26 REL Incroyance – BT2 – 2002

Cette étude examine les divers aspects de l’incroyance face aux croyances.

 

« L’incroyance » PEMF – BT2 n° 53 – 2002 4° de couverture. « Incroyance, croyance. La liberté de croire doit avoir comme pendant la liberté de ne pas croire. C’est souvent l’absence de choix dans ce domaine qui provoque violence et débats.

« L’incroyance a évolué de l’Antiquité à nos jours. Cette BT2 propose d’en retracer l’évolution et de confronter cette notion aux religions et aux autres démarches rationnelles ou irrationnelles.

« L’originalité de sa démarche est le questionnement de ce thème à partir des réflexions des jeunes.

« Elle se veut un espace de débat et d’échanges sur un thème souvent enjeu de polémique politique, à la frontière du privé et du collectif. »

Auteur : « L’incroyance » a été conçue par Roger Favry

Coordination du projet : Jacques Brunet

Collaborateurs de l’auteur : Carole Baggio-Thomas, Marité Broisin, Catherine Mazurie, Claire Vapillon et leurs élèves, ainsi que Simone Berton, Elsa Brun, Claude Dumond, Pierrette Guibourdenche, Michel Mulat, Michel Pilorget, Marie-Francer Puthod, Gérard Salagnon

Coordination générale du chantier BT2 de l’Institut coopératif de l’Ecole moderne.

Couverture : de Cabu, Charlie-Hebdo (11 octobre 2000) : Israéliens – Palestiniens s’étripant. Légende : « Arrêtez tout ! Dieu n’existe pas ! »

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « article 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »

Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « article 18. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé… »

 

  1. Préambule
  2. L’indifférence religieuse moderne
  3. L’incroyance jusqu’à la Renaissance
  4. L’incroyance depuis la Renaissance
  5. Face aux religions révélées
  6. La démarche rationnelle
  7. Face à l’irrationnel
  8. Vers une éthique rationnelle
  9. Pour en savoir plus.

 

Chap 1. Préambule

 

  1. Des jeunes s’interrogent.

Cette étude sur l’incroyance est issue des questions et des réflexions d’élèves de troisième et de seconde en 1998. Par commodité elles sont été regroupéesen tête des chapitres concernés sous la rubrique : “Des jeunes s’interrogent”.

“Qu’est-ce que l’incroyance ?”

“Quelle est la différence entre religion et secte, religion et superstition, religion est morale ?”

“L’incroyance c’est rejeter des idées ancestrales, ne pas vouloir adopter la croyance de ses parents.”

“On est croyant parce qu’on est obligé de faire comme tout le monde, sinon on se sent rejeté.”

“L’incroyance c’est l’athéisme”

“On peut ne pas croire tout ce qui est dans les livres ou les rites des religions.”

“Moi, ça ne m’intéresse pas trop parce que chacun est libre d’être croyant ou incroyant, ça ne change rien à la vie.”

“Moi, personnellement, je n’achèterai pas un livre sur ce sujet parce que cela ne m’intéresse pas du tout.”

“Je ne sais pas personnellement ce que j’aimerais savoir sur l’incroyance car, moi, je crois en quelque chose.”

“C’est une question qui me laisse totalement indifférent puisque j’ai ma propre religion.”

“C’est une question intéressante car on pourrait parler des gens athées, qui n’ont pas de religion. Comment ils vivent cela ? Est-ce que cela change leur vie. ? Et pourquoi ils ne croient pas.”

Ces interrogations, quelquefois réprimées, apparaissent dès l’enfance. D’où le succès de la philosophie pour enfants. L’animateur lit à haute voix un récit destiné à ouvrir la discussion. Il relève les questions. Le débat commence et respecte deux règles : toutes les opinions doivent être entendues et explorées ; toutes les opinions doivent être argumentées. Les enfants qui bénéficient de cette pratique sont jugés plus calmes et plus équilibrés (1)

 

(1) Mattew Lippman, philosophe canadien est à l’origine de cette pratique. Ses romans sont disponibles à la Librairie du Québec (Paris). On trouvera des ouvrages philosophiques pour enfants chez Actes Sud Junior (“Les contes philosophiques”), Syros Jeunesse (“Tempo”), Milan (“Les goûters philosophiques”). Voir aussi “Platon en sixième” in “Qui a peur de la philosophie ?” (Publications du GREPH, Groupe de rencherche sur l’enseignement philosophique, Flammarion 1977). Et enfin La philosophie à l’école (dossier paru dans la revue de L’Educateur, n° 137, mars 2002).

 

12 Incroyance et liberté.

On peut être indifférent ou incroyant pour des raisons très diverses et pas forcément meilleures que celles qui conduisent à croire. La liberté de choisir est un droit humain fondamental, inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme, longtemps dénié dans l’histoire et encore aujourd’hui dans de nombreux pays. Le monde serait plus calme si ce droit à avoir la religion de son choix ou de ne pas en avoir était partout respecté par le pouvoir politique, religieux ou familial. Que recouvre la notion d’incroyance ? Tel est le sujet de cette étude.

 

13 Croyance et religion : Définitions

 

L’incroyance est-elle le refus d’une croyance ou de toutes les croyances ? Qu’est-ce qu’une croyance ? une secte ? une religion ? une superstition ? (2)

 

Croyance (du latin credere : “tenir pour vrai”) : “adhésion de l’esprit à une réalité ou à une vérité sans qu’on puisse en donner une preuve. Synonyme : opinion.” Dans un débat philosophique pour enfants, un petit garçon définissait ainsi la croyance : “Croire, c’est quand on sait un peu mais pas beaucoup.”

Les notions de “créance” et de “croyance”, “croire” et “crédit” viennent de la même racine indo-européenne kred- qui pouvait signifier “gage” ou “enjeu”. (E. Benveniste “Le vocabulaire des institutions indo-européennes, I. économie, parenté, société, ed. Minuit, 1969, chap 15). Faire confiance à quelqu’un c’est lui faire “crédit”. Etre “incrédule” au contraire c’est ne pas faire confiance.

 

Secte (du latin sequi : “suivre”) : “groupe d’individus professant une doctrine particulière, par exemple religieuse.” On entend dire quelquefois :”Une religion c’est une secte qui a réussi.”

Religion (du latin relegere “recueillir, regarder, interpréter, relire » ou religare “relier”) : “Ce sont les liens de la pratique religieuse ou le lien entre les dieux et les hommes ou des hommes entre eux.”

Durkheim en donne une définition plus précise dans “Les formes élémentaires de la vie religieuse” (1912) : “Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent.”

Et il ajoute :

“Sous toutes ses formes, la religion a pour objet d’élever l’homme au-dessus de lui-même et de lui faire vivre une vie supérieure à celle qu’il mènerait s’il obéissait uniquement à ses spontanéités individuelles.” Ceci permet d’élargir les religions aux idéologies, aux systèmes de pensée quand ils deviennent la pensée dominante.

 

Superstition : (du latin supertitio : “pratique superflue”) Il s’agit de rites superflus, religieusement inutiles. Elle comprend des pratiques idolâtres, magiques ou occultes opposées soit à la “vraie” religion soit à la raison critique (Dans ce cas les pratiques religieuses seront facilement traitées de “superstitions”).

 

L’indifférence religieuse et l’incroyance veulent se situer en dehors de ces cadres et construire une vie librement, sur la seule raison.

 

(2) Les définitions proposées sont souvent inspirées ou tirées de Louis-Marie Morfaux “Vocabulaire de la philosophie et des sciences sociales” (Armand Colin 1980).

 

14 Incroyance : définitions négatives

 

Incroyance, incroyant : “c’est le fait de refuser les croyances, notamment la croyance en Dieu.”

Incrédulité, incrédule : “c’est refuser de croire ce quon veut nous imposer, refuser d’être crédule”

Indifférence, indifférent (du latin : in- : négatif + differre : “se porter de côté et d’autre”) : “C’est le fait de n’être ni pour, ni contre la religion parce que la question de Dieu n’est pas jugée fondamentale”

Agnosticisme, agnostique (du grec a – : privatif + gnôstikos : capable de connaître, terme créé par Th. Huxley, 1896) : “C’est juger que tout ce qui dépasse les apparences sensibles est inconnaissable pour l’esprit humain. C’est être sans croyance religieuse, ne pas croire au surnaturel ou en Dieu.”

Athéisme, athée (du grec athéos : “qui ne croit pas aux dieux”.”C’est affirmer l’inexistence de Dieu, simple création des hommes.” Le mot a souvent été employé par des croyants pour insulter d’autres croyants. Pendant les guerres de Religion (XVI°s) catholiques et protestants se traitaient mutuellement d’”athées”. Spinoza, philosophe du XVII°s, passait pour athée parce qu’il croyait en un Dieu impersonnel.

Anticléricalisme (1903), anticlérical (1866). “Qui s’oppose au pouvoir clérical, au pouvoir du clergé quand ce pouvoir s’exerce non sur les seuls fidèles (qui l’acceptent en principe) mais sur l’ensemble de la société.”

Nihilisme, nihiliste (du latin nihil : “rien”) : “C’est prôner la ruine des valeurs et des institutions.”

Anarchie, anarchiste (du grec a – : privatif, archè : “commandement”) : “C’est penser que les hommes peuvent s’organiser librement sans intervention de l’Etat et s’opposer à toute autorité notamment religieuse” : “Ni Dieu, ni maître, chacun n’obéit qu’à sa propre volonté”.

Apostasie, apostat : (du grec : “celui qui abandonne” ) : renonciation publique à sa foi d’origine.”

L’inconvénient de ces définitions et d’abord du mot “incroyance”, c’est que purement négatives, elles se situent par rapport aux croyances, qui apparaissent comme seules positives.

 

15 Incroyance : définitions positives

 

D’où la nécessité de recourir aux définitions positives :

Libre pensée, libre penseur : “c’est revendiquer le droit de penser sans obéir aux dogmes religieux.” Il existe une association, la Libre Pensée.

Libertaire (du latin liberatus : affranchi) : “partisan d’une liberté absolue pour l’individu, à l’égard de tout Etat ou de toute Eglise”. Synonyme : anarchiste.

Scepticisme, sceptique (du grec skeptikos : “qui observe, réfléchit”) : “c’est affirme la nécessité du doute méthodique”. Ceci ne remet pas en cause les lois mathématiques ou physiques dans leur domaine spécifique. Il faut distinguer le doute méthodique qui prend appui sur la raison (Descartes) et le doute systématique qui doute même de la raison, victime des puissances trompeuses (Montaigne connaît les deux sens).

Matérialisme, matérialiste : “C’est n’admettre aucune autre réalité que la matière, y compris pour l’âme ou la conscience faite de matière invisible.”. (3)

 

Une définition positive de l’incroyance prend appui sur trois termes :

raison : “faculté de juger propre à l’homme”

raisonnable : “désigne une conduite sensée ou sage”

rationnel : “désigne un raisonnement logique”

 

Rationalisme, rationnaliste : “C’est attribuer à la raison humaine la capacité de découvrir la vérité.” Elle n’admet que ce qui est rationnel, comme les méthodes de l’expérimentation scientifique. Il existe une association l’Union Rationaliste.

 

Le rationalisme, l’esprit de libre examen ne sont pas des croyances ou des opinions. Ce sont des conquêtes de l’esprit humain sur l’ignorance.

 

L’étude fait d’abord un état des lieux (“L’indifférence religieuse moderne”) puis décrit une rapide histoire de l’incroyance ( “jusqu’à la Renaissance” et “depuis la Renaissance”). Enfin l’étude devient thématique (“Face aux religions révélées”, “La démarche scientifique”, “Face à l’irrationnel”, “Vers une éthique rationnelle.”)

 

(3)      Pour un exposé développé sur le matérialisme lire Morfaux “Vocabulaire de la philosophie et des sciences sociales” Armand Colin p. 2067-207)

 

 

 

Chap 2. L’indifférence religieuse moderne

 

21 Des jeunes s’interrogent

 

“Il y a beaucoup de choses absurdes dans le catéchisme. A quoi cela sert-il ?

“Les parents obligent leurs enfants à pratiquer leur religion. Pour eux c’est bien.”

“Ce n’est pas bien quand on pousse les enfants à suivre une religion. Chacun doit avoir ses propres opinions.”

“Ce n’est pas bien d’être obligé de pratiquer une religion.”

“Tout part des parents. Grâce aux parents on peut avoir la foi.“

“On a des exemples et puis après on croit ce qu’on veut. C’est l’éducation.”

“Les Musulmans sont tous croyants, contrairement aux Chrétiens.”

