26 REL Bouddhisme attention méditation BT2 1997

J’ai légèrement changé le titre de la BT2. J’ai surtout renoncé à actualiser les chiffres d’un texte dont le contenu n’a pas changé pour l’essentiel. Il suffira de consulter Wikipédia pour les précisions qui sembleraient s’imposer. En fin de texte j’ai ajouté une réflexion sur « Compassion et plénitude »

Roger et Alii Retorica 2016-05-23

Auteur : Roger Favry

Coordination générale du Chantier BT2 de l’ICEM : Annie Dhénin

Coordination du projet : Marité Broisin, Annie Dhénin, Cécile Lacroix, Lydie Luber, Dominique Maréchal, Collaborateurs : Jacqueline Mauriange, Marie-Claire Traverse et leurs classes ainsi que Jacques Brunet, Colette Hourtolle, Madeleine Sauzedde-Cellier, Christine Seeboth, Gérard Salagnon, Raymonde Urruty. Nous remercions Jean-Pierre Schnetzler pour ses précisions concernant le bouddhisme, ainsi que Yungdrung Tenzin.

Editions PEMF, collection BT2 n° 4 « Le Bouddhisme » Nouvelle série 1997

Préambule

0. Introduction

1. La respiration et la méditation

2. Le moi et son mal-être

3. Le karma et la réincarnation

4. La voie et ses véhicules

5. L’éveil et le nirvâna

6. La réalité et la vacuité

7. La compassion et la sagesse

8. Le Bouddhisme et la société

9. Pour en savoir plus

Préambule

Le Bouddhisme connaît actuellement un très grand succès en France et dans tous les pays occidentaux, spécialement près des jeunes. Est-ce une religion ou une sagesse ? A chacun d’en décider après lecture de cette étude.

Le Bouddhisme a été fondé par Bouddha mais ce terme est un surnom : il signifie “l’éveillé” et il a plusieurs sens.

1. Bouddha “l’éveillé” : c’est le personnage historique connu sous le nom de Gautama ou de Çyakamuni.

2. Bouddhas “les éveillés” : ce sont tous ceux qui ont connu la même expérience spirituelle que Gautama, avant lui et après lui, tous les bouddhas du passé, du présent et du futur. Le Bouddha le plus célèbre du futur est Maitreya dont une légende dit qu’il viendra à l’ouest pour sauver le monde.

3. Bouddha, c’est enfin la “bouddhéité” de chaque être humain c’est-à-dire sa vocation d’être “éveillé”. Il peut y arriver par la réflexion et la méditation : le bouddhisme est alors une philosophie, une sagesse. Il peut prier de multiples Bouddha comme Amithâba, le maître du paradis appelé “Terre pure” : le bouddhisme est alors une religion.

Les bouddhistes sont-ils nombreux dans le monde ? C’est difficile à dire. D’après des données d’origines diverses, on avançait vers 1990 les chiffres suivants. Ces chiffres sont donnés sous toutes réserves, simplement pour avoir un ordre de grandeur.

sans religion : 1,100 milliard (en comptant la Chine communiste ?)

animistes (surtout en Afrique) : 200 millions

musulmans : 1 milliard

hindouistes : 700 millions

catholiques : 700 millions

protestants : 300 millions

bouddhistes : 300 millions (pour toute l’Asie ; la Chine, pays bouddhiste de plus d’un 1 milliard d’habitants ne semble pas avoir été comptée ).

Judaïsme : 16 millions

Pour la France le mieux est de recourir à ce disent les personnes elles-mêmes d’après un sondage effectué en 1994. La question essentielle était : Quelle est votre religion, si vous en avez une ? Voici les pourcentages et leurs correspondances approximatives en chiffres ::

catholiques : 67 % (environ 23 millions et demi de pratiquants réguliers ou occasionnels

sans religion : 23 % (environ 8 millions)

protestants : 2 % (environ 700.000)

musulmans : 2 % (environs 700.000 pratiquants)

juifs : 1 % (environ 350.000)

autres religions 3 % (environ un million dont 500.000 bouddhistes qui représenteraient 1,5 % de la population)

Les guerres d’Indochine puis du Viet-Nam ont provoqué en France un afflux important de réfugiés pratiquant le bouddhisme (environ 350.000). Les 150.000 autres sont des Français d’origine, devenus bouddhistes.

O. Introduction

En Inde, l’hindouisme

L’Inde est un pays de très vieille civilisation. Des recueils de textes religieux appelés Védas (“connaissance”) ont commencé à être rassemblés il y a 3500 ans et leur longueur représente six fois la Bible. C’est à partir de ces Védas que se construisit un ensemble de cultes et de religions appelé l’hindouisme en Occident. En Inde on préfère parler de “Religion éternelle.”.

L’hindouisme repose sur le système des castes. Ce sont des groupes sociaux très fermés : on se marie dans sa caste et on en garde les habitudes alimentaires. Les castes principales sont les brâhmanes (prêtres), les kshatriyas (guerriers), les vaishyas (agriculteurs, éleveurs, commerçants), les shudras (serviteurs) et les hors-castes (parias et autres intouchables). Ces castes sont elles-mêmes organisées en sous-castes, y compris les intouchables.

L’hindouisme croit à la réincarnation. On naît brahmane parce que l’on a eu une vie sainte dans une incarnation précédente. Naître paria est inversement le signe d’une punition. Ceci devrait les hautes castes à la prudence et à ne pas mépriser les autres castes, de crainte d’y renaître. Mais ce n’est pas le cas le plus général.

Vifs débats au VI° siècle avant notre ère

A cette époque la religion védique (c’est-à-dire reposant sur les védas), était conduite par les brâhmanes les plus élevés. Ils l’avait réduite à des sacrifices destinés à procurer le maximum d’avantages (richesses, santé, pouvoir) dans cette vie-ci et les suivantes : ils enseignaient qu’on pouvait acheter une réincarnation heureuse !.

Ceux qui ne pouvaient pas payer, y compris les brâhmanes pauvres et les guerriers pauvres étaient mécontents. D’où une forte contestation sociale et religieuse, surtout dans la vallée du Gange. Le Gange est un grand fleuve. et le lieu traditionnel d’importants d’échanges économiques, culturels et religieux.

Beaucoup abandonnaient leur foyer, comme le fera le Bouddha. Ils devenaient des mendiants errants ou des ascètes réfugés dans les forêts. Ils se consacraient à la méditation et aux entretiens. D’où la naissance de groupes, de sectes ayant leurs maîtres et leurs disciples. Ainsi naquit une impressionnante littérature religieuse très contradictoire où l’on trouve de tout y compris des “matérialistes”, des incroyants qui insistaient sur le déterminisme, refusaient la métaphysique, l’âme et la notion de Dieu. Ceci se retrouvera dans le bouddhisme.

Certains croyaient en une sorte d’”âme” immortelle, le “Soi” (âtman) identifié au brahman, le principe du divin. D’autres ne croyaient à rien et pensaient que le monde était pure illusion. Certains jugeaient que les réincarnations se faisaient au hasard, d’autres qu’elles étaient déterminées par les actions faites dans les vies antérieures. Certains pensaient que l’essentiel était d’éviter la douleur. D’autres pratiquaient des techniques magiques fondées sur la respiration. Ils obtenaient ou pensaient obtenir des états psychiques particuliers qui donnaient un avant-goût de la libération et qui, peut-être, conduisaient à la libération elle-même. Plus tard ces techniques seront purifiées et réunies sous le nom de yoga (“union”)

Deux groupes contestataires et très proches l’un de l’autre vont devenir célèbres : les bouddhistes et les jaïns (“vainqueurs”). Ils refusent le système des castes, professent le respect de la vie mais les jaïns le poussent plus loin. Leurs moines mendiants nettoyent leur chemin avec un balai pour ne pas écraser d’insectes et se couvrent la bouche d’un linge pour éviter de détruire les êtres les plus minuscules.

Jeunesse du Bouddha

Le Bouddha est un personnage historique mais à qui la dévotion populaire attribua de multiples miracles. Le futur Bouddha, le prince Siddhartha (“celui qui accomplit ses buts”) naquit, croit-on, aux environs de 563 avant notre ère. Son père appartenait à la caste des guerriers. C’était le roi élu des Çakya (d’où l’un de ses noms Çâkyamuni), Il appartenait au clan des Gautama, encore un autre nom du Bouddha. Siddhartha fut élevé comme un guerrier. Mais son père veillait à ne pas le laisser sortir de leur domaine car des brâhmanes auraient prédit qu’il s’enfuyerait sitôt qu’il prendrait conscience de la vieillesse, de la maladie, de la mort et de l’existence des arhats (des saints, des sages). Or il rencontra dans le jardin royal un vieillard, puis un malade, puis un enterrement et enfin un yogi. Ceci lui ôta toute satisfaction.

Il avait alors 29 ans. Il abandonna sa femme et son fils. Pendant six ans sous la conduite de deux maîtres du yoga il se livra aux exercices les plus durs. mais ce régime faillit le tuer. Il tomba évanoui. On dit que c’est une femme qui le sauva de la mort en lui donnant du lait et du miel. Ses disciples, au nombre de cinq déjà, s’écartèrent de lui car ce contact avec une femme et ces aliments l’avait rendu impur à leurs yeux. Il était devenu un intouchable.

L’illumination

Gautama avait repris ses forces. Il décida de détendre totalement son esprit déjà pacifié par les techniques de méditation qu’il avait apprises. Installé sous un arbre (l’arbre Bo à Bodh-baya, voir carte), dans la position du lotus, pendant sept semaines, il contempla paisiblement le fonctionnement de son esprit et en découvrit les caractéristiques et les lois. Connaissant ainsi les causes, il s’en libéra et atteignit l’Eveil, à la dernière veille de la nuit.

Les tentations envoyées par Mâra

Marâ (“tueur, destructeur”) est l’incarnation de la mort dans le bouddhisme mais aussi des passions qui enchaînent l’homme. La légende dit que le Bouddha aurait subi les assauts de Mâra pendant la longue méditation qui précéda l’Illumination. Mâra voulait l’empêcher de montrer aux hommes le chemin qui les délivrerait de la souffrance.

Il lui envoya d’abord ses armées de démons mais le Bouddha n’eut pas peur et leurs flèches devinrent des fleurs. Il envoya ensuite les plus belles de ses filles mais elles se changèrent en créatures hideuses sous le regard du Bouddha qui, bienveillant, leur rendit une beauté encore plus éclatante et les renvoya à leur père. Après l’illumination, Mâra lui aurait envoyé la tentation du découragement. A quoi bon tenter de transmettre une expérience incommunicable à des hommes trop paresseux pour se sauver ? Mais Brahma, le roi des dieux, le convainquit de prêcher le nouvel enseignement aux quelques êtres humains capables de la comprendre.

La naissance du Sangha (communauté)

Il se leva et chercha ses disciples. Ceux-ci voulaient le fuir mais, selon une tradition, ils vinrent vers lui, malgré eux. Ils allaient l’accuser de magie mais le Bouddha leur expliqua en riant que c’était simplement l’effet de la transformation intérieure qu’il avait subie et qu’il était prêt à la leur communiquer. La communauté se développa très vite. Pendant 45 ans le Bouddha poursuivit son ministère voyageant sans cesse et prêchant dans les principales villes à l’est du Gange.

