25 REC Robinson – Defoë – Charpentier – 2012_10

 

L’aventure de Robinson a été revécue à la fin du XIX° siècle par un autre naufragé, Félix Charpentier, sur les lieux même fréquentés par Alexandre Selkirk au XVIII° siècle. Etrange… étrange… Roger.

 

  1. Le dernier naufragé de l’île de Robinson. Journal de Félix Charpentier.” (192 p, Ed Bourrelier, coll Primevère 1938). De tous les ouvrages consacrés au thème de Robinson, celui-ci me paraît le plus intéressant, le plus passionnant et aussi historiquement le plus complet. Enfin c’est une histoire vraie. Il est malheureusement épuisé. J’ai mis des années avant de le retrouver, et ceci grâce à Internet. Peut-être cette notice contribuera-t-elle à sa réédition éventuelle.

 

  1. Le titre exact est “Journal de Félix Charpentier, correspondant de l’Académie des Sciences, naufragé du “Télégraphe”, qui vécut tel Robinson sur une île déserte.” Selon Robert Gaillard qui a mis en forme les notes de l’auteur,  il s’agissait de “feuillets manuscrits couverts d’une écriture souvent enfantine, naïve, grossière, comme tracée par une main malhabile, et d’autres fois nette, régulière, élégante. Je devais comprendre par la suite que l’écrivain n’avait pas toujours eu à sa disposition des instruments très pratiques.” Il ajoute : “… j’ai essayé de redonner un peu de la vie du roman à des annotations parfois un peu sèches et nécessairement un peu brutales. (…) Mme Paule  Gaillard Vignal a tiré des croquis tracés par l’auteur, des illustrations qui aideront à retrouver l’atmosphère troublante de ce vieux manuscrit d’aventures.” L’introduction et la conclusion expliquent clairement comment le manuscrit lui est parvenu.

 

  1. Le 4 juillet 1891, suite à une mutinerie, le navire le “Télégraphe” fait naufrage au large des côtés du Chili. Félix Charpentier est le seul survivant. Ce jeune ingénieur agronome français n’a pu convaincre l’Académie des Sciences de l’intérêt des engrais azotés. Il vient au Chili pour mettre en œuvre ses hypothèses.  Il se retrouve sur un rivage inconnu, à, semble-t-il, d’après ses calculs,  environ 300 km en ligne droite de la côte. Son esprit pratique et sa formation d’ingénieur l’aident à survivre. Il imite Robinson Crusoë dont, enfant, il admirait l’ingéniosité. Il récupère sur l’épave du “Télégraphe” des objets et des produits qui lui seront utiles.  En même temps il tient son journal d’une manière rudimentaire. Il rencontre des chiens sauvages, échappe à un troupeau de bisons. Ses connaissances en chimie lui permettent de faire un succédané de poudre, de confectionner des balles et de se servir des fusils qu’il a pu récupérer. Il vit du produit de sa pêche et de sa chasse. Il découvre rapidement qu’il se trouve sur une petite île.

 

  1. L’île offre des paysages et des pâturages variés. Les chèvres et les arbres fruitiers sont en nombre incalculable : “Arbre à pain, arbre à café, arbre à épinards, arbre à beurre !” Ses connaissances agronomiques lui seront bien utiles.  Par ailleurs il a repéré une côte, peut-être une île voisine.  Il est  sur son île depuis un mois. Il avait fait un radeau. Il  construit maintenant un canot dans un bois tendre de tulipier géant, comme le font les Indiens. Il apprivoise un petit chien. Le 9 août 1891, accompagné de son chien, il appareille et gagne en quelques heures la côte voisine.

 

  1. Il est arrivé dans une autre île, apparemment déserte, aride et inculte. Fausse impression car cette île a en réalité une végétation luxuriante. Le 12 août il découvre que des hommes y vivent, des Indiens, des Araucans. Mais eux aussi l’ont découvert. Le choc est rude. Il craint pour sa vie et blesse l’un d’eux d’un coup de carabine. Ils se saisissent de lui. Le journal est interrompu et ne reprend que le 11 octobre suivant. Il récapitule les événements. Il a été arrêté par une douzaine d’hommes dont deux blancs.   Ligoté, transporté avec son chien pendant environ quatre heures, il a été jeté  dans une sorte de prison. Un homme blanc vient l’interroger accompagné de deux Araucans. Il parle français ! Il se nomme Alfred Juquin. Il est suisse tout comme le comte Alfred de Rodt, qui règne en quelque sorte sur cette île.  Charpentier est bientôt libéré. La petite troupe gagne un campement d’une cinquantaine de maisons en bois, toutes construites sur le même modèle. Charpentier est présenté à de Rodt qui a déjà pris connaissance de son journal et lui témoignage son admiration pour son courage et ses connaissances. Il lui demande d’opérer Tangarupa, l’Auracan qu’il a blessé à l’épaule. Charpentier n’est pas docteur mais il opère le blessé, lui fait des pansements d’herbe et deviendra son ami.