“La religion musulmane est plus difficile, plus exigeante (une musulmane)

“La religion est plus unie” (une autre musulmane).

“Il faut faire sa propre expérience.”

“Il ne faut pas être forcé.”

“La jeune génération est incroyante.”

 

 

22 La crise des grandes religions

 

Les grandes religions semblent en crise. Au niveau mondial les seuls chiffres disponibles, sont ceux de la World Christian Encyclopedia. Pour l’an 2 000, sur 6 milliards d’êtres humains, elle évalue les agnostiques à 1,071 milliard et les athées à 262 millions. A titre de comparaison, en 1900, ils étaient respectivement 2,9 millions et 0,22 millions. Toujours en 2.000 l’islam représentait 1,2 milliards et l’Eglise catholique 1,132 milliards. Au niveau mondial plus d’un homme sur cinq serait agnostique ou athée et cette famille spirituelle deviendrait la plus importante au monde (4)

 

La crise est sensible pour l’islam français dont la pratique est faible : 30 % des 13.000 maghrébins interrogés en 1995 se disent sans religion, 38 % ne la pratiquent pas, 22 % ont une pratique occasionnelle et seulement 10 % une pratique régulière. (5) En même temps on découvre qu’en islam les incroyants ont toujours existé. (6)

 

Du côté du christianisme en dépit des rassemblements spectaculaires des JMJ catholiques (Journées mondiales de la jeunesse) autour du pape Jean-Paul II, la pratique religieuse est faible.

En 1966, 89 % des Français déclaraient appartenir à une religion et 10 % s’affirmaient sans religion. En 1988 la proportion passe respectivement à 55 % contre 45 %. Les “sans religion” sont majoritaires chez les moins de 50 ans et atteignent 63 % des 18-24 ans. (7). Un sondage CSA-Le Monde (12 mai 1994) donne les chiffres suivants : se reconnaissent catholiques 67 %, protestants 2 %, juifs 1%, musulmans 2 % et sans religion 23 %. Toutes religions confondues, 24 % se disent “croyants “convaincus” et 24 % “croyants par tradition” A la question : “Dans les grandes décisions de votre vie tenez-vous compte avant tout de votre conscience ou des positions de votre Eglise ?” 83 % répondent : “De ma conscience.”, 1 % “de l’Eglise” et “9 % des deux”.

Une étude de Mattei Dogan parue en 1995 montre qu’en Europe la croyance en un Dieu personnel était minoritaire en France (22%); Angleterre (33%), Allemagne (25 %), Pays-Bas (27 %) et Suède (16 %) ; elle était majoritaire en Italie (65 %), Espagne (50 %), Portugal (62 %), Irlande (67 %) et, hors Europe, Etats-Unis (69 %). (Source : World Values Survey 1990-91).

(8) La dernière enquête européenne confirme un effritement sensible dans l’adhésion aux Eglises (en France 47 % en 1999 contre 56 % en 1981) ; en revanche les croyances en Dieu, en enfer ou en une vie après la mort sont en progrès.(9)

 

(4)      Georges Minois “Histoire de l’athéisme. Les incroyants dans le monde occidental, des origines à nos jours.” Fayard, 1998, 671 pages. Cet ouvrage, très important, sera souvent utilisé au cours de cette étude sous la référence “Georges Minois, o.c” (pour ouvrage cité). Ici p.567.

(5)      Enquête de l’INED (Institut national des études démographiques) menée en France pendant deux ans près de 13 000 maghrébins, publiée en 1995, Libération du 22 mars 1995

(6)      Voir l’ouvrage d’Ibn Warraq “Pourquoi je ne suis pas musulman” (1996, Editions L’Age d’Homme 2001).

(7)      Pierre Bréchon “Les valeurs des Français. Evolution de 1980 à 2000”, Armand Colin, Paris 2000). et synthèse de Dominique Vidal “La France des sans-religion” Le Monde diplomatique, septembre 2001

(8)      Mattei Dogan “Le déclin des croyances religieuses en Europe occidentale” Revue internationale des sciences sociales, n° 145, septembre 1994. Voir aussi Yves Lambert “Les jeunes et le christianisme” revue Le Débat 1993.

(9)      Enquête sur les valeurs des Européens; numéro spécial de la revue Futuribles,n° 277, juillet-août 2002,. Comptes-rendus dans Le Monde du 24/07/2002 et La Croix du 11/07/2002.

 

23 D’autres pratiques religieuses

 

A la marge des Eglises se développent des mouvements de masse, comme le Pentecôtisme, marqués par une grande ferveur collective, des transes et quelquefois des phénomènes paranormaux.

Les sectes ne sont pas toutes dangereuses ; certaines le sont pour le portefeuille et l’équilibre mental de leurs adeptes. Elles sont fortement médiatisées à travers des affaires retentissantes. Mais il faut raison garder. Le rapport Guyard de 1996 en identifie 172 et elles ne dépassent pas 250.000 personnes, soit 0,4 % de la population française. Parmi elles, les 100.00 Témoins de Jéhovah français plafonnent à ce niveau malgré un siècle de porte-à-porte. (10)

Il existe une mouvance “new age” (nouvel âge) aux contours très indécis. Ce phénomène est né et s’est développé aux Etats-Unis à partir de 1980 (ouvrage de base : Marilyn Ferguson “Le nouvel Age. A l’ère du Verseau”). Le mouvement parle moins de Dieu que de divin et de conscience cosmique. Il prétend intégrer de nombreuses traditions extrême-orientales (bouddhisme zen, tibétain, tao…) et réhabiliter le chamanisme et le vaudou. Le new – age a provoqué de multiples remises en question dans tous les pays développés et créé des styles de vie marginaux (baba-cool etc…) récupérés par la mode. .

 

(10) Georges Minois o.c p. 582

 

24 De l’indifférence vers l’incroyance

 

Le mouvement de détachement est progressif : la pratique religieuse faiblit, puis la croyance. Vient un état d’indifférence dont l’individu sort à l’occasion d’un problème personnel ou d’un évènement médiatisé. Il définit alors sa position qui peut être le retour à la croyance ou le choix d’une incroyance. S’il n’a jamais eu de pratique religieuse ou de crise personnelle, il n’est évidemment pas concerné.

 

36 % des Français de 18 à 24 ans se déclaraient sans religion en 1994. (Ensemble des Français 23 % en 1994 pour 11,5 % en 1986) (Enquête CSA pour “l’Actualité religieuse dans le monde”, mai 1994). Parmi les 18-24 ans, seuls 2 % assistaient à une messe catholique chaque semaine en 1990 (10 % dans la population totale) (Enquête European Values Survey 1990)

 

Dans l’enquête de 1988 les “sans religion” sont majoritaires chez les moins de 50 ans et atteignent 63 % des 18-24 ans.

Parmi les “sans religion” :

29 % se disent “athées convaincus”

23 % croient en Dieu

26 % “une sorte d’esprit ou de force vitale”

26 % à la vie après la mort

12 % au paradis

7 % à l’enfer

15 % au péché

23 % à la réincarnation (11)

 

Ce ne sont pas des indifférents mais ces “sans religion” ont des croyances ou des incroyances floues. Georges Minois conclut sur un constat pessimiste : “La civilisation de l’an 2 000 est athée. (…) Le contenu du discours n’est plus religieux, mais politique, sociologique, psychologique. Le sacré lui-même a vécu : même l’homme que l’on aurait très bien vu au XIX°s comme successeur de Dieu, n’a pas pris la place. Il suffit de voir comment on le traite, comment on le manipule, comment on le martyrise, pour se persuader rapidement que l’humanité n’a pas été divinisée. Dans le naufrage généralisé des valeurs, il ne reste qu’un sacré irréductible : moi”.

“L’homme a multiplié les dieux, et les dieux en sont morts. Maintenant c’est l’homme qui prolifère, et plus il prolifère moins il a de valeur. Il est devenu si commun, que chaque exemplaire ne vaut plus grand-chose. Et la question n’est pas de savoir si le XXI° siècle sera croyant ou athée, religieux ou incroyant, mais si la fourmilière a encore la volonté et les moyens de s’inventer un avenir.” (12)

D’où la nécessité de construire une éthique rationnelle.

 

 

(11) Pierre Bréchon “Les valeurs des Français. Evolution de 1980 à 2000”, Armand Colin, Paris 2000). et synthèse de Dominique Vidal “La France des sans-religion” Le Monde diplomatique, septembre 2001 Fin de note.

 

(12) Georges Minois o.c p.594.

 

 

 

Chap 3. L’incroyance jusqu’à la Renaissance

 

31 Des jeunes s’interrogent

 

Personne n’a posé la question : “Existait-il des incroyants dans l’Antiquité ou au Moyen-âge ?”

 

32 Epoques préhistorique et biblique

 

L’humanité a-t-elle toujours connu des croyants ? Il y avait-il des incroyants dans la préhénistoire ? En comparant les sociétés traditionnelles d’aujourd’hui à celles qu’elles pouvaient être autrefois, le problème ne semble pas se poser ainsi. Les difficultés de la vie quotidienne contraignent les gens, à partir de 11 000 ans avant notre ère, à se constituer en bandes (douzaines de personnes), tribus (centaines), chefferies (milliers) puis Etats (plus de 50.000). Le pouvoir est accaparé par des “kleptocrates” (des “voleurs de pouvoir”) “qui élaborent une idéologie ou une religion” : “Le chef prétend servir le peuple en intercédant pour lui auprès des dieux et en récitant les formules rituelles nécessaires pour obtenir la pluie, de bonnes récoltes ou une pêche heureuse.” (13)

 

Les opposants sont alors qualifiés d’”impies” ou d’”insensés” et chargés de tous les maux. On le constate dans la Bible où ils semblent très nombreux . Le psaume 53 affirme : “L’impie a dit en son cœur. Il n’est point de Dieu ! On est corrompu, on commet des actes odieux : personne ne fait le bien.” (verset 2).

En fait l’histoire de l’athéisme, au delà des figures marquantes, “c’est l’histoire de millions d’humbles gens immergés dans les tâches quotidiennes, trop préoccupés par le besoin de survivre pour se poser des questions sur les dieux.” (13). Beaucoup d’indifférents existaient comme aujourd’hui mais ils ne le montraient pas, s’en tenant aux rites indispensables pour avoir la paix. Ils ne demandaient ni ne prenaient la parole.

 

(13)    Jared Diamond, “De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire”. Gallimard 2000, 484 pages. Ouvrage très important sur le passage des chasseurs-cueilleurs aux éleveurs-agriculteurs puis le développement de ces derniers, comme fondateurs des sociétés. p. 285.

(14) Georges Minois, o.c p. 33. Pour une approche de l’origine du phénomène religieux lire de l’anthropologue Pascal Boyer “Et l’homme créa les dieux. Comment expliquer la religion.” (Robert Laffont, 2001)

 

33 Démocrite, Epicure, Lucrèce

 

En occident trois grandes figures vont développer l’incroyance à travers le rationalisme:

 

Démocrite (460 – 371 avant notre ère Grèce) est le premier à expliquer la formation du monde sans recourir à un dieu créateur. Il enseigne que “toutes les choses sont constituées d’atomes rudes ou lisses, crochus ou recourbés, et du vide qui se trouve entre eux”. Les atomes se déplacent de toute éternité et dans tous les sens au milieu d’un vide infini. Tous les objets de la nature naissent soit de leurs heurts, soit de leur combinaison. L’âme n’est elle-même qu’un agrégat d’atomes extrêmement subtils et légers.

 

Son disciple, Epicure (-341 – 271, Grèce) reprend ces idées et y ajoute la notion de “clinamen” (inclinaison) : les atomes ne tombent pas dans le vide verticalement ; ils se rencontrent, rebondissent, sans règle préétablie, donc au hasard. “L’atomisme d’Epicure, du fait qu’il remplace la volonté des dieux par le libre vouloir des atomes, incite les hommes à se passer désormais de “tout bavardage mythique” écrit un historien antique, Diogène Laerce. Epicure ne va pas jusqu’à nier les dieux mais la connaissance des lois de la nature ayant rendu superflue toute intervention divine, ces dieux sont mis à la retraite. Dans ses “Doctrines principales” Epicure explique ce qu’il appelle le “quadruple remède”, le “tétrapharmacon” :

“1. Il n’y a rien à craindre des dieux.

  1. Il n’y a rien à craindre de la mort.
  2. On peut atteindre le bonheur.

`           4. On peut supporter la douleur.”

