26 REL Bhagavad-Gita Chant du Seigneur 2007

1. Lien avec Retorica. Il s’agit d’un échange, à mon sens intéressant, autour du respect dû aux animaux, aux végétaux et à l’homme. Il prend au passage pour appui la Bhagavad – Gita (« Le chant du Seigneur »)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bhagavad-Gita

Roger 2015 12 29

2. Jacques (15 avril 2007) : Est-ce le judéo-christianisme qui nous a fait croire que les animaux n’avaient pas à être respectés car ils ne seraient pas à l’image du dieu judéo-chrétien, comme le serait l’homme ? Plus largement, n’est-ce pas parce que l’humain « civilisé » n’a pas accepté de traiter la planète de manière systémique – donc respectueuse des équilibres écologiques – qu’il l’a détruite et a condamné à mort, en premier, les populations humaines qu’il (a) colonis(é)e(s) ?

3. Roger (même date) : D’après la Bible, commentée par le Talmud, c’est après le Déluge que l’homme a pu manger de la viande tandis que Noé inventait le vin. Mais il fallait le faire d’une manière mesurée en respectant les lois noachiques qui s’imposent à toute l’humanité alors que les dix commandements ne s’imposent qu’au peuple juif. Le texte sur les lois noachiques se trouve dans le Talmud : “Nos rabbis ont enseigné : Sept commandements ont été donnés aux fils de Noé [c’est-à-dire à l’humanité]. Ils concernent les lois, le blasphème, l’idolâtrie, l’inceste, le meurtre, le vol et le prélèvement d’un membre sur un animal vivant.” (Sanhédrin 56a). On les traduit sous des formulations moins elliptiques, par exemple :

1. Faire des tribunaux,

2 Ne pas maudire Dieu,

3 Rejeter l’idolâtrie,

4 S’abstenir de l’inceste,

5. S’abstenir du meurtre,

6. S’abstenir du vol,

7 S’abstenir de manger un animal vivant.” (Sanhédrin 56a) Ces lois correspondent dans la Genèse au moment où Dieu bénit Noé et ses fils après le Déluge. Il leur dit notamment :

Toute faune qui vit sera pour vous en nourriture,

comme herbe verte ; je vous ai donné tout.

Seulement vous ne mangerez pas de chair

avec son être, son sang.” (Gen 9, 3-4 Traduction Chouraqui)

Tout ce qui se meut et vit vous servira de nourriture ; de

même que la verdure des plantes, je vous donne tout. Seulement vous ne mangerez pas la chair avec son âme – le sang.” (Gen 9, 3-4 Traduction Osty)

Le problème est celui de la souffrance des animaux. L’animal est égorgé proprement en limitant au maximum sa souffrance (nombreuses prescriptions sur le couteau sacrificiel aiguisé comme un rasoir dans les traditions juive et musulmane) ; sa mort est accompagnée d’une prière de remerciement et de vœu pour une renaissance plus favorable, si possible humaine. Ensuite on peut cuire la viande et la consommer. Le christianisme brise cette liaison en supprimant les sacrifices. Dès lors l’animal n’est plus protégé, d’où les excès actuels.

4. Jacques : Pourquoi n’étends-tu pas au monde végétal ce que tu dis à propos du monde animal ? et là, je n’ai guère de réponse solide Roger : L’hindouisme végétarien s’est posé la question et l’a résolue de la manière suivante. Le végétal est recueilli avec une prière de bénédiction et de pardon (« Merci de te laisser cueillir » etc.). Ensuite il est offert à la déité correspondante qui donne alors l’autorisation de se nourrir mais modérément. La communauté de Findhorn (voir Google) vit sur la même thématique. Elle a réussi à faire pousser de magnifiques légumes sur une terre désolée du nord de l’Ecosse. Pour chasser les taupes qui gênaient les cultures, elle s’est adressé au roi des taupes local pour partager le terrain disponible. Chercher « Findhorn » sur Google :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fondation_Findhorn

5. Jacques (15 avril 2007) : Merci Roger pour ces réponses. La première me laisse quand même sur ma faim car il est possible de contre-objecter en renvoyant le balancier à nouveau : considérer aussi qu’il suffit de prier et de remercier pour tuer les animaux autres que les humains (et, en définitive, pourquoi pas les humains ?). À la suite de ton invitation « googlesque », par manque de temps, je me suis contenté de parcourir – mais avec étonnement et intérêt – un article traitant à la fois de Findfhorn, de Fukuoka et de la Permaculture

(http://co-creation.net/labo/notes/note4.html).

http://co-creation.net/homme_futur/homme_futur_essai.htm

Je ne connaissais que les deux dernières approches et n’avais de la première qu’une idée très vague et limitée. Un véritable bond dans « un autre monde est possible » ! ;=) La seconde réponse a encore plus magistralement illustré la maxime de Montaigne, que tu rappelles systématiquement à côté de ta signature et que je pense avoir métabolisé en technique de vie (« Je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit »). Avec cette réponse riche de précisions, j’ai donc appris beaucoup sur ce qui ne fait pas partie de mon univers habituel.

