25 REC récits généralités : trois sujets 1996

25 REC Récit généralités : trois sujets 1996

Sujet I Un bon sujet de roman

1. Il y avait une fois une petite Américaine qui se nommait Anne Eden et qui rêvait, tout banalement de devenir riche. Elle commença par tenter sa chance au théâtre, puis posa pour des magazines et, pour finir, choisit la solution la plus simple et la plus rapide en épousant un certain William Woodward, milliardaire de son état. Aussitôt ce fut la grande vie, le tourbillon de la « café-society » avec caviar, champagne et diamants sur canapé.

2. Douze années s’écoulèrent ainsi, sans un nuage. Mais à l’automne 1955, la crainte d’être cambriolée assombrit brusquement l’humeur de la dynamique Mme Woodward. Elle fit part à son entourage d’inquiétudes qui tournèrent bientôt à l’obsession. Aucune protection ne lui paraissant suffisante, pas même la présence de son époux, elle dormait avec un fusil de chasse sur la table de nuit.

3. Un soir, au retour d’un dîner où, pour la nième fois elle avait affirmé qu’un suspect rôdait autour de sa somptueuse propriété, elle entendit dans sa maison le pas furtif du malfaiteur. En digne héritière des pionniers,elle saisit son arme et fit feu. Ainsi mourut M. Woodward, qui se rendait à la salle de bains. Il y eut évidemment une enquête ; mais bien que la police émit quelques doutes sur la nature de l' »acccident », un jury conclut, après trente minutes de délibération, que la belle Anne n’avait rien à se reprocher, sauf peut-être une nervosité excessive.

4. Vingt nouvelles années passèrent, qui virent l’avènement de la « jet-society », dont notre veuve joyeuse défraya la chronique. Et tout se serait terminé par des chansons si… Mais c’est une autre histoire.

5. Il y avait une fois un romancier chevronné, en panne d’inspiration. Son éditeur qui l’avait couvert d’or pour qu’il écrive des « Scènes de la vie new-yorkaise », manifestait une impatience croissante. Mais Truman Capote, ainsi s’appelait le romancier, et il était déjà célèbre, ne voyait pas plus loin que son titre « les Prières exaucées ». Jusqu’au jour où…

6. Il déjeunait à La Côte Basque, restaurant français de la cinquante-cinquième rue de Manhattan, avec deux amies du gratin, Mme Gloria Vanderbilt et Mme Carol Matthau. Chacun, comme il se doit, alimentait la conversation de potins et de scandales, parmi lesquels l’irrésistible ascension de Mme Woodward occupait la place d’honneur. Au dessert, l’homme de lettres tenait son sujet ; il ne lui restait plus qu’à le parer de ce style qui ravissait la critique.

7. Dès que l’ouvrage fut prêt, la revue « Esquire » annonça son intention d’en publier les bonnes pages,en octobre 1975. En homme prudent, Truman Capote avait soumis son texte aux avocats de Mme Woodward. Ils ne soulevèrent aucune objection mais leur cliente avala un comprimé de cyanure, une semaine exactement avant la sortie du magazine. Et si Mmes Vanderbilt et Matthau pleurèrent leur amie d’un œil, elles veillèrent à garder l’autre sec pour lire le portrait d’une petite arriviste aux dents longues.

8. Quelle morale tirer de cette histoire ? Se réjouira-t-on de voir l’art relayer la justice ? Mais l' »exécuteur littéraire » nous semble mal venu pour prétendre que le crime ne paie pas. En encaissant ses droits d’auteur, peut-être se dit-il que « tuera bien qui tuera le dernier ». Qu’il se méfie pourtant, son exemple pourrait susciter des vocations. Pourquoi quelque obscur débutant n’écrirait-il pas demain le roman d’un illustre confrère à l’inspiration cannibale ? Et Truman Capote démasqué, avalerait son porte-plume.

Gabrielle ROLIN. Journal « Le Monde ».(vers 1980.)