 

  1. Alfred de Rodt est un “chevalier de l’aventure”. Suisse, il a combattu les Prussiens dans l’armée autrichienne. Comme Charpentier, il a lu et aimé les romans de Gustave Aymard qu’il a connu en 1870. Il a d’ailleurs fait partie de la centaine de journalistes regroupés par Aymard dans “les Francs-Tireurs de la  Presse”.  C’est grâce à lui qu’il gagne le Chili après la défaite de 1870, s’installe dans l’île de Juan Fernandez, l’île d’Alexandre Selkirk, l’île de Robinson et qu’il y fonde un village : San Juan Bautista, dans la baie de Cumberland. A Juan-Bautista, ils n’ont vu que deux bateaux en 14 ans. Charpentier voudrait en partir mais de Rodt le persuade qu’il développera mieux les engrais azotés sur l’île plutôt que sur le continent. C’est ainsi que Charpentier s’installe et connaît bientôt tous les secrets de l’île qui appartient au Chili après avoir été occupée par les Espagnols puis les Anglais. On lui raconte par le menu l’histoire vraie d’Alexandre Selkirk.  L’île est paradisiaque mais il faut lutter contre les rats. .

 

  1. L’île, dirigée par Alfred de Rodt, compte “une centaine de personnes dont dix ne sont pas la même nationalité, ni même d’une race identique” : suisses, français, nègres africains ou américains, indiens araucans, dominicains, espagnols, métis, quarterons, mulâtres. Carrentina, la très belle femme du chef est créole. Elle a une jeune sœur, elle aussi très belle, qui deviendra la femme de Félix Charpentier. Le village assez développé possède une goëlette. Charpentier connaît suffisamment de navigation pour la piloter jusqu’à Valparaiso avec l’aide du précieux Tangarupa. Ce voyage à terre est l’occasion de goûter au maté, de parcourir les pampas et d’éviter leurs dangers notamment les villes de fourmis dont Tangarupa connaît les dangers. Le journal n’est plus daté et  s’étend sur les particularités du voyage. Charpentier et Tangarupa achètent cinquante bœufs et au retour ils en perdent la moitié par inexpérience. Ils reviennent enfin sains et saufs à San Juan Bautista. Entre temps Alfred de Rodt a su négocier la régie de l’île avec le représentant du gouvernement chilien venu vérifier l’état d’une île à l’intérêt stratégique évident.

 

  1. Charpentier, parti seul à la chasse, victime d’une mauvaise chute est retrouvé, soigné par Tagarupa. Il est veillé par Vaïti qu’il épouse. Il poursuit ses recherches sur le sel, indispensable pour les venaisons. Un nouvel arrivant, un autre Français, débarque d’un navire anglais et  décide de rester sur l’île. Il s’appelle Recart, homme d’affaires remarquable : il va les aider à organiser les pêcheries de langoustes, ressource principale de l’île.  Le journal reprend le 12 mai 1893. Dix mois se sont écoulés depuis le naufrage du “Télégraphe”. Charpentier passe un mois en  France.  A Nantes et Cherbourg il étudie les plans de bateaux-viviers  qu’il fera construire ensuite à Valparaison.  Ce qui se passe en France ou en Europe est parfaitement indifférent à de Rodt, Charpentier et Recart : “De Rodt, souverain débonnaire, régnait sur ses sujets avec une mansuétude magnifique. Il avait, je crois, compris le socialisme et l’appliquait mieux qu’il ne sera jamais possible de le faire.