La pédagogie du Bouddha

Le Bouddha était très attentif à ses auditeurs pour s’harmoniser avec eux. D’où des méthodes d’enseignement différentes :

– il expose directement sa doctrine dans des sermons

– il semble laisser le choix à ses auditeurs :

Il m’a insulté. Il m’a battu”. Si tu te plains, ta haine ne s’apaisera pas.

“Il m’a insulté. Il m’a battu”. Si tu ne te plains pas, ta haine s’apaisera.

En ce monde la haine n’apaise pas la haine, mais l’absence de haine le fait : c’est une loi éternelle.

– il enseigne et console indirectement :

Une mère vient, en larmes, lui présenter son enfant mort pour qu’il le ressuscite. Le Bouddha accepte à condition qu’elle lui trouve dans la ville une maison où un malheur semblable n’est pas arrivé. Elle parcourt la ville et n’en trouve pas bien entendu. Mais quand elle revient son chagrin a commencé à s’apaiser. Elle n’était pas seule dans son malheur et d’autres mères malheureuses ont su trouver les mots qui l’ont calmée.

– il semble donner raison à tout le monde :

Le Bouddha, en compagnie de quelques disciples, reçoit des visiteurs. Un croyant vient lui expliquer que Dieu existe. Le Bouddha l’écoute et lui dit : “Vous avez raison”. Le croyant sort satisfait. Un incroyant vient lui expliquer que Dieu n’existe pas. Le Bouddha l’écoute et lui dit : “Vous avez raison”. L’incroyant sort satisfait. Par contre les disciples ne le sont pas et le disent bruyamment. Et le Bouddha leur dit : “Vous aussi, vous avez raison.”

– il écoute ses disciples et les approuve silencieusement, quelquefois avec un simple geste ;

Entouré de ses disciples il venait de recevoir une couronne de fleurs. Il prit une seule fleur, tendit le bras, la fit tourner au bout de son doigt et parcourut du regard l’assistance. Tous se turent, déconcertés. Seul Mahakasyapa comprit la signification de ce message et sourit. Le Bouddha déclara alors qu’il faisait de lui son successeur

Le Bouddha organisa sa communauté de moines errants (le Sangha). Elle se développa assez paisiblement, suivant son idéal de non-violence, si l’on excepte une tentative d’assassinat du Bouddha par un parent jaloux de sa gloire. Le Bouddha mourut, dit-on, en 483 avant notre ère. Il avait alors quatre-vingts ans. Il expira en méditant, couché sur le côté droit.

La communauté se disperse

Le Bouddha n’avait pas souhaité fonder une religion. Après sa mort commencèrent les divergences d’opinion qui en l’espace de huit siècles aboutirent à des écoles très différentes. Quatre conciles, c’est-à-dire quatre assemblées, se tinrent jusqu’au III° siècle de notre ère pour tenter de définir les textes essentiels. Mais ils étaient trop nombreux !

Les bouddhistes retinrent donc les principes essentiels : les quatre nobles vérités, et les trois joyaux (voir plus loin) et pour le reste ils notèrent les divergences entre les écoles du Véhicule des Anciens et du Grand Véhicule (voir aussi plus loin)

La diffusion, partie du centre, se fit en gros selon les quatre points cardinaux. .

Au centre, en Inde, le bouddhisme disparut presque complètement. L’Islam pénétra en Inde au VII° siècle. Il élimina physiquement les bouddhistes parce que ceux-ci ne croient pas en Dieu.

Vers le sud, le bouddhisme du Véhicule des Anciens, le plus simple, s’installa au Sri-Lanka. On le trouve aussi en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge.

Vers l’ouest le bouddhisme du Grand Véhicule se répandit au point de s’unir à la civilisation gréco-latine. Il en résultat la civilisation du Gandara (en Asie centrale) où les statues du Bouddha ressemblaient à des dieux grecs. L’empereur Açoka (II° siècle avant notre ère) fut le grand initiateur de ce mouvement vers l’ouest. Il envoya des messagers jusqu’en Palestine. Du temps de Jésus les bouddhistes ont pu influencer les premières communautés chrétiennes. Puis ce bouddhisme disparut.

Vers l’est, le bouddhisme du Grand Véhicule se répandit en en Chine, au Japon, en Corée et au Vietnam.

Vers le nord le bouddhisme du Grand Véhicule s’unit à des chamanismes locaux, au Sikkim, au Ladakh, au Tibet, en Mongolie et jusqu’au sud de la Sibérie. Connu sous les noms de bouddhisme tibétain, de lamaïsme ou de vajrayâna (“Véhicule de Diamant”) cette branche du bouddhisme est bien connue en occident grâce notamment au Dalaï-Lama.

Pourquoi devient-on bouddhiste ?

Les principes essentiels

Des personnes se découvrent bouddhistes parce que cette doctrine leur paraît simple et satisfaisante et plus logique que la religion qu’elles ont pu pratiquer.

Le Dharma (“la doctrine”, “la loi”) Tout est mal-être, malaise et souffrance mais la souffrance peut cesser car son origine est en nous-mêmes.

Les trois joyaux, Ces trois joyaux sont le Bouddha (c’est-à-dire la “bouddhéité” que chaque être humain possède en lui-même et qu’il s’agit d’éveiller), le Dharma (la Doctrine qui permet d’y parvenir) et le (ou la) Sangha (la Communauté bouddhiste). La formule d’adhésion est simple : “Je prends refuge dans le Bouddha, le Dharma et le Sangha” à laquelle le Véhicule de Diamant (Vajrayâna) ajoute le lama, le maître spirituel qui fait partie du Sangha

L’attention et l’esprit critique sont le fondement du bouddhisme : “Comme on éprouve l’or en le frottant, en le coupant et en le fondant, ainsi jugez de ma parole. Si vous l’acceptez, que ce ne soit pas par simple respect.” (Le Bouddha, cité par le Dalaï-Lama) Un sutra (“texte”) affirme : “S’appuyer sur les autres, c’est perdre l’équilibre”. Ceci plaît à des occidentaux individualistes et qui aiment l’esprit scientifique. Mais il y a plus :

“Il me semble que l’attirance nouvelle qu’éprouve l’Occident à l’égard du bouddhisme, depuis quelques années, tient à deux notions particulières qui n’ont rien de spectaculaire, mais qui sont profondément ressenties. La première est l’ahimsa, la non-violence, qui s’installe peu à peu comme une force. La seconde est cette notion d’interdépendance, anciennement inscrite dans la pensée bouddhiste. Rien n’existe séparément. Tout au contraire est relié à tout.” (le Dalaï-Lama, “La force du bouddhisme” p. 36)

L’état monastique dans le bouddhisme est plus souple que dans le catholicisme. Le bouddhisme est égalitaire. Il ne connaît ni les castes ni les hiérarchies. Mais si l’on veut progresser il faut bien se soumettre à la discipline proposée par des maîtres qualifiés. Et ceci représente un dur effort sur soi-même.

L’ouverture à l’art.

Le bouddhisme s’est fait connaître par les innombrables représentations du Bouddha. Celles-ci obéissent à un code compliqué. Les positions des mains (les mudrâs) ont chacune un sens. Exemple, la position “de prédication” : les deux mains, l’une la paume tournée vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur, les index et les pouces se touchant, montrent la roue du dharma, c’est-à-dire de la loi et de l’ordre du monde.

En voici quelques autres exemples :

La coiffure à boucle et la protubérance crânienne correspondent à deux des trente-deux marques distinctives d’un Bouddha.

La petite protubérance entre les deux sourcils est le troisième œil, le point lumineux, symbole de l’éveil du Bouddha. Les yeux mi-clos suggèrent la méditation.

Les oreilles allongées et percées : leur lobe a été distendu par les lourds pendants d’oreilles que portait le Bouddha pendant la première partie de son existence quand qu’il était encore le prince Siddharta

La main droite, levée à hauteur de la poitrine et paume ouverte : geste d’apaisement signifiant “N’aie pas peur”

La main droite touchant la terre la prend à témoin de la vérité de la doctrine.

Le Bouddha rieur est chinois. Son ventre rond et nu est le symbole de la richesse matérielle et spirituelle. Il rit car il est en paix avec lui-même et le monde qui l’entoure

.

1. La respiration et la méditation

Avoir conscience de sa respiration

Le Bouddha retient du yoga la pratique, la plus simple, la position assise accompagnée de l’observation de la respiration. Pour calmer le corps il faut calmer la respiration et pour cela il suffit de l’observer avec attention. Cette pratique vise à développer une qualité essentielle : le calme intérieur qui permettra en en principe de se mettre en harmonie aux autres. Le bouddhisme zen résume cet enseignement :

Quand le corps est calme,

le mental est calme ;

Quand le mental est calme,

le monde est calme.

Le Bouddha pratiquait un exercice qui est toujours en honneur :“Voici, O moines, un moine étant allé dans la forêt, ou au pied d’un arbre, ou dans une maison isolée, s’assied, les jambes croisées, le corps droit, son attention fixée devant lui. Attentivement il aspire, attentivement il expire. Aspirant lentement il sait : “Lentement, j’aspire”. Expirant lentement, il sait : “Lentement j’expire”. Aspirant rapidement il sait : “Rapidement j’aspire”. Expirant rapidement il sait : “Rapidement j’expire”. “Ressentant tout le corps, j’aspire”, ainsi s’entraîne-t-il. “Ressentant tout le corps, j’expire”, ainsi s’entraîne-t-il. “Calmant les activités du corps, j’aspire” ainsi s’entraîne-t-il. ”Calmant les activités du corps, j’expire”, ainsi s’entraîne-t-il. Et ceci se poursuit dans la vie courante : “Et de plus, O moines, un moine, allant ou revenant, en est parfaitement conscient ; regardant devant ou autour de lui, il en est parfaitement conscient ; étendant ou repliant ses membres il en est parfaitement conscient ; portant le bol et les robes monastiques, il en est parfaitement conscient, mangeant, buvant, mastiquant, goûtant, il en est parfaitement conscient ; déféquant, urinant, il en est parfaitement conscient ; marchant, étant debout, s’asseyant, s’endormant, s’éveillant, parlant, se taisant, il en est parfaitement conscient.”

Les rituels

Méditer seul est difficile. D’où la méditation collective. Celle-ci exige une salle et un rituel qui diffère selon les écoles. Rien dans l’organisation de la salle de méditation n’est laissé au hasard. Les temps de méditation, souvent par fractions d’une demi-heure, sont réglés pour éviter la dispersion de l’attention. C’est ainsi que le bouddhisme zen fait alterner méditation assise et méditation marchée dans une salle dépouillée comme une salle de judo.

Le bouddhisme tibétain offre des salles de méditation très chargées en statues et en objets de culte, lampes, moulins à prière etc. A l’extérieur, il multiplie les lieux et des objets sacrés de telle sorte que l’espace invite constamment à la “prière” : chörtens , drapeaux de prière en pleine nature, etc.