Truman CAPOTE, romancier américain (1924-1984) célèbre notamment pour « Petit déjeuner chez Tiffany » (1958) et « De sang-froid » (1966). Gabrielle ROLIN romancière belge (1927- 2013), ne pas confondre avec Dominique ROLIN, romancière belge également (1913- 2012).

a) Résumer ce texte en 140 mots (+ ou – 10 %). Indiquer le nombre de mots employés. Respecter l’équilibre général des paragraphes.

b) Expliquer : « En digne héritière des pionniers » ; « l’irrésistible ascension de Mme Woodward ».

c) Que pensez-vous de cette histoire ? Pourquoi Mme Woodward s’est-elle tuée ? Truman Capote est-il responsable de sa mort ? Que nous apprend ce fait- divers sur les rapports de la vie et de la littérature ?

Sujet II Laquelle est la vraie ?

J’ai connu une certaine Bénédicta, qui remplissait l’atmosphère d’idéal, et dont les yeux répandaient le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité.

Mais cette fille miraculeuse était trop belle pour vivre longtemps ; aussi est-elle morte quelques jours après que j’eus fait sa connaissance, et c’est moi-même qui l’ai enterrée, un jour que le printemps agitait son encensoir jusque dans les cimetières. C’est moi qui l’ai enterrée, bien close dans une bière d’un bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l’Inde.

Et comme mes yeux restaient fichés sur le ieu où était enfoui mon trésor, je vis subitement une petite personne qui ressemblait singulièrement à la défunte et qui, piétinant sur la terre avec une violence hystérique et bizarre, disait en éclatant de rire :

– C’est moi la vraie Bénédicta ! C’est moi, la fameuse canaille ! Et pour ta punition de ta folie et de ton aveuglement, tu m’aimeras telle que je suis !

– Mais, moi, furieux, j’ai répondu : – Non ! non ! non ! Et, pour mieux accentuer mon refus, j’ai frappé si violemment la terre du pied que ma jambe s’est enfoncée jusqu’au genou dans la sépulture récente et que, comme un loup pris au piège, je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l’idéal.

Charles Baudelaire (1821 – 1867) Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris 1869.

Vous ferez de ce texte un commentaire composé. Vous montrerez par exemple comment, dans cette fable macabre, s’exprime l’ambiguïté des rapports que le poète entretient avec l’idéal.

Sujet III Les héros de cette histoire appartiennent à la fiction romanesque, et toute ressemblance avec des contemporains vivants ou morts est entièrement fortuite.” Quelles réflexions vous inspire cette formule couramment employée. Vous vous appuierez sur des exemples précis (romans, théâtre, films ou téléfilms)

Corrections s.g.d.g (sans garantie du gouvernement)

correction du sujet I

a) (140 mots demandés pour 55 lignes soit 140/55 = 2,54 mots par ligne. 8 § de 7 , 6, 9, 4, 6, 7, 8 et 8 lignes)

1. (7 lignes, 23 mots demandés). Premier récit. Petite actrice puis modèle, Mme Woodward avait fait un très beau mariage s’ouvrant ainsi les portes du grand monde. (22 mots obtenus)

2. (6 lignes, 10 mots demandés) Plus tard, redoutant les cambrioleurs, elle restait constamment armée. (9 mots obtenus)

3. (9 lignes, 23 mots demandés) Son obsession la conduisit à prendre accidentellement son mari pour un voleur. Elle l’abattit et bénéficia d’un non-lieu. (21 mots demandés)

4. (4 lignes, 10 mots demandés) Elle mena alors une vie mondaine brillante et apparemment sans souci. (11 mots).

5. (6 lignes, 15 mots demandés) Second récit. Truman Capote, écrivain célèbre, ne savait plus quoi écrire pour son éditeur. Soudain… (15 mots obtenus)

6. (7 lignes, 18 mots demandés) … il surprit dans un restaurant huppé une conversation très médisante entre deux bonnes amies de Mme Woodward. Quelle aubaine!(19 mots obtenus)

7 (8 lignes, 20 mots demandés) Avant parution, l’écrivain fit consulter les avocats de la dame. Elle se tua et ses amies la pleurèrent à demi. (21 mots) 8. (8 lignes, 20 mots demandés) Le romancier avait-il fait justice ? Le crime l’avait bien payé en tout cas. Et si un autre romancier le dénonçait à son tour ? (24 mots obtenus)

Total : 141 mots obtenus.

b) “en digne héritière des pionniers”. 1. les pionniers sont les Américains qui ont mené la conquête vers l’Ouest en négociant avec les Indiens ou en les massacrant. Il en est résulté une culture des armes à feu dont la National Rifle Association est la gardienne vigilante et terrifiante. 2. L’héritière reçoit un héritage, généralement en biens matériels, ici il s’agit d’un héritage moral. 3. L’expression signifie que Mme Woodward avait le culte des armes à feu. Elle se conduit comme dans les westerns et tire avant de vérifier sur qui elle a tiré.

