27 RET Six entretiens Retorica 1976

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27 RET Six entretiens sur Retorica 1976

 

27 RET Six entretiens sur Retorica Actualisation 1976 – 1996 – 2016

J’ai découvert par hasard que les « Six entretiens sur Retorica » sont disponibles sur le site ICEM. Je remercie vivement les camarades qui ont exhumé ce texte vieux d’une quarantaine d’années.

Une actualisation s’impose. Le projet général, toujours valide, est que chacune et chacun puisse se constitue son propre manuel de français de 7 à 77 ans et même au-delà ! Jusqu’en 1976 il s’appelait « livre de vie » et était tiré au limographe. Ensuite j’ai adopté le titre de « manuel ».

En même temps les progrès de la photocopie ont rendu inutile le limographe. Puis le format a4 s’est imposé aux dépens du a5. Enfin, pour des raisons de clarté, il m’a semblé que la dénomination « classeur de français » s’imposait. Tout cela s’est passé sur une vingtaine d’années (de 1976 à 1996).

A partir de ce moment les progrès de l’informatique et d’internet ont bouleversé la donne. Le Retorica papier a progressivement cédé la place au Retorica numérique pendant ces vingt dernières années (de 1996 à 2016). Surtout la pratique s’est précisée avec la méthode Mellerio-Sanglier :

http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-auxilia-methode-mellerio-sanglier-oct-2014/

et

http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-freinet-auxilia-mellerio-sanglier-2016-03/

Ce que je faisais depuis bien longtemps et que je poursuis encore a gagné enfin tout son sens. En dépit des apparences Retorica est une entreprise profondément coopérative. J’ai simplement « pris la tête du peloton » pour reprendre l’expression de Freinet. J’en suis là, fin 2016.

 

 

Il y a 40 ans très exactement, l’ICEM – Pédagogie Freinet publiait dans le cadre de la revue La Brèche ce dossier « Six entretiens sur Retorica » (Dossiers La Brèche n°23-24 décembre 1976). L’ICEM a eu l’excellente idée de le mettre à la disposition de tous. Le voici donc.

SIX ENTRETIENS SUR RETORICA UNE DOCUMENTATION POUR L’ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS AU SECOND CYCLE par Pierre SANGLIER et Roger FAVRY

 

INTRODUCTION

Pierre Sanglier est un camarade que j’ai rencontré lors d’un stage. Il suit assez régulièrement les réunions du groupe départemental, est abonné à La Brèche, à L’Educateur et à quelques autres revues comme B.T.2. Il prend tous les ans sa demi-action C.E.L. De temps à autre on le voit dans une rencontre régionale ou à un congrès.

Dans ses classes Pierre Sanglier fait ce qu’il peut. Un peu de correspondance, le journal quand c’est possible. Il croit à l’expression libre et la favorise du mieux qu’il peut. Du moins mal qu’il peut, dit-il.

Il faut dire que Pierre a beaucoup d’activités, politiques, syndicales, voire d’animation culturelle. Aussi, dans son enseignement, il pare au plus pressé. Son horizon n’est pas limité à l’Ecole Moderne. Il sait que le mouvement Freinet n’est qu’une composante d’un mouvement global qui soulèvera l’école pour la transformer. Il pense qu’alors des équipes de professeurs se formeront et que la correspondance, le journal scolaire et bien d’autres techniques seront d’un usage aisé parce que conçues globalement et non pas au niveau d’une discipline. Il prétend aussi que l’école ne fera pas la révolution mais que la révolution ne se fera pas sans l’école.

Il lui arrive de juger sévèrement le mouvement Freinet. Trop de discours dit-il. Pas assez d’outils. Ou alors des outils pas assez connus. Ou difficiles à utiliser faute de modes d’emploi précis. Quand Pierre entend des camarades dire qu’il ne faut pas donner de recettes, il ricane ou il s’indigne. Ça dépend des moments. Pierre pense que quand un procédé est intéressant, il faut qu’il soit diffusé et mis à la disposition de tous. Parce qu’on ne peut pas tout réinventer.

Un jour Pierre Sanglier a vu Retorica. Ça l’a intéressé et nous avons longuement discuté. Il en est sorti ces six entretiens. Sa collaboration m’a été précieuse parce qu’elle a été exigeante, impitoyable même. J’ai dû préciser beaucoup de notions floues.

