 Montesquieu l’emploie dans Quelques réflexions sur les Lettres persanes pour désigner une “personne qui figure dans un ouvrage narratif”. (D’après le lexicographe Alain Rey). Le mot personnage renvoie donc au théâtre (personnage de théâtre) et au récit (personnage de roman). Par commodité il ne sera question ici que du personnage de roman. Pour le personnsage de théâtre, voir section 32 THE personnage de théâtre.

 

   B/ L’avis de Julien Gracq recueilli par Noël Herpe et Michka Assayas (Le Nouvel Observateur 2008_01_17) traduit la complexité du personnage de roman : “Pendant plusieurs années, j’ai été membre de la commission d’avance sur recettes : on voyait de mauvais romans qui se transformaient en bons films. Mais les bons romans évoquent, et le film est obligé de faire voir. Le roman ne doit jamais faire voir, il est lui-même vision. On ne peut pas dessiner ni inventer une scène de roman ; et moi-même, lorsque j’écris, je ne vois pas mes personnages, ce n’est pas ainsi que cela se passe : c’est la sonorité du mot, de la phrase qui évoque des présences, mais un peu nébuleuses. Tout se passe comme si le romancier ou le lecteur de romans disposaient de plusieurs écrans : ils voient les choses de face, mais parallèlement, l’auteur ayant la possibilité de retourner en arrière, d’utiliser les différents temps du verbe, le présent cohabitant avec le futur et le passé, il existe aussi des écrans latéraux où ils perçoivent d’autres éléments. Tandis qu’au cinéma le flash-back est un procédé brutal, qui consiste à plaquer un morceau de passé… Dans le roman, le jeu est continuel ce qui crée une irréalité ; en outre il escamote les trois quarts des scènes qu’il décrit. Cela m’a beaucoup frappé quand “Un balcon en forêt” a été adapté par Michel Mitrani : la dramatique m’a plu d’ailleurs mais c’était autre chose : par exemple, dans le roman, il y a quatre soldats qu’on ne voit pas, dont on sait seulement qu’ils sont là ; à l’écran on les voit ce qui est totalement différent. [Le lecteur peut voir le personnage contre l’auteur.] Je l’ai dit dans un de mes livres, et je crois que c’est vrai : l’enveloppe d’un personnage de roman est modelée pour le lecteur sur l’image qu’il se fait de son âme ; comme l’écrit Spinoza : “Le corps est dans l’âme”. D’après l’idée qu’il en a (“C’est un séducteur”, “C’est un escroc”…) le lecteur remanie le portrait que propose l’auteur.”

 

 

C/ La notion de « personnage » concerne aussi bien le roman que le théâtre ou le cinéma ou les séries télévisées C’est pourquoi P.A Touchard ne distingue pas les deux faces de ce concept dans son texte « Pour un personnage vraisemblable ». Ce texte fait l’objet d’un développement substantiel dans le fichier « 32 THE personnage théâtre roman 3 sujets. »

 

D/ Evolution de M. Pickwick.

  1. Au départ, en 1836, il s’agit d’illustrer des gravures satiriques : les mésaventures d’un club d’ahuris conduits par M. Pickwick. Une sorte de Bouvard et Pécouchet avant le français Flaubert. C’est un feuilleton, finalement proposé en 19 livraisons régulières jusqu’en 1837.
  2. L’œuvre change de sens : Dickens prend sa liberté par rapport au dessinateur. Ce dernier meurt en 1836. Dickens se marie la même année et devient père en 1837. Les livraisons connaissent un grand succès. Le personnage de Pickwick commence à lui paraître plus attendrissant que stupide. Il décide, pendant l’été 1836, de le protéger en lui donnant un domestique énergique et futé, Sam Weller, bientôt dévoué corps et âme à son maître. Le succès des livraisons devient alors foudroyant. Mais Dickens perd sa jeune belle-sœur bien aimée, âgée de seize ans, en mai 1837, “le chagrin le plus douloureux et le plus cruel de toute ma vie”. D’où un changement de ton, au chapitre XL dont le titre évoque le “grand drame de la vie” et la mise en prison de M. Pickwick.
  3. C’est l’assomption du personnage, vieil homme plein de bon sens, de sagesse et de bonté. On apprend progressivement qu’il est devenu riche dans les affaires, qu’il doit avoir dans les soixante ans, que ses amis sont en âge d’être ses fils (35-40 ans) et qu’ils vont se marier, y compris Sam Weller.
  4. Dans sa préface de 1867, au moment de la réédition de l’ensemble, Dickens revient sur les circonstances de la publication du livre et surtout sur l’évolution du personnage de Dickens, né trente ans plus tôt, en 1837. Il conteste cette évolution par l’argument suivant : “A propos de M. Pickwick on a remarqué qu’il se produit un changement dans son caractère au cours de cet ouvrage et qu’il devient de plus en plus sensé. Je ne pense pas que mes lecteurs jugeront ce changement forcé ou contraire à la nature, s’ils veulent bien songer que dans la vie réelle nous sommes frappés au premier abord par les étrangetés et les bizarreries de tout homme un tantinet fantaisiste, et que c’est seulement en atteignant une plus grande intimité avec lui que, le plus souvent, nous commençons à regarder au-dessous de ces traits superficiels, et à connaître ce qu’il a de meilleur en lui.”
  5. C’est un roman d’apprentissage pour M. Pickwick qui annonce, au dernier chapitre, la fin de ses aventures et prépare sa retraite. Mais c’est aussi un roman d’apprentissage pour le lecteur comme on le comprend à partir de la réflexion précédente de Dickens lui-même.

