26 REL méditation Tao secret fleur d’or 2014-09

 

  1. Mise en perspective. Sur la liste d’échanges Retorica a déjà traité abondamment de la méditation, notamment avec

26 REL méditation ou 24 PSY méditation 2014_05

et

26 REL méditation ou 24 PSY méditation débat 2014_05

Les deux fichiers traitaient de la nature de la méditation. Je reviens sur le sujet après avoir relu et médité  « Le secret de la fleur d’or » traduit par Thomas Cleary. « Le livre de vie. Un grand classique chinois » de Tung-Pin Lü. (1991 Presse-Pocket 1995). Il n’a pas été réédité. Je l’avais lu, il y a vingt ans sans en comprendre la portée. J’en donnerai ce que j’ai découvert d’essentiel à mes yeux.  Je relève les trois termes essentiel du titre :

– « le secret » : désigne ce qui est caché mais ce qui est caché a pour vocation d’être révélé.

– « l’or » : désigne la lumière fondamentale

– « la fleur » : symbole de l’épanouissement par ses pétales

Nous avons à découvrir une lumière fondamentale qui s’épanouit en de multiples manifestations qui sont autant de pétales.

La démarche essentielle est le « retournement de la lumière » que permet la méditation qu’elle soit taoïste, bouddhiste (chan ou zen) ou confucéenne. C’est la même méditation qu’on retrouve dans d’autres spiritualités. Thomas Cleary critique vivement la version tronquée et inexacte utilisée par Jung. Je crois qu’il a raison.

 

  1. La pratique et sa signification. Il suffit d’être pleinement attentif à l’expiration. Les deux écueils à éviter sont : la torpeur et la distraction. Sans se culpabiliser quand elles se présentent mais en revenant immédiatement à l’expiration. La distraction se repère facilement car on a l’impression que l’esprit est plus dispersé que d’habitude. (p. 112 🙂 « La torpeur est un problème beaucoup plus délicat (…) parce que les contemplatifs sont souvent inconsciemment attirés vers elle, alors qu’ils ont spontanément horreur de la distraction qui est si irritante qu’elle donne aussitôt envie de s’en débarrasser. (…) Le fait de déterminer à l’avance la durée de la méditation peut avoir des effets négatifs en transformant en rituel automatisé ce qui devrait être une technique libérante. Les adeptes japonais du zen et leurs émules occidentaux donnent souvent l’impression d’avoir une conception quantitative de la méditation, alors que l’aspect qualitatif est la préoccupation essentielle de l’enseignement de la fleur d’or. » On peut donc méditer très brièvement n’importe où, n’importe quand, dans n’importe quelle position mais pas n’importe comment : il faut et il suffit que l’attention soit portée sur l’expiration sans torpeur ni distraction. On peut, par exemple, méditer pendant 108 expirations (chiffre sacré taoïste). Cela prend cinq minutes. Et on peut le faire souvent dans la journée… car les moments propices sont à la fois très nombreux et très brefs. Inversement pour s’endormir on va se coucher sur le côté droit (posture du bouddha) et on se concentre sur l’expiration. Le sommeil vient alors très rapidement.

Par l’expiration – inspiration on rejoint toutes les respirations de l’univers qui ont commencé au premier big bang (et probablement avant) et se poursuivront (sans doute) après le dernier big crunch. En se concentrant sur l’expiration on prend conscience de cette Energie (qi) fabuleuse. Elle anime tous les êtres, y compris les insectes, les végétaux, les animaux et nous-même, toute l’humanité. Cette dernière pourrait disparaître par sa propre folie, l’Energie poursuivrait son chemin. La prise de conscience de cette réalité indicible, c’est ce que la fleur d’or nomme « le retournement de la lumière ». Cet « esprit originel » n’est pas « l’esprit conscient ». (p. 161 : ) « L’esprit originel représente l’essence même de l’esprit, sans forme particulière, inconditionnée, transcendant la culture et l’histoire. L’esprit conscient correspond à l’ensemble des données mentales,des sentiments, pensées et attitudes conditionnées par l’histoire personnelle et culturelle de chacun, et emprisonnés dans des formes spécifiques imposées par l’habitude. Ces termes s’emploient aussi bien dans la tradition chan que taoïste.

L’intuition appartient à l’esprit originel, l’intellect à l’esprit conscient. L’essence du taoïsme consiste à raffiner l’esprit conscient pour le « ré-unir » à l’esprit originel. Le bouddhisme chan appelle aussi l’esprit originel primordial « l’hôte » ou « le maître », l’esprit conscient conditionné étant « l’invité » ou le « serviteur ». L’ignorance causée par soi-même apparaît quand le serviteur prend la place du maître, l’éveil par soi-même se produisant lorsque le maître retrouve son autonomie, au « centre ».