Pierre n’est pas sorti convaincu de la justesse de l’entreprise. Nos entretiens n’avaient pas pour but de le convaincre mais de m’aider à préciser la signification de Retorica. Cependant, rentré chez lui, Pierre a remanié sa documentation, a acheté un limographe attaché-case, tape à la machine avec deux doigts et envoie de temps en temps des fiches à Retorica. Ces fiches viennent du petit groupe qui s’est constitué autour de lui et qu’il anime à peine tant le réflexe d’échange des documents polycopiés est devenu naturel.

Un mot encore. J’ai rencontré beaucoup de Pierre Sanglier dans les rencontres et les stages. Pierre Sanglier, c’est vous tous mes camarades. Et Pierre Sanglier, c’est moi.

Pour comprendre le dialogue qui suit, il faut savoir ce qu’est Retorica et ce que Pierre Sanglier a réellement vu et consulté.

Retorica est un ensemble de dossiers, ensemble extensible. Chaque dossier se compose d’une petite chemise cartonnée, pliée en deux et agrafée sur l’un de ses cotés, selon le schéma suivant.

 

 

Les agrafes sont masquées par une bande de papier repliée en deux, portant l’adresse du dossier, et collée au dos de la chemise de manière à faciliter la consultation.

 

 

Le numéro d’ordre sert à reclasser rapidement les dossiers en cas de manipulations importantes. C’est une numérotation alphanumérique : 01 correspond à la lettre A, 02 à la lettre B, 03 à la lettre C etc. jusqu’à la 26° lettre de l’alphabet, Z, qui porte le numéro 26. L’adresse ne comprend que trois numéros, correspondant aux trois premières lettres du mot vedette. Ainsi ACADIENS est traduit par son début ACA et le numéro 01.03.01.

À l’intérieur du dossier on glisse des documents : fiches de synthèse, fiches-guides, textes d’auteur, montages de lecture etc. On peut également prévoir des chemises pour B.T.2, jeux de diapositives, BT. Sonores ou disques 45 tours.

 

Les dossiers sont ensuite disposés sur des étagères de bibliothèque, l’un à côté de l’autre, par ordre alphabétique. En tirant légèrement le dos de la chemise on fait apparaître l’adresse ce qui facilite la consultation.

À chaque fiche polycopiée correspond un stencil. Toutes les fiches sont normalisées pour le limographe petit format. Les stencils sont conservés dans des chemises analogues à celles indiquées plus haut, avec le même classement mais sur une autre étagère.

II faut peu de temps pour se constituer un Retorica d’environ 1 500 – 2 000 dossiers.

 

PREMIER ENTRETIEN

Ce qu’est Retorica

Les fiches de synthèse

Retorica un outil pour le maître

Retorica un outil coopératif

Retorica module de recherche en liaison avec d’autres modules

Ce que sera un Retorica vraiment opérationnel

 

CE QU’EST RETORICA

Pierre : Je viens de consulter l’ensemble de ta documentation et ton projet me paraît ambigu : on trouve des fiches polycopiées, des coupures de journaux… Les renseignements que tu donnes – par exemple – sur les Acadiens – peuvent se trouver dans n’importe quelle encyclopédie…

Roger : Retorica c’est trois projets à la fois.

1.C’est une méthode de travail générale qui vise à simplifier nos problèmes de classement.

2.C’est un répertoire de renseignements concernant l’enseignement du français au second cycle, contenu et méthodes réunis dans un seul instrument, un seul outil. Ce sont les fiches que je publie.

3.C’est un outil destiné au maître mais utilisable par les élèves, visant à faciliter les recherches de tous et à enrichir mutuellement les livres de vie et Retorica par un échange constant de fiches normalisées selon un format de base unique, fiches pouvant être tirées sur le limographe attaché-case, fiches dont les stencils peuvent resservir indéfiniment.

Mais tu abordais je crois, le problème des fiches de synthèse…

 

LES FICHES DE SYNTHÈSE

Pierre : Beaucoup de renseignements que tu donnes sont immédiatement accessibles, par exemple dans la grande Encyclopédie Larousse.