E/ Dora-Bruder 2016-02-01

  1. La nouvelle « promenade Dora-Bruder » se trouve dans le XVIII° arrondissement de Paris. Dans un bref récit poignant Patrick Modiano, prix Nobel 2014 a redonné vie à cette adolescente, victime de la folie nazie parce qu’elle était juive. Elle est devenue une des figures de la Shoah. Henri Raczymow, auteur de « Reliques » (Gallimard 2005), dit à son sujet : « Son nom sera inscrit comme une délégation de tous les autres demeurés dans l’ombre. La littérature est précisément là pour sauver les noms. C’est le sens du travail de Proust comme de celui de Modiano. A terme, l’effacement reste bien sût inexorable. Mais les noms sont sauvés le temps que dure l’œuvre. »
  2. En décembre 1941, Dora, jeune juive que ses parents n’avaient pas fait recenser comme telle, fait une fugue. Sa famille lance un avis de recherche dans le « Paris Soir » du 31 décembre et c’est cet avis que Modiano découvre en décembre 1988 en feuilletant de vieux journaux. Elle s’appelle Dora, comme Dora Modiano, une cousine de son père dont les trois frères ont été assassinés par les SS. Elle s’appelle Bruder, « frère » en allemand, comme ce frère que Modiano a perdu quand il avait onze ans. Les recherches de Modiano le conduisent au « Mémorial de la déportation » de Serge Klarsfeld. Dora Bruder a bien quitté Drancy le 18 septembre 1942 pour être déportée à Auschwitz.
  3. Cette personne devient un personnage dans « Voyage de noces » (1990) mais elle redevient une personne quand au milieu des années 1990, Modiano lance une véritable enquête que Serge Klarsfeld alimente en documents et en photos. Modiano n’en sait pas davantage quand il publie chez Gallimard « Dora Bruder » (1997). Il a tenté de remplir les blancs. Il raconte son enquête et sa propre expérience de la fugue à 14 ans. La recherche de Dora s’accompagne de la celle de son propre père qui a dû se conduire comme un hors-la-loi dans ces années terribles. Serge Klarsfeld regrette que Modiano n’ait pas évoqué sa part dans cette recherche.
  4. Mais d’autres témoignages affluent et enrichissent l’ouvrage dans l’ édition de poche (1999). L’impact du livre est énorme, jusque chez les enfants d’un quartier de Stockholm que Patrick Modiano a pu rencontre en 2014 à l’occasion de la remise du prix Nobel. Il en reste bouleversé « C’est le plus beau jour de ma vie » dit-il.

(d’après « Promenade contre l’oubli » de Denis Cosnard, Le Monde, 2 juin 2015)

F/ 17 LIT USA Harper Lee Atticus 2016-06-26

et

25 REC Atticus héros déchu 2016-06-26

(1) Maïthé (9 avril 2016) : « Un héros américain déchu ? », Une conférence mardi, 12 avril à 19h à l’Ancien collège (salle de projection). « Va et poste une sentinelle», le second roman de Harper Lee, fait débat depuis sa sortie en 2015 que l’on qualifie d’ « événement planétaire. »   Ce roman sera comparé au premier de Harper Lee, « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » et placé dans le contexte historique et social du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis.  La conférence est proposée par l’association Anglais 82 et animée par Lisa Neal, une américaine qui vit depuis vingt ans dans le Tarn-et-Garonne où elle organise des groupes de discussion sur la culture, la littérature et les actualités.  Elle a obtenu un doctorat de français à l’université de Berkeley (Californie) et a enseigné dans plusieurs universités américaines. Roger (24 avril) : J’ai assisté à la conférence de Lisa Neal. Elle était excellente et aura, je pense, des prolongements. Voici ce que j’en ai retenu. « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » publié en 1960 a eu un immense retentissement. Beaucoup de parents américains appelèrent un de leur fils « Atticus » en hommage à cet avocat intègre et champion des droits de l’homme. D’où le choc de le découvrir, quasiment raciste dans « Va et poste une sentinelle (2015). Que s’est-il passé ?