Epicure pense que les dieux, à supposer qu’ils existent, ne s’intéressent pas aux hommes et c’est mieux ainsi : “les hommes ne prient jamais que pour souhaiter le mal d’autrui” et si les dieux les écoutaient l’humanité disparaîtrait. La mort ? “elle ne concerne ni les vivants, ni les morts : pour les premiers elle n’existe pas ; pour les seconds elle n’existe plus.” On peut supporter la douleur par des moyens appropriés. On atteint ainsi un bonheur modeste mais réel dans la sérénité de l’âme. L’œuvre d’Epicure fit scandale. (15)

 

Lucrèce, philosophe romain (- 98, -55) est le continuateur d’Epicure. Son texte essentiel, un long poème, “De natura rerum” (La nature) dresse un tableau rationnel de l’évolution de l’humanité telle qu’il pouvait la connaître. Il en profite pour marquer fermement les principes de l’incroyance rationaliste.

 

“Le principe qui nous servira de point de départ, c’est que rien ne peut être engendré de rien par l’effet d’une puissance divine. Car si la crainte tient enchaînés tous les mortels, c’est que sur la terre et dans le ciel leur apparaissent des phénomènes dont ils ne peuvent aucunement apercevoir les causes, et qu’ils attribuent à une action des dieux. Quand donc nous aurons vu que rien ne se fait de rien, alors ce que nous cherchons se découvrira plus aisément ; nous saurons de quoi chaque chose peut recevoir l’être et comment toutes choses se forment, sans intervention des dieux.” (De la nature, Livre I, 153-158) (16)

 

(15)    Epicure “Lettres” : présentation et commentaires de Jean Salem, Collection “Les intégrales de Philo”, Editions Nathan, 1982

(16)    Lucrèce : “De la nature” Edition bilingue, traduction, introduction et notes par José Kany-Turpin, 554 pages, G.F éd Flammarion

“La nature” textes choisis et présentés par Arnaud Macé, G.F éd. Flammarion

 

 

 

34 Les trois religions révélées

 

Il s’agit du judaïsme (XII° siècle avant notre ère), du christianisme (I° siècle) et de l’islam (VII° siècle), religions issues de révélations qu’elles disent faites par Dieu à respectivement Moïse, Jésus puis Mahomet.

Ces révélations sont consignées dans la Bible hébraïque, le Nouveau Testament et le Coran. L’élévation de pensée et la générosité de beaucoup de ces textes sont reconnues par les incroyants. Leur historicité est généralement admise par les croyants de chacune de ces religions. Historiens et archéologues tentent de comparer ces textes avec ce qu’ils peuvent découvrir. L’archéologie en particulier ne peut pas répondre à toutes les questions. Mais les indices qu’elle fournit sont révélateurs. (17) Ces données, jointes à bien d’autres données historiques et littéraires déjà bien connues, conduisent à penser que la Bible hébraïque s’est constituée lentement et a connu de nombreux remaniements.(18) Il en est de même pour le Nouveau Testament et pour le Coran.

Le judaïsme se présente comme une religion limités aux juifs (13 millions) et faisant donc peu de convertis. Le christianisme et l’islam se présentent au contraire comme des religions universelles ayant pour vocation de convertir la terre (chacune dépasse le milliard de fidèles) . La propagation du christianisme fut lente jusqu’à la conversion de l’empereur Constantin (312) puis très rapide étant devenue religion officielle. (19). La propagation de l’islam fut encore plus rapide : en un siècle il s’était étendu à l’ouest jusqu’à la France (Poitiers 732) et loin vers l’est, jusqu’aux Indes. Cette propagation était à la fois politique et religieuse, pacifique et guerrière.

Dans leur avancée le christianisme et islam ne connaissent pas la tolérance car ils estiment détenir la Vérité. Le judaïsme, l’ancêtre commun, est relativement épargné moyennant un statut inférieur et infamant. Mais les’”insensés”, ceux qui ne croient pas en Dieu, doivent se convertir ou périr.

 

(17)    Israël Finkenstein et Neil Asher Silberman “La Bible dévoilée, Les nouvelles révélations de l’archéologie.” (Editions Bayard, 2002). D’autres travaux, dus à de jeunes historiens anglais (évoqués par Alexandre Adler, ˆFrance-Culture, août 2002) conduisent à modifier la chronologie égyptienne et redonnent du crédit aux récits bibliques.

(18)    Adolphe Lods “Histoire de la littérature hébraïque et juive, depuis les origines jusqu’à la ruine de l’Etat juif (135 après J.C)” Editions Statkine Genève-Paris 1982

(19)    Triomphant de la religion gréco-latine, le christianisme la qualifie de “paganisme”, c’est-à-dire de religion des paysans (paganus) parce que, fuyant les persécutions à leur tour, leurs pratiquants se réfugiaient dans les forêts. Lire de Ramsay MacMullen “Christianisme et Paganisme du IV° au VIII° siècles” (Ed des Belles Lettres, 1996).

 

35 Incroyance et rationalisme au Moyen-âge

 

Christianisme et islam font donc la chasse à leurs déviants.

 

Dans le christianisme la déviance se manifeste d’une manière indirecte : recours à des pratiques relevant de la superstition, de la sorcellerie ou d’anciens rites païens. Et ce malgré le culte des saints développé pour lutter contre les anciennes divinités. Emmanuel Le Roy-Ladurie signale dans son étude sur Montaillou, village occitan (XIV° siècle) des croyances particulières. Pour une villageoise, l’âme c’est du sang et pour un éleveur l’âme c’est le pain qui la crée. Quand la villageoise tombe d’un mur et qu’elle saigne, elle s’écrie “C’est de l’âme !” Et pour elle, lorsque les animaux saignent, c’est la preuve qu’ils ont une âme. (20) Ceci est peut-être un emprunt à des voisins juifs car dans la Bible “le sang c’est la vie même” (Lévitique 17,11 et bien d’autres passages)..

Saint Thomas d’Aquin (1227-1274) demande la mise à mort de l’incroyant ou de l’hérétique, non par méchanceté ou ignorance, mais en vertu du raisonnement suivant. L’Eglise, détentrice de la Vérité, se considère comme responsable du salut des âmes. Faire profession d’incroyance c’est pire que de répandre de la fausse-monnaie puisque c’est choisir l’enfer. Or les faux-monnayeurs sont exécutés. A plus forte raison faut-il exécuter les incroyants afin d’arrêter par tous les moyens la propagation de cette maladie de l’âme.(21)

 

L’islam tient de son côté le même raisonnement. Mais c’était alors une religion ouverte. La liberté, sinon de ton tout au moins de contenu, qu’elle autorisait lui valut un développement scientifique et technique alors impressionnants. Deux rationalistes sont remarquables. Al-Razi (865-925, Perse) fut le plus grand physicien de l’islam, auteur d’une grande encyclopédie traduite en latin en 1279. Il avait une foi illimitée en la raison humaine. Al-Ma’arri (937-1057, Syrie) était poète. Il estimait que l’islam n’a pas le monopole de la vérité. Il revendiquait les droits de la raison contre les prétentions des coutumes, des traditions et de l’autorité. Il considérait que le pélerinage a la Mecque est un voyage païen.

D’autres grands esprits libres sont alors célèbres. Averroès (1126-1198 Espagne, Maroc), philosophe, aurait établi la doctrine de la “double vérité” : la vérité scientifique est différente de la vérité religieuse. Omar Khayyâm (1050-1123 Perse) est un scientifique connu pour ses poèmes blasphématoires dont voici un exemple :

Tu viens de briser ma cruche de vin, Seigneur.

Tu m’as barré la route du plaisir, Seigneur.

Sur le sol Tu as répandu mon vin grenat.

Dieu me pardonne, serais-tu ivre, Seigneur ? (22)

 

(20)    Georges Minois, o.c pp 69 et 97

(21)    in “Somme théologique” de Thomas d’Aquin, Pour le texte exact et complet lire “La Tolérance”, textes choisis par Julie Saada-Gendron, Flammarion, 1999 pp. 46-49)

(22)    Sur le rationalisme arabe lire Ibn Warraq “Pourquoi je ne suis pas musulman” (Editions Age d’Homme, 2001 pp 320 – 345). Sur Omar Khayyâm lire le beau roman d’Amin Maalouf “Samarcande” (1988 Lattès, Livre de Poche). On y a apprend que, auteur d’un traité d’algèbre, Omar Khayyâm appelle l’inconnue du persan chay “chose”), orthographié Xay dans les traités arabes espagnols, puis x devenu symbole universel. On y apprend aussi ce que fut vraiment la secte des Assassins (les fidèles au Assass, le “fondement” de la foi).

 

 

Chap 4. L’incroyance depuis la Renaissance

 

  1. Des jeunes s’interrogent

 

Aucune remarque sur l’origine de l’incroyance moderne

 

42 Humanistes, libertins, philosophes

La Renaissance voit apparaître des “humanistes”, intellectuels qui veulent devenir “plus humains” en s’inspirant de écrivains latins et grecs. Ils développent une attitude sceptique : d’où le “Que sais-je ?” de Montaigne. Cet esprit de libre examen coûte cher : en 1556 l’imprimeur Etienne Dolet est brûlé à Paris sous les inculpations d’”impie” et d’”athée”. La libre pensée européenne l’a adopté comme précurseur et comme symbole. Les bouleversements économiques, sociaux, religieux, géographiques, scientifiques favorisent le désarroi des penseurs : le suicide devient, dès la fin du XVIe s, l’une des grandes préoccupations des intellectuels. L’athéisme se développe ; le milieu des médecins est particulièrement touché (23).

Au XVII° siècle les “libertins” sont soit des penseurs qui prennent des libertés avec la religion, soit des grands seigneurs qui prennent des libertés avec les mœurs. En 1633 l’astronome italien Galilée avait été condamné par le Saint-Officie “ayant tenu cette fausse doctrine et contraire à l’Ecriture Sainte et Divine que le Soleil soit au centre du monde.” (24) Déjà le philosophe italien Giordano Bruno (1548-1600) était mort sur le bûcher pour des thèses jugées hérétiques. (25) Beaucoup de libertins approfondissent leur réflexion : ils remplacent le Dieu de la Bible par la Nature, ne croient pas en l’immortalité de l’âme, tiennent les religions pour des créations humaines et déplorent l’hypocrisie à laquelle ils sont contraints. Au tournant du siècle Bayle (1647-1706) dont on ne sait s’il est chrétien, déiste ou athée, tant il a brouillé les pistes, estime qu’une société dont la plupart des membres sont athées ne court pas à la ruine (26)

Au XVIII° siècle des philosophes (Diderot, D’Holbach, Helvétius, d’Alembert…) approfondissent ces thèmes :… Dans « L’homme-machine » (1748) La Mettrie explique que son hypothèse mène à la bienveillance sociale. Si les hommes sont des machines, on ne peut pas leur en vouloir de leur méchanceté mais on peut les éduquer pour les conduire à bien agir. Un moine bénédictin, dom Deschamps, veut créer un “athéisme éclairé” rejetant à la fois les religions et le matérialisme pour atteindre la révélation du “néant”. Il imagine une société collective où tout serait mis en commun et très pauvre car le confort est pour lui le pire des maux (27).

Tout ceci exige beaucoup de prudence dans la diffusion des écrits. Car les ennemis des philosophes sont virulents, comme Le Franc de Pompignan, resté célèbre pour ses démêlés avec Voltaire:

(…) “Jadis l’impiété se dérobait au jour,

Craignait également et la ville et la cour ;

Ses apôtres cachaient leur mission funeste,

Leur doctrine perverse était au moins modeste. (…)

Thémis (= la justice) contre l’impie alors s’armait de glaive ;

Des blasphèmes rimés conduisaient à la Grève. (28)

Dieu n’avait pas encore ce peuple d’ennemis,

Et le plus grand génie était le plus soumis. (…)

(“Epître à notre Saint-Père le Pape Clément XIII”).

Ce climat de terreur a des conséquences graves sur la recherche scientifique . “Chercheurs et philosophes se trouvent dans une situation délicate. Le climat politique est tel qu’ils hésitent à s’opposer ouvertement à la doctrine officielle sur l’immatérialité de l’âme, sous peine de se voir condamnés. Dans les textes de cette époque, il est malaisé de faire la part de l’authentique pensée de l’auteur et de ce qu’il doit écrire pour survivre, voire même de sa flagornerie vis-à-vis du pouvoir établi.” (Jean-Pierre Changeux, “L’homme neuronal” 1983 Fayard).