La discipline corporelle

Elle est variable selon les écoles. Ainsi le zen demande à ses pratiquants d’être assis face au mur, de se concentrer alternativement sur la posture et sur l’expiration et de laisser passer les pensées sans les arrêter. Ceci en restant absolument immobile. Surtout “ La respiration doit être calme, longue et profonde. L’attention est portée sur l’expiration. L’inspiration vient naturellement, automatiquement, spontanément. Le ventre doit toujours rester libre, détendu et en expansion.” (Association Zen Internationale)

Le regard en soi-même et la discipline mentale

Kalou Rinpotché (1904-1989),.un très grand lama tibétain, fonda de nombreux centres de méditation aux Etats-Unis et en Europe. Voici un bref extrait d’une méditation guidée qu’il proposait à ses élèves :

“(Silence)

Tout d’abord nous gardons notre esprit dans une ouverture très vaste et vide.

(Silence)

Puis, dans cet état, vous suscitez une pensée de quelque chose à quoi vous êtes très attaché, soit une forme, un son, un goût, une odeur ou quoi que ce soit.

(Silence)

Vous pouvez remarquer qu’il n’y a rien qui existe dans cette pensée. Elle est agréable et elle est vide. Sa manifestation et ce sentiment qui l’accompagne sont la clarté de l’esprit. Cette pensée de désir est donc une simple vacuité (vide), une simple clarté. Le désir n’a aucune existence par lui-même. Mais le désir est une tendance très forte de notre esprit. Il renaîtra. Chaque fois qu’il renaît, si nous appliquons cette reconnaissance, chaque fois il se libère ; c’est comme une vague dans l’océan : elle vient de l’océan et repart dans l’océan.

Ceci est vrai du désir, de la colère, de l’orgueil, de la jalousie etc. Pour nous en débarrasser, il faut appliquer exactement le même type de méditation. On peut se débarrasser des émotions négatives par la simple reconnaissance de leur essence.”

La discipline mentale consiste à contrôler ses pensées, ses lectures et ses spectacles. Pour les bouddhistes, se laisser imprégner de films violents conduit à l’agitation, à la peur et à la haine.

La méditation dans la vie courante

Ne pas méditer quand on conduit (!) mais en bus ou en métro c’est possible. On peut méditer dans le bruit quand on a bien appris à méditer dans le silence. Voici une technique présentée par Thich Nhat Hanh, “Dans ma communauté, nous pratiquons en permanence la méditation marchée. En coordonnant notre respiration consciente avec la marche, nous apprenons à effectuer chaque pas dans la stabilité et dans la joie. (…) Pourquoi un couloir de métro serait-il inconciliable avec la méditation marchée ? Il suffit de s’organiser pour ne pas avoir à courir. Je médite toujours dans les aéroports. Vous pouvez, de la même manière, méditer en lavant la vaisselle. Vous êtes alors pleinement là, de corps et d’esprit. (…) Mais entendons-nous : vous devez vivre profondément l’instant présent. Ne pas avoir l’esprit dans le passé, dans les problèmes de la journée écoulée, ni dans l’avenir….”

Méditation, mode d’emploi

Pour les bouddhistes la méditation doit éviter trois défauts :

1 passer en revue et analyser les évènements du passé ou envisager l’avenir et faire des projets même si l’on se tait et que le corps reste immobile.

2 s’installer dans un état vague, une sorte d’hébétude qui sombre dans le sommeil ou dans un flux de pensées incontrôlé.

3 prier même si elle est, selon des croyants, une préparation très efficace à la prière. D’après les bouddhistes, la prière peut aussi être une préparation efficace à la méditation !.

Pour méditer les bouddhistes donnent trois conseils  :

1 avoir envie de méditer, avec un esprit très ouvert, sans se soucier de savoir si la méditation sera bonne ou pas,

2 choisir un endroit calme, s’asseoir commodément et ne pas méditer trop longtemps (10 – 15 mn au début) sinon l’attention se disperse et on ne médite plus.

3. être guidé par un instructeur car le pratiquant s’engage dans un pays vraiment inconnu et quelquefois terrifiant, soi-même. Le pratiquant peut essayer de commencer seul évidemment.

Le gourou, le maître, l’”ami spirituel”

Toutes les traditions insistent sur un point fondamental. Adopter une voie et la pratiquer assidûment sans maître qualifié c’est courir de grands risques psychologiques et risquer la folie. Le mot gourou (sanskrit : “ami spirituel”) a très mauvaise presse à cause des sectes. Un vrai maître appartient à une lignée spirituelle authentique, qui est connu pour sa moralité, son équilibre mental, son discernement et son désintéressement. Ceci pour éviter les incompétents, les fous et les pseudo-gourous avides d’argent, de sexe ou de pouvoir.

Une fois son choix fait et une fois qu’il a été admis, le pratiquant fait confiance : il est là pour progresser spirituellement, pas pour critiquer les défauts éventuels du maître ! Changer de gourou ? Les avis divergent : ce n’est pas conseillé mais c’est possible quand, après un examen loyal et minutieux, le pratiquant constate que ses besoins personnels ont changé. Il quitte alors son maître en lui restant profondément reconnaissant de ce qu’il a appris.

Le bouddhisme tibétain a codifié depuis des siècles ces problèmes de gourous et de maîtres spirituels. En gros :

Lama : En tibétain bla-ma “qui se tient au plus haut” (bla : sommet). Maître religieux, moine ou laïc (il peut être marié), qui a reçu la certification de son propre lama.. D’une manière courante, lama est devenu une formule de politesse, d’où le recours à la dénomination complémentaire de :

Rimpotché (“Extraordinairement précieux”) quand le lama est particulièrement qualifié et respecté.

Dalaï-Lama. et Penchen-Lama. Ce sont les deux grandes autorités spirituelles et politiques du Tibet. Le 14° Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso est le chef d’état du Tibet, actuellement en exil. Quand au Penchen-Lama, c’est actuellement un jeune garçon, prisonnier des Chinois.

Le Dalaï-Lama fournit les précisions suivantes sur son titre. “En fait, dalaï est un mot mongol signifiant “océan” et lama, un équivalent du terme indien guru, qui désigne un maître. Accolés l’un à l’autre, les mots dalaï et lama sont parfois traduits librement par “océan de sagesse”. Mais je crois qu’il s’agit là d’un malentendu. Dalaï n’était qu’une traduction partielle de Sonam Gyatso, nom du troisième dalaï-lama. En tibétain, gyatso signifie “océan”. Une autre confusion vient par ailleurs de l’assimilation par les Chinois du terme de lama à celui de huo-fou, par quoi on entend un “bouddha vivant”. Ce qui est une erreur. Le bouddhisme tibétain ne reconnaît rien de tel. Il admet simplement que certains êtres, parmi lesquels le dalaï-lama, peuvent choisir leur renaissance. On désigne ces gens-là sous le nom de tulkus (incarnations)”.

Pourquoi parler autant du Tibet ?

Le bouddhisme tibétain représente en population environ 1 % du bouddhisme mondial. D’autres bouddhismes comme le vietnamien, le birman, le laotien etc… sont quantitativement bien plus importants et il serait injuste de les oublier. Mais le Tibet représente un cas à part.

C’était une nation guerrière, crainte des pays voisins. Sa religion était alors le chamanisme Bön (prononcer : beun) fortement marqué par la sorcellerie. Avec beaucoup de difficultés, Padmasambhava, un érudit venu du Cachemire, réussit avec l’aide du roi du Tibet à y implanter le bouddhisme. On dit qu’il dompta les démons locaux et en fit les gardiens de la nouvelle religion.

Au fil des siècles le pays approfondit un bouddhisme original et déconcertant ; il mêla les pratiques magiques à des techniques de méditation très approfondies. Son bouddhisme se répandit dans toute la région, du Sikkim à la Mongolie

. Mais, protégé par ses hautes montagnes (hauteur moyenne du pays : 4000 m) et persuadé de la supériorité de ses croyances, il restait fermé à toute influence extérieure.

Le pays vivait dans un état féodal, dominé par ses lamas et ses innombrables monastères (de véritables villes pouvant comporter jusqu’à 30.000 moines). Les voyageurs qui réussissaient à y pénétrer étaient frappés par les “”superstitions” multiples et un grand retard économique, Les Tibétains se contentaient de leur sort, fidèles à leurs traditions. L’invasion du Tibet par les Chinois en 1949 se fit dans l’indifférence générale.

Cette invasion fut atroce : les temples et monastères qui regorgeaient de statues en or et de pierres précieuses furent pillés et détruits ; les moines et les nonnes torturés et massacrés. Au total un million de morts sur six millions. Le tout jeune Dalaï-Lama contraint à l’exil était réduit à l’impuissance. Actuellement le Tibet est colonisé par neuf millions de Chinois qui, en effaçant méthodiquement la civilisation tibétaine ajoutent le génocide spirituel au génocide humain.

Les grands lamas qui avaient pu suivre le Dalaï-Lama dans son exil, décidèrent alors de s’ouvrir. Ils apprirent l’anglais s’adaptèrent et diffusèrent le bouddhisme tibétain dans tout l’occident. Patiemment, ils expliquèrent les subtilités du bouddhisme.

En même temps semblait s’accomplir une prophétie de Padmasambhava : “Quand volera l’oiseau de fer et que les chevaux iront sur des roues, les Tibétains seront dispersés à travers le monde comme des fourmis et le Dharma ira dans la terre de l’homme rouge.” Il aurait annoncé ainsi au XX° siècle, siècle de l’avion et de l’automobile, les malheurs des Tibétains et la diffusion du bouddhisme vers l’Occident.

Chef spirituel et politique, le Dalaï-Lama cherche à négocier avec la Chine d’une manère non-violente. Cela lui a donné un grand crédit international (prix Nobel de la paix en 1989) mais pas de résultats concrets, il le reconnaît lui-même, et les jeunes Tibétains commencent à contester son autorité sans trop savoir par quoi la remplacer.

2. Le moi et son mal-être

Les bouddhistes pensent que l’être humain est intéressé d’abord par lui-même, notamment par sa souffrance, quand tout va mal et qu’il faut partir de cette réalité.

Les quatre nobles vérités

Le bouddhisme repose sur les quatre nobles vérités :

1. la souffrance existe,

2. la souffrance a une origine,

3. la souffrance a une fin,

4 il existe un sentier pour faire cesser la souffrance.

Le Bouddha dit à ce sujet “Celui qui voit dukkha (“la souffrance”), voit aussi la naissance de dukkha ; il voit aussi la cessation de dukkha et il voit aussi le sentier qui conduit à la cessation de dukkha.” Dukkha, va de la souffrance morale, à l’insatisfaction, la tristesse, un “mal-être” quelquefois indéfinissable.

La souffrance essentielle est celle du désir : “A l’origine de la douleur universelle est la soif d’exister, la soif de plaisir qu’éprouvent les cinq sens extérieurs et le sens intérieur (le mental), et même la soif de mourir. La souffrance vient donc du désir. Ce désir est comme un feu, qui enflamme celui qui désire. Tout est en feu dit le Bouddha, l’œil est en feu, ce qu’il voit est en feu, ce que l’oreille entend est en feu, tout ce qui touche les sens est en feu. L’illusion nous dévore comme une flamme permanente. Et ce feu de la vie, allumé par la convoitise, par la colère et par l’ignorance (les trois poisons), doit être éteint.”

