27 RET Commentaires en 200 mots 2014 05

C’est le développement littéraire de la méthode Mellerio-Sanglier. Le commentaire en deux-cents mots prend pour objet un texte littéraire en quarante mots, choisi par l’élève, chaque élève pouvant retenir le texte qui lui convient le mieux. Le commentaire en deux-cents mots permet un travail d’environ deux heures ce qui paraît raisonnable. Comme il est centré sur les procédés littéraires il permet une bonne assimilation des figures de style et leur réemploi souvent inconscient dans les quarante-mots.

1. Rutebeuf Pauvre Rutebeuf

2. Carême Le chat et le soleil

3. Prévert Chanson des escargotq

4. Ronsard Mignonne

5. Prévert En sortant de l’école

6. Malègue Augustin

Les cinq premiers commentaires sont des poèmes tirés de l’anthologie « Demain dès l’aube » (Hachette) et choisis par un élève adulte, nommé Pierre. Le sixième vient d’un roman du XX° siècle.

1. Rutebeuf 1230-1285) Pauvre Rutebeuf

Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés

Ils ont été trop clairsemés

Je crois le vent les a ôtés

L’amour est morte

Ce sont amis que vent me porte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta (…) (46 mots)

Le texte s’ouvre sur une question personnelle et angoissante car le narrateur, Rutebeuf, est seul. Les amis chéris (“tant aimés”) qu’il tenait dans ses bras (“si près tenus”) ont disparu. Pourquoi ? Parce qu’il est devenu pauvre ? Ils se sont dispersés, l’un après l’autre (“clairsemés”). D’où l’image du vent et hypothèse charitable (“les a ôtés”) : le vent, c’est la vie, c’est le temps. “Je crois” marque l’hésitation.

“L’amour est morte”. Le mot “amour” est au féminin, ce qui donne de la douceur, une douceur tragique puisque l’affection est “morte” et que le narrateur est tragiquement seul. L’image du vent est reprise avec l’idée qu’il avait apporté (“me porte”) les “amis” qu’il “remporta”. On ne peut rien contre le vent insensible, le destin. La construction des deux vers suivants est audacieuse : “il ventait devant ma porte” est sujet du verbe “emporta”. Comprendre : le vent qui soufflait devant ma morte / les a emportés.

Le poème est écrit en vers octosyllabes (8 syllabes), mêlés à des quatrasysllabes (4 syllabes) avec des rimes complexes en aa, b,bb, ccc, d (rime isolée). Donc poème de la solitude et de la mélancolie devant la disparition des amis qu’il avait tant aimés. Tout est dit en très peu de mots avec l’image expressive du vent qui apporte le bonheur et le remporte.

Roger (215 mots, deux heures plus une heure de recherches)

2. Carême (1899 – 1978) Le chat et le soleil

Le chat ouvrit les yeux

Le soleil y entra.

Le chat ferma les yeux,

Le soleil y resta.

Voilà pourquoi le soir

Quand le chat se réveille,

J’aperçois dans le noir

Deux morceaux de soleil.

Ce poème, en 41 mots avec le titre, est une sorte de comptine. Il est d’ailleurs souvent proposé aux enfants dans les classes. Il s’annonce comme une fable dont il faut comprendre le sens. Il est d’une grande simplicité : 8 vers de 6 syllabes, construit en 2 strophes aux rimes croisées abab puis cdcd.

L’action très simple se décompose en deux phases : le sommeil du chat pendant le jour et son réveil pendant la nuit. Mais cela suffit au narrateur pour créer du fantastique. Le chat, au contraire de l’homme, semble pouvoir regarder le soleil en face et l’absorber. La nuit, pour le poète, il semble pouvoir le restituer.

Le fantastique naît avec ce soleil qui reste à l’intérieur du chat. Or le chat et le soleil sont deux entités mystérieures qui étaient l’objet d’un culte chez les Egyptiens. Tout cela reste à l’état d’allusion dans le poème.

Les deux strophes sont unies par un “Voilà pourquoi” , sorte d’explication qui s’adresse au lecteur incrédule et qu’il faut convaincre de cette réalité magique.

L’homme est exclu de cette opération alchimique. “Ni le soleil, ni la mort ne se peuvent se regarder fixement” écrit La Rochefoucauld au XVII° siècle, s’inspirant du vieux philosophe grec Héraclite. Le chat le peut, être surnaturel à part, chez Carème comme chez Baudelaire mais ici avec le minimum de moyens stylistiques.

Roger (230 mots, deux heures)

3. Prévert Chanson des escargots

A Pierre : Votre commentaire a oublié l’essentiel. Il s’intéresse à tout le poème mais “qui trop embrasse mal étreint”. Il fallait se limiter et commenter une quarantaine de mots du poème, si possible pris dans le début. L’intérêt est double :

1. On se centre sur un quarante-mots littéraire en utilisant , sans même s’en rendre compte, les outils de la rhétorique.

2. On développe sa propre capacité à écrire des quarante-mots.

La première version que je vous propose était trop longue. D’où le travail de dégraissage qui mène à la seconde version.