(23)    Georges Minois o.c p. 172-173

(24)    Voir BT2 005 Galilée

(25)    Voir BT2 024 Giordano Bruno, un visionnaire du XVI° siècle.

(26)    Georges Minois o.c pp. 271 à 312

(27)    André Robinet “Dom Deschamps, le maître des maîtres du soupçon” Ed Seghers 1974.

(28)    La place des exécutions à Paris, actuelle place de l’Hôtel de Ville.

 

43 La crise, Meslier, la Révolution

 

Du XVI° au XVIII°s le cadre est christianisé (églises, croix, calvaires) mais les témoignages venus des grandes villes d’Europe confirment que l’immense plèbe humaine vit à l’écart de la religion. Les ordonnances royales répriment en vain dans les armées les actes de blasphème, impiété et sacrilège. Les armées (environ 50.000 hommes) absorbent une partie des marginaux. Certains historiens avancent le chiffre de 20.000-50.000 libertins.

Vanini (1585-1616) avait été brûlé à Toulouse pour athéisme et magie. En 1662, à Paris, Claude Le Petit, 23 ans, périt sur le bûcher après avoir eu la main tranchée pour des vers hostiles à la Royauté et à l’Eglise. En 1755, le chevalier de la Barre, 18 ans, est mis à mort. On lui arrache la langue pour avoir chanté d’une façon blasphématoire au passage d’une procession et “par clémence” il est décapité avant d’être brûlé. (29)

L’Eglise vit une crise profonde. Le curé Meslier meurt en 1729, à 65 ans, dans une paroisse très pauvre des Ardennes. Il laisse après lui un manuscrit de 1 200 pages qui présente en huit parties “la preuve de la vanité et de la fausseté des religions.” Il a perdu la foi en réfléchissant à la misère de ses paroissiens et son ouvrage très argumenté, va exercer une grande influence.(30)

La crise éclate au moment de la Révolution Française. En 1793 20 000 prêtres sur 60 000 renoncent à la prêtrise. Ce ne sont pas des prêtres jeunes : le dépouillement des archives montre que leur moyenne d’âge est de 49,5 ans (31)

 

(29) Sur le problème du blasphème voir Alain Cabantous “Histoire du blasphème en Occident, XVI° – XIX° s” Albin Michel Evolution de l’humanité, 1998

(30) Georges Minois o.c pp 286 à 304

(31) Georges Minois o.c p. 414

 

 

44 L’incroyance moderne (XIX°-XX° siècle)

En 1800 Sylvain Maréchal publie son “Dictionnaire des athées anciens et modernes.” Il y décrit l’athée comme un homme ordinaire, simple, vertueux, libre et droit. Pour lui le véritable athée ne dit pas “Je ne veux pas d’un Dieu” mais “Je puis être sage sans un Dieu” (32)

Le matérialisme continue à s’approfondir. Feuerbach (1804-1872, Allemagne) pense dans “L’essence du christianisme” (1841) que l’homme a créé les dieux en leur attribuant ses propres qualités. Il est temps qu’il les récupère et que le vrai Dieu soit l’humanité elle-même. Celle manière de se dépouiller soi-même, de devenir étranger à soi-même, c’est l’aliénation . Marx (1818-1883, Allemagne) comme Feuerbach place cette notion d’aliénation à l’origine de toute religion. “La misère religieuse est, d’une part l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, le sentiment d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des temps privés d’esprit. Elle est l’opium du peuple.” L’opium était utilisé comme remède, calmant, somnifère. (33). Pour les marxistes il faut lutter contre la peur qui crée les dieux : peur de la misère, du chômage, de la faim, de l’exploitation. En transformant l’ordre social inique, la religion tombera d’elle-même. Lénine maintient la notion de matérialisme classique : “La matière, c’est la réalité objective reflétée par nos sensations.” (34) Nietzsche (1844-1890, Allemagne) affirme de son côté que Dieu est mort mais qu’il est mort pour rien puisque les valeurs morales liées au christianisme subsistent.(35)

Le 31 mars 1851, dimanche de Pâques, donc fondamental dans le christianisme, un recensement religieux est effectué dans tous les lieux de culte britanniques.. Ce jour-là 40,6 % d’adultes n’ont participé à aucun office. L’absentéisme est de 29 % dans les campagnes et de 50 % dans les villes. Ces résultats frappent de stupeur les autorités civiles et religieuses (36)

En France en 1886 L’Ecole Pratique des Hautes Etudes ouvre une section consacrée à l’étude des religions. Elles deviennent objet sociologique et non plus théologique. On avance vers la séparation des Eglises et de l’Etat (1905)

Au XX° siècle la lutte reste vive sur le plan intellectuel. A ses débuts Freud juge que la religion est une névrose collective dont la guérison viendra de la science. Puis il renonce à cette idée car il juge la pression trop forte. Enfin, à la fin de sa vie il est convaincu que la religion est une sublimation (une transformation socialement positive). Le catholique Jacques Maritain juge que les athées sont des croyants qui s’ignorent. Pour lui “l’athéisme est une foi irrationnelle et à ce titre il relève de la psychologie” (37) La fédération des libres-penseurs compte 26 000 membres en 1936. Mais la politique communiste de la “main tendue” envers les catholiques choque un certain nombre d’athées militants.

Le XX° siècle a connu plusieurs génocides. L’élite croyante veut en rendre responsable les incroyants car, pour elle, la mort de Dieu signifie la mort de l’homme. C’est l’idée de Vérité absolue qui entraîne le fanatisme et le massacre. Il a suffit de remplacer Dieu par la Race. (nazisme) ou le Parti (communisme) pour obtenir une pseudo-religion. Staline mène ses persécutions anti – religieuses en disant dès 1929 “Je suis contre la religion parce que je suis pour la science.” Aujourd’hui c’est l’idéologie du Marché et de la Consommation qui tient lieu de Vérité. (38)

(32)    Georges Minois, o.c pp. 395-407

(33)    Pour la référence exacte de cette citation célèbre voir : “Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hégel”, dans “Critique du droit politique hégélien”, 1844 Paris, 1975, p. 198).

(34)    Georges Minois, o.c pp. 500-502

(35)    Georges Minois, o.c p. 517

(36)    Jean Bauberot et Séverine Mathieu “Religion, modernité et culture au Royaume-Unis et en France.1800-1914”, Seuil, 2002.

(37)    Georges Minois, o.c pp 521-537.

 

45 Découverte du bouddhisme

 

L’occident découvre d’autres formes d’incroyance et de rationalisme, notamment le bouddhisme qui est à la fois philosophie, sagesse et religion. Le bouddhisme se passe de tout Dieu personnel ou impersonnel. Gautama (V° siècle avant notre ère) dit le Bouddha (“l’illuminé”) propose ce qu’il appelle les Quatre Nobles Vérités :

  1. La souffrance existe
  2. Elle a un début
  3. Elle a une fin
  4. Il existe une voie, un chemin, un sentier pour la faire cesser.

La Voie c’est le Sentier du Milieu, explique le Bouddha : il s’agit d’éviter les deux extrêmes que sont la soumission aux sens et le recours à la mortification. Cette Voie c’est, poursuit-il, le Noble Octuple Sentier. Il comprend une sagesse (1. pensée juste, 2. compréhension juste), une morale (3. parole juste, 4. action juste, 5. métier juste) et une discipline mentale (6. effort juste, 7. attention juste, 8. concentration juste).

Pour le Bouddha cela permet de lutter contre les Trois Poisons que sont 1. l’attachement, 2. l’aversion, 3. l’ignorance. On lutte contre eux grâce notamment à l’attention.

Le dernier mot du Bouddha avant de mourir avait été : “Expérimentez par vous-mêmes !” Sa démarche se veut totalement rationnelle et s’attache à bien examiner l’enchaînement des causes et des effets. Néanmoins les rationalistes se méfient de la méditation bouddhiste car la pratique peut s’accompagne de rites qui, même simplifiés, sont de nature religieuse. (Voir BT2 004 Bouddhisme))

 

Chap 5 Face aux religions révélées

 

  1. Des jeunes s’interrogent

 

“Qu’est-ce que cela apporte de croire en Dieu ?”

“Pour certaines religions les incroyants seront brûlés en enfer.”

“Dieu est une forme du Destin. Dieu et le Destin sont liés.”

“Dieu contrôle nos pensées.”

“Je n’ai pas besoin de Dieu, quelqu’un qui ne m’aidera pas si j’en ai besoin.”

“Je laisse faire le destin et je me pose des questions.”

“Tantôt je crois, tantôt je ne crois pas. Est-ce normal ?”

“Est-ce que Dieu existe ?”

“Que représente Dieu pour vous ?”

“Crois-tu à la résurrection ?’

“Crois-tu à la vie après la mort ?”

Un sondage fait en 2002, dans une classe de seconde (34 élèves) donne les résultats suivants :

18 se disent catholiques, 3 se disent protestants (1 à la fois catholique et protestant, 1 catholique et bouddhiste), 1 témoin de Jéhovah, 2 musulmans, 0 juif

20 croient en Dieu, 26 croient en la réincarnation, 12 ne croient en rien 2 refusent de répondre

 

52 Connaître les religions monothéistes

 

Les incroyants ne peuvent ignorer ces trois religions (judaïsme, christianisme, islam) qui ont marqué profondément notre environnement social et culturel. Toutes les trois croient en un seul Dieu qui s’est révélé par les prophètes. Elles croient à l’immortalité de l’âme, à un Paradis pour les bons et un Enfer pour les méchants. Le judaïsme attend la venue d’un Messie (sauveur) et le christianisme son retour. Les miracles jouent un grand rôle dans les trois religions. Les croyants insistent sur le fait que l’essentiel est la leçon spirituelle, morale et sociale offerte par le miracle. En France le sanctuaire de Lourdes est célèbre par ses guérisons miraculeuses. La Commission médicale de Lourdes les vérifie avec soin mais l’Eglise n’oblige pas les catholiques à y croire.

 

Pour en savoir plus

Sur le judaïsme, une bonne introduction : “Le judaïsme raconté à mes filleuls” de Marek Halter 1999 Pocket).

Sur le christianisme, Le plus simple c’est de lire les Evangiles, notamment le premier, l’Evangile de Saint Matthieu, très court (une cinquantaine de pages). Si on veut aller plus loin on peut lire un ouvrage comme “Les grandes notions du christianisme, un catéchisme pour les incroyants” de Fernand Comte, chez Bordas (1996)

Sur l’islam, une présentation claire et dynamique : Tahar Ben Jelloun “L’islam expliqué aux enfants” (Ed. du Seuil, 2002). Elle s’adresse à tous.

Le Coran (“récitation à haute voix”) présente ses sourates (chapitres) de la plus longue à la plus courte, selon un ancien usage iranien. Même si cette thèse est contestée par des spécialistes, il semble que les sourates les plus courtes correspondraient aux premières révélations reçues par Mahomet. Après avoir lu la liminaire on commencera donc par celles-là, dans l’ordre où les jeunes musulmans les apprennent par cœur. Une bonne traduction est celle de Denise Masson, 1967, 2 volumes, chez Folio (Gallimard) avec une excellente introduction et des notes très abondantes.

 

53 Nommer les dieux

 

On connaît des noms comme Zeus, Yahvé, Jéhovah, Théos, Deus, Dieu, Allah, God.

“Zeus” (d’où Zeus Pater et Jupiter) est le dieu le plus important de la mythologie gréco-latine. “Zeus”, “deus”, “Dieu” et dies “le jour” en latin ont la même origine, ’une racine indo-européenne deiwos qui signifie “lumineux” et “céleste” par opposition à l’humain, au “terrestre” (racine (k)hem qu’on retrouve dans “homme” et dans “humus” la terre).

Yahvé est une reconstitution hypothétique qui, chez les chrétiens, a remplacé Jéhovah, autre reconstitution. Le mot réel est IHVH, le Tétragramme, composé de quatre lettres. On en ignore la prononciation : les juifs disent “Adonaï” (le Seigneur) Par contre on pense connaître sa signification : “Je suis celui qui faisais, fais et feras être”. Sa traduction la plus proche est “l’Eternel.”

“Théos” est le mot “dieu” en grec d’où “théologie”, la science de Dieu.

“Allah” serait un dérivé de El, autre nom de Dieu dans la Bible et qui vient d’une divinité cananéenne.