6. Roger : Peut-on tuer les humains ? Réponse dans la Bhagavad-Guita. Elle est positive mais avec de terribles conditions, identiques aux conditions de pureté pour la mort des animaux. La question est posée à Krishna (incarnation de la conscience universelle) par le guerrier Arjuna, sur le champ de bataille lui-même. La réponse de Krishna est que le détachement est source de l’action. Il serait honteux de fuir le combat car accomplir son devoir c’est faire passer le bien de la société avant toute autre considération. Le dharma (les devoirs) d’un guerrier (Chap. 18, verset 43) n’est pas celui d’un prêtre (18, 42) ou d’un travailleur (18,44). Mais comment se résoudre à tuer et se créer ainsi un énorme karma qu’il faudra annuler au terme de plusieurs existences ultérieures et difficiles ? Krishna répond que c’est « en renonçant à ses actions / Qu’on peut agir avec détachement / N’être jamais soumis ni à l’amour ni à la haine, c’est cela le détachement. (…) Agir sans plus aucun attachement, / C’est voir glisser sur soi le mal comme sur un lotus l’eau de pluie. » (5, 10) Il s’agira donc de tuer sans désir, sans colère, sans indifférence mais avec un détachement attentif, centré sur l’action sans en considérer les fruits. « Celui qui n’est pas égoïste et dont l’intelligence n’est pas souillée, même s’il tue ces hommes-là, il ne les tue pas. Il n’est pas lié par une telle action. » (18.17). « Abandonnant tous les dharmas [toutes les lois], prends refuge en Moi seul. Je te délivrerai de tout péché. Ne t’afflige point. » (18, 66) « Cela tu ne dois jamais le dire à celui qui n’a pas pratiqué des austérités, ni à celui qui n’est pas un dévot, qui ne désire pas l’entendre ou parle mal de Moi » (18.67). Un témoin involontaire de ce « merveilleux dialogue » en parle comme d’un « dialogue qui a fait dresser mes cheveux sur la tête. » (18.74) Lors de la bataille c’est Krishna lui-même, qui sera le cocher du char d’Arjuna. (d’après la Bhagavad-Guita, le « chant du Seigneur (Krishna) », texte compilé entre le IV° siècle avant notre ère et le III° après ; il décrit une sagesse concrète à la fois hindoue et bouddhiste).

7. Jacques (15 avr. 2007) : Jusqu’où la religion peut mener… le sabre et le goupillon… Roger : « Il n’y a pas de profane, dit un théologien chrétien orthodoxe. Il n’y a que du profané. » Tu m’as posé une question. Je t’ai répondu en liant le problème des humains à celui des animaux puisque c’est le même. Il y a quelque chose de nietzschéen, de froidement cynique dans cette pensée (cynique au sens de Diogène). D’où la remarque du témoin dont « les cheveux se dressent sur la tête » ! Cette analyse peut être lue d’une manière laïque puisque Krishna est l’incarnation de la conscience universelle, c’est à dire du bon sens qui ne se laisse ni détourner, ni berner par les illusions des passions et de la rhétorique qui est leur mise en forme. Une guerre se termine rapidement quand elle est menée par des gens comme Arjuna éclairés par Krishna.

8. Jacques (15 avr. 2007) : Mon interrogation n’en était pas une, dans mon esprit, mais tu as bien fait de la prendre pour telle.

L’argumentation de Krishna relève effectivement de ce qu’on appelle couramment cynisme (auquel je n’assimile pas totalement à la pensée nietzschéenne qui me semble être plus nuancée, énigmatique et ambivalente que le discours et la pratique des Cyniques). D’ailleurs, simple lecteur, avant d’arriver au passage où tu évoques le témoin, mes cheveux s’étaient déjà dressés sur ma tête, mes poils sur mes bras ! Mais j’ai l’impression qu’il s’agit d’un cynisme un peu particulier car, à mon sens, les « inspirés » comme Krishna ou Jésus ne peuvent avoir conscience des énormités qu’ils peuvent asséner, tant leur croyance en La Vérité qu’ils sont persuadés d’incarner s’est transformée en technique de vie. Comme dirait François d’Assise, « là où il y a le doute, que je mette la foi » (que je m’approprie en remplaçant la principale par un autre performatif : « que je l’entretienne« ).

En revanche, là où je trouve que Krishna a raison, c’est dans la définition qu’il donne au détachement (total) : « N’être jamais soumis ni à l’amour ni à la haine, c’est cela le détachement ». Certes, mais alors, en arriver à ce stade (ou croire y être arrivé), c’est avoir choisi de rejeter de soi toute humanitude (au sens d’Albert Jacquard *), c’est jouer avec les limites extrêmes (apnée, contrôle des mouvements naturels des viscères…) et transformer le « total » en « ultime ».

* « trésor de compréhensions, d’émotions et surtout d’exigences, qui n’a d’existence que grâce à nous et sera perdu si nous disparaissons »

Roger (17 avr 2007) : Très juste. Le problème d’Arjuna est un cas limite présenté comme tel. Il illustre simplement une détermination possible et implacable, une sorte de dissuasion spirituelle. « Ni amour, ni haine » ou plutôt « ni attachement, ni aversion, ni indifférence », les « trois poisons » du bouddhisme. Le remède est l’attention. Toutes les écoles bouddhistes insistent sur l’attention, sur le kaizen de la culture économique japonaise.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Kaizen

Roger et Alii

Retorica

1650 mots, 9 900 caractères

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