Roger : Ta remarque est juste à 60 %. Mais pour faire cette fiche “Acadiens” il m’a fallu consulter trois ou quatre sources différentes et notamment une enquête très récente du Monde sur les Français de la Louisiane. Par ailleurs la chanson du Big Bazar m’a fourni la tonalité de la fiche et cela c’est très important car la chanson fournit un soubassement extraordinaire au thème. La chanson est bonne et elle restera. J’ai été sensible au problème des minorités opprimées par la raison d’état et par ce drame des Acadiens luttant deux fois (au Canada puis en Louisiane) contre l’hégémonie culturelle anglo-saxonne. Tout cela est dit en une demi-page, orientée en fonction de nos problèmes, de nos classes.

Pierre : Est-ce le bon éclairage ? Et cette fiche, servira-t-elle un jour ? Il faudra également la réactualiser ? A qui est-elle destinée ?

Roger : Je ne sais pas si cet éclairage est le bon. S’il y en a un meilleur, un camarade le trouvera, rectifiera la fiche, me l’enverra. Retorica publiera la nouvelle mouture et ainsi se fera la mise à jour. L’intérêt de ces fiches, c’est qu’elles offrent une série de renseignements mais facilement transformables puisque pour les reproduire il suffit de prendre un stencil et de frapper le texte. Chacun en fait ce qu’il veut.

Avec Retorica je mets en route un mécanisme. Le camarade qui reçoit la fiche “Acadiens” ouvre immédiatement son dossier “Acadiens”, y place la fiche et l’y oublie. Mais s’il rencontre un jour une documentation, un article de journal par exemple, il le découpera, le photocopiera ou prendra des notes et glissera cette information dans son dossier.

Maintenant il n’est pas du tout évident que le dossier serve. Mais ce dossier s’appuie sur une chanson. Au dossier “chanson”, ou dans un sous-dossier chanson (parce que la chanson c’est vaste) on mettra une référence à “Acadiens”. Et lorsqu’on traite le problème de la chanson en classe, il est facile de polycopier le texte, de faire chanter les élèves après leur avoir fait écouter le disque. On pourrait songer à faire figurer la chanson dans d’autres dossiers niais je me méfie des références trop nombreuses : elles alourdissent les dossiers et ne sont pas rentables.

La fiche est d’abord destinée au maître. Parce que nous avons tous de gros problèmes de ce côté là. Mais elle pourrait servir aux élèves.

Pierre : Mais l’École Moderne, ne cherche-t-elle pas d’abord à fournir des outils pour les enfants et les adolescents, pour les libérer des maîtres ?

 

RETORICA, UN OUTIL POUR LE MAÎTRE

Roger : Bien sûr. Mais il faut savoir prendre du recul. Vers 1970 j’avais lancé un atelier de rhétorique qui offrait des fiches de méthodes destinées aux élèves, donc qui théoriquement libéraient les adolescents des maîtres. On y trouvait des conseils pratiques : comment fait-on ceci… comment fait-on cela… Les camarades qui ont utilisé ces fiches étaient contents parce que cela les sécurisait. Mais elles ne servaient pas dans les classes, sauf peut-être à une minorité d’élèves consciencieux et traditionnels. Je les ai utilisées en formation permanente, même constatation. Et pourtant en réunion coopérative aussi bien avec les jeunes qu’avec les adultes j’ai toujours eu les mêmes réponses : ça ne sert à rien mais on en veut. C’était un outil sécurisant.

Pierre : Ça me paraît assez paradoxal. Un outil qui ne sert à rien n’a pas de valeur ou alors je ne comprends plus…

Roger : J’ai mis longtemps à comprendre. Les camarades se servant de ces fiches faisant les mêmes remarques, cela prouvait que ces fiches étaient d’abord des instruments utiles aux maîtres et très secondairement aux élèves.

Quand on crée un nouvel outil, on ne sait pas comment s’en servir. C’est l’expérience qui aide à définir le ou les modes d’emploi. Cela fait partie du tâtonnement expérimental. Mais beaucoup de camarades reçoivent les outils avec la mentalité traditionnelle, celle d’une consommation passive et non active. On se dit, ça a marché chez Untel, donc ça doit marcher chez moi…

 

RETORICA, UN OUTIL COOPÉRATIF

Pierre : Comment expliques-tu que cela ne marche pas chez un autre ? Est-ce que tu ne t’illusionnes pas sur les résultats que tu obtiens dans tes propres classes ?