Souvent nous nous comportons d’une manière irresponsable : “Nous régnons chacun sur un vaste territoire formé de cinq éléments : le corps, les sensations, les perceptions, les formations mentales, la conscience. Dans ce territoire forcément conflictuel, nous avons pour devoir de restaurer la paix. Nous sommes hélas, souvent peu responsables ; nous nous en évadons pour nous réfugier dans des futilités : la télévision, la musique, les magazines. Comment voulez-vous alors que s’installe une paix intérieure ? Le temps, nous en disposons. Nous ne savons pas l’utiliser” . (Thich Nhat Hanh

)

Enfin nous sommes victimes d’émotions illusoires : “Nous surestimons la beauté ou la valeur de tout ce qui nous attire, perdant de vue sa véritable nature. Nous oublions que cet objet de notre désir, que ce soit une personne ou une chose, se modifie à chaque instant, exactement comme nous-mêmes. (…)

Quelquefois nous blâmons sans raison l’objet : “Si seulement elle était plus jolie” ou “Si seulement elle me considérait mieux”, ou “Si seulement cette voiture était plus rapide ou plus neuve !” Ce sont des considérations dualistes qui nous font souffrir. Nous cherchons une autre femme, un autre mari ou une autre voiture, pour investir dans ce nouvel objet des espoirs aussi irréalistes que ceux que nous avions placés dans ce que nous abandonnons maintenant.” (Lama Thubten Yeshé)

L’existence est impermanence, souffrance et non-soi

La première tâche est d’étendre son attention pour améliorer la perception que l’on a du monde et de soi-même. Ainsi le cosmos, les vagues de la mer, les sociétés, les animaux, les plantes, la vie des hommes et leurs pensées obéissent à la même loi d’impermanence. Tout naît et disparaît et renaît sous une autre forme. La totalité de l’univers est une mer immense : pendant que nos galaxies vivent, d’autres finissent de mourir et d’autres se préparent à naître.

Voilà une première approche de ce que les bouddhistes appellent la “vision pénétrante”. Elle est caractérisée par “trois signes distinctifs” :

L’existence est impermanence (anitya)

L’existence est souffrance (dukkha)

L’existence est non-soi (anâtman)

Non-soi signifie “dépourvu d’existence indépendante”. Rien ni personne n’est autonome. Tout dépend de tout !

Le moi en jeune singe

Qui suis-je ? Un ensemble de cinq agrégats disent les bouddhistes. Un agrégat (skandhas en sanskrit) est une combinaison d’éléments. Pour expliquer cette notion difficile Chögyam Trungpa, lama tibétain vivant aux Etats-Unis, compare le moi à un jeune singe devenu fou. A la suite d’une erreur de perception il ne voit plus la jungle comme un espace de liberté.

1. Les cinq agrégats

Il se croit enfermé dans une maison vide munie de six ouvertures. Traduction : ces ouvertures sont les cinq sens plus le mental que le bouddhisme compte comme sixième sens. Le singe commence à s’agiter. Bientôt il croit que le mur est solide. Pire même, il s’imagine qu’il en a toujours été ainsi. Et il se voit bel et bien emprisonné. Traduction : c’est l’homme enfermé dans son propre corps (premier agrégat)

Il se déplace, touche les murs, vérifie qu’ils sont bien solides. Traduction : c’est l’homme qui éprouve des sensations (deuxième agrégat)

Familiarisé avec la maison, il aime bien tel endroit, tel autre l’effraie et tel autre le laisse indifférent. Traduction : c’est l’homme qui éprouve des perceptions (troisième agrégat)

Le singe se met à étiqueter ses perceptions en désir, colère et indifférence. Il recherche ce qui lui fait plaisir, il fuit ce qu’il n’aime pas et il ne cherche même pas à connaître ce qu’il a jugé inintéressant. “J’aime”, “je n’aime pas”, “ça ne m’intéresse pas” sont les trois réactions de base. Traduction : l’homme étiquette ses perceptions en concepts-étiquettes : amour possessif, aversion haineuse, ignorance stupide. (quatrième agrégat)

Enfin le singe prend conscience de lui-même, comme séparé de la maison et de tout ce qui l’entoure. Traduction : c’est l’homme qui atteint le stade de la conscience (cinquième agrégat).

2. Les trois poisons: désir, colère, ignorance

Le singe croit avoir atteint quelque chose de stable. . Traduction : l’homme a confiance en lui-même, en son moi qui est fait de ces cinq agrégats. Comme Descartes il dirait volontiers “Je pense donc je suis”. Et il aime bien cette idée qui le rassure.

Le malheureux ne sait pas que le désir; la colère, et l’ignorance sont les trois poisons fondamentaux. On peut les appeler aussi attraction / répulsion / indifférence ou positif / négatif / neutre. Ces trois poisons constituent le moyeu de la roue de la vie. .Dans la symbolique tibétaine ils sont symbolisés par trois animaux qui se mordent la queue : un coq rouge (la possessivité), un serpent vert (l’aversion) et un sanglier noir (l’ignorance). Traduction : c’est l’homme qui met en route ses propres malheurs à partir de ces trois “passions” fondamentales. Mais il ne le sait pas.

3. Les six mondes (loka)

Il ne sait pas qu’il vagabonde déjà à travers les hallucinations des six mondes qu’il va parcourir l’un après l’autre.

Pour l’instant le singe (c’est-à-dire l’homme) est heureux : bonne santé, bonne situation, petite amie. Il est dans le monde des dieux heureux (devas). Mais cela ne dure pas.

Il croit son bonheur menacé par les maladies, le chômage, l’infidélité. Devenu inquiet il entre dans le monde des titans, des dieux jaloux (asuras) toujours en lutte contre les dieux heureux. Tout ceci le fatigue, le fait souffrir. Il décide de lâcher prise.

Et il passe dans le monde des hommes, celui des occupations ordinaires fait de petites joies, de petites peines. Il va peut-être pouvoir penser enfin à lui. Mais bientôt certaines occupations lui paraissent plus intéressantes que d’autres. Il est égoïste; ne sait gérer ni sa vie, ni son argent, ni ses opinions.

Il est passé, sans le savoir, sans le vouloir, dans le monde animal, le monde instinctif. Admettons que le singe perde tout son argent au tiercé. Il continue à jouer, d’une manière instinctive, animale en somme.

Sa passion en fait un inadapté. Il perd son emploi et sa petite amie, se met à boire, touche un peu à la drogue, éprouve une terrible nostalgie de ce qu’il était avant. Il est dans le monde des fantômes affamés.(prétas)

Il sombre alors dans le désespoir total. Il lui semble qu’il n’en sortira jamais. Il est torturé par des hallucinations. Il est passé dans le monde infernal, celui des démons. Mais il en sortira. L’enfer n’est pas éternel chez les bouddhistes.

Ceci c’est la description d’une vie. C’est aussi la description bouddhiste d’une journée humaine qui passe très rapidement par des phases d’exaltation et d’abattement. L’exaltation ne dure pas, mais l’abattement non plus. Il suffit d’y prêter attention pour vivre plus lucidement.

3. Le karma et la réincarnation

Le karma, la vie, la mort

Karma est un mot sanskrit qui signifie “action”. Dans l’hindouisme ancien il désigne l’enchaînement implacable des causes et des conséquences. Aucune place pour la liberté humaine à moins de payer les sacrifices. Au contraire pour le bouddhisme le karma dépend de la lucidité et de la volonté de l’individu. Celui-ci en est le premier responsable. L’important ce n’est pas ce qu’on a été mais ce que l’on va faire de ce que l’on est actuellement. La vie est le produit d’une incarnation passée et la préparation d’une incarnation future. La mort est un simple passage entre deux incarnations, passage déjà souvent vécu mais dont l’être humain ne se souvient plus. La vie et la mort sont liées l’une à l’autre par l’interdépendance de tous les éléments puisque rien ni personne n’est autonome.

Les douze facteurs interdépendants

Tout se tient. Tout est interdépendant. Le bouddhisme a une vision globale de l’interdépendance très déroutante pour un esprit occidental. Il l’exprime sous la forme des douze “facteurs interdépendants” ou “productions conditionnées”. On les retrouve d’une manière imagée sur le pourtour de la Roue de la Vie tibétaine :

1. Un aveugle avance à tâtons. C’est notre état ordinaire. L’ignorance de la véritable nature de l’esprit est le point de départ de toutes les illusions et de tous les problèmes

2. Un potier au travail façonne l’argile. L’argile c’est notre personnalité mais on ne sait qui est le potier !. Notre karma a provoqué un conditionnement. Les projections mentales sont façonnées par des tendances dynamiques inscrites dans les couches les plus profondes de la personnalité, l’inconscient

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3. Un singe agité représente la conscience ordinaire, qui sépare “je” et les autres alors que nous sommes constamment liés les uns aux autres.

4. Deux hommes (le nom et la forme) sont dans un bateau (la conscience égo). Les êtres humains se servent des noms et des formes pour mettre des étiquettes sur la réalité au lieu de la vivre directement et intuitivement.

5. Une maison à six fenêtres représente la conscience et les six domaines dans lesquelles travaille la conscience pour percevoir la réalité : les cinq sens (vue, ouïe, goût, odorat, toucher) auxquels les bouddhistes ajoutent le mental, la pensée.

6. Un homme et une femme sont enlacés. Nous aussi, nous sommes “enlacés” à la réalité que nous percevons : le sujet est en contact avec l’objet grâce aux cinq sens plus le mental.

7. Un homme reçoit une flèche dans chaque œil. C’est la réalité qui l’aveugle par la sensation

8. Quelqu’un boit : la soif créée par la sensation entraîne soit le désir de l’objet, soit son rejet, soit l’indifférence. C’est la perception.

9. Un homme prend un fruit dans un art. C’est La saisie de l’objet par le sujet qui le désire,

10. Une femme enceinte représente le devenir car la saisie laisse dans l’esprit une empreinte, une sorte d’embryon, qui va grandir.

11. La femme accouche. C’est la naissance d’un enfant ou d’une nouvelle pensée ou d’un changement d’existence (heureux ou malheureux). Cela peut comprendre à plusieurs niveaux.

12. Un croque-mort emporte un cadavre. Rien ne dure, tout flétrit, vieillit et meurt : vieillesse et mort.

Les douze facteurs sont quelquefois présentés dans un ordre différent. Peu importe puisque tout se tient. Le plus important c’est la compréhension de l’interdépendance des phénomènes entre eux. Même si nous ne la voyons pas, elle existe affirme le bouddhisme, et il invite à l’imaginer en allant le plus loin possible

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La destinée après la mort

Pour le bouddhisme il n’y a pas de limite définie entre des états de conscience différents. On passe, constamment d’un état à l’autre. Ces passages ou états intermédiaires sont appelés bardo dans le bouddhisme tibétain. Celui-ci distingue six bardo.