“God” Quand il a fallu traduire la Bible pour les Germains les missionnaires ont adopté le nom Got/God, mélange d’Odin et de Wotan, dieux de la fureur, guerriers mythiques divinisés. Ils ont continué à prendre le nom du dieu local le plus fort quand ils traduisaient la Bible dans les langues africaines, océaniennes et amérindiennes. En vietnamien Dieu se dit Duc-Shoua-trôl “le grand mandarin”. Pour évangéliser le Japon en 1550, saint François-Xavier utilisa Dainitchi “grand Soleil” appliqué au Bouddha. D’où des confusions dont il crut sortir en imposant Dominus Deus mais qui signifie en sino-japonais “gros mensonge” ! Les missionnaires finirent par adopter Tenshu (Maître du Ciel) puis Kami (supérieur à tous les autres dieux, cf kamikaze : “vent divin”). (39)

 

(39)    D’après André Chouraqui “Moïse” Ed Rocher 1995 pp 176 à 183 citant une enquête Michel Taillé sur “Dieu et Dieux : noms et nom” (Ed U.C.O 1982)

 

 

 

 

54 Penser les dieux

 

Par commodité on peut en distinguer six :

 

  1. Le polythéisme. Le plus connu est le polythéisme gréco-latin. Un dieu (Zeus) règne sur d’autres dieux qui représentent des forces naturelles : l’amour (Vénus), la mer et les tempêtes (Neptune), les récoltes (Cybèle) etc… Mais tous, y compris Zeus, sont soumis à la Nécessité : on voit poindre le monothéisme

 

  1. La monolâtrie. C’est la croyance en un Dieu jugé plus fort que tous les autres. Dans la Bible les prophètes de Yahvé l’emportent toujours sur les prêtres des dieux cananéens (Ex : Elie 1 Rois, 18, 20-40). La monolâtrie finit par devenir monothéisme et les dieux vaincus sont assimilés à des démons.

 

  1. Le monothéisme est la croyance en un Dieu unique, invisible, créateur du monde et qui peut se manifester en songe ou sous d’autres formes (Moïse le voit dans le buisson ardent : Exode 3, 1 – 15). Les croyants l’invoquent comme une Présence. Dans la théologie chrétienne Dieu se révèle en trois personnes (ou aspects) : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. On tombe facilement dans l’anthropomorphisme. Mais ainsi que le remarque un sage taoïste : “Un dieu au sens d’un père ou d’une mère cosmique qui pourvoirait aux besoins de tous leurs enfants n’existe pas. (…) Si nous voyons le divin comme une famille cosmique nous resterons à l’état de perpétuels adolescents.” Le Tao (la Voie) est, avec le bouddhisme dont il est proche, l’autre grande philosophie, sagesse ou religion extrême-orientale. La citation est extraite de Deng Ming-Dao “Le Tao au jour le jour, 365 méditations taoïstes”, 1992 Albin Michel, 1998)

 

  1. Dieu ou la nature. Au XVII° siècle, Spinoza le définissait comme une sorte d’énergie cosmique impersonnelle régissant tous les êtres : “Dieu ou la Nature” En 1989 le biologiste Henri Laborit y voyait “une conscience universelle qui ne serait dépendante ni du temps, ni de l’espace. Mais cela reste une définition superficielle.”

 

  1. Le panthéisme. Le panthéisme divinise toutes les forces de la nature. Spinoza et Diderot ont été taxés de panthéisme.

`

  1. La théologie négative. Il est impossible, pour certains théologiens ou mystiques, de définir Dieu par des qualités car les qualités sont humaines et Dieu est au-delà de l’humain. Dieu devient une sorte de vacuité.

 

 

 

 

55 D’où viennent les dieux ?

 

D’où vient l’idée du divin ? Les données historiques et archéologiques restent ambigües (40). Les dieux peuvent être d’origine naturelle ou sociale.

 

  1. Théories de l’origine naturelle des dieux, fondées sur le manque :

– L’homme a un besoin naturel de sacré, de transcendance et de croyance en la survie. Même quand la foi en Dieu décline, elle est appelée à renaître. (41)

– Toute société se structure autour d’une croyance commune prise comme ciment social (thèse sociologique de Durkheim au début du XX° siècle).

 

  1. Théories de l’origine sociale des dieux, fondées sur la peur :

– Ce sont des rois ou des grands personnages divinisés après leur mort, thèse d’Evhémère (-340, – 260, grec) dans “Le Récit sacré”. (42)

– Les dieux ont pour origine la peur des hommes devant les colères de la nature et les malheurs de la vie. (Epicure, Lucrèce)

– C’est une imposture créée pour dominer les hommes (curé Meslier, XVIII°s)

– C’est une image idéalisée de l’homme (Feuerbach XIX°s : “La conscience de l’infini n’est rien d’autre que la conscience de l’infini de la conscience”. Mais l’homme va récupérer ses qualités et l’humanité sera le vrai Dieu.) (43)

– C’est une expression de la scission entre dominants et dominés (Marx, XIX° s)

– C’est une “illusion” mentale vouée à disparaître (Nietzsche XIX°s et Freud à ses débuts XX°s).

 

Le romancier contemporain Jean d’Ormesson dit simplement : “Je crois en Dieu parce que j’en ai besoin.” D’où vient ce besoin ? Un grand psychanalyste, Groddeck, (mort en 1934) propose une explication. “Le narcissisme joue un grand rôle dans la vie des êtres humains. Si je ne possédais point cette particularité à un très haut degré, je ne serais jamais devenu ce que je suis ; je n’aurais jamais compris pourquoi le Christ a dit : “Aime ton prochain comme toi-même.” “Comme toi-même” et non “plus que toi-même”. (“Le livre du ça”) L’idée qu’il y a un Dieu est issue des profondeurs du ça ; nous sommes contraints de croire en Dieu, car nous-mêmes sommes Dieu. L’idée de Dieu est la suite inéluctable d’une auto-reconnaissance à laquelle nul ne peut se soustraire.” (“La maladie, l’art et le symbole”). Groddeck écrit encore dans le même ouvrage : “Ce qui est proprement humain ici, c’est l’intérieur muet, qu’on l’appelle âme, esprit ou comme on veut.”

 

Les neuro-sciences pensent qu’une croyance étrange et qui défie le sens commun peut marquer le cerveau et se répandre ensuite, de bouche à oreille, comme une épidémie mentale. Ainsi elle se renforce. Dès la préhistoire (25 000 – 30 000 avant nous) on repère des traces d’une spiritualité complexe. Avant le Néolitique (12 000 avant notre ère) on note un culte à une déesse-mère et un dieu-taureau. Il existait déjà des religions sans dieu. (44)

 

(40)    Jean Bottero, Clarisse Herrenschmidt, Jean-Pierre Vernant : “L’Orient ancien et nous. L’écriture, la raison, les dieux”, Albin Michel 1996. et Jean Bottero “La plus vieille religion. En Mésopotamie”. Folio, 1998

(41)    Régis Debray : “Dieu, un itinéraire. Matériaux pour l’histoire de l’Eternel en Occident.” Editions Odile Jacob 2001

(42)    Georges Minois, o.c p. 54

(43)    Georges Minois, o.c pp. 496-498

(44)    Voir “Pourquoi on croit en Dieu. Les étonnantes réponses des neurosciences”, revue Science et Vie, n° 1019, août 2002. Lire de l’anthropologue Pascal Boyer : “Et l’homme créa les dieux. Comment expliquer la religion”, Ed. R. Laffont, 2001 évoqué plus haut. Voir aussi Edgar Morin  » La méthode, 4. Les idées  » (Seuil 1991).

 

56 Compréhension et laïcité

 

Dans la Croix du 18 octobre 2001, une journaliste, racontait une visite guidée qu’elle avait suivie dans une abbaye cistercienne. La guide savait tout de cette abbaye et en parlait avec une grande intelligence. Mais elle avait totalement rayé de son vocabulaire des mots comme “Christ”, “psaumes”, “messe” etc. Elle avait ainsi gommé toute référence à l’identité même de cette communauté. Et la journaliste de conclure : “La jolie voix de notre guide n’a pas crucifié le Christ une seconde fois ; elle a simplement fait une croix dessus.” L’option résolument laïque de cette guide correspondait probablement à un choix personnel. Dans une enquête sur les visites de monuments religieux 55 % des visiteurs s’intéressent au monument lui-même et 38 % sont motivés par une démarche d’ordre spirituel, prière ou méditation. (Sondage CSA – La Croix – Pélerin magazine, 4 juillet 2002).

 

Croyants et incroyants sont obligés de vivre ensemble. Ils peuvent le faire grâce à ce terrain neutre qu’est la laïcité. La “laïcité” c’est l’ensemble des principes qui permettent aux Français de vivre ensemble. Le mot “laïcité” vient de “laïc” (du grec laos : “souveraineté humaine du peuple”). Ce mot s’oppose à “clerc” lequel renvoie à “clergé”. L’adjectif “laïque”, qu’on rencontre dans des expressions comme “école laïque” ou “morale laïque”, désigne tout ce qui échappe au pouvoir religieux. Depuis des siècles, en France et ailleurs, l’Eglise imposait ses vues à l’Etat en tous les domaines D’où un long conflit qui aboutit en France à la “séparation de l’Eglise et de l’Etat” : la République “assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes” (loi de décembre 1905).

 

Le “libre exercice des cultes” s’étend à tous les cultes et la laïcité française est très appréciée des juifs, des protestants, des bouddhistes et des musulmans. Ces derniers peuvent choisir librement la forme d’islam qu’ils entendent pratiquer. Mais c’est aussi “la liberté de conscience” pour tous les autres. “(…) On ne dira jamais assez qu’une des ambitions de la loi de 1905 était de conférer aux incroyants la même respectabilité légale qu’aux croyants : près d’un siècle plus tard, nous sommes loin du compte. (…) Que le pape vilipende régulièrement “la lèpre de l’indifférence” ne signifie nullement que les indifférents soient lépreux. Il existe même de grands moralistes agnostiques, et il serait bon qu’un journalisme moins paresseux se souciât parfois de leur donner la parole. (45) “(…) Le silence est fait aujourd’hui sur ceux qui sont areligieux, comme si c’était honteux. Mais les religions n’ont pas le monople des valeurs (…) “Les valeurs humanistes existent aussi et fortement chez les non-croyants, les agnostiques, les libre-penseurs, les athées, objets pourtant d’anathèmes de la part des dévots.” (46)

 

Il n’est pas facile de changer de religion car le converti d’une religion, est le renégat d’une autre. La laïcité c’est le droit garanti par la loi de pouvoir changer librement de religion ou de croyance. Ce qui n’est pas le cas dans certains pays où changer de religion est puni de mort.

 

 

(45) Pierre Albertini, “De l’éminente dignité des incroyants” Le Monde, 9 août 1996

(46) Juliette Minces “La parole aux incroyants”, Libération, 14 mai 2002

 

Chap 6 La démarche rationnelle

 

  1. Des jeunes s’interrogent

 

Pas de remarques sur les rapports entre l’incroyance et la démarche rationnelle.

 

62 La rationalité

 

La rationalité dans la démarche scientifique tient au respect de quelques règles fondamentales :

  1. Le refus du miracle. Un évènement anormal a une explication rationnelle. 2. La chaîne logique : hypothèses, vérifications, loi. On envisage une série d’hypothèses, on construit des expériences pour les vérifier, éliminer celles qui ne conduisent à rien et traduire en loi celles qui sont confirmées. La pratique en est devenue rapidement très complexe et nécessite aujourd’hui des équipements coûteux et des équipes nombreuses.
  2. La reproductibilité du phénomène. A vrai dire c’est la loi essentielle. Une expérience réussie dans un laboratoire doit pouvoir être reproduite dans un autre. Certaines découvertes sont protégées par des brevets. La vérification est alors impossible mais le produit est sur le marché et on peut vérifier son efficacité.
  3. La limitation à la partie du réel qu’on peut observer, manipuler et utiliser. La science n’offre de réponses qu’à une partie très limitée des problèmes qui se posent à l’homme. Un chercheur est compétent dans son domaine d’investigation mais pas dans les autres.

 

Cette rationalité régit les sciences fondamentales (appelées quelquefois “dures” mathématiques, physique, chimie) par opposition aux sciences humaines   (dites “molles” où l’expérimentation est aléatoire, sociologie, psychologie… ). Dans les sciences de la vie (médecine, biologie, génétique) la démarche scientifique reprend tous ses droits.

