26 REL Coran  traductions sourate 112

26 REL Coran  traductions sourate 112  (2019-01-17)

 

            Le Coran est un ouvrage fondamental qu’il faudrait lire en arabe mais ce n’est pas possible pour la plupart d’entre nous. Par ailleurs une lecture littérale et fondamentaliste mène à des absurdités et des horreurs. Il en est de même pour la Bible hébraïque. Une lecture et donc une traduction sont toujours une interprétation. Une longue pratique des traductions de la Bible m’a fourni des outils d’analyse utiles pour la lecture du Coran. Je les applique à l’une des sourates les plus courtes et les plus célèbres, la sourate 112. Je présente successivement 1. la traduction Chouraqui puis 2. la traduction Masson, 3. la traduction Kasimirski, 4. la traduction Hamidullah et enfin 5. la version islamique. Je vais ainsi de la moins courante à la plus courante. Je m’en explique ensuite (§ 6, 7, 8).

            Roger 12 jan 2015

 

 

  1. traduction Chouraqui (1990)

 

Sourate 112. LA PURIFICATION AL-IKHLAS

Au nom d’Allah,

le Matriciant, le Matriciel…

  1. Dis:

« Lui, Allah, l’Unique,

  • Allah, le Numineux,
  • Il n’enfante pas et n’est pas enfanté,
  • Il n’a pas d’égal ! »

 

Deux termes posent problème : Matriciantet Numineux

Matriciantvient de matrice du latin matrix(matricis), lui-même dérivé de mater, qui signifie « mère » C’est l’utérus, organe reproducteur de la femelle. Matriciantc’est Celui qui crée toute vie. Matriciel a pratiquement le même sens : Celui qui est à l’origine de toute vie.

« Lenumineuxest, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant “d’ailleurs”, lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un “tout autre”. C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. » (Wikipédia)

 

  1. traduction Masson (1967)

Sourate 112 Le culte pur

Au nom de Dieu :

celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux

  1. Dis :

« Dieu est Un !

  1. Dieu !

L’Impénétrable !

  1. Il n’engendre pas ;

il n’est pas engendré ;

  1. nul n’est égal à lui.

Denise Masson explique sa traduction de « l’Impénétrable » (al samad) . Le terme n’apparaît qu’une seule fois dans le Coran. D. Masson reprend l’analyse de Louis Massignon. Celui-ci  s’appuie sur la tradition mystique (« La passion d’Al Hajjad ») et traduit « l’Impassibilité divine », « absolument dense » . La nature divine est un mystère insondable. Elle est sans « faille », ni « creux » et donc « indivisible ».

  1. Traduction de Kasimirski (1869)

L’unité de Dieu

Donnée à la Mecque – 4 versets – Au nom de Dieu clément et miséricordieux

  1. Dis : Dieu est un.
  2. C’est le Dieu éternel.
  3. Il n’a point enfanté et n’a point été enfanté.
  4. Il n’a point d’égal.

 

  1. Traduction Hamidullah (1959)

La pureté

Au nom de Dieu le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux.

  1. Dis : Lui, Dieu est unique,
  2. Dieu : l’Absolu
  3. Il n’a jamais enfanté, n’a pas été enfanté non plus.
  4. Et nul n’est égal à Lui.

 

  1. version Islamique, la plus courante (sans date) :

SOURATE 112 

AL-IŽLĀṢ (LE MONOTHÉISME PUR)

4 versets

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. 

 

  1. Dis: «Il est Allah, Unique.
  2. Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons.
  3. Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus.
  4. Et nul n’est égal à Lui».

 

  1. Explications sur la méthode. Roland Barthes : « Lire ce n’est pas entrer dans un produit, c’est entrer en production.»  L’idéal c’est une lecture collective, chacun venant avec sa propre traduction. L’expérience des lectures bibliques collectives me fait prendre comme point de départ la traduction Chouraqui (1990) qui est une traduction-calque proche de l’hébreu. Chouraqui a traduit également le Coran sur cette même idée de traduction-calque. Difficile à lire, elle appelle la confrontation avec d’autres traductions et donc la discussion. La traduction Denise Masson (1967)  a été reconnue comme valide par les autorités musulmanes à condition de ne pas citer le prénom de la traductrice ! Cette version est remarquable par ses nombreuses notes qui présentent les corrélations entre le Coran et ses sources bibliques, hébraïques, chrétiennes etc. La traduction de Kazimirski (1869) a été longtemps populaire chez les non – musulmans. La traduction Hamidullah (1959) est recommandée par les autorités musulmanes. Enfin la version islamique est apparemment la plus récente bien que sans date et fait autorité par sa clarté et sa simplicité. Les traductions se rejoignent très souvent, disons à 80 %. Mais les écarts (donc environ 20 %) sont significatifs d’une difficulté que la comparaison permet (quelquefois) d’élucider.

 

  1. Comparaisons verset par verset.Les présentations se rejoignent subtilement. Chouraqui : la pureté, Masson : le culte pur ; Kasimirski : l’unité de Dieu ; Hamidullah : la pureté ; la version courante : le monothéisme pur. Ce qui signifie qu’il y a un monothéisme impur, le monothéisme chrétien.

 

Verset 1.

Chouraqui : 1. Dis : / « Lui, Allah, l’Unique,

Masson : 1. Dis :  / « Dieu est Un !

Kasimirski : 1. Dis : Dieu est un.

Hamidullah : 1. Dis : Lui, Dieu est unique,

courante : 11. Dis: «Il est Allah, Unique.