Les trois premiers relèvent d’une phase de flottement dans la vie présente (bardo de la naissance, des rêves et de la méditation). Les trois autres englobent le processus entre deux naissances (bardo de l’instant de la mort, de la Réalité suprême et du devenir)

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Au moment du dernier soupir l’”âme” s’échappe du corps. Où va-t-elle aller ? Les bouddhistes tibétains distinguent 7 possibilités :

La première, la plus belle, la plus rare, c’est d’atteindre la Claire Lumière où l’on rejoint les Bouddhas. C’est, si l’on veut, le paradis des chrétiens à ceci près qu’il n’y a pas de Dieu et que la fusion de tous ces êtres est totale et définitive dans la Claire Lumière. Ceci est réservé à des “âmes” tellement pures qu’elles n’ont plus de karma et on atteint l’Éveil.

Restent les six autres possibilités qui ne sont pas éternelles :.

– Rejoindre le monde des dieux pour des “âmes” qui ont accumulé beaucoup de bonnes actions.

– Rejoindre le monde des titans ou des dieux jaloux. Il s’agit des “âmes” qui ont un désir violent d’atteindre le monde des dieux.

– Rejoindre le monde des hommes pour des “âmes” qui le méritent. Ce monde est le seul d’où l’on puisse rejoindre directement la Claire Lumière. Même les “âmes” qui vivent dans le monde des dieux sont obligées de repasser par le monde des hommes pour avoir une chance d’y parvenir.

– Rejoindre le monde des animaux pour des “âmes” ayant vécu comme des bêtes.

– Rejoindre le monde des prétas, des esprits affamés pour des “âmes” dominées par des envies qu’elles n’ont pu satisfaire. Les bouddhistes croient aux fantômes et pensent qu’il s’agit de prétas, d’âmes en peine en quelque sorte.

Rejoindre le monde des démons pour des “âmes” de grands criminels. C’est l’enfer bouddhiste, comparable à l’enfer chrétien mais il n’est pas éternel même s’il peut durer très longtemps.

Trois remarques :

1. C’est le karma, le poids des péchés et des bonnes actions, qui oriente presque mécaniquement l’âme vers sa destinée. Il n’y a pas de Dieu pour juger les âmes. Mais le karma se conduit, dans l’état humain, grâce à l’attention et à la lucidité. Certains bouddhistes disent même que quelqu’un qui est en enfer et qui comprend vraiment pourquoi il y est en sort immédiatement.

2. Les six mondes ont déjà été rencontrés pour caractériser les différents états de l’âme. (voir “Le moi en jeune singe”) Pour les bouddhistes on vit et on meurt constamment. On passe donc, à plusieurs niveaux, d’un monde à l’autre .

3. Il ne faut pas confondre les six bardo et les six mondes. Les bardo ce sont des passages d’un monde à un autre. Les mondes ce sont des lieux de séjour, des états de conscience ou de vie qui vont rester stables le temps d’une existence …ou le temps d’un soupir…

Le voyage après la mort

Pour les bouddhistes tibétains le voyage dans ce bardo dure 49 jours. Il est très éprouvant car le défunt s’effraie de visions épouvantables qui sont simplement ses propres projections mentales. S’il a pu pendant sa vie bénéficier d’une bonne formation à la méditation, il peut espérer les dominer.

Les lamas vont tenter d’aider le défunt. D’abord en lui apprenant qu’il est vraiment mort car il ne s’en est pas encore rendu compte surtout si le décès a été brutal. Au besoin on lui fait peur et on le chasse pour qu’il s’éloigne. En même temps un lama lit à l’oreille du défunt, en principe jour après jour, le Livre tibétain des mort (Bardo tö-dhol : littéralement “libération de l’état intermédiaire”) pour lui indiquer les obstacles qu’il va rencontrer, les figures monstrueuses qu’il va affronter et le moyen d’avancer pour obtenir une bonne réincarnation humaine.

Celle-ci se produit quand l’”âme” errante profite de l’union d’un couple pour renaître. Une dernière recommandation du Livre des morts met l’âme en garde contre elle-même. Si elle est masculine elle risque d’être amoureuse de sa mère et jalouse de son père. Si elle est féminine, elle court le risque inverse : elle sera amoureuse de son père et jalouse de sa mère.

Réincarnation et renaissance

Les bouddhistes tibétains, distinguent la réincarnation et la renaissance. Dans la réincarnation l’âme est poussée mécaniquement par son karma quand elle n’a jamais médité et qu’elle n’est donc pas préparée à se conduire après la mort. La renaissance au contraire c’est le fait de pouvoir orienter et conduire cette réincarnation. C’est le cas des tulku (“corps de transformation”), grands lamas qui ont presque totalement brisé le lien karmique et, décident, par compassion, de renaître afin aider l’humanité à se libérer. Dans le bardo leur esprit vit l’état de boddhisattva (“être éveillé”) et attend le couple et le moment favorables pour renaître. Il a gardé juste un peu de karma pour revenir.

Les tulku (comme le Dalaï-Lama) reçoivent une éducation soignée. Les tulkus modernes ne restent pas forcément moines : il leur arrive de s’installer en Occident et de choisir une autre activité.

Par ailleurs l’”âme” d’un tulku peut, à sa mort “éclater” en plusieurs personnalités qui vont renaître indépendamment les unes des autres mais unies par des liens mystérieux. C’est le thème du film “Little Bouddha” de Bertolucci qui s’appuie sur une histoire présentée comme véridique par les bouddhistes.

La réincarnation de ceux qui s’aiment

Le Bouddha déclare :- Si, ô laïcs, un mari et une femme désirent se voir mutuellement dans l’existence présente et se voir encore mutuellement dans la vie future, et si tous les deux ont vraiment la même foi, la même moralité, la même générosité, la même sagesse, ils se voient mutuellement dans l’existence présente et ils se verront encore mutuellement dans la vie future. (…) Ayant tous les deux mis ici-bas la Doctrine en pratique et vécu avec une égale vertu, joyeux ils se réjouissent dans le monde des dieux, eux qui aiment les plaisirs des sens. ( Anguttara-nikâya, cité par André Bareau). Alexandra David-Neel et son fils adoptif le lama Yongden ont écrit sur ce sujet un roman tibétain remarquable “Le lama aux cinq sagesses” (1929 Pocket)

Humour tibétain

Drukpa Kunley était un moine errant qui vivait au XVI°s. Se promenant dans la campagne il remarque un âne et une ânesse en train de folâtrer. Et en même temps, par son don de double vue, il voit un lama qui va mourir dans un château pas très loin de là. Il se précipite alors sur une bergère et tente de la violer. Comme elle est jeune et vigoureuse et que Drukpa Kunley est vieux et faible, elle lui échappe facilement et retourne en pleurs à la maison. Sa mère la console. Mais elle ajoute. “Drukpa Kunley devait avoir ses raisons. Retourne et fait ce qu’il te dira.” La bergère revient et Durkpa Kunley lui explique : “C’est trop tard. Le lama est mort. C’était un tulku qui n’a pas respecté ses vœux. Il est mort en état d’impiété. Et son âme a rejoint l’âne et l’ânesse que tu vois là. En essayant de te violer je voulais lui donner une chance de retrouver une incarnation humaine. Mais j’ai échoué. Dans la prochaine vie ce sera un âne.”

4. La voie et les véhicules

La voie ou sentier du milieu : le noble octuple sentier

Echapper à dukkha, échapper aux Trois Poisons, n’est pas une mince affaire. On y parvient par le “Sentier du Milieu” qui évite deux extrêmes : la poursuite du bonheur dans la soumission aux sens et le recours à la mortification. On raconte que le Bouddha comprit cette vérité en voyant un joueur de cithare indienne : la corde résonnait harmonieusement quand elle était correctement tendue, ni trop, ni pas assez.

Le Bouddha divisa ce sentier en huit branches, d’où le nom de Noble octuple sentier. Elles sont regroupées en trois parties : sagesse, morale et discipline mentale :

La sagesse comporte 1. la pensée juste (détachement sans égoïsme, amour du prochain, non-violence) et 2. la compréhension juste (pénétration de la véritable nature des choses)

La morale comporte 3. la parole juste (ne pas mentir), 4. l’action juste (ne pas tuer un être vivant humain ou animal, ne pas voler, ne pas avoir de relations sexuelles illégitimes, ne pas boire d’alcool ou se droguer), et enfin 5. un métier juste (qui ne permet que des actions justes : ne peut être soldat ou commerçant en alcool par exemple).

On retrouve là les fondements d’une morale laïque mais avec des aspects contradictoires : si le bouddhiste n’est pas soldat, comment peut-il défendre son pays par la seule non-violence ?

La discipline mentale comporte 6. l’effort juste (par la volonté et l’aide du sangha, la communauté), 7. l’attention juste (aux productions mentales de son esprit pour éliminer celles qui sont nocives, notamment les trois poisons) et 8. la concentration juste (par la méditation).

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Les trois véhicules

Il faut un véhicule pour circuler sur une voie, une route !. Historiquement, le bouddhisme s’est divisé en trois véhicules c’est-à-dire en trois écoles principales :

– Le Théravâda, l’école des Anciens, ou Petit Véhicule. C’est l’école la plus proche du bouddhisme primitif, la plus simple, la plus rationnelle. “Petit Véhicule” est un terme péjoratif, de moins en moins employé. Il signifie que le pratiquant cherche uniquement son propre salut (comme dans un véhicule à une seule place) ;

– le Mahâyâna, le Grand Véhicule estime qu’on ne se sauve pas seul. Il propose l’idéal du bodhisattva, cet être qui pourrait se libérer mais renaît volontairement pour sauver l’humanité. Le Zen japonais fait partie du Grand Véhicule.

– le Vajrayâna, le Véhicule de Diamant ou de la Foudre, propre à l’univers tibétain. C’est un sous-ensemble du Grand Véhicule. Le Véhicule de Diamant est lui-même divisé en au moins quatre écoles. On les distingue globalement en Occident par la couleur des coiffures : les Gelugpa, (la tradition des grands monastères, celle du Dalaï-Lama), portent des Bonnets Jaunes, toutes les autres traditions portent des Bonnets rouges. Le Véhicule de Diamant aime les longs offices, les cérémonies fastueuses aux rituels complexes et au symbolisme étrange.

Une évolution complexe

Les premiers textes bouddhistes ont été rédigés en dialecte pâli puis en sanskrit. Et ensuite difficilement en chinois car la mentalité et la culture chinoises sont bien différentes de l’univers hindou. Il existait en Chine une tradition du Tao (“la voie”) fondée par Lao-tseu et dont le concept central, le tao, est très proche de la vacuité (“Le tao qu’on peut nommer n’est pas le tao”). Les textes bouddhistes ont donc été traduits en chinois avec les idéogrammes familiers aux taoïstes. En même temps Bodhidarma enseignait la méditation assise silencieuse et les arts martiaux. Ainsi naquit le bouddhisme T’chan. Ce bouddhisme est passé totalement intact au Japon sous le nom du bouddhisme zen (“méditation”). D’où traduction des textes chinois en japonais.

Pendant ce temps, en Inde, le bouddhisme s’était imprégné de tantrisme. C’est ce tantrisme bouddhiste qui prend pied au Tibet et récupère le chamanisme de la religion Bön, essentiellement magique. Le bouddhisme crée un alphabet tibétain puis traduit en tibétain les textes bouddhistes venus du sanskrit et du chinois, créant cette voie si originale qu’est le Vajrayâna.