 

Cette rationalité s’impose à tous. Une loi scientifique n’est pas inventée par un chercheur mais elle est découverte ; elle était inscrite dans le réel. Par contre ses applications sous forme d’objets techniques sont des inventions. Ils n’existaient pas dans la nature. Et ils fonctionnent, à la satisfaction de leurs utilisateurs : automobiles, avions, machines à laver,, téléphones fixes et mobiles, ordinateurs, internet, jeux vidéos etc. Nous utilisons quotidiennement ces objets et nous en tirons une impression de puissance. Ceci grâce à la rationalité. Enfin la rationalité mène à l’interdisciplinarité. Les découvertes sont interconnectées : elles deviennent cohérentes entre elles. Une logique rationnelle devrait mener à une éthique rationnelle. Ainsi il est immoral de construire de grands ensembles criminogènes sans tenir compte des apports des sciences humaines

 

63 Le savant peut-il être un croyant?

 

Devant la puissance de la rationalité, le savant peut-il encore être un croyant ?

Le journal espagnol El Pais du 29.07.1998 publie une enquête très intéressante dûe à un historien américain (Edward Larson, université de Georgie) et parue dans la revue Nature. Celui-ci a rassemblé des données portant sur deux questions (croyance en Dieu et croyance en l’immortalité chez les scientifiques). Ces enquêtes, faites à paramètres constants, ont été menées en 1914, 1933 et 1998, près des 517 physiciens, biologiques et mathématiciens de l’Académie nationale des Sciences (Etats-Unis).

Voici les deux tableaux significatifs, donnés en pourcentages :

 

Dieu                                                  1914                          1933                          1998

croyants en Dieu                             27,7                           15,0                           07,0

non croyants                                    52,7                           68,0                           72,2

doutes ou agnostiques                    20,9                           17,0                           20,8

 

Immortalité                                    1914                          1933                          1998

croient                                              35,2                           18,0                           07,9

ne croient pas                                  25,4                           53,0                           76,7

doutes ou agnostiques                    43,7                           29,0                           23,3

 

Si on prend les 400 meilleurs scientifiques le taux d’athées et d’agnostiques s’élevait en 1914 à 70 %, 85 % en 1933 et 93 % en 1998. Les biologistes se définissent plus comme agnostiques, les physiciens préfèrent s’appeler athées. Mais il y a plus de physiciens que de biologiques à se dire croyants. Enfin chez les mathématiciens il y a 14 % de croyants (le double de la moyenne). Un scientifique britannique commente ces résultats : “On peut être un scientifique et avoir des croyances religieuses. Mais je ne pense pas qu’on puisse être un vrai scientifique au sens le plus profond du terme, car ce sont deux catégorie du savoir totalement étrangères l’une à l’autre”.

 

Le grand savant Einstein professait une opinion plus nuancée : Je crois au Dieu de Spinoza, qui se manifeste dans l’harmonie des lois de la réalité et non en un Dieu qui s’occupe du destin et des actes de l’homme. Il est certain qu’à la base de tout travail scientifique un peu délicat se trouve une conviction analogue au sentiment religieux que le monde est fondé sur la raison et peut être compris. Cette conviction liée à un sentiment profond d’une raison supérieure, qui se manifeste dans le monde de l’expérience, constitue pour moi l’idée de Dieu : en langage ordinaire, on peut l’appeler “panthéiste”.” (“Comment je vois le monde”, Paris 1958). (47)

 

(47) Georges Minois o.c p.552

 

 

 

64 Auguste Comte et le positivisme

 

La rationalité a reçu au XIX° siècle un élan décisif grâce à un philosophe français, Auguste Comte (1798-1857). Son “positivisme” estimait que la démarche scientifique assurerait le progrès ininterrompu de l’espèce humaine, sans retours en arrière.

 

 

Auguste Comte voyait trois stades dans l’évolution de l’humanité et des individus :

  1. le stade “théologique” : celui des explications surnaturelles, des croyances polythéistes puis monothéistes.
  2. le stade “métaphysique” où les croyances deviennent abstraites, la métaphysique remplace Dieu. Le doute sur le “pourquoi” des choses commence à naître.
  3. le stade “positiviste” où l’esprit humain découvre par l’observation et le raisonnement les lois qui régissent les faits, leur “comment”.

 

Mais, sous l’effet d’un amour fou, Auguste Comte transforma sa doctrine scientifique en religion, allant jusqu’à rédiger un “Catéchisme positiviste” qui déçut beaucoup ses disciples français comme le lexicographe Emile Littré, athée convaincu. La devise d’Auguste Comte était : “L’Amour pour principe, l’Ordre pour base, le Progrès comme but”. Le positivisme est devenue l’une des religions du Brésil mais ses objectifs et sa méthode restent toujours d’actualité bien qu’on en parle peu.

 

65 La science n’est pas autonome

 

La rationalité a mené à la rationalisation et ses synonymes : automatisation, planification, normalisation, La démarche scientifique n’est pas autonome.

 

Ainsi un médecin est pris dans un vaste réseau de relations économiques et sociales. D’abord le patient vient avec son mal mais aussi ses idées sur la médecine. (48) Ensuite les investigations et les opérations coûtent cher : d’où un complexe bio-médical qui unit en un tissu serré les chercheurs, les médecins et chirurgiens, les administrateurs de la santé, les managers de l’industrie chimico-pharmaceutique et leurs actionnaires. On a vu des médicaments génériques être refusés à des malades du sida dans des pays pauvres. La recherche médicale relève de multiples facteurs et non de la seule rationalité.(49)

 

On connaît par ailleurs les impératifs politiques, militaires et commerciaux qui pèse sur la recherche scientifique. Elle est définie par notion de Recherche et le Développement (R & D). On considère dans l’industrie que la qualité et les coûts compétitifs ne suffisent plus. Pour imposer de nouveaux produits l’entreprise doit se battre sur tous les terrains à la fois : innovation, rapidité, satisfaction du client, design, service, lancement de produits en “rafales” avec matraquage médiatique. Ceci est conduit d’une manière scientifique décrite dans les ouvrages spécialisés (50). Certains produits intéressants sont rendus prématurément obsolètes. Que signifie alors la rationalité face au Marché, à la Consommation, au Profit (le “retour sur investissement”) ?,

 

(48) Georges Canguilhem “Ecrits sur la médecine.” (Seuil, 124 pages, 17 euros, 2000)

(49) Jean-Paul Thomas Le Monde, 12/07/2002)

 

(50)    Arthur D. Little, inc “Les maîtres de l’innovation totale”, traduit de Products juggernauts par Jean-Philippe Deschamps et P. Ranganath Nayak. (Les Editions d’oganisation) 1997

 

Chap 7 Face à l’irrationnel

 

  1. Des jeunes s’interrogent

 

“On ne croit pas en Dieu parce qu’on refuse la superstition,.”

“Croire aux fantômes, aux esprits, aux prédictions, cela fait partie de la religion.”

“Est-ce que tu crois aux fantômes, aux poltergeist ?”

“Crois-tu au spiritisme ? Pourquoi certaines personnes n’y croient pas ?”

“As-tu déjà essayé de communiquer avec les morts ? Si non, est-ce que cela te fait peur ? pourquoi cela te fait-il peur ? le feras-tu un jour ? Si oui, est-ce une expérience qui t’a plu ? Quel effet ça t’a fait ?”

“Pourquoi les croyances entraînent-elles parfois la folie ?”

“Est-ce que tu crois à la sorcière bien-aimée ?”

“Est-ce que tu crois à la sorcellerie ?”

 

 

72 Les chercheurs et l’irrationnel

 

Au début du XX° siècle les scientifiques s’intéressaient au paranormal. La télépathie ressemblait au téléphone. Les fantômes séduisaient l’astronome Camille Flammarion. Le spiritisme intriguait Pierre Curie. Mais des supercheries humiliantes les découragèrent. (51) L’ethnologie ne renonça pas et créa une rationalité originale 1. Admettre “le miracle”, 2. Identifier des chaînes mythiques et non plus logiques. 3. Comparer tous les récits. 4. Bien identifier le contexte.

Mais le chercheur travaille dans des sociétés traditionnelles et pas en laboratoire. Il sympathise avec elles. Ce n’est plus tout à fait un observateur objectif. De retour dans la communauté scientifique le chercheur hésite à dire l’étendue de son implication. Ainsi Jeanne Favret-Saada publia en 1977 “Les mots, la mort, les sorts” (Gallimard), ouvrage fondamental sur la sorcellerie dans le Berry apparemment neutre. Puis en 1981 elle osa publier “Corps pour corps” (Gallimard) où elle expliquait à quel point elle en était venue à jeter des contre-sorts pour combattre ceux qu’on lui lançait. Jérémy Narby dans “Le serpent cosmique” (1995 Berg) consacre une longue introduction à ces questions d’implication. Lors de son séjour, en 1985, chez des Indiens de l’Amazonie péruvienne, l’invention du curare lui paraît totalement irrationnelle : “(…) il faut combiner deux plantes parmi les 80 000 espèces supérieures de l’Amazonie – ce qui représente déjà une chance sur six milliards de tomber pile. Ensuite, il faut les faire bouillir pendant 72 heures aucours desquelles la mixture émet des vapeurs parfumées mais mortelles. Finalement, on obtient un produit inactif si on l’avale ou si on l’étend sur la peau. Il est actif uniquement par voie sous-cutanée. C’est le seul paralysant musculaire connu sur la surface de la terre. Comment ces chasseurs qui vivent à l’âge de la pierre, et ont besoin de conserver la viande dans cette forêt chaude et humide, ont-ils pu imaginer cette solution intraveineuse ? “ Les indigènes l’assurent que des “êtres” leur ont donné la recette lors de transes conduites par leurs chamanes et où ils absorbent un produit particulier l’ayahuasca. Jérémy Narby décide de tenter l’expérience :“J’ai donc bu de l’ayahuasca en compagnie d’autres Indiens, sous le contrôle du chamane. Il m’a fallu sept ou huit ans avant de pouvoir parler de cette expérience – parce que ma pensée rationnelle et mon langage quotidien ne pouvaient pas en rendre compte.” (Revue Psychologie, mars 1996).

Actuellement, la zététique (ou art du doute) met systématiquement à l’épreuve tous les témoignages irrationnels qui lui sont soumis. (52)

 

(51) “Des savants face à l’occulte. 1870-1940” ouvrage collectif sous la direction de Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel, La Découverte, 20002)

(52) Ce courant est animé notamment par Henri Broch, professeur à l’université de Nice, auteur de “Au cœur de l’extraordinaire” (400 pages) Voir BT2 n° 239 “Le paranormal face à la science, Esprit critique es-tu là ?” par Henri Broch et BT2 n° 048 ‘Les marchands d’avenir” par Jacques Brunet.

 

73 Cerner le paranormal

 

Pour le rationaliste le paranormal relève d’un phénomène naturel, d’une escroquerie, d’une illusion, d’une hallucination ou des quatre à la fois !

 

  1. Un phénomène naturel. En 1263, en Italie une hostie saigne lors d’une messe. Ceci semble confirmer la présence de Jésus dans l’eucharistie. D’autres hosties saignent un peu partout. On dit que ce sont des juifs qui les ont poignardées. Le pape crée la fête du Corpus Christi. Vers 1994 une universitaire américaine a fait incuber des hosties avec une bactérie fréquente sur les aliments comportant de l’amidon (pain, pâtes, polenta, etc.), la Serratia marcescens. Au bout de trois jours¯ un pigment rouge sang apparaît, connu sous le nom de prodigiosine. (d’après Science et Vie, octobre 1994).
  2. Une escroquerie. Ex : la dent d’or. En 1593 un enfant serait né en Silésie avec une dent en or. Les foules se précipitaient pour le voir. Des professeurs de médecine polémiquèrent sur le caractère surnaturel de cette dent sans l’examiner. D’autres savants aidés d’un orfèvre, découvrent que la dent était bien en or et un médecin, plus méfiant, y remarqua un trou minuscule. L’objet était la moitié d’une petite boule en or que les femmes de Silésie portaient alors sur leurs sacs. L’escroc se sauva avec l’enfant. Fontenelle raconte cette histoire d’après une source hollandaise en insistant sur la sottise des professeurs de médecine. Et il conclut : “…non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.” (Histoire des oracles 1686)

 

  1. Une illusion. Un fakir fait se dresser une corde au son d’une flûte, un enfant grimpe le long de cette corde et disparaît. Un peu plus tard on le voit réapparaître l’enfant. (Raconté entre autres par Francis de Croisset dans “La féérie cinghalaise” (1926). Les illusionnistes professionnels savent recréer ce miracle. Et ils ont constamment protesté contre Uri Geller qui, dans les années 1970-80, prétendait tordre des couverts par la seule force de la pensée. Les illusionnistes savent en faire de même.