  1. L’invité et l’hôte. La métaphore de l’invité et de l’hôte est très pratique.  Il y un hôte et des invités que, par commodité, nous réduisons à un seul. Nous parcourons quatre situations (A, B, C, D) :

– A/  L’invité est chez l’invité, chez lui en somme. Il gère ses affaires courantes, ce qui est indispensable à son équilibre personnel et social . Il  ignore qu’il est invité. Il ignore qu’il est dans l’inconnu. S’il comprend qu’il y a un secret à découvrir, il s’approche du second cas de figure :

– B/ L’invité est chez l’hôte. Il a découvert qu’il y a un secret et il se met en demeure de le découvrir progressivement. Par la méditation il sent la présence de  l’hôte de temps à autre. C’est la situation de la méditation courante, celle que je décris plus haut.

– C/ L’hôte est chez l’invité. L’invité vaque à ses occupations personnelles et sociales mais de temps à autre il médite et son expiration lui révèle la présence de l’hôte.

– D/ l’hôte est chez l’hôte : le secret est révélé dans sa plénitude ; l’hôte illumine l’invité et l’anime de son énergie primordiale. Tout est désormais connu ou plutôt senti.

Je redonne la parole à Thomas Cleary : (p. 167 🙂 … il arrive qu’on ne sache pas comment « retourner à la lumière » : « Car, bien que l’hôte soit là, il a été si complètement escamoté qu’il est à présent caché et ne réagit plus directement. »(…) « Alors même que l’esprit conditionné ne cesse de passer d’un état à l’autre au gré des circonstances, la technique de la fleur d’or offre un moyen de retrouver l’hôte dans les coulisses pour s’abreuver directement à sa source d’énergie créatrice et d’inspiration. »

 

A/ (p. 168 – 169 🙂  « L’invité chez l’invité correspond à l’esprit ordinaire qui passe sans cesse d’un état à l’autre, qui va d’une humeur ou d’une facette de la personnalité à l’autre, qui est coupé de tout contact conscient avec l’hôte, relégué en coulisses.

B/ « L’hôte chez l’invité décrit le premier stade du retournement de la lumière, quand il existe un contact avec l’esprit originel malgré les changements incessants qui continuent à affecter l’humeur et la personnalité.

C/ « L’invité chez l’hôte correspond à une phase de plus grande maturité dans laquelle on sait jouir  librement de la pensée et de ses produits – y compris les idées, les humeurs et les facettes de la personnalité, sans pour autant se laisser abuser ou aliéner par ces différents états.

D/ « L’hôte chez l’hôte symbolise l’esprit originel même, la source primordiale de la conscience, siège de ce « point charnière » caché dont dépend la liberté psychique. (…) … l’hôte chez l’hôte ne représente pas seulement le summum de l’expérience totale de la pratique de la fleur d’or mais aussi son fondement même. »

  1. La Présence. L’énergie du qi est consciente. L’invité et surtout l’hôte renvoient eux aussi à une conscience. Aller de l’invité chez l’hôte c’est emprunter un chemin qui mène à la conscience, c’est-à-dire à la  Présence. Toutes ces réflexions sont absente du « Secret de la fleur d’or » : l’ouvrage limite volontairement son objet. Je pense avoir trouvé la clé du problème dans la réflexion suivante :

« Pour apaiser des migraines tenaces un chef d’entreprise accepte de suivre les recommandations de son médecin : vingt minutes de “relaxation-méditation” quotidienne pendant lesquelles il se concentre uniquement sur le va-et-vient de sa respiration et sur quelques mots de son choix comme “calme” et “paix”. Un mois plus tard ses migraines sont fortement atténuées. Cette technique est efficace contre les formes multiples du stress et elle remonie à la plus haute antiquité. Curieusement elle est plus efficace sur les femmes que sur les hommes. Enfin notre chef d’entreprise croit, pendant cette expérience, sentir près de lui une force invisible, proche et personnelle, émanant de lui-même et de partout autour de lui. Cette présence le fait accéder à un calme intérieur qu’il ne connaissait pas. »

(d’après David Servan Schreiber, professeur en psychiatrie et sciences neuro-cognitives, revue Psychologies, sept 2000.)

Ce sentiment d’une Présence est signalée par de nombreux mystiques. J’ai pu et j’ai vu en faire l’expérience dans un groupe de yoga particulièrement avancé. Songeons que ce que nous appelons la « réalité » que nous connaissons ne représente que 4 % de l’univers.  Donc 96 % de la réalité vraie est faite d’autre chose : énergie quantique inconnue, énergie noire, matière noire … Présence… Tout cela nous reste actuellement inaccessible. La recherche scientifique nous donnera quelques clés dans l’avenir. Il est possible que la méditation nous y fasse entrer comme par effraction. Dès lors le sentiment de la Présence renverrait à une Réalité que certains appellent Dieu, Allah etc. Certaines civilisations ou groupes sociaux se sont fait une spécialité de cette recherche. Je pense au bouddhisme tibétain mais aussi au hassidisme. Je relève une remarque intéressante de Martin Buber dans  « Gog et Mogog. Chronique de l’époque napoléonienne » (Idées / Gallimard 1958) : « Chekhina, présence de Dieu en exil dans le monde et, en particulier dans le peuple d’Israël, mais séparée de la source première par la faute de ce monde et à cause de son destin. L’unir à son « Epoux » est la tâche suprême de l’homme ; et c’est là-dessus que se fonde le caractère secret des actes humains. » (note 1, p. 22). Cet « exil de Dieu » est de même nature que le « Dieu caché » de Pascal.