Les bouddhistes indiens ont dû se convertir à l’Islam ou s’exiler. Ils avaient depuis longtemps transmis leur doctrine au Sri-Lanka (qui maintient intacte la tradition du Théravâda), en Corée, au Cambodge, au Vietnam (où le Théravada se mêle au Mahâyana). Chaque pays a créé une tradition bouddhiste originale

Tantrisme et kama-soutra

Le tantrisme (“tissu, relation, ensemble”).est un ensemble d’écoles indiennes qui travaillent la transmutation des émotions et des énergies sexuelles entre autres. L’ouvrage tantrique hindou le plus célèbre est le Kama-sutra (“aphorismes sur le plaisir charnel”), ouvrage conçu par Vâtsyâyana (IV°s) “dans la chasteté et le recueillement le plus profond”. Il apprend à unir en les dominant les principes masculin et féminin.

Les Ecritures peuvent se tromper

Le Bouddha n’était qu’un homme. Un proverbe zen affirme : “Si tu rencontres le Bouddha tue-le” car en le vénérant on pourrait oublier que l’essentiel c’est sa propre “bouddhéité” qu’il convient d’”éveiller”.

Le Dalaï-Lama écrit de son côté :Si la science montre que les Ecritures se trompent, il faut changer les Ecritures. (…) Tout comme l’essence des êtres, leur stabilité est une illusion. (…) Le monde va. Rien de fixe, rien de permanent ne demeure. Les Ecritures, même vénérables et sacrées, sont relatives et impermanentes, comme toutes choses.” Mais il ne faut pas rejeter la tradition sans l’avoir soigneusement examinée (toujours l’attention !) : “réfléchir à partir d’un ancien point de vue peut nous aider. Outre l’expérience, cela donne une doctrine et une distance”

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5. L’éveil et le nirvâna

Eveil = illumination = satori

Pour le bouddhisme la vie courante est un sommeil duquel on peut s’éveiller à la vraie vie. Il pense que l’on comprend enfin la réalité des choses. C’est la même réalité que l’on voit mais on la voit d’une manière différente. C’est à la fois prodigieux et très simple : la vague découvre simplement qu’elle appartient à l’eau de l’océan, le méditant découvre simplement qu’il se confond totalement avec l’univers. C’est l’Eveil, l’illumination, le satori en japonais.

Satori dans le zen rinzaï

Voici le témoignage d’un pratiquant japonais, Il revient d’une journée de méditation dans un monastère. Dans le train il est frappé puis obsédé par une phrase de maître Dogen : “Il m’apparut clairement que l’Esprit n’est pas autre chose que les montagnes, les rivières, la terre toute entière, le soleil, la lune et les étoiles”. Il ne cesse d’y penser tout le reste de l’après-midi et de la soirée.

“A minuit, je me réveillai brusquement. Dans mon esprit d’abord embrumé, la phrase de Dogen surgit soudain. Je la répétai et, subitement, j’eus l’impression d’être frappé par un éclair. L’instant d’après, le ciel et la terre disparurent et une énorme vague de ravissement s’éleva en moi, un véritable ouragan de joie, et je fus saisi d’un rire incontrôlable en disant tout haut : “Ha, ha, ha, ha ! Il n’y a là aucun raisonnement !” Le ciel vide éclata en deux et, ouvrant son énorme bouche, se mit à rire sauvagement : “Ha, ha, ha !” Plus tard, un membre de ma famille me dit que mon rire avait eu quelque chose d’inhumain.

Le nirvâna

Le nirvâna est l’état d’esprit que le pratiquant atteint après l’illumination. Nirvâna est un mot sanskrit qui signifie “extinction” au sens où une flamme s’éteindrait faute de combustible. C’est la “cessation de dukkha (la souffrance)” expliquait le Bouddha. C’est l’extinction de l’attraction, de la répulsion et de l’indifférence. Le nirvanâ est l’état de l’extinction du désir, mais non le résultat. S’il en était le résultat, il serait l’effet d’une cause et appartiendrait encore au karma et aux douze facteurs interdépendants.

L’humour comme illumination

Le Dalaï-Lama dit en riant que rire est son principal loisir. L’humour est un moment d’éveil. ainsi que l’explique Chögyam Trungpa

Le sens de l’humour signifie que l’on voit les deux pôles d’une situation tels qu’ils sont, comme en une vue aérienne. Il y a le bien et il y a le mal et on voit les deux dans une vue panoramique comme d’en haut. (…) Il semble que le sens de l’humour provienne de la joie rayonnante, qui pénètre tout, qui a tout l’espace pour se déployer en une situation complète , parce qu’elle n’est pas engagée dans la guerre entre “ceci” et “cela”. (…)

Bodhidharma

Le jouet japonais le plus populaire est une poupée sans jambes qui représente un barbu aux gros yeux globuleux, vêtu d’une robe rouge et d’une capuche. La base lestée de plomb le fait revenir toujours à la verticale, dans la posture droite, la posture de zazen. Ce personnage c’est Bodhidharma. Il introduisit le bouddhisme d’Inde en Chine au IV° siècle de notre ère.

Il est célèbre pour avoir médité au monastère de Shao-lin dans les monts Song, face à un mur, pendant neuf ans. On lui attribue l’invention du kung-fu destiné à faciliter la méditation en canalisant les énergies. Puis le kung-fu fut utilisé pour la défense du monastère et des paysans d’alentour. Aujourd’hui le monastère de Shao-lin a retrouvé tout son éclat comme école de karaté.

L’énergie de Bodhidharma était prodigieuse. On dit qu’il médita face au mur jusqu’à ce que ses jambes finissent par se détacher. On dit aussi qu’il s’arracha les cils des paupières parce qu’il s’était surpris à somnoler et à l’endroit où tombèrent les cils jaillirent des buissons de thé – la boisson sacré du zen. Son successeur, le moine Huike, était de la même trempe : il attendit dans la neige, des jours et des jours, que Bodhidharma veuille bien le remarquer. Et il finit par se couper le bras pour attirer l’attention de son maître.

6. La réalité et la vacuité

Un peu de physique

On ne voit pas les infra-rouges, on n’entend pas les ultrasons et pourtant ils existent. L’univers est rempli d’ondes subtiles dont les scientifiques n’ont pas la moindre idée car elles ne sont pas encore perçues par leurs instruments. Cette idée rationnelle peut évidemment justifier l’irrationnel le plus délirant.

La science moderne sait décomposer les molécules et l’atome. Si, pour représenter l’atome, on donnait au noyau la taille d’une boule de billard, on devrait placer ses électrons à plus d’un km ! C’est-à-dire qu’un atome est fait essentiellement de vide, quel que soit le corps auquel il appartient, si dur soit-il comme l’acier. ! Et les électrons tournent autour du noyau à une vitesse incroyable..

Tout cela est en mouvement comme tout le reste de l’univers. Voilà pour les bouddhistes une bonne approche de la vacuité : c’est du vide mais ce n’est pas du néant : une formidable énergie est au travail.

Les Hindous, inventeurs des mathématiques et des chiffres arabes, imaginaient la durée du cosmos en kalpa. Un kalpa c’est 4.320.000 années humaines. Au terme d’un kalpa tous les êtres sont libérés, c’est le retour au chaos et on repart pour un nouveau kalpa. Les bouddhistes indiens ont imaginé des kalpa de plusieurs milliards d’années. Certains astronomes modernes ont calculé qu’entre deux Big-Bang, l’univers dure 83 milliards d’années. Face à cela, l’être humain est peu de chose : tout juste un petit nœud de relations qui disparaît dans l’infini du temps.

Réalité relative, réalité absolue

Dans la réalité absolue le moi n’existe pas : il est “sans soi” (anâtman) car dépourvu d’existence indépendante. La personnalité humaine est faite de multiples relations : biologiques, psychologiques, familiales, culturelles, sociales… Si, mentalement, par la méditation, on les enlève les unes après les autres, il ne reste rien. La réalité absolue, est celle de shûnyatâ (c’est-à-dire de la “vacuité”) :

La souffrance existe mais personne ne souffre.

L’action existe mais personne n’agit.

Le Nirvanâ existe mais personne n’y entre,

La voie existe mais personne n’y chemine.

(Buddhaghosha, V°s, Visuddhi-magga “La voie de la purification”)

La réalité relative est celle de la vie courante, du samsâra (c’est-à-dire, du cycle des transformations continuelles quotidiennes et aussi des réincarnations). Mais elle est importante et chacun doit développer ses potentialités. Ainsi, parlant de sa propre mission, le Dalaï-Lama déclare : “Si je me dis, avec conviction, que ma tâche est de me mettre au service des êtres, pour une période de temps que rien ne peut déterminer, qui peut même ne pas avoir de fin, cela demande une détermination pleine et entière. Sans un ego très fort, cette détermination demeure impossible.”

L’essentiel pour le bouddhisme c’est de ne pas être dupe de cette réalité relative.

Les deux réalités sont vraies en même temps pour le bouddhisme

. La vacuité est un état dynamique où toutes choses communiquent librement entre elles, un univers illimité auquel tous les êtres appartiennent.

Dieu, le péché, le mal,l’enfer et le paradis

La notion la plus proche de Dieu dans le bouddhisme est celle de la vacuité : elle est impersonnelle et origine de tout dynamisme. Le Bouddha ne s’est jamais prononcé sur Dieu. Il jugeait cette question inutile à l’Éveil. Un homme blessé par une flèche, expliquait-il, ne s’inquiète pas de l’origine de la flèche mais songe d’abord à l’arracher et à se soigner. Mais il ne décourageait pas les croyants, jugeant que cette croyance leur était bénéfique. .

Si Dieu est infiniment bon, comment peut-il permettre les horreurs auxquelles nous assistons, les crimes, les guerres et les génocides ? Cette question familière aux Occidentaux n’a pas de sens pour le bouddhisme.

Le bouddhisme ne connaît pas le mal mais la souffrance, le karma et la responsabilité : “…le juste qui souffre subit le châtiment des fautes et des crimes commis par lui dans ses vies antérieures, mais, en même temps qu’il purge sa peine et épuise peu à peu le calice amer de celle-ci , il prépare sa félicité future en raison de ses vertus présentes. De même, si un pécheur jouit aujourd’hui du bonheur, c’est parce qu’il reçoit la récompense des bienfaits accomplis par lui dans ses existences passées, mais ses vices d’aujourd’hui le feront renaître plus tard dans des conditions pénibles.”

Le bouddhisme connaît le paradis (c’est le monde des dieux) et l’enfer (c’est le monde des démons) mais ils ne sont pas éternels au contraire du paradis et de l’enfer tel que le christianisme ou l’islam l’enseignent. Il en résulte une philosophie de la vie fondée sur l’optimisme, la patience et l’attention mais qui peut aussi déboucher sur la résignation, le fatalisme et la passivité. Ceci dépend des individus.