“l’irrésistible ascension”. 1. Une ascension c’est le fait de monter physiquement, de gravir une montagne (“l’ascension du Mont-Blanc”) ou de s’élever dans les airs (“une ascension en ballon”, “l’Ascension” fête chrétienne quand Jésus est monté au Ciel sous le regard de ses disciples). Ici le terme est pris au sens social. 2. “irrésistible” signifie “auquel on ne peut pas résister”. 3. L’ascension de Mme Woodward est irrésistible dans la mesure où elle est très connue pour sa richesse et probablement ses extravagances. L’expression est un peu ironique : elle relève plus du vocabulaire de la narratrice-écrivain (Gabrielle Rolin) que de celui des bonnes amies de l’héroïne.

c) Que pensez-vous de cette histoire ? Pourquoi Mme Woodward s’est- elle tuée ? Truman Capote est-il responsable de sa mort ? Que nous apprend cet fait-divers sur les rapports de la vie et de la littérature ?

Introduction. L’article de Gabrielle Rolin me paraît poser deux problèmes essentiels. Mme Woodward a-t-elle vraiment tué son mari ? Et quelle est la responsabilité de Truman Capote dans le suicide de Mme Wookward ?

1. Abordons le premier problème, la culpabilité de Mme Woodward.

1.1 Avait-elle un mobile pour tuer son mari ? Apparemment non puisqu’il la laissait mener la belle vie. Mais à cette donnée incontestable on peut en opposer une autre : il existait très probablement une très forte différence d’âge entre elle et son mari (25 ans – 45 ans). Qu’en était-il de leur intimité douze ans après (37 ans – 57 ans) ? La société américaine est très puritaine. Si Mme Woodward avait menée une vie trop libre, son mari aurait pu demander le divorce et c’était sa ruine, à elle… Elle avait donc un mobile.

1.2 Le récit de Gabrielle Rollin incite à croire au crime parfait. L’obsession du cambriolage naît d’une manière soudaine et ses manifestations sont suspectes puisque Mme Woodward dort avec un fusil de chasse sur sa table de nuit. L’accident paraît inévitable et du reste la police émet des réserves. Le non-lieu est prononcé par un jury local influencé par la beauté, la richesse et l’apparente émotion de la prévenue. Le disparu n’avait pas d’enfant donc aucun ayant-droit n’était susceptible de pousser plus avant l’affaire. Enfin la culture des armes propre aux Etats-Unis, l’attitude virile de Mme Woodward qui réagit comme un pionnier finit de convaincre le jury. Elle est riche mais des leurs. C’est une bonne Américaine victime des circonstances.

1.3 Pourtant cet accident avait fait jaser. La meilleure preuve en est la conversation des deux amies de Mme Woodward surprise par Truman Capote. Elles évoquent une histoire vieille de vingt ans ! Au moment où Truman Capote écrit Mme Woodward a 57 ans. Ses amies sont ses contemporaines. Ces dames sont oisives, médisantes et aiment évoquer le passé surtout s’il est un peu douteux. De la médisance on passe volontiers à la calomnie et pour elles Mme Woodward est probablement coupable.

1.4 Les indices d’une part et d’autre part la manière de présenter l’histoire font de Mme Woodward la coupable d’un crime parfait.

2. Jusqu’à présent nous n’avons pas évoqué le suicide de Mme Woodward. Il est en effet lié à la part déterminante prise par Truman Capote dans cette affaire.

2.1 Ce suicide peut passer pour un aveu. Il est possible que Mme Woodward ait craint la réouverture d’une enquête et ceci malgré les assurances de ses avocats. Elle a pu être poursuivie par le remords. Et voir dans la publication du roman la confirmation d’un juste châtiment. Emile Zola dans “Thérèse Raquin” raconte ainsi les obsessions d’un couple assassin poursuivi par le souvenir de son crime. Dans cette hypothèse le romancier a été l’auxiliaire de la justice.