Roger : C’est un phénomène très compliqué. Un outil fonctionne toujours à moitié et toujours plutôt mieux dans les classes de l’inventeur, parce que l’outil entre dans un environnement donné, une recherche en cours. Par ailleurs il est nouveau, il est porté par la foi du camarade qui investit beaucoup personnellement dans l’outil. Cela se sent et les classes le prennent en charge. Mais ailleurs, il est toujours un peu parachuté. Il ne peut fonctionner qu’à la condition qu’il soit repris en charge et comme réinventé,

Pierre : En somme c’est comme si on n’avait rien fait ?

Roger : Absolument pas. Car l’outil, même insuffisant, même mauvais à la limite est toujours une base de travail. Mais le rendement collectif peut être nul si le camarade qui s’en sert à son tour ne dit pas à l’inventeur ce qui s’est passé et si un nouvel outil ne sort pas de cette confrontation. Sans écho le travail collectif n’avance pas.

Pierre : Tu crois qu’on peut répondre à tout ? On est tellement sollicité. Et puis il n’y a pas que l’École Moderne dans la vie …

Roger : Tu as parfaitement raison. C’est pourquoi j’ai mis au point une formule d’échanges d’outils.

Quand on tire au limographe une fiche modifiée, il est facile d’en garder un exemplaire supplémentaire. Au bout de quelques fiches ainsi modifées il suffit de les envoyer à Retorica. Je ne demande rien de plus…

On arrive ainsi de proche en proche à une multiplication incroyable des outils vite faits, vite modifiés. Si A fait un outil, que B s’en serve le modifie et en fasse le retour sur A, A va pouvoir le modifier à son tour. La nouvelle mouture sera utilisée par C… qui la modifiera à son tour. Les améliorations ne s’additionnent pas mais leurs effets se multiplient, notamment pour les fiches de méthodes… Le nouvel outil servira alors à de nombreux autres camarades qui gagneront du temps.

Pierre : C’est justement cela qui me gêne. Tout revient sur A et A c’est toi. Si tu t’entêtes, si tu estimes que l’instrument est au point, tu ne le modifieras pas…

 

RETORICA, MODULE DE RECHERCHE EN LIAISON AVEC D’AUTRES MODULES

Roger : Tu as une conception figée du problème. Retorica n’est pas une construction logique et son édification a été très intuitive. J’ai remarqué que lorsque j’ai mis au point un outil, j’y suis férocement attaché pendant quelques jours, quelques semaines. Rarement plus. Ensuite je décante. Je prends du recul et j’admets plus facilement l’outil autre qu’on me renvoie. D’autant que dans ce domaine les communications sont nécessairement très souples, très lentes. L’outil ne sert pas immédiatement. Il est classé dans les dossiers et ressort en fonction des besoins.

Mais un module de recherche comme Retorica a besoin d’un maître d’œuvre, qui garantisse que l’entreprise sera poursuivie. C’est du reste la définition de tout module.

En dépit des apparences Retorica ne couvre qu’un secteur très restreint de notre recherche. Prends le dossier “bande dessinée” : il est très élémentaire et a pour but de fournir aux camarades qui le possèdent les premiers secours dans sa classe. Mais il existe un module “bande dessinée”, module qui rassemble les recherches éparses. Donc quand j’ai des fiches intéressantes j’en fais part au module “bande dessinée” et quand celui-ci produit ses fiches de travail, j’en intègre une bonne partie dans Retorica mais je n’intègre pas tout car je tiens à limiter le volume de ma documentation.

Pierre  :À mon avis c’est une vision très théorique de la chose car j’ai l’impression que la communication des expériences est l’un des problèmes de l’École Moderne et que vous y répondez assez mal, notamment au niveau des responsables.

Roger : Ta critique est probablement excessive mais je dois la considérer comme fondée si je veux en tirer le meilleur pour moi et pour le mouvement Freinet.

 

CE QUE SERA UN RETORICA VRAIMENT OPÉRATIONNEL

Les premières recherches du mouvement Freinet au second degré remontent à 1963. De 1963 à 1975 nous avons procédé à une accumulation d’outils, de techniques et de recettes. Sont sortis notamment les livrets mathématiques, les B.T.2, les Gerbes, nombre de dossiers pédagogiques. Les camarades se servent régulièrement de ces quatre outils. Donc de ce point de vue la communication se produit.

Mais nous avons une idée très simpliste de la communication, à l’intérieur et à l’extérieur du mouvement. Communiquer, cela ne consiste pas à répondre immédiatement à l’attente d’un camarade. Communiquer cela consiste d’abord à échanger des outils, des méthodes, des recettes d’une manière naturelle, c’est-à-dire au rythme de chacun.