7. La compassion et la sagesse

Les six pâramitâs ou perfections

Pâramitâ est un mot sanskrit qui se décompose en param : “autre rive” et ita : “arriver”. Il s’agit des vertus qui permettent “d’arriver sur l’autre rive”, la rive de l’Éveil, le nirvâna. Le Bouddha comparait souvent son enseignement à un radeau qu’un homme est obligé de se confectionner pour traverser un fleuve. Sitôt le fleuve traversé il l’abandonne. Le bouddhisme distingue six pâramitâ :

1. la générosité qui est liée à la compassion (karunâ)

2. la discipline (que l’on s’impose).

3. la patience.

4. l’énergie.

5. la méditation qui développe les autres pâramitâ.

6. la sagesse (prajñâ) C’est la connaissance supérieure qui voit les choses lucidement, telles qu’elles sont.Elle domine les émotions. Cette sagesse affirme : “Nos ennemis sont nos meilleurs gourous”. Propos un peu provocateur qui rejoint les paroles de Jésus dans le christianisme : “Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous persécutent.” “Si l’on vous frappe sur la joue gauche, tendez la joue droite”.

Qu’est-ce que la compassion ?

La compassion bouddhiste (karunâ) n’est pas la pitié ou la sensiblerie. C’est une conscience ouverte aux situations, développée par l’entraînement à l’attention. Elle va déclencher la sagesse (prajñâ), la connaissance supérieure, pour adopter la solution la plus efficace. Elle permet d’être ouverte aux autres, à ce qu’ils disent, à ce qu’ils font et à ce qu’ils sont. Une personne sage et compatissante agit adroitement et elle dégage une énorme énergie.

La première compassion est la compassion envers soi-même : “Une fois que nous nous aimons, nous ne pouvons plus garder cette amitié pour nous ; cela déborde, et nous entrons en relation avec le monde. La compassion devient ainsi le pont qui nous relie au monde extérieur. La confiance en la compassion envers nous-mêmes nous donne l’inspiration pour danser avec la vie, communiquer avec les énergies du monde. (…) La compassion invite automatiquement à entrer en relation avec autrui, parce que nous arrêtons de considérer que les autres nous pompent notre énergie. Ils nous rechargent en énergie, dès lors que dans la relation que nous établissons avec eux, nous reconnaissons notre trésor, notre richesse.” (Chögyam Trungpa « Pratique de la voie tibétaine » (Points-sagesse, Seuil, 1976, pp. 103 -105)

Violence et non-violence

Compassion et sagesse mènent à la non-violence. “Non-violence” est le calque français du mot sanskrit “ahimsâ” lequel traduit mot-à-mot signifie le “non-désir de tuer”, l’absence de haine, l’apaisement, l’effort pour obtenir la pacification de l’esprit d’une manière individuelle et collective. De nombreux textes bouddhistes étudient la manière d’évacuer la haine et la colère.

Cette non-violence est lucide : “Embarqué un jour sur un bateau qui traversait un fleuve, et voyant qu’un bandit menaçait la vie des autres passagers, le Bouddha choisit de sacrifier la vie du bandit. Cet exemple venu de très haut est souvent cité. Il est aussi à manipuler avec précaution, car nous savons tous qu’il est facile de traiter quelqu’un de bandit, trouvant ainsi prétexte à le supprimer.” (Le Dalaï-Lama « La force du bouddhisme », Ed Pocket, 1996 p. 193)

Le bouddhisme ne se fait guère d’illusion sur l’agressivité mais il pose comme principe que la vraie nature de l’homme est le désir de paix : “Des hommes élevés dans un environnement strictement non violent, ont pu devenir les plus affreux des massacreurs. Preuve que l’agressivité la plus insensée continue de vivre au fond de nous-mêmes. Aucun doute là-dessus.

Mais notre vraie nature est calme. c’est pour cela que Çâkyamuni (le Bouddha) nous recommande de chercher très profondément en nous mêmes : parce que nous y trouverons en définitive le désir de paix.” (Le Dalaï-Lama, “La force du bouddhisme”)

Au Tibet le bouddhisme réussit en sept siècles (du VII° au XIV° s) à transmuter l’énergie guerrière du pays en énergie spirituelle. Au Japon les moines zen formèrent les samouraïs. Ils leur apprirent à développer et à canaliser leur ki (“énergie, concentration”). D’où les arts martiaux. A la limite apprendre à vaincre sans avoir à combattre. A la fin du XVI°s, maître Rikyu étendit cette recherche à la voie du thé (Chadô). Toute la vie quotidienne devenait ainsi objet de méditation. En entrant dans certains dojos zen, les pratiquants peuvent lire sur le sol : “Regardez où vous mettez les pieds.”

La compassion s’étend à tous les êtres vivants

Y compris aux animaux. Voici ce qu’en dit le Dalaï-Lama :

“La souffrance des animaux est absolument évidente, celle des chèvres et des moutons abattus par le boucher sans qu’ils aient la possibilité de défendre leur vie en est un exemple. Les animaux sont inoffensifs, ils sont totalement démunis, ne possèdent rien que le peu d’eau ou de nourriture qu’on leur donne. (…) Ils ne peuvent profiter d’aucune des facilités qui nous sont départies : même les traitements de vétérinaires sont pour notre profit plutôt que pour le leur. Dans le cas d’un accident qui n’arrive pas par sa faute, un humain peut recourir à la loi. L’animal qui aura eu les jambes brisées par un tel accident a seulement le droit d’être tué. Il n’existe pour lui aucune justice. La vie animale n’est que souffrance.” (« Enseignements du quatorzième dalaï-lama » Albin Michel )

La compassion envers tous les êtres se traduit dans une méditation tibétaine très particulière, tong-len “prendre et donner”. On peut la pratiquer n’importe quand, n’importe où, il suffit d’y penser.

On utilise la respiration abdominale : on gonfle le ventre à l’inspiration et on le rentre à l’expiration. Sur l’inspiration on laisse entrer en soi tout le malheur du monde pour le transmuter en joie sur l’expiration. C’est une bonne technique pour éliminer le stress. Voici la description qu’en donne Sogyal Rinpoché

“Commencez par vous asseoir et par ramener l’esprit en lui-même. Laissez toutes vos pensées s’apaiser, sans les soliciter ni les suivre. Fermez les yeux si vous le désirez. Lorsque vous vous sentez tout-à-fait calme et centré, éveillez légèrement votre vigilance et commencez la pratique. (…)

Prenez conscience de votre humeur et de votre état d’esprit. Si vous êtes anxieux, si l’atmosphère est lourde, absorbez alors mentalement – en inspirant – tout ce qui est insalubre et – en expirant – répandez autour de vous calme, clarté et joie, purifiant et assainissant ainsi l’atmosphère et l’environnement de votre esprit.” (« Le Livre tibétain de la vie et de la mort » Ed La Table Ronde 1993 p. 269 – 271)

Dans tout l’Extrême-Orient on vénère Kuan-Yin, Bodhisattva de la compassion. C’est une déesse charmante, bienveillante et rieuse ; paysans et pêcheurs croient à son pouvoir de faire des miracles. Ici la philosophie devient ouvertement religion.

Le bouddhisme souhaite la libération de tous les êtres vivants dans tous les mondes connus et inconnus car, par le jeu des interactions infinies et éternelles, ces êtres sont nos pères et nos mères.

8. Le bouddhisme et la société

La société de consommation

Les bouddhistes tibétains estiment que la prospérité des pays développés est dûe à un karma positif et qu’ils devraient la mettre au service de l’humanité et des pays les plus pauvres. Sinon on court à la catastrophe.

Le moine zen vietnamien Thich Nhat Hanh dit de son côté : “Dans le contexte de notre société actuelle, vivre simplement signifie rester aussi libre que possible de cette machine économique et sociale si destructive, et éviter le stress, la dépression, l’hypertension et autres maladies modernes. Nous devons nous efforcer d’éviter toutes les pressions et anxiétés qui remplissent la vie actuelle. La seule solution est de consommer moins. Une fois que nous sommes capables de vivre d’une manière simple et heureuse, nous sommes plus en mesure d’aider les autres”.

Un économiste français, Serge-Christophe Kolm explique que le bouddhisme a contribué à la croissance des pays du Sud-Est asiatique car les facteurs du développement sont autant culturels qu’économiques. On peut évidemment en discuter (voir « Le Bonheur-liberté : bouddhisme profond et modernité » PUF 1982 puis 1994, édition revue et « L’Homme pluridimensionnel Ed Albin Michel 1987)

Les rapports Nord-Sud

“Les pays du Nord [l’Occident] ne sont jamais satisfaits. Ils ont tout, et ils en veulent plus encore. D’autres pays, comme l’Ethiopie, souffrent de disette chronique. Ils n’ont rien et demain ils auront moins que rien. Nous devons lutter contre cet écart grandissant. (…) Cela devrait être notre cible. Rapprocher les deux mondes jusqu’à les rendre comparables, et si possible égaux.” (Le Dalaï-Lama « La force du bouddhisme » E. Pocket 1996 pp 82-84)

Prévenir la guerre

Pendant la guerre d’Indochine (1945-1964) puis du Viet-Nam (1964-1975) les bouddhistes vietnamiens ont lutté pour la paix et certains bonzes se sont immolés par le feu. Le moine Thich Nhat Hanh écrit :

“Des études ont montré qu’en arrêtant la course aux armements, nous aurions plus d’argent que nécessaire pour effacer la pauvreté, l’analphabétisme et de nombreuses maladies de la surface de la terre. Ce précepte s’applique non seulement aux êtres humains, mais à tous les êtres vivants. Comme nous l’avons vu, il est impossible de suivre cet précepte à la perfection ; néanmoins, l’essentiel est de respecter et de protéger la vie de notre mieux. Cela signifie ne pas tuer, et aussi ne pas laisser les autres tuer. C’est très difficile. Ceux qui veulent observer ce précepte doivent déjà travailler à établir la paix en eux-mêmes. Empêcher la guerre est bien mieux que protester contre la guerre : à ce stade il est déjà trop tard.” (« La Paix, un art et une pratique » Ed. Bayard – Centurion, 1991)

La démocratie

La démocratie devrait être un régime normal pour une philosophie égalitaire comme le bouddhisme. Mais le Sri-Lanka connaît une guerre civile affreuse entre Tamouls et Cinghalais et la Birmanie est une dictature. Par contre le Dalaï-Lama travaille à construire une démocratie tibétaine.

Les bouddhistes au pouvoir ? Les interventions bouddhistes directes dans la politique n’ont jamais donné de bons résultats. On le voit au Japon où la Soka Gakkaï, secte bouddhiste très puissante, a été mêlée à quelques scandales financiers.

La peine de mort

Les bouddhistes refusent la peine de mort. Mais la société a le droit de se défendre. Elle doit le faire en analysant bien l’interaction des causes qui mènent aux délits et aux crimes. Ce qui permet de prendre les mesures économiques, culturelles et sociales qui limiteront la délinquance et la criminalité. Au contraire de New-York, Chicago ou Los Angeles, Tokyo est une ville où il y a très peu d’agressions physiques. On dit que l’influence conjointe du bouddhisme et du confucianisme favoriserait un ilotage efficace.