2.2 Mais cette explication n’est pas évidente. Et si Mme Woodward était vraiment innocente ? Avait-elle vraiment un motif pour tuer un mari qui la laissait libre d’elle-même ? Il était vieux, riche et faible. Le risque d’être cambriolés était réel. L’obsession de Mme Woodward était compréhensible puisqu’elle était devenue très nerveuse. L’enquête de police avait été sérieuse et le jury n’avait rien trouvé. C’était un passé douloureux qu’elle avait voulu oublier. La parution d’un livre concernant une femme aussi connue allait déclencher des ragots. Elle ne supporte pas de voir son innocence discutée. Elle ne lutte plus. Elle se tue. Et Truman Capote est un authentique assassin qui se remplit les poches avec le produit de son meurtre.

2.3 En somme la littérature ne donne pas tous les droits. Car même si Mme Woodward était coupable Truman Capote n’avait pas à se subsituer à la justice. Avait-il pour autant le droit d’écrire le livre ? Bien sûr, mais en attendant le décès de Mme Woodward pour le publier. A cela deux objections : l’éditeur était pressé et pour gagner de l’argent l’un et l’autre n’ont pas hésité à tuer. Avaient-ils une excuse ? Oui, et on arrive ainsi à la seconde objection : l’apparente et incompréhensible passivité des avocats de Mme Woodward. De toute manière, innocente ou coupable, le roman mettait en cause leur cliente. Mais il est hautement probable que le roman s’inspirait de l’aventure de la malheureuse sans citer son nom et au nom de quoi interdire à un romancier de s’inspirer de l’actualité et de publier immédiatement son roman ?

2.4 Si Mme Woodward ne s’était pas suicidée il n’y aurait évidemment aucun problème. Bien que Gabrielle Roiin semble pencher pour sa culpabilité, elle semble aussi considérer Truman Capote comme un assassin et en appelle obscurément à un vengeur, un confrère en littérature. Comme elle ne sent pas le courage d’écrire ce livre, elle en fait un article…

Conclusion. L’article de Gabrielle Rolin pose moins le problème de la culpabilité de Mme Woodward que celle de la responsabilité de Truman Capote. “Responsable mais pas coupable”. La formule lui convient parfaitement. Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est qu’elle se déroule comme une tragédie antique. Le passé poursuit l’héroïne et la conduit à sa perte. De son côté Truman Capote vit lui aussi une tragédie. En s’examinant il peut découvrir qu’il a donné corps à des médisances, à des calomnies peut-être… Si l’on applique à cette affaire le “tamis de Socrate” on se demandera si ce récit est vrai, bon ou utile. Il est vrai (du moins on peut le croire tel), il n’est pas très bon mais il est utile car il montre que les mots de Truman Capote ont été aussi meurtriers que le fusil de Mme Woodward.

Correction du sujet III

“Les héros de cette histoire appartiennent à la fiction romanesque et toute ressemblance avec des contemporains vivants ou morts est entièrement fortuite”. Quelles réflexions vous inspire cette formule couramment employée. Vous vous appuyerez sur des exemples précis (romans, théâtre, films ou téléfilms).

Simple canevas. Cette formule très courante pose plusieurs problèmes.

1. Elle a d’abord une valeur juridique : elle coupe court à toute poursuite éventuelle. Dans le cas de Mme Woodward c’est ce qui s’est passé mais si elle avait eu des enfants ces derniers pouvaient porter plainte contre Truman Capote. Et ils l’auraient probablement ruiné car il était facile de prouver que la ressemblance n’était pas fortuite. Le problème est constamment posé : “L’appât” film de Bertrand Tavernier (1995) est d’abord un livre de Morgan Sportes (Le Seuil, 1990) ouvertement inspiré d’un fait divers. En 1984 deux garçons et une fille sont arrêtés après deux meurtres “de sang-froid”. La fille servait d’appât à des messieurs riches… Les noms ont changé, l’affaire est transposée dix ans après, ce qui change l’ambiance. Les meurtriers pourraient-ils s’opposer au livre et au film ? Ils n’en ont probablement pas les moyens. Par ailleurs pour l’opinion publique ceci peut apparaître comme faisant partie du châtiment. Mais il est arrivé que des plaignants obtiennent satisfaction notamment quand les noms coïncident, qu’une certaine ressemblance peut être relevée et qu’il en est résulté un dommage incontestable en matière de réputation.