 

  1. Une hallucination. L’hallucination personnelle devient collective et déclenche pélerinages, conversions, miracles et trafics en tous genres. C’est le cas de Medjugorge, petit village d’Herzégovine où la Vierge Marie est censée apparaître depuis 1981. Elle le faisait au plus fort de la guerre qui a ravagé la Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995 et elle continue. Medjugorge est devenu l’une des trois grandes destinations de pélerinage marial en Europe après Lourdes et Fatima. Situé dans une région troublée, marquée par des trafics mafieux, Medjugorge reste objet de dévotion pour les uns et de scandale pour les autres. L’Eglise a pris ses distances vis-à-vis du phénomène.

 

Astrologie. Tous les rationalistes condamnent l’astrologie sans appel mais certains d’entre eux admettent qu’elle peut avoir une utilité psychologique ou sociale. (53)

 

Les poltergeist (En 2002 le mot n’existait pas dans le dictionnaire) concernent des objet qui volent en présence de jeunes adolescents. Ils relèvent de l’une de ces explications. Même remarque pour d’autres phénomènes (spiritisme etc.) rangés dans le paranormal et qui font rapidement vaciller le bon sens. Il faut raison garder : “Il y a un autre monde, disait Eluard, mais il est dans ce monde-ci.”

 

(53) “Marchands d’avenir” BT2 n° 048 Editions PEMF 2002. Aux éditions Dangles dans la collection “Une vision inédite de votre signe astral” les douze signes du zodiaque analysés Aline Apostolska. (1994). Un ouvrage, très drôle, offre des portraits négatifs : “L’Horoscope cruel” de Jean-Luc Hennig (Editions Zulma, 1996)

 

74 Autour de la mort

 

Faut-il craindre la mort ? que penser des N.D.E et des vies antérieures ?

Les Epicuriens disaient : “Avant la mort on ne sait pas ce que c’est. Et après la mort on ne sait plus.” Le rationaliste aurait tendance à dire qu’on vit un peu comme on a vécu. On quitte sans regret ni remords une vie bien remplie. On retourne au grand Tout. On souhaite achever sa vie avec un minimum de souffrance d’où les soins palliatifs (54), sans acharnement thérapeutique afin de mourir dans la dignité (55) avec recours éventuel à l’euthanasie (56)

 

Des personnes sorties du coma racontent d’étranges aventures d’où elles ressortent profondément transformées. Pour les rationalistes ce ne sont pas des informations sur la mort car même déclarées cliniquement mortes ces personnes ne l’étaient pas. Par contre ils jugent ces témoignages précieux sur le fonctionnement du cerveau. (57)

 

 

Les vies antérieures posent un autre problème. La tradition tibétaine distingue les renaissances qui seraient générales et involontaires et les réincarnations où un maître se réincarne volontairement pour le bien de sa communauté ou de l’humanité. Très répandues aux Indes et en Chine ces croyances sont partagées par 21 % des Français. Un humoriste, Raymond Devos ironise sur les gens qui se prennent pour des réincarnations d’Alexandre le Grand ou de Napoléon : “Jamais, je n’ai entendu quelqu’un se vanter d’avoir été dans une vie antérieure, chez les Spartiates par exemple, un simple ou obscur cordonnier.” (Raymond Devos, “Les 40èmes délirants”, Editions Le Cherche Midi, 2002). C’est une erreur. Les témoignages recueillis portent le plus souvent sur des antériorités très modestes mais très perturbantes. D’où des applications thérapeutiques limitées peut-être mais intéressantes (58)

 

 

(54)    Voir les travaux d’Elisabeth Kubler-Ross comme “La mort porte de la vie” (1990, Livre de poche)

(55)    A.D.M.D : association pour le droit de mourir dans la dignité, 103 rue La Fayette, 75481 Paris cedex 10.

(56)    Voir BT2 .”Euthanasie, la fin d’un tabou ?”

(57)    Sur les N.D.E (near death experiment, expériences de mort imminente) lire “Les miraculés du coma”, revue Sciences et avenir février 2002. Un cas-limite : Georges Ritchié “Retour de l’au-delà” (1978 R. Laffont, 1986). Une synthèse intéressante : Patrice Van Eersel : “La source noire, Révélations aux portes de la mort”, Ed Grasset 1986 et Livre de Poche. Un roman de science-fiction : Bernard Werber, “Les Thanatonautes”, Editions Albin Michel, 1994, Livre de Poche.

(58)    Voir les travaux du sociologue américain Ian Stevenson : “20 cas suggérant le phénomène de réincarnation” Ed Sand 1985. Vicki Mackenzie : “Enfants de la réincarnation, Aujourd’hui des lamas tibétains se réincarnent en Occident.” (Laffont 1996) Un cas réellement étrange : Sture Lönnerstrand, “Shanti Devi, l’enfant réincarnée”, 1994, Pocket. Enfin recherche d’antériorités sous hypnose pour traiter éventuellement des angoisses tenaces : Brian Weiss “Nos vies antérieures, une thérapie pour demain” Ed du Rocher, 1995 et Pocket), Patrick Drouot : “Des vies antérieures aux vies futures” 1993 Ed Pocket

 

75 Le chamanisme

 

Le mot “chaman” est d’origine sibérienne. On a reconnu cette fonction d un peu partout dans le monde (Amériques, Asie, Maroc, Corée etc.) sous les termes de “sorcier”, “homme-médecine” etc. Le chamane voyage mentalement dans d’autres mondes, évoque des esprits, exerce des pouvoirs de guérison psycho – somatique, fait pleuvoir, agit par les rites, les mythes et les récits. Ses fonctions différent d’une région à l’autre.(59) Il est possible que le chamanisme puisse expliquer l’art préhistorique (60). Le chamanisme serait peut-être la religion d’où découleraient toutes les autres et où l’on remonterait quand les grandes religions sont en crise.

Les imposteurs sont légions. Franz Boas, ethnologue au début du XX° siècle, a consigné un cas étrange de la côte nord-ouest du Canada. Voulant démasquer les chamanes, Quesalid, devint chamane à son tour, se laissa initier et apprit toutes les ficelles de l’art : simuler la catalepsie ou la possession, se renseigner sur les malades, expulser par un tour de prestidigitation un ver malfaisant etc. A sa grande surprise Quesalid obtint des guérisons. Il les attribua à l’auto – suggestion. Invité par des chamanes d’une tribu voisine, il découvrit que ses astuces étaient plus efficaces que les leurs. Profondément troublé, Quesalid continua à soigner tout en démasquant les imposteurs, ses pairs. (61) Ceci donne un aperçu des capacités d’autosuggestion de l’esprit humain.

 

Le chamanisme incite à approfondir les pouvoirs de l’auto-suggestion (62) et des mythes (63). Les neuro-sciences permettront sans doute de mieux éclairer les pratiques chamaniques. (64)

 

(59)    Daniele Vazeilles “Les chamanes, maîtres du monde” (Bref, Ed Cerf, 1991, 126 p). Bonne mise au point rapide et précise.

(60)    Jean Clottes et David Lewis-Williams, “Les chamanes de la préhistoire”, Seuil, coll. “Arts rupestres”, 120 pages, 114 ill. 1996.

(61)    Bertrand Hell, “Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre.” Flammarion 374 pages, 1999. p. 275. Synthèse du problème faite par un ethnologue.

(62)    José Stevens et Lena Sedletzky Stevens “Secrets du chamanisme” (1988, J’ai lu 1992). C’est un peu le chamanisme en dix leçons, façon new-age, avec exercices pratiques ! Les auteurs sont des psychothérapeutes et universitaires américains

(63)    Clarissa Pinkola-Estés, “Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la Femme sauvage” (Etats-Unis 1995, Livre de poche 2000). Psychanalyste et conteuse, l’auteur raconte une vingtaine de récits traditionnels et les étudie pour que chaque femme retrouve la Femme sauvage que la société a étouffée en elle. Un très grand livre pour filles et garçons mais difficile à lire sauf les récits.

(64)    Voir “Pourquoi on croit en Dieu. Les étonnantes réponses des neurosciences”, revue Science et Vie, n° 1019, août 2002. Référence déjà citée.

 

 

 

Chap 8 Vers une éthique rationnelle

 

  1. Des jeunes s’interrogent

 

“Peut-on vivre sans Dieu ?”

“Grâce à la religion, le monde est mieux que s’il n’y avait pas de religion. On pourrait tuer des gens.”

“La religion donne un sens à la vie et une raison de vivre.”

« Peut-on vivre sans croire à quelque chose ?”

“Le fait de ne croire en rien permet de vivre une vie sans contrainte, meilleure.”

“Quand on est malheureux on est incroyant.”

“On peut croire en autre chose qu’en Dieu : la conscience.”

“La croyance est un remède contre le malheur.”

“On a moins peur de la mort quand on est croyant.”

`           “Pour les hommes il faut une raison de vivre, un objectif.”

“J’ai besoin de croire en des choses matérielles. Je crois en ce que font les gens.”

“Je crois en des idées.”

“Que penses-tu de la “religion” de l’égalité des sexes, de la lutte contre le racisme ?

« Que penses-tu des gens qui se dévouent pour une cause ?”

 

 

82 Pour l’incroyant tout n’est pas permis

 

Le romancier russe Dostoïevski s’écriait : “Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis !” (“Les frères Kamaramzov” 1880). Le cardinal Lustiger affirme que les génocides du XX° siècle sont le produit de la philosophie des Lumières, celle du XVIII° siècle. Reprenons ces affirmations dans l’ordre.

 

Sans Dieu tout n’est pas permis, bien au contraire. Diderot en donne les raisons, vers 1760, dans l’”Entretien d’un philosophe avec la maréchale de …” La maréchale, qui est croyante, s’étonne que ce philosophe, nommé Crudéli, mène une vie très vertueuse alors qu’il ne croit pas en Dieu : il lui semble, qu’à sa place, elle se permettrait beaucoup de mauvaises actions. Crudéli lui répond en trois points :

  1. Il est agréable de “faire le bien”,
  2. “On peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance”
  3. L’expérience, montre qu’il vaut mieux “être un honnête homme qu’un coquin”.

Une société d’athées prévoit des lois, des juges et des prisons. Ceci renforce l’éducation familiale et l’enseignement scolaire. Enfin rendre des services, se montrer solidaire fait plaisir.

Les massacres de masse et les génocides du XX° siècle ont été possibles parce que la morale a disparu dans des dictatures idéologiques et quasi religieuses au service d’une dictature, nazisme, communisme, anticommunisme (Indonésie, années 1960 : un million de mort), haine raciale (Rwanda, pourtant un des pays les plus christianisés de l’Afrique). Les philosophes du XVIII°, Montesquieu le premier, ont demandé la liberté de croyance et d’incroyance pour que les différentes familles spirituelles d’un pays se surveillent en rivalisant pour le bien commun.

 

On parle de “morale chrétienne” ou de “morale épicurienne” et il existe un “comité national d’éthique” qui débat et propose des avis sur des problèmes de biologie : faut-il autoriser le clonage thérapeutique ? le clonage reproductif ? etc. Pour la philosophe Monique Canto-Sperber, coordinatrice du “Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale” (PUF 1996), il n’y a pas de différence fondamentale entre l’éthique et la morale. “C’est, écrit-elle, un usage inquiet plutôt qu’auto satisfait du terme “éthique” que je souhaite voir répandre.” (“L’inquiétude morale et la vie humaine” PUF 2001). La morale vient de l’extérieur. Elle nous être inculquées par notre culture, notre vie quotidienne auprès de personnes qui la vivent et la transmettent d’une manière naturelle aux enfants. Quand elle devient une normalisation aveugle et un moralisme hypocrite, on souhaite la changer. C’est le sens du slogan de mai 1968 “Il est interdit d’interdire” Mais il n’est pas interdit de réfléchir et de proposer. L’éthique est une démarche personnelle et collective qui construit une réponse à un problème de conscience.

Croyants et incroyants se rejoignent alors dans des campagnes comme “De l’éthique sur l’étiquette” : beaucoup de produits de marque proposés aux jeunes reposent sur l’exploitation de familles misérables par des entreprises occidentales. D’où le concept de “commerce équitable” qui commence à se développer. On peut vivre selon un idéal qui n’est pas seulement le bonheur pour soi mais le bonheur pour tous les hommes.

 

83 La souffrance et le mal

 

Si Dieu existe pourquoi autant de malheurs ? autant de mal ? (65). Selon une enquête, 29 % des jeunes d’écoles techniques évoquent cette raison pour justifier leur incroyance (66).