 

  1. De retour sur l’île, Félix Charpentier adresse à un ami d’Alfred de Rodt,  rencontré à Berne, le journal de ses aventures, ce journal que Robert Gaillard mettra en forme bien plus tard. Le commerce des langoustes prospéra. Alfred de Rodt mourut sur l’île en 1905 laissant six enfants. Félix Charpentier mourut en 1924 et ses cinq enfants firent souche avec ceux de son ami.

Des recherches sur le net ont confirmé l’essentiel des données évoquées dans ce récit. Voir notamment :

http://jean.dif.free.fr/Images/Club/Robinson/Sommaire.html

Le maire de l’île est actuellement un descendant de Félix Charpentier.

 

Ceci incite à réinterroger l’histoire racontée par Daniel Defoë.

 

10 Un curieux documentaire “Lʼîle de Robinson et le trésor inca” (Jürgen Stumpfhaus 2011) met en valeur un certain nombre dʼéléments. Cʼest en 1574 que le galion espagnol du capitaine Juan Fernandez jette lʼancre aux abords de cette île alors inviolée. Sa position clé face au Chili est inespérée. Inimaginable même. Pour preuve : le découvreur de lʼîle sera soupçonné dʼavoir pactisé avec le diable et envoyé devant un tribunal, avant de prouver lʼexistence de lʼarchipel.

En octobre 1704, un jeune Ecossais, Alexander Selkirk, coupable dʼavoir voulu déclencher une mutinerie sur un navire anglais est débarqué sur lʼîle avec un fusil, quelques cartouches et une Bible”. Il va y rester quatre ans et quatre mois dans des conditions de vie difficiles. En 1719 Daniel Defoë raconte cette aventure en la romançant.

En 1715 la flotte espagnole convoyant le trésor en provenance des colonies des Andes fait naufrage non loin de ses côtes. Les richesses perdues ne seront jamais retrouvées, et deviennent source de convoitise.

En 1740, notamment, lord Arson rassemble des informations sur lʼîle durant trois mois. La seconde partie de ce documentaire dʼinvestigation, plus technique, se révèle bien moins captivante.

(dʼaprès Audrey Salor TéléObs 2011_11_19)

  1. Je nʼai pas vu ce documentaire et je le regrette. Mais “Le dernier naufragé de lʼîle de Robinson” de Charpentier et dʼautres sources mʼont fourni des informations complémentaires à vérifier bien sûr.

Le capitaine Juan Fernandez a été séduit par la richesse de la végétation de lʼîle, sa position stratégique et le fait quʼil était facile dʼy trouver de lʼeau douce. Il y introduisit des chèvres pour améliorer lʼordinaire des bateaux, notamment espagnols, qui viendraient sʼy ravitailler. Donc pendant tout le XVII° siècle lʼîle est fréquentée plus ou moins régulièrement par des équipages aussi bien espagnols quʼanglais, alors en guerre. Les corsaires anglais font la chasse aux navires marchands espagnols chargés dʼor.

  1. Alexander Selkirk, né en 1676, a donc 28 ans en 1704. Plein de ressources mais querelleur et indiscipliné depuis lʼenfance, il sʼest embarqué en 1703 pour une expédition corsaire dans le Pacifique. La campagne est décevante. Le bateau, le “Cinq Ports” a subi de gros dommages. Il a besoin dʼun sérieux carénage avant de franchir le cap Horn pour remonter vers lʼAngleterre. Le capitaine Stradling fait escale aux îles Juan Fernandez pour prendre du bois et de lʼeau mais il refuse obstinément la proposition de Selkirk, alors quartier-maître, qui veut caréner sur place. Dʼoù vive querelle. Selkirk demande à être débarqué sur lʼîle Mas-a-tierra. Ses camarades ont refusé de le suivre. Il est donc débarqué et sʼen repend immédiatement mais le capitaine refuse de reprendre à bord un marin aussi indiscipliné. La suite donne raison à Selkirk : le “Cinq ports” coulera un peu plus tard
  2. Selkirk est donc débarqué avec un mousquet, de la poudre à canon, des outils de charpentier, un couteau, de la corde, quelques vêtements et une Bible. Ses débuts sont très difficiles ; il vit sur le rivage, se nourrissant de crustacés, guettant un hypothétique navire. Puis il ose entrer dans les terres où il va pouvoir chasser des chèvres. Il échappe miraculeusement à une chute. Blessé mais vivant, il commence à méditer la Bible. Il aperçoit un navire et se signale à lui. Mais cʼest un équipage espagnol qui le pendrait comme pirate. Il se cache à temps.
  3. Il est secouru en février 1709 par une expédition anglaise menée par le capitaine Rogers à qui il rend de grands services car lʼéquipage est atteint de scorbut et Selkirk a tout ce quʼil faut pour le nourrir et le remettre sur pied. Il se lie dʼamitié avec Rogers qui lui confie le commandement dʼun bateau. En 1711 Rogers et Selkirk rentrent en Angleterre. En 1712 Rogers publie le récit de son voyage autour du monde, sans oublier lʼaventure de Selkirk. Un écrivain Richard Steele a déjà rencontré Selkirk et rédigé un article à son sujet. Rentré en Ecosse Selkirk connaît déjà une gloire locale mais il est pauvre. Il a une liaison avec une jeune fille de 16 ans. Il en a 41. Il ne se remet pas de son aventure, vit seul, taciturne, dans une sorte de case construite sur la propriété de son père. Il reprend la mer sur un négrier et périt de la fièvre en 1721 au large des côtes dʼAfrique. Il a 45 ans. (renseignements dʼaprès Wikipédia, article “Alexandre Selkirk”)
  4. Quand Alexandre Selkirk meurt en 1721 cela fait déjà deux ans que Daniel Defoe a publié Robinson Crusoë (1719). Le titre complet est tout un programme : “La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, suite à un naufrage où tous périrent à l’exception de lui- même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même.”