Le texte dit « Allah » Pendant longtemps on a traduit « Dieu » pour marquer la convergence des trois monothéismes.  Mais les exégètes musulmans ont protesté : La notion de Dieu charrie avec elle l’idée d’un Dieu en trois personnes, propre au christianisme. A leurs yeux il faut donc l’éviter. Inversement dans certains pays musulmans on veut interdire  aux chrétiens d’utiliser « Allah » même quand la tradition le permettait. C’est le cas de la Malaisie et de sa Cour suprême :

http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/23/touche-pas-a-mon-allah.

« Cette décision constitue un tournant, un point de non-retour », estime The Malaysian Insider. Et une contradiction avec la résolution en 10 points présentée par le gouvernement en 2011 qui permettait aux « Malaisiens de l’Est d’utiliser le mot ‘Allah’ et d’importer des bibles en langue malaise. » Les deux tiers des 2,6 millions de chrétiens Malaisiens vivent dans les Etats de Sarawak et Sabah, sur l’île de Bornéo. Ils utilisent des bibles venues d’Indonésie où le terme « Allah » est traditionnellement utilisé. 

            « Aujourd’hui, c’est l’usage du mot ‘Allah’. Demain, ce sera autre chose. La nourriture que l’on consomme. Les livres que l’on peut lire. Le lieu où l’on pourra construire les temples et les églises. Les vêtements que l’on pourra porter », s’insurge The Malaysian Insider

            La position de la cour fédérale « réduit les droits des non musulmans et met la Malaisie fermement sur le chemin irréversible de l’extrémisme musulman ou la ‘talibanisation' », lance pour sa part le Malaysia Chronicle

            Enfin, pour The Malaysian Insider, l’érosion électorale de l’Organisation nationale unifiée malaise (Umno) qui depuis 1957 domine la vie politique a poussé la direction du parti à radicaliser son discours pour séduire la majorité malaise et musulmane, face à une opposition de plus en plus organisée. En 2013, l’Umno et sa coalition, le Barisan National, ont gagné de justesse le scrutin. » Ce refus de la traduction « Dieu » a donc des conséquences importantes.

 

Verset 2

Chouraqui : 2, Allah, le Numineux,

Masson : 2.Dieu ! / L’Impénétrable !

Kasimirski : 2.  C’est le Dieu éternel.

Hamidullah : 2. Dieu : l’Absolu

courante : 2. Allah, Le Seul à être imploré pour ce que nous désirons.

Il y a dans ce verset une réelle difficulté dont rendent compte Chouraqui et Masson. C’est le sentiment d’une Présence divine dont nous ne pouvons rien savoir : « éternité » et « absolu » disent Kasimirski et Hamidullah. La traduction courante, destinée à des croyants, que ce genre de considération n’intéresse pas, préfère une formule pieuse et consolatrice. Elle aussi est énigmatique : nos désirs sont infinis et nous ne pouvons les présenter qu’au « seul Allah ». J’aimerai, au sujet de cette traductionn,  profiter d’une exégèse musulmane autorisée

 

Verset 3

Chouraqui : 3. Il n’enfante pas et n’est pas enfanté,

Masson : 3.  Il n’engendre pas ; /  il n’est pas engendré ;

Kasimirski : 3. Il n’a point enfanté et n’a point été enfanté.

Hamidullah : 3. Il n’a jamais enfanté, n’a pas été enfanté non plus.

courante : 3. Il n’a jamais engendré, n’a pas été engendré non plus.

Les cinq traditions coïncident mais les deux dernières insistent vraiment sur l’aspect polémique : c’est l’Homme-Dieu Jésus qui est en question. Allah n’a pas pu avoir un fils !

 

Verset 4

Chouraqui : 4. Il n’a pas d’égal ! »

Masson : 4.  nul n’est égal à lui.

Kasimirski : 4. Il n’a point d’égal.

Hamidullah : 4. Dis : Lui, Dieu est unique,

courante : 4. Et nul n’est égal à Lui».

Cette fois les cinq traductions se rejoignent.

 

  1. Lecture et meneur de jeu.La lecture coranique peut, à mon avis, se pratiquer comme la lecture biblique collective. Chacun(e) vient avec sa propre traduction. Ne pas dépasser une dizaine de personnes. Le meneur de jeu lit la traduction Chouraqui verset par verset. Et à chaque verset le groupe étudie les variantes. C’est un travail de littérature comparée. Le meneur de jeu s’est donné une formation particulière. Pour la Bible hébraïque c’est très facile : le site Akadem fournit, semaine après semaine, des commentaires très éclairants. Je ne connais pas un site correspondant pour la tradition musulmane. Vos remarques seront les bienvenues.

 

Daniel(11 jan 2015) du point de vue linguistique, en collant de très près au texte original par calques immédiats, la tentative de Chouraqui mène à une impasse. Respecter le système interne des langues, leur morphosyntaxe, leur construction signifie tenter de transposer en utilisant les moyens de la langue de destination

Roger(12 jan) : C’est le reproche que faisait Meschonnic a Chouraqui.

Avec « Gloires » (Traduction des psaumes) Meschonnic prétendait y remédier. Le résultat, que j’ai sous les yeux, n’est guère plus probant.

En réalité une traduction-calque n’a guère de valeur en soi ; par contre elle en a par comparaison et confrontation avec d’autres traductions pour approcher le sens initial d’un texte. C’est ce que nous faisons dans le groupe « Tora et Tradition » depuis 32 ans…

Daniel(12 jan) : Exactement.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 700 mots – 10 100 caractères – 2019-01-17

 

 

 

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