27 RET Lecture expliquée Verlaine Le ciel… 1990

On distinguait traditionnellement la lecture dirigée et l’explication de texte. Cette dernière reçut le nom de lecture expliquée. Du moins c’est ainsi que j’ai vécu la chose. La lecture expliquée concernait un bref fragment (200 mots maximum et souvent beaucoup moins pour tenter d’être exaustif en une heure). La lecture dirigée concernait des textes longs mais c’est une autre histoire.

Sous l’influence du structuralisme des années 1980, on conçut que la lecture expliquée devait s’intéresser à des éléments immédiatement repérables. Ceci, entre autres, pour faciliter le travail des élèves. Mais comme personne n’avait calibré l’exercice ni réelle autorité pour le faire ; chaque prof devait gérer son propre « caca ». J’ai alors privilégié le 50 mots littéraire (voir Stendhal Vanina Vanini). Aujoud’hui je pense que le 40mots littéraire est la bonne longueur. Mais en 1990 je n’en étais pas là.

Il m’a semblé alors que la bonne démarche était de montrer aux élèves à l’aide d’un exemple littéraire (ici Verlaine Le ciel…) l’ensemble des outils qu’ils pouvaient utiliser en les adaptant. C’est ainsi que j’ai fait rédiger sur table des commentaires de texte en 50 mots. Le résultat était que seul un tiers de la classe réussissait l’exercice avec des appréciations (ab, bi, tb) et que les deux autres tiers semblaient échouer avec des appréciations (tf, fa, méd). Ceci nous satisfaisait à bon compte mais lors de l’épreuve orale du bac de français, les élèves s’en sorfaient finalement pas trop mal en utilisant les outils qu’ils avaient pu assimiler.

Voici donc cet exemple canonique.

Roger 30 juin 2015

Introduction. Verlaine est en prison pour avoir tiré deux coups de feu sur Rimbaud. Il médite et une transformation profonde se prépare en lui. Voici ce texte

Le ciel est, par dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche dans le ciel qu’on voit
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple est tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

(- Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà
De ta jeunesse ?)

Paul Verlaine (1844 – 1896) “Sagesse” (1881)

Dans “Mes Prisons” Verlaine donne d’autres précisions. “Par-dessus le mur de ma fenêtre (j’avais une fenêtre, une vraie, munie par exemple, de longs et rapprochés barreaux), au fond de la si triste cour où s’ébattait, si j’ose ainsi parler, mon mortel ennui, je voyais, c’était en août, se balancer la cime, aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier d’un square ou d’un boulevard voisin. En même temps m’arrivaient des rumeurs lointaines, adoucies de fête (Bruxelles est la ville la plus bonhommement rigoleuse que je sache). Et je fis, à ce propos, ces vers qui se trouvent dans “Sagesses”.”

1. Eléments immédiatement repérables

1 Versification. Strophes alternant octosyllabes et vers de quatre syllabes, en rimes abab. Répétition des mêmes segments “par dessus le toit”, “qu’on voit”, puis “là” rime pauvre en /wa/, et même simple assonnance en /a/ comme s’il évitait de se fatiguer à trouver des rimes plus recherchées. Par contre une rime très riche en /alm/. Choix volontaire de la simplicité et recherche d’une musique du vers.

2 Rythmes. Lent par le choix des octosyllabes et surtout l’emploi de syllabes longues : “Le ciel est… le toit”, “Si bleu, si calme”. Les vers de quatre syllabes donneraient en principe un rythme plus rapide mais ils présentent eux aussi des syllabes longues : “Ber-ce sa palme”, “Doucement tinte”, “Vient de la ville”. Par contre les rejets, très fréquents, provoquent des ruptures : “Le ciel…/Si bleu”, “Un arbre…/Berce…”, “Un oiseau…/Chante…”, Cette rumeur…/Vient de…”, sortes de hoquets, de petites nausées qui préparent le “toi que voilà / Pleurant sans cesse).