L’euthanasie

En principe le bouddhisme est opposé à l’euthanasie active (donner la mort pour abréger les souffrances) et favorable à l’euthanasie passive (ne plus porter secours quand celui-ci devient de l’acharnement thérapeutique). Mais quand une personne souffre tellement que son passage dans le monde intermédiaire va se faire dans de très mauvaises conditions, les bouddhistes sont d’accord pour l’aider à mourir paisiblement à condition qu’elle le souhaite expressément.

Soins palliatifs et dons d’organes

Les soins palliatifs servent à diminuer les souffrances des mourants. Le bouddhisme approuve les soins palliatifs à condition qu’ils n’aient pas un effet abrutissant. Il faut que chacun puisse mourir en paix, si possible sans souffrir et surtout en pleine lucidité de manière à conduire au mieux le passage dans le monde intermédiaire (le bardo) et réussir autant que faire se peut la prochaine réincarnation.

En principe il faut laisser la personne tranquille pendant trois jours pour ne pas la troubler dans ce passage. Ce qui semble interdire le don d’organes. Mais les bouddhistes pensent que ce don est une grande preuve de compassion à l’égard d’autrui. Et à ce titre ils l’encouragent à condition qu’il s’agisse d’un don fait en pleine lucidité par la personne qui va disparaître.

Les femmes

D’après la doctrine bouddhiste traditionnelle il fallait être homme et moine pour avoir une bonne chance d’atteindre l’éveil. Le Bouddha avait abandonné femme et enfant pour accomplir sa vocation. Après l’Eveil il tint à la revoir pour se faire pardonner et elle devint l’une de ses premières disciples.

Des communautés de femmes existèrent très tôt malgré la méfiance des moines bouddhistes et du Bouddha lui-même. Elles étaient soumises au contrôle disciplinaire des moines. Un proverbe disait qu’une nonne de cent ans devait le respect à un moinillon de quinze. Mais nombreuses furent les femmes qui atteignirent le nirvâna. Aujourd’hui, dans beaucoup d’écoles du bouddhisme, les femmes accèdent aux responsabilités les plus hautes.

Sexualité : économiser ses énergies !

“Dans les traditions médicales et religieuses de l’Asie, il est dit qu’un être humain possède trois sources d’énergie : énergie sexuelle, souffle et système nerveux. L’énergie sexuelle est celle que vous employez lors de rapports sexuels. L’énergie du souffle est le genre d’énergie que vous consommez quand vous parlez trop sans respirer suffisamment. L’énergie du système nerveux est dépensée lorsque vous vous faites trop de soucis et que vous ne dormez pas bien. Si vous gaspillez ces trois sources d’énergie, votre corps ne sera pas assez fort pour la réalisation de la Voie et pour une pénétration profonde au cœur de la réalité.” Thich Nhat Hanh. « La paix, un art et une pratique »)

Avortement et contrôle des naissance

“Chaque individu est une chance de merveilles. Et l’avortement est un acte violent que nous rejetons. Mais si on regarde les choses d’une certaine distance, si nous nous efforçons, ce qui n’est pas facile, de parvenir à un point de vue global, alors nous voyons tout simplement que nous sommes trop nombreux pour cette planète, et que demain cette charge va s’aggraver. Ici, il n’est plus question de morale, il n’est plus question de fascination béate pour la beauté complexe de notre esprit, il est véritablement question de survie. Nous comptons en ce moment sur la terre plus de cinq milliards de vies précieuses. Ces cinq milliards de vie précieuses se trouvent sous la menace directe d’autres vies précieuses, que nous rajoutons par millions.” (Le Dalaï-Lama « La force du boudhisme » Pocket)

L’astrologie et la voyance

Les Tibétains seraient mal venus de condamner l’astrologie et la voyance chez les autres, eux qui la pratiquent chez eux et d’une manière très officielle. La recherche des tulkus, la prévision des évènements favorables ou funestes se fait toujours par l’astrologie, les rêves, les présages et la voyance. Dans ces domaines, comme dans tous les autres, le conseil du Bouddha reste le seul valable : “Expérimentez par vous-même !” Les bouddhistes pensent que si l’astrologie et la voyance renforcent l’ego des personnes qui les consultent au lieu de le libérer, il est préférable qu’elles s’en écartent.

Les sectes

Les bouddhistes ne partagent pas la fièvre anti-sectes qui se saisit de l’Occident et qui traduit surtout la peur de l’inconnu. Ils ne nient pas qu’il existe des gourous dangereux, des sectes ou des groupes douteux, même dans leurs rangs. La société a des lois et les moyens de les appliquer fermement pour défendre les personnes qui se laissent embrigader. Les bouddhistes insistent sur la responsabilité du pratiquant dans le choix de son gourou et de son école de méditation. En général le facteur financier fait la différence : si l’école en question demande beaucoup d’argent et ne veut pas montrer ses comptes, elle est évidemment suspecte.

Le dialogue entre les religions

Le bouddhisme participe activement au dialogue interreligieux. Voici sa position à travers les déclarations du Dalaï-Lama et d’autres responsables :

1. Il est préférable que chacun reste dans sa propre croyance. “Le bouddhisme est une philosophie majeure mais je répète toujours qu’il est préférable que tous conservent leur propre foi” (Le Dalaï-Lama, à la Rochette en Savoir, 30 avril 1997)

2. La connaissance du bouddhisme peut aider les croyants à mieux comprendre leur propre foi en y découvrant des richesses qu’ils ne savaient plus voir.

3. Le bouddhisme se sépare des religions comme le judaïsme, le christianisme et l’islam puisqu’il ne retient pas l’idée d’un Dieu unique.

Vers une spiritualité laïque

Les deux mots peuvent semblent contradictoires pour un occidental qui parlerait plutôt de morale laïque.

“Je crois profondément que nous devons trouver, tous ensemble, une spiritualité nouvelle. (…) Ce nouveau concept devrait s’élaborer à côté des religions, de telle sorte que toutes les bonnes volontés puissent y adhérer. (…) Un concept nouveau, une spiritualité laïque. Nous devrions promouvoir ce concept, avec l’aide des scientifiques. Il pourrait nous conduire à établir ce que nous cherchons tous, une morale séculière. (Le Dalaï-Lama « La force du bouddhisme »)

Le bonheur

En 1994, lors d’un voyage en France, le Dalaï-Lama déclarait : “Je conçois le bonheur comme un mélange de paix intérieure, de développement économique et surtout de paix mondiale. Pour réaliser de tels objectifs, il me paraît nécessaire de développer le sens de la responsabilité universelle, un intérêt profond pour tous les êtres sans distinction de croyance, de couleur, de sexe ou de nationalité.”

9. Pour en savoir plus

Pour mettre à jour son information

A la télévision, sur France 2, émission bouddhiste, le dimanche matin, dans les émissions religieuses.

La grande revue du bouddhisme français est “Sangha” 22 rue de Verneuil 75007 Paris

Trois grands film et une b.d

“Little Bouddha” de B.Bertolucci (1993)

“Pourquoi Bodhidharma est-il parti vers l’ouest ?” du coréen Bae Yog-Kyun (1988)

“La mort d’un maître de thé” du japonais Kumai Kei (1989) d’après le roman d’Inoué Yasushi

Hergé “Tintin au Tibet”

Pour approfondir sa réflexion

Deux livres très actuels Sa sainteté le Dalaï-Lama et Jean-Claude Carrière : “La force du bouddhisme, Mieux vivre dans le monde d’aujourd’hui” (1994 Ed Pocket). Une série d’entretiens sur les grands problèmes de notre temps. Le texte a été soigneusement revu par le Dalaï-Lama et ses collaborateurs. De nombreux ouvrages du Dalaï-Lama ont été publiés chez divers éditeurs.

Jean-François Revel et Matthieu Ricard “Le Moine et le philosophe” (Nil, 1997) Jean-François Revel, philosophe occidental, est le père de Matthieu Ricard, biologiste devenu moine tibétain. Leur dialogue est très intéressant et permet d’utiles comparaisons.

Des lectures passionnantes Alexandra David-Neel “Mystiques et magiciens du Tibet” et les autres livres de cette grande voyageuse. (Ed Pocket). Eviter Lobsang Rampa “Le troisième œil” et autres titres : œuvre prolifique d’un colonel anglais devenu journaliste qui se prit pour un lama tibétain mais ses sources sont douteuses.

Pour aller plus loin

P. Crépon “Du Bouddhisme au Taoïsme” (Pocket 1994 Coll. L’âge d’être) : permet de bien s’orienter ;

W. Rahula « L’enseignement du Bouddha » (Points – Sagesses, Seuil) : les notions fondamentales dans la perspective de l’école Théravada

Ch. Trungpa « Pratique de la voie tibétaine » (Points-Sagesses, Seuil) : simple, tonique, subtil. Le point de vue des écoles Mahayâna et Vajrayâna (qui fait partie de Mahayâna)

T. Deshimaru « La pratique du zen » (Spiritualités vivantes Albin Michel) : mêmes qualités. L’école Mahayana dans la perspective du zen qui rappellons-le est une pratique.

Le Bouddha “Dhammapada, Les stances de la Loi”, Traduction du pâli, présentation et notes par Jean-Pierre Osier. L’œuvre fondamentale enfin disponible en français, lecture difficile. (GF, Flammarion 1997)

Pour toutes les écoles bouddhistes installées en France, on trouvera les adresses essentielles à la fin du livre de Jean-Pierre Schnetzler “La méditation bouddhique, une voie de libération” (Ed Albin Michel, Coll. Spiritualités vivantes 1994). Lire du même auteur De la mort à la vie. Dialogue Orient-Occident sur la transmigration. Dervy 1995

Presque tous ces ouvrages sont au format de poche donc d’un prix modique. On les trouve facilement

Compassion et plénitude

La vraie compassion mène à la plénitude.

Quotidiennement on est pris dans le dualisme, les oppositions. Si on se place entre A et B pour trouver une position moyenne, le milieu en somme, on n’y parvient pas. En fait on est rapidement pris entre l’arbre et l’écorce car on mécontente tout le monde.

C’est pourquoi le bouddhisme conseille la “voie du milieu” qui est plus que le “juste milieu”. Encore que le “juste milieu” soit plus satisfaisant que le strict “milieu”.

Mais dans la “voie du milieu” on prend une vision panoramique de la situation pour ne pas s’y enfermer. On peut le faire grâce aux exercices de méditation, de relaxation et de respiration. On prend de la hauteur et on ressent alors un sentiment de plénitude. Les difficultés demeurent mais on leur échappe en échappant aux trois poisons que sont l’affection, l’aversion, ou l’indifférence.

On est attentif à tout. Puisque la grande vertu bouddhiste c’est l’attention.

En prenant une vue panoramique de la situation, on distingue très clairement les jeux de la dualité. Comment on se faisant du mauvais sang pour cela ? Mais c’est à éclater de rire. Et effectivement la vision panoramique mène à l’humour et au rire. C’est pourquoi les bouddhistes tibétains aiment tellement rire. Ils ne le font jamais méchamment mais souvent d’une manière apparemment naïve.

Parce que la vraie compassion, la vraie plénitude rend humble et ouvert comme des enfants.

Roger 8 août 2 000

Roger et Alii

Retorica

13 900 mots, 86 000 caractères, 2016-05-23

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