25 REC récit puissance géométrie variable 2015_07

  1. Récit, essai, dialogue, poème.  L’expérience m’a prouvé qu’il s’agissait des quatre genres littéraires fondamentaux.  Ils constituent le pivot de la méthode Mellerio – Sanglier. Le récit raconte, l’essai analyse, le dialogue dramatise, le poème émeut. Tout commence par le récit qui contient en lui-même les trois autres genres, pour peu qu’on cherche à les développer. D’où sa puissance.
  1. Le récit le plus bref peut se révéler le plus puissant. En 1920 Hémingway est mis par des amis au défi de rédiger en 6 mots la nouvelle la plus courte du monde. Il écrit : « For sale : baby shoes, never worn. » (« A vendre : chaussures bébé, jamais portées. » Il estimait que c’était le plus beau récit qu’il n’ait jamais écrit. Certains ont jugé que cette histoire n’était pas de lui et qu’il l’avait trouvé d’après une petite annonce au sujet similaire. C’est possible mais n’enlève rien à la puissance de ce récit.

       Je pense à un haï-ku célèbre :

Au soleil on sèche les kimonos
Ah ! la petite manche
de l’enfant mort

  1. Il suffit de trois mots, si possible choisis au hasard, pour  vous permettre de créer un récit puissant en 40mots, à condition de travailler et retravailler ce texte, au besoin avec l’aide d’une personne plus expérimentée et assez ouverte pour respecter votre pensée sans imposer sournoisement la sienne. Sur le site www.retorica.info je donne de multiples exemples de réalisations intéressantes en ce domaine.  Il faut compter au minimum 15 mn pour réaliser un 40mots satisfaisant notamment sur le plan de la musique du phrasé. Vous pouvez retravailler ce même récit en plusieurs versions successives en faisant varier tel ou tel éléments pour savoir si le texte fonctionne mieux ou plus mal. Vous retenez alors la version qui vous paraît la meilleure. Notons, au passage, que Rousseau ou Chateaubriand ré – écrivaient 15 fois le même passage.
  2. Le 100mots, le 200mots. Vous pouvez développer votre 40mots en 100mots. Puis éventuellement en 200Mots. Très souvent beaucoup de récits efficaces se déploient en 200 mots.
  3. Ainsi de ce récit hassidique en 231 mots. Il date du Baal Shem Tov (1698 – 1780). Cette version vient de l’écrivain Samuel Joseph Agnon (1888 – 1970). Celui-ci la raconta à Gershom Scholem (1897-1982) qui la plaça en conclusion de son livre « Les grands courants de la mystique juive » (1941)

Quand le Baal Shem Tov avait une tâche difficile à accomplir, il se rendait à un certain endroit dans la forêt, allumait un feu et se plongeait dans une prière silencieuse. Et ce qu’il avait à accomplir se réalisait.

Quand, une génération plus tard, le Maggid de Mezeritch se trouva confronté à la même tâche, il se rendit à ce même endroit dans la forêt et dit : «Nous ne savons plus allumer le feu, mais nous savons encore dire la prière ».
Et ce qu’il avait à accomplir se réalisa.

Une génération plus tard, Rabbi Moshe Leib de Sassov eut à accomplir la même tâche. Lui aussi alla dans la forêt et dit : «Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystères de la prière, mais nous connaissons encore l’endroit précis dans la forêt où cela se passait, et cela doit suffire».

Et ce fut suffisant.

Mais quand une autre génération fut passée et que Rabbi Israël de Rishin dut faire face à la même tâche, il resta dans sa maison, assis sur son fauteuil, et dit : «Nous ne savons plus allumer le feu, nous ne savons plus dire les prières, nous ne connaissons même plus l’endroit dans la forêt, mais nous savons encore raconter l’histoire».

Et l’histoire qu’il raconta eut le même effet que les pratiques de ses prédécesseurs.

  1. On trouve une version un peu différente de ce récit dans le roman de Steve Stern « Le rabbin congelé » (2010 Editions Autrement, 2012, 556 p). Je recommande vivement la lecture de ce livre étrange qui illustre les pouvoirs du récit. La 4° de couverture en dit ceci :

« Planté devant le congélateur, Bernie actionna lentement la poignée chromée qui fermait le couvercle. Ce dernier s’ouvrit brusquement et, dans une volée de steaks et de filets ramollis, un vieillard trempé surgit, tel un diable à ressort archaïque, vêtu d’un chapeau en fourrure qui puait comme une bête écrasée sur la route. »

Le rabbin avait l’habitude de méditer au bord d’un certain étang, plongé dans une profonde transe mystique. Un jour de 1889, les eaux en crue l’engloutirent et, l’hiver suivant, les villageois médusés le retrouvèrent pris dans la glace. Ainsi débutent les aventures épiques du rabbin congelé, transbahuté de sa Pologne natale aux Etats-Unis, jusqu’à son dégel…

Saga déjantée qui traverse le XX° siècle en trombe, roman de formation et comédie loufoque, Le rabbin congelé est le premier livre de Steve Stern à paraître en France. Né à Memphis, lauréat du National Jewish Book Award, Stern est considéré par la critique américaine comme l’héritier d’Isaac Bashevis Singer et le précurseur de Jonathan Safran Foer.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mireille Vignol.

 Roger et Alii
Retorica
(870 mots, 5.100 caractères)

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