3 Registre de langue. Simple par son vocabulaire, sa syntaxe claire, un emploi très populaire de “on” pour dire “je”, exclamations courantes et presque banales “Si bleu, si calme”, “Mon Dieu, mon Dieu”, “cette paisible rumeur-là”. L’émotion va venir à travers cette simplicité.

4 Figures de style. Des formules parallèles (“par dessus le toit”, “qu’on voit”) créent un rythme obsessionnel, renforcé par des jeux discrets de sonorités (Si.. Si …, Berce.. palme, “Vient… ville”). Une métaphore “Un arbre… berce sa palme” : sentiment d’apaisement, un peu oriental (“palme”), métaphore qui transfigure la réalité (“je voyais, c’était en août, se balancer la cime, aux feuilles voluptueusement frémissantes de quelque haut peuplier” “Mes prisons”). “Un oiseau chante…” n’est pas une métaphore mais en devient une avec “…sa plainte”, l’oiseau devient une personne mais cette plainte est celle du narrateur qui se projette sur l’oiseau, on a donc une hypallage. Métonymie de la cloche qui est un indice de l’église proche, ce qui va faciliter le passage au au retour sur soi et au repentir (“Mon Dieu, mon Dieu” puis toute la 4° strophe). Noter aussi le goût des éléments qui vont par deux : ciel et arbre, cloche et oiseau et des adjectifs binaires également (“Si bleu, si calme”, “la vie simple et tranquille” où “calme” et “tranquille” vont plus loin que “bleu” et “simple”).

5 Verbes. Tous au présent de l’indicatif, temps et mode de l’actualisation, de la sensation immédiate. “Est” simple auxiliaire d’où les adjectifs attributs “bleu”, “calme”; idem pour “la vie est là”. Ces verbes statiques s’opposent aux verbes d’action “Berce”, “tinte”, “Chante”, “Vient” mais ces actions sont réduites et mettent en valeur une quasi-immobilité. Il ne se passe presque rien, d’où l’attention portée aux détails.

6 Techniques du cinéma. Le narrateur se projette vers l’extérieur, plan général sur le ciel puis plus rapproché sur l’arbre mais ensuite c’est la bande son qui domine pour un gros plan sonore sur la cloche qui tinte et l’oiseau qui chante car on ne les voit pas. Contraste très fort dans la deuxième stophe entre le visuel (ciel, arbre “qu’on voit”) et l’auditif (“tinte”, “plainte”). Ensuite la 3° strophe échappe au cinéma à moins d’imaginer une voix off disant le commentaire.

7 Focalisations. La projection vers l’extérieur provoquée par l’ennui (voir le texte de “Mes prisons” très explicite à cet égard) pourrait faire croire à une focalisation purement externe mais en fait il s’agit des sentiments du narrateur qui se projettent sur l’’extérieur : nostalgie d’une affection douce, presque maternelle (“Berce sa palme”), préparation du repentir (“la cloche”), sentiment de douleur (“plainte”), et tout cela arrive à l’exclamation, presque l’invocation “Mon Dieu, mon Dieu”, à la constatation banale de l’homme qui a vécu une vie trop agitée (“la vie est là, /Simple et tranquille”). Nous sommes en focalisation interne, confirmée par le texte de “Mes prisons” qui commente “cette paisible rumeur-là” : “En même temps m’arrivaient des rumeurs lointaines, adoucies de fête (Bruxelles est la ville la plus bonhommement rigoleuse que je sache).” Focalisation interne donc mais le narrateur ne dit jamais “je” comme par humilité simplement “on” et il va s’interpeler durement dans la quatrième strophe

8 Champs lexicaux Champ lexical du calme des éléments extérieurs liés à la nature (ciel, arbre, oiseau : éléments vraiments réduits mais nous sommes en prison) et à la religion (cloche) mais aussi au calme général de la cellule. Noter l’oxymore de “paisible rumeur” : les murs de la cellule, l’attitude du narrateur affaiblissent les éléments extérieurs et le contraignent à revenir vers lui-même.