(2) « Va et poste une sentinelle » était un tapuscrit antérieur à « l’oiseau moqueur ». Son action se passait dans les années 1950 et Atticus était un avocat sudiste, presque raciste. L’éditrice jugea qu’il n’était pas bon en l’état et obligea Harper Lee à un dur travail de réécriture qui dura deux ans et demi. L’action fut remontée vingt ans en arrière, donc dans les années 1930. Le narrateur alors neutre devint la narratrice de 6 ans, jeune et impertinente, appelée Cloud. Enfin l’avocat Atticus devint un héros positif comme on les aimait alors. Le succès dépassa toutes les espérances. Le tapuscrit initial dormait dans le coffre d’une banque. La sœur aînée d’Harper Lee veillait aux intérêts de sa sœur. Elle mourut à 102 ans. Harper Lee, désormais livrée à elle-même, vivait dans une maison de retraite.

(3) Il semble qu’une avocate avisée l’ait persuadée de laisser publier « sentinelle ». Ce qui fut fait en 2015 avec un énorme scandale, probablement voulu, dans les médias. Harper Lee disparut début 2016. Si on veut lire les deux romans, il vaut mieux de faire dans l’ordre : « oiseau moqueur » d’abord, « sentinelle » ensuite. On découvre la fausse évolution d’Atticus car bien des éléments troublants de « sentinelle » se trouve déjà dans « oiseau moqueur ». Harper Lee, comme Atticus, était une américaine sudiste et cela se découvre, entre autres choses, à la lecture des deux romans.

(4) Mais dans sa conférence Lisa Neal se posait la question : « héros déchu ? » La déchéance d’un héros littéraire est une question fondamentale et passionnante. Car les héros littéraires nous font vivre et Boris Cyrulnik en parle savamment dans « Ivres paradis, bonheurs héroïques » (2016) C’est pourquoi je classe aussi ces réflexions dans « Retorica, section 25 RECit héros ».

(5) Le manuscrit « Sentinelle » dormait sagement, nous dit-on, dans le coffre d’une banque, oublié de tout le monde. A mon avis c’est une fable destinée à faire vendre les deux romans. Harper Lee n’a jamais cessé de penser à ce récit qui correspondait à son moi profond et qu’elle avait dû renier au prix d’un effort littéraire incroyable et monstrueux. Il n’y a pas eu à proprement parler de travail de réécriture. Mais il lui a fallu pendant deux ans demi remonter dans un passé qu’elle devait inventer. L’analyse de cette performance relève de la critique littéraire génétique. Il est probable qu’Harper Lee n’avait jamais renoncé à publier l’original mais qu’elle en avait été empêchée par sa sœur aînée, Alice, qui veillait jalousement sur les intérêts financiers de sa cadette. Alice Lee meurt à 102 ans en novembre 2014 et trois mois après « Va et poste une sentinelle » paraît presque miraculeusement.

 

(6) « Va et poste une sentinelle » est proposé en juin 1957 à l’éditrice Tay Hohoff. Elle refuse le manuscrit mais propose une réécriture : déplacer l’intrigue vingt ans plus tôt. La narratrice aura 6 ans et non 26. Son père, Atticus, ne sera plus raciste mais champion des droits de l’homme. Ce qui convient tout-à-fait à l’esprit des années 1960. Le travail de réécriture dure deux ans et demi. Si on y réfléchit ce travail est fabuleux car c’est remonter dans un passé qu’il faut inventer. Il est probable qu’Harper Lee n’a jamais renoncé à publier l’original mais qu’elle en a été empêchée par sa sœur aînée qui veillait sur ses intérêts financiers. Alice Lee meurt en novembre 2014 et trois mois après « Va et poste une sentinelle » paraît, accompagné d’une explication rocambolesque : le tapuscrit dormait dans le coffre d’une banque mais une avocate avait eu vent de son existence. Comment ? mystère. A mon avis l’explication est tout autre. Harper Lee avait la ferme intention de publier « Va et poste une sentinelle » mais sa sœur Alice l’en empêchait, peut-être parce qu’elle apparaissait sous le personnage peu amène de la tante Alexandra. Bonne fille, soumise à sa sœur, Harper ne voulait pas lui faire de peine. Elle attendait simplement son heure. Entre-temps le succès phénoménal de « L’oiseau moqueur » en avait fait un mythe mondial. De temps à autre il était question d’un nouveau livre de Harper Lee qu’elle n’arrivait pas à écrire. En fait, avec « Va et poste une sentinelle » puis « L’oiseau moqueur » (ordre d’écriture) elle avait tout dit de son enfance et d’une jeunesse tourmentée.

(7) Nous avons environ quatre dates clés :

(1) donne la date clé essentielle ; (2) et (3) puis (4) situent le mystère littéraire.

(2) 1935 : époque où se situe « L’oiseau moqueur » (Née en 1926, Harper Lee a 9 ans)

écart 20 ans

(3) 1955 : époque où se situe « Poste une sentinelle » (Harper Lee a 29 ans)

écart 5 ans

(1) 1960 : fin de l’écriture de « Poste une sentinelle », écriture et parution de « L’oiseau moqueur » : succès. (Harper Lee a 34 ans)

écart 55 ans

(4) 2015 : parution de « Poste une sentinelle » (Harper Lee a 74 ans : la revanche après un silence de 55 ans.

 

Roger et Alli – Retorica – 2 560 mots – 14 700 caractères – 2017-03-31

 

 

 

 

 

 

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