27 RET méthode Mellerio Sanglier 2014-04

1. Mellerio était un professeur de français qui enseigna la dissertation à son élève Roger Martin du Gard (1881 – 1958). Ce dernier devint un des grands romanciers du XXième siècle avec “Jean Barois” (1913) et surtout sa vaste fresque sociale “Les Thibault” (1922 – 1940). Martin du Gard reçut le prix Nobel de littérature en 1937. Dans ses “Souvenirs” il évoque la méthode de ce professeur et la dette qu’il lui doit. La voici :

2. “Dès les premières dissertations qu’il m’avait fait faire, il avait constaté que, si je réussissais, en général, à m’exprimer correctement, et même à nuancer ma pensée, je ne savais ni classer mes idées, ni les enchaîner de façon satisfaisante. Il a cherché aussitôt un moyen de mettre un peu d’ordre , un peu de clarté dans mon esprit. Car je ne manquais pas d’idées mais je les présentais mal et pêle-mêle, au gré d’inspirations successives. Il a trouvé ceci : renonçant à m’imposer chaque semaine la traditionnelle dissertation à rédiger, il me proposait chaque jour un sujet nouveau , dont j’avais seulement à établir le plan : un plan bref, un sommaire en quinze ou vingt lignes, rédigé sous une forme schématique , et divisé en paragraphes numérotés et bien distincts. Cela fait, j’étais dispensé de tout développement. Il me corrigeait ces ébauches de devoir avec le plus grand soin. Le résultat ne s’est pas fait attendre : en deux mois, je commençais à être rompu à cet exercice ; et aucun, je crois, ne m’a été plus utile.

3. “J’ai appris ainsi à méditer avec un peu de méthode, à survoler n’importe quel sujet, à en dégager les lignes essentielles, à faire le partage entre le principal, le secondaire et l’accessoire. De ce jour-là, j’ai repoussé la tentation, à laquelle j’avais toujours cédé, de me lancer à l’aveuglette en me fiant à ma facilité de plume. J’ai contracté l’habitude d’inventorier, avant de me mettre à l’œuvre, les perspectives diverses qui s’offraient à mon imagination ; de choisir avec attention un commencement, un milieu et une fin ; d’éviter les confusions et les redites, en sériant les questions et en rassemblant sous la même rubrique tous les éléments qui me semblaient de même nature. J’ai appris, du même coup, à conduire mon jugement avec plus de rigueur, et à mettre de la cohérence dans l’association de mes idées.

4. “C’est Mellerio avec sa marotte du plan, qui m’a inculqué cette notion : que tout écrit – fût-ce une simple dissertation de collège – doit avoir les caractères et les qualités d’une construction ; c’est-à-dire qu’il doit, comme un édifice, comme un ouvrage d’art reposer sur des bases solides, être équilibré en ses volumes et composé de matériaux appropriés ; que le travail de l’écrivain – surtout à la période préliminaire où il conçoit l’œuvre dans son ensemble et en calcule les proportions – a de profondes analogies avec le travail de l’architecte ou de l’ingénieur. Vérité première sans doute : mais, à quinze ans, c’était pour moi une découverte, dont je n’ai compris l’importance que plus tard, et dont je me suis, dans la suite, efforcé de tirer avantage, – en dépit des quolibets que cette manie de “construction” m’a souvent attirés de la part de mes meilleurs amis.” (“Souvenirs”,1958, Gallimard)

5. J’ai eu, à Rennes, dans les années 1958 – 1961, un professeur de littérature, Jean Thoraval, singulièrement habile. A la faculté de Lettres il présidait aux destinées de la section de français. Il avait enseigné au prestigieux lycée Chateaubriand de Rennes et avait connu des ennuis avec les parents d’élèves parce qu’il demandait aux lycéens non des dissertations formelles mais des paragraphes soigneusement rédigés et corrigés. Ses élèves réussissaient fort bien mais ses détracteurs trouvaient que leur professeur s’économisait beaucoup. En fait, j’ai compris, plusieurs dizaines d’années plus tard, qu’il appliquait à fond la méthode Mellerio. De ce point de vue sa thèse de doctorat (“L’art de Maupassant à travers ses variantes” 1950) était un chef- d’œuvre de rapport qualité / temps passé. Rappelons qu’à l’époque ses collègues passaient dix ans de leur belle jeunesse sur des thèses monstrueuses.

6. Sans le savoir, j’ai retrouvé la méthode Mellerio – Thoraval quand, voulant reproduire les textes de mes élèves à l’aide du limographe a5, je leur demandais de rédiger en expression personnelle des textes ne dépassant pas une vingtaine de lignes. C’était aux environ de 1968. J’ai rapidement codifié l’exercice en deux cents mots. Bien plus tard, j’ai découvert que la revue “Ecrire” conseillait cette longueur pour les apprentis écrivains. J’ajoute que, en bon disciple de Jean Thoraval, j’avais appris à m’économiser.

7 Je suis un esprit systématique et Jean Guéhenno me l’avait durement reproché quand j’ai passé le Capes pratique (1960). Sous le nom de Pierre Sanglier et la dénomination “deux-cents mots” j’ai développé au fil d’une quarantaine d’années une méthode qui doit tout à Mellerio.

Roger et Alii
Retorica
(5.000 caractères)

1 commentaire

  1. Bhawna chawla

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