27 RET explication vs Commentaire Laforgue 2016 07

27 RET explication vs Commentaire Laforgue 2016-07-22

et

22 POE Laforgue explication vs commentaire 2016-07-22

 

  1. L’explication de texte suit le fil du texte.

Le commentaire composé traite les thématiques du texte qu’il a, au préalable, indiquées.

 

Les deux démarches sont contradictoires mais peuvent devenir complémentaires.

 

Il suffit de les présenter en un tableau à double entrée : verticalement le fil du texte, horizontalement les thèmes traités.

Le tableau peut tenir en un format a4 à l’italienne. Il est modérément lisible, c’est-à-dire que ses notes ne sont pas rédigées. Il servait de pense-bête à mes élèves pour l’oral de français

 

Le principe est simple. On commence par dégager le plan du texte et on le note verticalement. Pour un sonnet c’est assez facile. Voir cet exemple emprunté à Jules Laforgue. A l’époque, je faisais le décompte par lignes. Je le fais désormais par nombre de mots parce que je privilégie désormais les textes très brefs (40 mots) à commenter en deux cents mots.

 

  1. Jules Laforgue (1860 – 1887) Veillée d’avril

 

 

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.

Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,

Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,

Je tords mon cœur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or.

1Q 48 mots

 

Et voilà qu’à songer me revient un accord,

Un air bête d’antan, et sans bruit tu te lèves

Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves

Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.

2Q 35 mots

 

Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie

D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,

Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

1T 24 mots

 

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,

Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire

Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.

2T 22 mots

Vous ferez un commentaire composé de ce poème. Vous pourrez, par exemple, mettre en évidence l’était d’esprit du poète et montrer comment l’auteur a traduit son rêve mélancolique.

 

  1. Biographie de Jules Laforgue

 

La fiche Wikipédia est très détaillée mais, à mon avis, elle manque l’essentiel. Je préfère celle-ci que je donnais à mes élèves et qui tenait en un a5. Je la juge indispensable pour bien s’imprégner des harmoniques de Jules Laforgue.

 

Jules Laforgue naît en 1860 à Montevideo en Uruguay où son père est instituteur. Il perd tout jeune sa mère ; quand il revient en France il a six ans, est mis en pension au lycée de Tarbes pendant sept ans. Il connaît là une « jeunesse triste et mal nourrie ». De retour en France, sa famille s’installe à Paris ; il y achève ses études au lycée puis resté seul, presque sans ressources, il subsiste par de menus travaux littéraires, secrétaire à la direction d’une revue artistique.

Les années 1880 – 1885 (20 – 25 ans) sont sous le signe de la décadence (Voir Huysmans « A Rebours »), le malaise consécutif à la défaite de 1871, la révolte contre une société matérialiste et l’influence de la philosophie allemande pessimiste, celle de Schopenhauer qui enseigne que la vie morale doit mener l’esprit à aspirer au renoncement et au néant, celle de Hartmann qui pense que l’Inconscient est la force suprême et partout présente dans l’univers. Laforgue est imprégné de ces deux auteurs auquel s’ajoute le bouddhisme qui l’attire par son dogme des cycles éternels et son idée de renoncement. Il vit intensément cette angoisse contemporaine tout en gardant une lucidité subtile pour la railler. Il s’intéresse aux peintres impressionnistes, lit assidûment Baudelaire, fréquente Charles Cros et Gustave Kahn, chef de file des poètes du courant symboliste.

En 1881 (21 ans), il devient, grâce à Paul Bourget, le lecteur attitré de l’impératrice Augusta, épouse de Guillaume Ier. L’Inconscient domine le génie et toutes les formes d’art doivent chercher du nouveau pour éveiller la sensibilité : « Donner l’âme des êtres et des choses, telle qu’elle va à votre âme particulière et éphémère d’artiste (…) Selon la formule de Bourget, chaque sensibilité extraordinaire a son mirage personnel de l’univers ».

1885 (25 ans) « Complaintes » : très inspirées de Tristan Corbière, ces complaintes se proposent de « broder des figures charmantes sur la trame de l’universelle illusion. »

1886 (26 ans) Il revient de Berlin, se marie à Paris, publie l’ « Imitation de Notre-Dame la Lune » ; il n’y montre un maître du vers libre (qu’il invente en même temps que Gustave Kahn, jouant avec bonheur des rapprochements entre mètres pairs et impairs.

1887 Il meurt à 27 ans, de tuberculose et paraissent les « Moralités légendaires », contes pleins de fantaisie et de caprices parodiques, puis ses « Derniers Vers » 1890.

 

  1. Veillée d’avril. Construction

(1) Le poète travaille (1° quatrain 38 mots) v. 3-4 : méditation.

(2) poursuite de la méditation La musique et le souvenir (2° quatrain, 35 mots)

(3) poursuite de la méditation Le passé et les remords (1° tercet, 24 mots)

(4) v.11-12 fin de la méditation Retour au présent, la nuit (2° tercet, 22 mots)

 

Trois thèmes L’ambiance (AMB), L’état d’esprit du poète (EEP), sa personnalité et son style (PS)

 

Etude de détail :

 

Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.

Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,

Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,

Je tords mon cœur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or.

 

  1. (1) Le poète travaille (1° quatrain 38 mots) v. 3-4 : méditation. AMB : incertitude « il doit être », « minuit », minuit moins cinq », « on » ; « chacun » : vague, sommeil des autres vu poétiquement, image de la fleur, rythme souple du vers 2 : 2-4-4-2. Il oublie les insomniaques ! EEP : ton familier mais alexandrin, monologue intérieur, prête de beaux rêves à ceux qu’il envie, sa fatigue (« las », « remords »), métaphore : « tords », « s’égoutte » : nourrit son art de ses souffrances, amertume. PS : peu précis, semble envier les autres, se plaint, retour sur le passé, pessimisme mais lucidité et sévérité, goût de l’image forte, de l’alexandrin, du sonnet, forme qui le contraint.

 

Et voilà qu’à songer me revient un accord,

Un air bête d’antan, et sans bruit tu te lèves

Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves

Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.

 

 

  1. (2) poursuite de la méditation La musique et le souvenir (2° quatrain, 35 mots) AMB : oubli du monde extérieur, richesse du monde intérieur, progression : « accord » (quelques notes), « air » puis « menuet » (danse de l’âge classique), nostalgie. EEP : « songer » : association floue des sensations, fatigue morale, se laisse envahir « O menuet » : personnification, invocation, tonalité claire « toujours plus gai » dans le souvenir, nostalgie poignante hier / aujourd’hui : compliqué, souillé, dur, incroyant. PS : goût vif pour la musique, l’introspection, mémoire auditive et sentimentale, goût sévère (« air bête », nostalgie mais discrétion sur fautes diverses : l’âge mûr, la vie lui ont fait perdre la foi et il en souffre.

 

Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie

D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,

Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,

 

 

  1. (3) poursuite de la méditation Le passé et les remords (1° tercet, 24 mots) AMB : extérieur évacué de la conscience qui s’examine, sentiment d’un approfondissement, répétition de « et », te temps qui dure mais le réel n’est pas oublié « plume », « page » EEP : « j’ ai posé » : décision de comprendre, de souffrir, se torture « je fouille », inversion met en valeur « innocence », « défleurie », imparfait : sentiment d’une durée accentuée par enjambement du v.11-12. PS : « j’ai posé » actif ? voudrait en finir de ses obsessions mais il aime ces coups de butoir (« et » répétés), les déchirements (marqués par l’inversion), passivité : « je reste longtemps… » « perdu » : rejet expressif, sorte de petit abîme.

 

 

Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,

Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire

Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.

 

 

  1. (4) v.11-12 fin de la méditation Retour au présent, la nuit (2° tercet, 22 mots) AMB : réflexion abstraite, philosophique mais la réalité s’impose à sa conscience : bruit, « écoutant vaguement », réel très précis « roulement », « vieux fiacre » : « attardé » : surprise du retour au réel. EEP : se laisse aller à une réflexion vaguement philosophique mais sensible à l’extérieur : contradiction « écoutant vaguement », méditation brisée par le « roulement impur », irritation devant ce bruit incongru. PS : chez lui une sensation se transforme, en chasse une autre « écoutant vaguement » ramène habilement au réel… et à la fin du sonnet : la chute du 14° vers surprend par son réalisme, sa précision : il se plaint mais construit l’expression de sa plainte.

 

  1. Conclusions. Construction : Va et vient habile présent (2 vers) passé (11 vers), présent (2 vers) ; titre qui définit un climat (« avril », le soir) ; impressions fugitives coulées dans la forme stricte du sonnet. Ambiance : nuit de printemps, propice au travail et à la rêverie, au retour sur soi. Importance du silence mis en valeur par les bruits qui renvoient le poète à son travail. Etat d’esprit du poète : être torturé par le passé mais qui en nourrit son art (v.4), obsédé par les associations d’idées nées de la musique, se juge sévèrement. Personnalité et style : personnalité sensible, peu active, se plaisant à se torturer dans des monologues intérieurs flous. Besoin de discipline trouvée dans le sonnet, la recherche d’images et de rythmes, ton familier et même confidentiel.

 

  1. On aimerait en dire plus et surtout moins sèchement. C’est pourquoi j’ai abandonné ce type d’analyse. Le mieux à mon avis c’est de prendre moins de quarante mots pour les commenter en deux cents mots, de manière à mieux sentir l’élan intérieur et les harmoniques de la culpabilité : même le roulement du fiacre est « impur » (hypallage, c’est-à-dire transfert ici du sentiment de péché du narrateur vers le roulement).

 

Roger et Alii

Retorica

1 700 mots, 9 800 caractères, 113 Ko, 2016-07-27

 

 

 

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