 

  1. Jésus dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 6) dit Jésus. La traduction courante en français joue phonétiquement sur la répétition du son v-  Traduction Chouraqui : « « Je suis la route, la vérité et la vie. Personne ne vient au père sinon par moi. »  C’est ce que dit, lui aussi, le tao (« la voie, le chemin ») et quasiment dans les mêmes termes (« voie », « vérité », « vie »), sauf bien entendu l’allusion au Père. Approfondissons. Jésus évoque également, à la suite d’Esaïe, un chemin à tracer dans le désert. Esaïe (40,3) : « Une voix crie : Préparez au désert le chemin de l’Eternel ». On la retrouve dans Marc (1,3) avec un contre-sens magistral : « C’est la voie qui crie dans le désert : Aplanissez le chemin du Seigneur. » Cette notion de route/voie/chemin se retrouve dans les Quatre Nobles Vérités du Bouddhisme : « La souffrance existe. Il y a un début à la souffrance. Il y a une fin à la souffrance. Il y a un chemin pour faire cesser la souffrance. » « Ce chemin est le « noble sentier octuple » : vision correcte, pensée correcte, parole correcte, action correcte, profession correcte, effort correct, attention correcte et contemplation correcte. Par la pratique simultanée des huit composantes du chemin (sans en omettre aucune), les bouddhistes pratiquants atteignent progressivement le « but » du chemin, le nirvāna. » (Wikipédia). Il s’agit d’extirper les Trois Poisons : l’avidité, l’aversion, l’indifférence. Le moyen c’est l’attention. L’attention est le vrai chemin qui anime le Noble Sentier Octuple. Voici par ailleurs le début du « livre de la voie et de la vertu » de Lao-tseu : Tao Të KingVoie – vertu – livre », prononcer à peu près /Dao Dè Djing /). J’en possède trois traductions. La première me paraît peu compréhensible (celle d’Idées / Gallimard), la  seconde plus lisible (celle de Points-Sagesses) et je préfère la troisième pour sa clarté (celle de Stephen Mitchell et Benoît Labayle Synchronique éditions 2008) :

« Le tao [la voie] qui peut être exprimé

n’est pas le Tao [la voie] éternel.

Le nom qui peut être nommé

n’est pas le Nom éternel.

L’indicible est l’éternellement réel.

Nommer est l’origine

de toutes choses particulières. (…)»

 

  1. Convergence Tao – Jésus. Très curieusement la notion de voie / chemin / route est absente du « Dictionnaire des monothéismes » (de Michon – Moreau, Seuil 2013), comme si elle était propre à Jésus. Par contre on la trouve dans le « Tour du monde des concepts » (de Pierre Legendre, œuvre collective, Fayard 2013). Et ceci sous deux formes. En arabe charia, la « loi » désigne une « piste large et sûre dans le désert que peuvent emprunter un grand nombre d’hommes et de bêtes ».(in Legendre p.51) On remarque la convergence avec Esaïe (40,3) : « Préparez au désert le chemin de l’Eternel ». La seconde forme est en japonais « la voie » qui entre dans de nombreux composés comme shodô : « la voie de l’écriture », la calligraphie, sadô « la voie du thé », cérémonie du thé, jûdô « la voie de la souplesse » etc. « Il est aisé de voir que la figure de la voie représente une élaboration continue, patiente et laborieuse en quête de la maîtrise de soi ou de la sérénité spirituelle, à travers la recherche de telle ou telle technique, dont la rigueur pourrait rappeler celle du « chemin de perfection » thérésien dans toute sa connotation à la fois technique et morale. » (in Legendre pp 291 – 292).  « Le chemin de perfection » de Thérèse d’Avila est un chemin qui mène vers Dieu. Julia Kristeva a écrit un ouvrage sur cette mystique. Voir notamment http://www.kristeva.fr/passion.html.

Comment travailler concrètement cette convergence Tao – Jésus ? Je pratique, aussi régulièrement que je peux, deux ouvrages qui me paraissent excellents bien qu’apparemment  contradictoires :

– « Le tao au jour le jour , 365 méditations taoïstes » de Deng Ming-Dao (Ed.  Albin Michel).

– « La petite voix, méditations quotidiennes » d’Eileen Caddy (Collection Findhorn, Ed le souffle d’or).

Les deux ouvrages fournissent des conseils qui se recoupent. Le premier, taoïste, est centré sur une pensée laïque. Le second, d’origine New Age et chrétienne fait appel à une Présence, un Maître de vie.

 

Roger et Alii Retorica 2 420 mots, 14.300 caractères, 2014-09

 

 

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