 

“Nul n’est méchant volontairement” disait Platon. On prête à Mani (créateur du manichéisme, II° siècle), la formule : “Le mal, c’est un bien qui n’est pas à sa place”. Le poète francophone et homme d’Etat sénégalais Léopold Sedar Senghor disparu en 2001, écrit : “Le raciste c’est celui qui se trompe de colère”. Le mal serait une erreur de tir : “Il faut comprendre que dans le projet lui-même qui consiste à imposer le bien aux autres par la force, il y a quelque chose qui ne peut qu’entraîner le mal.” (Tzvetan Todorv, “Mémoire du mal, tentation du bien.” Robert Laffont, 2000). Les nazis croyaient appartenir à une race supérieure. Les conclusions du procès de Nuremberg (1947) ont affirmé au contraire l’humanité irréductible de l’homme : on ne peut le réduire à un animal, une machine ou une chose, ce que faisaient les nazis.(67)

Faisons-nous mieux ? Les écarts de revenus continuent à se creuser : actuellement sur les 6 milliards d’habitants de la planète, 2,8 milliards – soit près de la moitié – ont moins de 14 francs par jour pour vivre, et 1,2 milliard (un cinquième) – dont 44 % dans la seule Asie du sud-est, moins de 7 francs par jour. Une extermination sournoise est à l’œuvre conduite par les pays les plus riches du monde, dont la France. (68)

On compte 100.000 s.d.f dans toute la France. Sociologue et psychanalyste, Patrick Declerck évoque cette population qu’il connaît bien (69) Anarchiste de conviction, il les aide sans être mû par une charité chrétienne qu’il récuse. Ce qu’il demande pour eux, ce n’est pas une insertion qu’il sait illusoire, mais des lieux en réseau où ils pourraient vivre leur vie et satisfaire les besoins élémentaires auxquels ils limitent leurs ambitions : manger, dormir, aimer, être respectés.

 

(65)    Hans Jonas “Le concept de Dieu après Auschwitz, une voix juive”, 1984 Ed. Rivages poche, 1994 Ouvrage bref (72 pages), dense et difficile.

(66)    Georges Minois o.c p. 563

(67)    Jean-Claude Guillebaud “Le principe d’humanité”, Seuil 2001

(68)    Susan George “Le rapport Lugano “ Fayard, 2000)

(69)    Patrick Declerck évoque cette population qu’il connaît bien (5)“Les Naufragés. Avec les clochards de Paris. Plon “Terre humaine”, 2001)

 

84 L’héroïsme et le bonheur

 

Camus dit que l’homme révolté (70) dit “non” à une situation intolérable et que du coup il dit “oui” à un engagement possible. Il explique dans “La Peste” (1945) : “le bonheur passe avant l’héroïsme” mais “il y a de la honte à être heureux seul” André Gide à la même époque : “Pour être heureux j’ai besoin du bonheur de tous”. Dans “Manifeste pour une morale laïque” (Nouvelles clés n° 26, été 2000) Albert Jacquart explique que notre espèce a produit quelque chose de plus complexe qu’un être humain : c’est l’ensemble des êtres humains. L’individu est devenu une personne qui se définit par les liens qu’elle tisse avec les autres dans un réseau qui construit une éthique laïque.

Un psychiatre éthologue (spécialiste du comportement), Boris Cyrulnik évoque “Les clés du bonheur” (Nouvel Observateur, 3 janvier 2001). Il « commence par les propos de certains de ses patients : “J’ai souvent connu le bonheur, mais ça ne m’a jamais rendu heureux.”. Il en déduit que “le bien-être n’est pas le bonheur”. Quand le bien-être est globalement atteint il faut se trouver des raisons de vivre. “A partir de l’âge de six ans , dès l’instant où je deviens capable de me faire un récit de ma vie, je construis qui je suis. Mais je le construis dans la rencontre : avec les autres et avec les évènements. (…) Je sais que je vais choquer beaucoup de gens en disant cela, mais beaucoup de jeunes plongent dans la drogue pour ça : pour vivre quelque chose. Pour devenir quelqu’un.” Cyrulnik propose d’avoir deux projets : un projet social (il faut bien gagner sa vie) et un projet personnel (tenter une belle aventure réalisable). Ce qui mène au faux bonheur de la drogue ce n’est pas l’incroyance mais une société trop individualiste qui n’offre aux jeunes qu’une perspective : la consommation.

« Carpe diem »: saisis le jour (pour en profiter pleinement) disait la sagesse antique aux environs de 500 ou 300 ans avant notre ère. Au moins 1500 ans avant notre ère, en Mésopotamie, le narrateur de l’”épopée de Gilgamesh “s’adresse au héros pour lui conseiller de cesser les recherches qui lui permettraient de devenir immortel :

“Demeure en gaîté, jour et nuit,

Fais quotidiennement la fête :

Danse et amuse-toi jour et nuit ;

Accoutre-toi d’habits bien propres ;

Lave-toi, baigne-toi ;

Regarde tendrement ton petit qui te tient la main ;

Et fais le bonheur de la femme serrée contre toi !

Car telle est l’unique perspective des hommes.” (71)

Voici le témoignage d’un couple d’incroyants, André et Josette, militants communistes dans les années 1970, viennent d’avoir un premier enfant, une fille. André : “Evidemment nous désirions beaucoup cette enfant, et nous étions comblés. Mais quand j’ai senti qu’elle allait porter notre amour bien au-delà de notre propre vie, qu’elle aurait elle-même des enfants, que la vie passant à travers nous continuerait dans l’avenir, alors j’ai fait un acte de foi, mais dans la vie réelle. J’ai trouvé une espèce de sérénité que je n’espérais pas. “ (72) L’amour humain fait de sexualité et de tendresse peut procurer aux couples un sentiment de plénitude qui se suffit à lui-même. “La joie évacue le besoin de Dieu” (73) Aussi les Eglises se méfient-elles de la sexualité.

 

(70) Camus “L’homme révolté” (1947 Gallimard, Folio)

(71)    “Epopée de Gilgamesh”. Adaptation du texte, musique et chant : Abed Azrié, 75 minutes, CD Audivis Ethnics, 1994. . Pour le texte : adaptation d’Abed Azrié, parue (Berg international 1972) et aussi édition plus précise avec appareil critique dûe à Jean Bottero (Gallimard, Collection L’aube des peuples, 1992

(72) in Ch. Chabannes, “Dieu existe-t-il ? Non, répondent diverses personnalités”, Fayard 1973. Il existe un autre ouvrage, du même auteur, même éditeur : ““Dieu existe-t-il ? Oui, répondent diverses personnalités”.)

(73) Georges Minois, o.c p. 565

 

85 De l’individualisme à la solidarité

 

Un sondage SOFRES/FSU de novembre 1999 classait ainsi 12 pôles d’intérêt pour les 18-30 ans : “Pour chacun des mots suivants, dites s’il représente pour vous quelque chose de

très                assez              pas très          pas important

important      important, important         du tout”

  1. La famille 82 % 15 %              2 %                1 %
  2. L’amitié 75 22                   3                     0
  3. Le travail 61 36                   2                     1
  4. L’amour 59 36                   5                     0
  5. Les études 48 41                   8                     3

———————————————————————————–

  1. L’école 39 50                   8                     3
  2. L’argent 30 62                   6                     2
  3. La sexualité 29 56                   13                   2
  4. Le sport 27 “     43                   25                   5
  5. La musique 15 39                   37                   9
  6. Internet 11 36                   37                   16
  7. La religion 10 20                   36                   34

 

Une lecture réductrice de “L’origine des espèces” de Darwin ne voyait dans la nature que la survie du plus fort, la lutte pour la vie. Une lecture plus attentive montre que Darwin évoquait aussi la solidarité des espèces entre elles comme condition de leur survie. Les sociétés humaines sont des constructions culturelles fragiles, toujours à défendre, toujours à reconstruire, génération après génération.

Josette, la femme d’André, évoque cette nécessité : “La solidarité humaine, telle que je la conçois à travers le temps et l’espace, à travers les générations, est très près de ce que les chrétiens appellent la communion des saints. Mais je n’imagine pas qu’il y aura une résurrection individuelle des êtres. Il y a une acceptation de la destruction individuelle.” (in Ch. Chabannes, ouvrage cité). Un philosophe contemporain, André Comte-Sponville, observe : “Ma vie n’a pas de sens en elle-même mais il y a du sens dans ma vie chaque fois qu’elle se met au service d’autre chose.” On peut évidemment se tromper de cause mais on peut changer de cause à défendre. Là est notre marge de liberté.

La règle fondamentale est la suivante: “Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse”. Elle offre de multiples avantages :

– elle part de l’intérêt de la personne elle-même, de son égoïsme jugé naturel.

– elle s’appuie sur l’identité des hommes d’un bout à l’autre de la planète,

– elle satisfait croyants (“Aime ton prochain comme toi-même”) et incroyants

– elle joue sur l’effet miroir : avec un peu d’imagination on se met mentalement à la place d’autrui. Elle est profondément rationnelle.

– elle peut s’appliquer à tous les êtres vivants, y compris les animaux.

– elle résume bien d’autres valeurs qui lui sont liées : l’entraide, le respect de l’autre, la préservation du libre arbitre, le combat pour la liberté de conscience, enfin le sentiment de “la terre-patrie” (Edgar Morin).

Une éthique rationnelle se construit au niveau individuel ou collectif sur cette règle. Quand on s’en éloigne c’est le conflit et la guerre. Quand on la respecte c’est la paix et l’harmonie. A nous de choisir : notre destin est entre nos mains. Un militant anarchiste notait que dans les sociétés primitives il n’existe que le don, pas l’économie de marché. Pour lui, une société moderne et civilisée doit recréer cette économie du don. La liberté du marché telle que nous la connaissons aboutit à l’exploitation du faible par le fort. C’est la liberté qui opprime et la loi qui libère. “Ne fais pas à autrui…” suppose l’existence et le respect de la loi. D’une loi purement humaine.

 

 

Chap 9 Pour en savoir plus

(2002, non actualisé, consulter internet et des moteurs de recherche comme Google, 2017)

 

Des lectures

 

Pascal Boyer : “Et l’homme créa les dieux. CommÒent expliquer la religion”, Ed. R. Laffont, 2001.

Georges Minois : “Histoire de l’athéisme. Les incroyants dans le monde occidental des origines à nos jours”, Fayard, 682 p, 1998

Marcel Gauchet : “Le désenchantement du monde”, Gallimard et “La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité” (Gallimard / Le Débat, 1998, 128 pages)

Claude Allègre, “Dieu face à la science”, Fayard 1997

 

Jean-Pierre Changeux : “L’Homme neuronal” 1983, Hachette-Pluriel 1984. Difficile

Gérald M. Edelman : “Biologie de la conscience”, Poches Odile Jacob 2000. Difficile

François Roustang “La Fin de la plainte” Poches Odile Jacob 2001. Difficile

Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur “Ce qui nous fait penser. La nature et la règle”; Ed. Odile Jacob, 1998. Confrontation entre un incroyant (ancien président du Comité national d’éthique) et un philosophe croyant. Difficile.

 

Jean Bauberot, Séverine Mathieu “Religion, modernité et culture au Royaume-Uni et en France, 1800-1914”, Ed. Seuil 2002

Henri Pena-Ruiz “La laïcité”, Flammarion, Coll. Dominos, 129 P. 2000.

Gaetano Manfredonia : “L’anarchisme en Europe”, PUF “Que sais-je ?” 2001

“Dictionnaire culturel des sciences” sous la direction de Nicolas Witkowski, Seuil/Regard, 2000

 

Des contacts :

 

L’incroyance n’a ni catéchisme, ni temples, ni rites. Elle s’exprime difficilement dans les médias en tant que telle. Notons néanmoins deux mouvements :

 

“La libre pensée”, 10 et 12 rue des Fossés Saint-Jacques, 75005 Paris. Elle dédite une revue “La Raison”’ et s’exprime sur France-Culture une fois par mois le dimanche à 9.40 h (conférences disponibles sur demande).

 

“L’union rationaliste” 16 rue de l’Ecole Polytechnique, 75005 Paris édite un bulletin qui reprend le texte de ses conférences. S’exprime une fois par mois le dimanche à 9.40 heures sur France-Culture.

 

Cercle Zététique : zetetique.ldh.org

 

Sur le net : altern.org/croa. Le Cercle des résistants à l’oppression des agenouillistes (CROA) anime un site consacré à la pression anticléricale humoristique. Liens hypertextes.

 

 

Roger et Alii – Retorica – 15 100 mots – 95 000 caractères – 2017-04-22

 

 

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