Jacques Prévert Chanson des Escargots qui vont à l’enterrement

A l’enterrement d’une feuille morte

Deux escargots s’en vont

Ils ont la coquille noire

Du crêpe autour des cornes

Ils s’en vont dans le soir

Un très beau soir d’automne

Hélas quand ils arrivent

C’est déjà le printemps

(…) (44 mots)

Commentaire 1° version.

Le début de ce poème donne à lui seul un sens complet, plein d’ironie, de tendresse et d’humour. Ironie car ces escargots sont vaguement ridicules ; tendresse car ils ont du cœur et de la sensibilité ; humour enfin car “on-joue-à”, comme dans ces comptines enfantines auxquelles se rattache ce poème.

Le rythme est celui du vers de six syllabes, plutôt sautillant qui a de la peine à s’imposer car la première ligne, très prosaïque, n’a rien de poétique dans son rythme. Mais elle affirme gravement qu’une “feuille morte” a droit à un enterrement comme tout être vivant et le végétal c’est du vivant.. Les escargots sortent par temps humide. Le poète les voit partir et laisse voguer son imagination. Ils sont en deuil (“coquille noire”) avec la petite touche humoristique d’un enterrement humain (“du crêpe autour des cornes”)

“Ils s’en vont dans le soir”. Le rythme et le contenu de ce vers de six syllabe mettent en valeur la reprise de “s’en vont” sans qu’ils sachent, et nous non plus, où ils vont. Ils partent à l’aventure, “dans le soir”, ce qui évoque la nostalgie, bien accordée à l’ambiance d’un enterrement.

Prévert en rajoute dans la nostalgie avec “Un très beau soir d’automne”. L’introduction de la saison n’a rien d’innocent. Car pendant le voyage l’hiver est passé. “Hélas” : ils ont manqué l’enterrement ! Mais ils sont arrivés quelque part, n’importe où.

L’essentiel c’est que “c’est déjà le printemps”, le gage d’un renouveau où les feuilles renaissent. La suite du poème devient une invitation à la joie de vivre, au soleil et pas à la pluie. Grande leçon pour les escargots et le lecteur. D’ailleurs le “très beau soir d’automne” était déjà une espérance de bonheur.

Roger (287 mots, trop long, il faut dégraisser).

Commentaire 2° version

Le début de ce poème est plein d’ironie, de tendresse et d’humour. Ironie ; ces escargots sont vaguement ridicules ; tendresse : ils ont du cœur et de la sensibilité ; humour “on-joue-à”, comme dans les comptines enfantines..

Le vers de six syllabes a de la peine à s’imposer. La première ligne, très prosaïque, n’a rien de poétique dans son rythme. Mais elle affirme gravement qu’une “feuille morte” a droit à un enterrement comme tout être vivant..

Les escargots sortent par temps humide. Ils sont en deuil (“coquille noire”) avec la petite touche humoristique d’un enterrement humain (“du crêpe autour des cornes”)

“Ils s’en vont dans le soir”. la reprise de “s’en vont” ne précise pas où.; “dans le soir” : suggère une nostalgie, accordée à l’ambiance d’un enterrement.

Prévert en rajoute avec “Un très beau soir d’automne”. L’introduction de la saison n’a rien d’innocent. Pendant le voyage l’hiver est passé. “Hélas” : ils ont manqué l’enterrement ! Mais ils sont arrivés quelque part, n’importe où.

L’essentiel c’est que “c’est déjà le printemps”, le gage du renouveau : les feuilles renaissent. La suite du poème devient une invitation à la joie de vivre, au soleil. Grande leçon pour les escargots et le lecteur. Le “très beau soir d’automne” était déjà une espérance de bonheur.

Roger (212 mots, 2 heures au total mais pour un non-spécialiste cela pourrait prendre au total 3 ou 4 heures).

4. Ronsard Mignonne

A Pierre : Comme vous l’avez remarqué vous n’aviez pas vraiment compris la consigne. J’avoue qu’elle a de quoi effrayer et moi-même avant d’entamer le travail je me demandais comment j’allais m’en sortir. Mais comme le champ opératoire était réduit à 36 mots j’ai pu y arriver en prêtant beaucoup d’attention aux mots, à leurs sens et aux liens qu’il entretiennent entre eux.

Ronsard Ode à Cassandre

Pierre de Ronsard   (1524-1585) Mignonne allons voir

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avoit desclose

Sa robe de pourpre au Soleil,

A point perdu ceste vesprée

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vostre pareil.

(…)

(36 mots avec le titre)

Connaisant la fin du poème, nous devinons la tentative de séduction d’un amoureux sûr de lui, désinvolte, : “Mignonne”. L’ordre (“allons”) est faussement amical. La promenade du “matin” est au plus-que-parfait, temps du passé : “avait desclose”. Elle prépare celle du soir au passé composé, temps du présent “a point perdu cette vesprée”). Au XVI°s les roses ne tenaient qu’une journée.

C’est une chanson, écrite en octosyllabes avec une construction aabccd (deux rimes plates puis quatre rimes croisées).