2. La littérature procède souvent ainsi et s’inspire du réel. “Le Rouge et le Noir” de Stendhal raconte l’histoire d’un jeune séministe, précepteur dans une grande famille, devenu l’amant de la mère des enfants qui lui étaient confiés, qui la tue par jalousie et finit sur l’échafaud. “Madame Bovary” de Flaubert s’inspire aussi d’un fait- divers : une jeune femme s’ennuie, fait des dettes, prend des amants et finit par s’empoisonner de désespoir. C’est un drame très moderne, celui du surendettement. Le problème est moins de raconter une histoire sordide que de décrire l’époque,le climat social qui la permettent et l’expliquent en partie.

3. On dit souvent que la réalité dépasse la fiction. C’est pourquoi la fiction, l’imagination du créateur s’alimente autant à la réalité. Lorsque Molière dépeint un Dom Juan ou un Tartuffe il rencontre tous les jours des “grands seigneurs méchants hommes” ou des dévots hypocrites ou les gens qui sont les deux à la fois ! Quand Marguerite Duras dépeint son héroïne de “Moderato Cantabile” elle prend son modèle dans la réalité mais elle le tranforme en y incorporant des traits propres, en en faisant un véritable personnage. Même chose chez Flaubert qui aurait dit : “Madame Bovary c’est moi”. Un personnage est donc le produit d’une alchimie personnelle très subtile.

4. Donc le créateur peut s’inspirer directement de faits réels au risque de poursuites judiciaires dont il cherche à se prémunir. Il s’inspire de toute manière toujours de la réalité mais en en créant une autre à la fois personnelle et impressionnante par son impact. D’où les grandes figures romanesques.

Correction du sujet II Baudelaire “Laquelle est la vraie”

Introduction. Poème en prose à la fois fantastique et allégorique « Laquelle est la vraie ? » n’est pas facile à comprendre. Le narrateur enterre la bonne Bénédicta puis voit en surgir une autre toute différente… Bénédicta signifie « qui donne des bénédictions, qui porte chance »… Nous étudierons le récit lui-même, dans son invention étrange et fantastique puis les rapports entre les deux personnages, enfin les significations possibles de cette fable macabre.

1. Intéressons-nous au récit lui-même.

1.1 Une ambiance sinistre baigne la scène. La « fille miraculeuse », « trop belle pour vivre longtemps » est donc marquée par un destin tragique. Son ami, le narrateur, lui rend les derniers devoirs avec un soin particulier : « bois parfumé et incorruptible comme les coffres de l’Inde. »

1.2 Mais la tombe est l’objet d’une scène singulière et indécente. C’est d’abord la « petite personne » qui piétine « la terre avec une violence hystérique et bizarre ». Le narrateur n’est pas en reste car lui aussi frappe la terre si violemment que sa jambe s’enfonce « jusqu’au genou dans la sépulture récente ». Pire : il ne peut pas se dégager et le récit l’abandonne à son sort.

1.3 Le récit est surtout marqué par un dialogue fantastique. Bénédicta est à peine enterrée qu’elle reparaît. Elle s’exprime dans un langage vulgaire et violent (« C’est moi, la fameuse canaille ! »). Ce qui déclenche étrangement la colère du narrateur et un geste qui lui est fatal : « je reste attaché, pour toujours peut-être, à la fosse de l’idéal. »

1.4 On ne se bat pas sur les tombes. Sauf dans les cauchemars. Et ce récit a toutes les apparences d’un mauvais rêve.

2. Qui sont ces personnages ?

2.1 Il y a incontestablement un mystère Bénédicta. La première Bénédicta exerce une influence bénéfique : elle est silencieuse ; seuls ses yeux semblent vivre répandant « le désir de la grandeur, de la beauté, de la gloire et de tout ce qui fait croire à l’immortalité ». Le rythme ternaire (« grandeur »/ »beauté »/ « gloire ») évoque une marche vers l’absolu. C’est manifestement la Muse inspiratrice du narrateur, du poète. Mais leur amour est brisé par la mort « quelques jours après » qu’il l’a rencontrée. Son chagrin ne peut se traduire que par la richesse de la bière.