Lʼaction est donc transférée du Pacifique dans les Caraïbes. Le séjour dure 28 ans. Vendredi est sauvé des cannibales. Le succès est immense et fait la fortune dʼun Daniel Defoe vieillissant (il a 60 ans) et qui se découvre une vocation tardive de romancier. Cʼest un aventurier, agent secret au service de lʼEcosse, amateur de politique, dʼintrigues et de littérature. Il nʼa probablement pas rencontré Selkirk mais ses activités lʼont mis en contact avec lʼécrivain Richard Steele : ils sont du même milieu. Alexander Selkirk nʼest dʼailleurs pas le premier à avoir séjourné seul dans cette île : William Dampier, flibustier et auteur du “Grand Voyage. Le tour du monde dʼun flibustier 1681 – 1791” Ed Phébus 1993), “mentionne lʼaventure similaire dʼun Indien moskite découvert en 1684 et accueilli par un autre indien présent à bord du bateau de Dampier et qui se nommait Robin...” (Simon Nancy, “Le mythe de Robinson Crusoé à lʼépreuve des Juan Fernandez”)

  1. En plaçant « lʼîle du désespoir » dans un coin obscur de la mer des Caraïbes, Defoe, qui passe pour être grand amateur de cartes géographiques, choisit une zone peu connue et mal cartographiée. Cette région lui offre plusieurs avantages :

« en marge des grandes routes de la traite des esclaves entre lʼAfrique et les Indes occidentales, elle constitue un lieu de naufrage tout à fait envisageable pour le bateau de Robinson. Lʼautre personnage clef du roman, lʼIndien Vendredi, est issu dʼune tribu anthropophage dont lʼapparition est plus probable dans la mer des Caraïbes que sur lʼarchipel de Juan Fernández, qui nʼa vraisemblablement pas connu de peuplement avant lʼarrivée des Européens.” Defoe est par ailleurs assez bien renseigné sur les Caraïbes car il rédigeait alors un opuscule sur la mise en valeur des Guyanes. (Simon Nancy)

  1. Le succès est à la fois européen et foudroyant. Le roman est immédiatement traduit en français. Rousseau en fera la seule lecture de son élève dans son traité pédagogique “Emile ou de lʼEducation” (1762). Cette histoire dʼun homme qui survit seul dans la nature lui paraît fournir toutes les informations nécessaires à Emile : il reçoit la consigne dʼimiter Robinson autant quʼil le peut. Lʼinvention de Vendredi est par ailleurs un trait de génie : lʼesclavage est justifié pour peu que le maître soit blanc, peut-être blond et bon… Tout lʼOccident y verra pendant des décennies la justification de sa supériorité. Robinson sera le meilleur témoin de cette civilisation.

 

Roger et Alii – Retorica – 2 600 mots – 15 900 caractères – 2017-08-11

 

 

 

 

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