L’assimilation de la rose avec la jeune fille commence avec le mot “robe”. Les “plis” de la rose rappellent les plis de la robe de Cassandre. La répétition “robe de pourpre” / “robe pourprée” est une négligence mais en accord avec la nonchalance apparente de Ronsard.

Allons vérifier… est une interrogation indirecte faussement naïve. Elle est dite par le biais de “a point perdu… les plis” mais surtout par le mot “teint”.

L’assimilation est complète : ce matin Cassandre et la rose avaient le même teint frais. On disait depuis le XIII°s “être frais comme une rose” pour “avoir un teint éblouissant”. Ronsard utilise habilement le dicton populaire.

Il veut créer un sentiment de peur chez Cassandre pour la rendre moins farouche.

Roger, 209 mots, 2.30 h (d’abord 250 mots en 2 heures mais il fallait revoir le style pour abréger le texte, d’où une bonne demi-heure en plus et au total trois brouillons).

5. Prévert En sortant de l’école

En sortant de l’école

nous avons rencontré

un grand chemin de fer

qui nous a emmenés

tout autour de la terre

dans un wagon doré

Tout autour de la terre

nous avons rencontré l

la mer qui se promenait

avec tous ses coquillages (44 mots)

ses îles parfumées

et puis ses beaux naufrages

et ses saumons fumés (55 mots)

Le poème a un rythme de comptine (6 syllabes) propre aux enfants du cours préparatoire. Après les difficultés de «  l’école  »vient la sortie  : l’explosion de joie et l’aventure la plus belle, celle de l’imagination.

Les rimes sont discrètes («  rencontré  » / «  emmenés  » etc. Deux longues phrases fortement rythmées évoquent le chemin de fer puis la mer. Dans les deux cas, il s’agit de faire «  le tour de la terre  » avec la reprise de «  nous avons rencontré  »

Le chemin de fer, presque personnifié, semblait attendre les enfants. Il est banal mais les enfants sont dans un «  wagon doré  » signe d’un luxe à la fois modeste et cliquant dans une ambiance de conte de fée.

Puis c’est la rencontre avec la mer personnifiée  : c’est une personne qui se promène. Les enfants sont prêts à converser avec elle. Elle leur présente ses richesses.

Le commentaire devrait s’arrêter aux 44 premiers mots mais il est impossible de couper l’élan de la phrase. Elle se développe avec enthousiasme  dans une énumération un peu bizarre  : «  coquillages  » – «  îles  » – «  naufrages  » – «  saumons  ».  Les «  beaux naufrages  » semblent cyniques et les «  saumons fumés  »curieusement culinaires.

Roger (212 mots, 1.30 h)

6. Malègue Augustin ou le maître est là. »

Surnommé en son temps « le Proust chrétien » Joseph Malègue a été récemment remis au goût du jour, par son plus fervent lecteur le pape François. Son grand roman « Augustin ou le maître est là » (1933) est l’histoire d’un jeune intellectuel catholique à la recherche de sa foi. L’extrait retenu est une anecdote révélatrice de l’ensemble de l’ouvrage.

Elle était, quoique amateur, une pianiste de premier ordre. Fort entraînée, quatre ou cinq heures par jour, depuis l’âge de dix ans, et le feu sacré. Elle demanda à son fiancé : “Vous aimez la musique, André, n’est-ce pas ? – Ah non ! ça non !”. Elle ferma son piano à clef et ne l’a plus ouvert depuis.

(55 mots) Joseph Malègue, “Augustin ou le maître est là.” (1933, Cerf 2014, p. 504)

La longueur canonique (environ quarante mots) est ici un peu dépassée. Le narrateur montre, par accumulation, ce que représente la musique pour cette jeune fille “fort entraînée” et qui a le “feu sacré”. La musique emplit son âme. C’est pour elle une vocation.

Mais elle est fiancée. Ses goûts seront-ils partagés par son futur époux ? Le passage au style direct nous fait participer à la scène. De son côté à elle, une demande affectueuse mais prudente marquée par la question interro-négative : “n’est-ce pas ?” La réponse, brève, brutale, vulgaire, est celle d’un mufle qui ne s’embarrasse pas de circonlocutions, qui ne mesure même pas l’étendue du sacrifice qu’elle lui fait. Bref le couple est mal assorti.

La fin est stupéfiante. La jeune fille renonce immédiatement et sans retour à sa passion (“elle ferma son piano à clef”). Le narrateur confirme le renoncement dans le temps (“elle ne l’a plus ouvert depuis”).

L’anecdote brève et déchirante semble un résumé du roman de Joseph Malègue. Le renoncement par amour du Christ est son thème directeur. Cette jeune fille fait partie des “classes moyennes du Salut” selon un autre titre de ses romans.

Il est certain qu’un tel mariage ne peut que mal finir. Le narrateur le sait mais approuve. A ses yeux immoler un “feu sacré” est le plus beau des sacrifices, même s’il est révoltant.

Roger, 241 mots, 2.30 heures)

Roger et Alii

Retorica

(14.100 caractères)

Laisser un commentaire ?