2.2 La seconde Bénédicta surgit aussitôt après la mort de la première et elle émerge même de la terre puisque les yeux du narrateur « restaient fichés sur le lieu où était enfoui (son) trésor ». La première était calme et douce, la seconde fait preuve d’une « violence hystérique et bizarre ». La première était silencieuse donc polie. La seconde est vulgaire et s’impose sans ménagement au narrateur dont elle prétend partager la vie : « tu m’aimeras telle que je suis ! »

2.3 Le conflit est donc à son comble dans une sorte de scène de ménage. Il semble que ce soit la mort elle-même qui a transformé Bénédicta. Elle ressort de sa tombe et affirme que l’idéal a disparu au profit de la réalité. Mais elle accuse le narrateur « de folie et d’aveuglement ». La supporter sera sa « punition ». Punition de quoi ? Il a peut-être tué involontairement la bonne Bénédicta. Mais comment ? Pour avoir trop cru à l’idéal peut-être… On devine que le conflit du couple a probablement une signification allégorique…

2.4 Il faut admettre qu’il n’y a que deux personnages. La seconde Bénédicta « (ressemble) singulièrement à la défunte » parce que c’est la même mais profondément transformée par la mort. Le narrateur l’aimait d’un amour idéalisé et c’est peut-être cet amour qui l’a tuée…

3. Que signifie cette fable macabre ?

3.1 C’est manifestement le signe d’un combat intérieur entre le narrateur et ses aspirations profondes. Le poète a souhaité atteindre l’idéal poétique (la gloire, l’immortalité). Très vite, en « quelques jours », il lui a fallu déchanter. La vie quotidienne a tué ses illusions. Mais elles ont reparu sous une forme de caricature un peu hystérique. Et il est partagé entre cette caricature bien vivante , quotidienne et l’idéal disparu qui le retient prisonnier comme dans un piège à loup (d’où l’image), comme dans une « fosse » dont une partie de lui-même (ici sa jambe) n’arrivera pas à se défaire.

3.2 Ce qui est important, c’est l’immobilité qui en résulte. Incapable d’oublier son idéal mais aussi incapable de galvauder son talent en travaux indignes de lui, il est voué à vivre sur place, sous les sarcasmes de la moqueuse et vulgaire nouvelle Bénédicta qui lui fait payer bien cher, en remords stériles, le chagrin d’avoir perdu ses nobles aspirations.

3.3 Etait-il besoin de recourir à l’allégorie pour expliquer cette torture morale ? Certainement pas et du reste dans ses poèmes comme « Les Fleurs du Mal » et dans des oeuvres en prose Baudelaire s’est longuement expliqué sur le conflit entre le réel et l’idéal. Mais le poème en prose permet sous la forme du récit cauchemardesque de traduire d’une manière imagée le mal profond dont il souffre. Tout le monde a pu connaître ce type de rêve et peu donc comprendre l’état d’esprit du narrateur.

3.4 Donc la signification de l’allégorie est relativement claire : écartelé entre le réel et l’idéal, vivant avec les sarcasmes de ses remords permanents, le narrateur mène une vie difficile et dont il cherche à se libérer en la racontant.

Conclusion. On pourrait croire qu’il s’agit d’un texte fantastique. Mais le fantastique oscille toujours entre deux explications, une rationnelle et une autre qui ne l’est pas. Ce n’est pas le cas dans ce texte qui se présente comme une fable, un récit allégorique destiné à présenter sous une forme imagée un débat moral. C’est un genre que connaissait bien le Moyen-Age (Roman de la Rose etc.). Grâce au poème en prose, Baudelaire sait renouveler le genre. Sous la forme d’un cauchemar, – forme accessible à tout lecteur qui fait des rêves… – il a su traduire les contradictions d’une sensibilité exacerbée.

Roger et Alii

Retorica

(23.800 caractères)

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