9 Le mouvement de la pensée. Il vient très loin de l’extérieur grâce aux locutions adverbiales de lieu (“par dessus le toit” toit de l’immeuble voisin et derrière le peuplier “d’un square ou d’un boulevard voisin”, “le ciel qu’on voit”), puis rapprochement avec “arbre”, “loche” et “oiseau” puis rapprochement encore avec “Mon Dieu, mon Dieu, la vie…” il l’éprouve dans son intériorité. Et ensuite on retourne brusquement vers l’extérieur dans une vision sonore beaucoup plus large que tout et qui revient vers lui, comme pour le calmer davantage encore : “Cette paisible rumeur-là / Vient de la ville.” Alors peuvent les pleurs et les repentirs.

10. Noms, pronoms, déterminants. Remarquer l’alternance des articles définis (“Le ciel”, “la cloche”) et indéfinis (“Un arbre”, “un oiseau”) qui renforcent le rythme balancé. Noter qu’”arbre” est précisé par “berce sa palme” et “oiseau” par “chante sa plainte”. Les éléments où il peut accrocher sa méditation sont bien rares mais ils sont essentiels.

Conclusion partielle. Des éléments simples mais nombreux et riches. Ils servent à créer un climat de paix intérieure qui prépare le repentir du coupable.

2. Approfondissement

1 Le climat de paix intérieure. Il est créé par la solitude et l’ennui. Si Verlaine avait eu un compagnon de cellule il aurait bavardé et n’aurait pu se recueillir ainsi. Au contraire l’isolement va lui permettre d’aller de l’extérieur à l’intérieur de lui-même dans un mouvement qui semble donner une légère nausée. Les rares éléments extérieurs qu’il peut percevoir sont des éléments consolateurs. Mais il y met du sien : dans le poème, il ne veut pas évoquer la “fête” et “Bruxelles la rigoleuse” (comme dans “Mes prisons”). D’où une sensation de douceur, de durée qui est la marque d’une méditation efficace. Verlaine est très attentif à ses états d’âme. Il aime traduire des sentiments qui sont souvent mélancoliques ou dépressifs. Il s’interroge. Et il pense que les mots les plus simples sont les meilleurs mais qu’il faut travailler sur les rythmes et les dissonnances. D’où les étrangetés subtiles du poème.

2 Le repentir du coupable Le crime s’est produit dans un moment d’exaltation, de démence. Rimbaud n’a été que légèrement blessé mais Verlaine, condamné à deux ans de prison ferme qu’il accomplira entièrement, a tout le temps de songer à l’horreur de son acte. D’où des méditations poétiques consignées dans le recueil “Sagesses” où il s’examine sans complaisance. Au départ du poème par de sentiment spécial apparemment, simplement l’objectif d’une vision très banale. Et puis quelque chose avance.à travers notamment certaines rythmes binaires : “Le ciel… Si bleu, si calme” prépare de très loin “la vie… Simple et tranquille” Déjà il évolue et progressivement son repentir avance par étapes.

Conclusion partielle. A travers le poème on progresse donc dans un univers mal connu, l’univers carcéral vécu par un homme sensible mais trop faible, trop impulsif. D’où la force des émotions qu’il transcrit.

Conclusion générale. Donc le poème décrit d’une manière simple et subtile le retournement de l’état d’esprit d’un coupable, sympathique certes, mais coupable tout de même. L’important dans la prison ce n’est pas l’enfermement, c’est le repentir vrai, la régénération qu’elle devrait pouvoir provoquer… et qu’elle obtient dans un cas sur deux (c’est le taux de récidive). La littérature et notamment la poésie transcrit les émotions et les aventures humaines même les plus sordides, même les plus douloureuses.

Roger
Retorica
(1520 mots, 9.500 caractères)

Au total :
(1.790 mots, 11.200 caractères)

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