Un Retorica vraiment opérationnel, c’est la perspective pour un certain nombre de camarades d’avoir chacun plusieurs centaines de dossiers contenant les outils faits par tous, tirés au limographe et échangés. Et ceci en fiches de synthèses, en fiches-guides, montages, textes d’auteurs etc.

Mais pour cela il faut avoir un minimum de vision commune. Et cette vision commune vient d’abord d’instruments commodes et utilisables par tous (je pense au limographe petit format) et de techniques communes à tous (je pense ici au livre de vie).

 

SECOND ENTRETIEN

Retorica outil scolastique ?

La notion d’information

Comment circule l’information

Qu’enseigne-t-on au second cycle en français ?

Les problèmes de l’expression libre au second cycle ?

Rencontre avec l’enseignement traditionnel

 

RETORICA OUTIL SCOLASTIQUE ?

Pierre : Ce matin, j’ai feuilleté quelques dossiers et examiné quelques fiches. Ce qui me déplaît dans Retorica, c’est le côté exhibitionnisme culturel. On y trouve des références en quantité incroyable. Mais à quoi servent-elles ? Si j’étais méchant je dirais qu’il s’agit d’une entreprise très intellectuelle, petite-bourgeoise même et je comprends mal comment un militant d’École Moderne a pu concevoir un tel outil, marqué profondément par la scolastique. Certaines fiches donnent la nausée, je te le dis franchement…

Roger : Je comprends assez bien ton point de vue, Mais il faut bien voir qu’il n’est pas facile de préparer une fiche ne dépassant pas une demi-page : d’où des ellipses, des obscurités qui m’apparaissent après coup. A la deuxième ou à la troisième rédaction, je les élimine.

J’ai toujours eu la passion de la compilation. Cela m’est venu très tôt. Et si le mouvement Freinet c’est le creuset qui fond ensemble des personnalités différentes dans un bouillonnement coopératif, eh bien, j’ai apporté cette composante-là. Je n’ai pas à en rougir. La Bibliothèque de Travail est aussi une œuvre encyclopédique. Et nous avons besoin d’encyclopédies.

Il y aurait “exhibitionnisme intellectuel” si je prétendais avoir tout lu. Ce n’est pas le cas. A propos de tel ou tel sujet, je me contente de dire : tel et tel livre semblent pouvoir répondre à cette question ; voici les réponses qu’ils semblent fournir.

Seulement c’est toujours désagréable de lire de telles fiches car on a l’impression que les autres savent beaucoup et que personnellement on ne sait rien. Mais les savoirs sont complémentaires. Il suffit de les mettre en communication les uns avec les autres.

Pierre : Ta réflexion me paraît très grave. Car manifestement tu acceptes le risque de diffuser des informations de seconde ou de troisième main.

 

LA NOTION D’INFORMATION

Roger : Tu mets le doigt sur le problème essentiel. La pédagogie Freinet suppose une conception globale et interdisciplinaire des savoirs. Or au second degré non seulement nous sommes spécialisés par discipline (ce qui est pratiquement obligatoire) mais encore à l’intérieur de notre discipline notre savoir est très fragmentaire. Il nous manque des informations complémentaires, rapidement assimilables et relativement justes.

Mais cela suppose une réflexion sur la notion même d’information. Or ceci appartient à un autre domaine qu’on appelle précisément le calcul informationnel, calcul qui se nourrit de probabilités et débouche sur l’informatique. C’est une branche assez peu connue et pourtant fondamentale des mathématiques et dont le point de départ est la théorie de l’information, illustrée par les travaux de Shannon et de Weaver. L’information obéit à des lois très strictes : une information inutile est coûteuse parce que sa transmission gaspille de l’énergie et elle est dangereuse parce qu’elle constitue un “bruit” par rapport à l’information utile. L’idéal c’est de transmettre le maximum d’information, dans le minimum de temps et au coût minimum. Je ne rentre pas dans le problème de la redondance, c’est-à-dire, la répétition de la même information sous une autre forme, parce qu’il ne suffit pas de transmettre l’information, il faut encore que celle-ci soit assimilée. Tout ceci pour dire que ce genre d’études n’a lien de mécanique.

Soit la proposition suivante : “La prison sert à emprisonner les délinquants”. Ce n’est pas une information car tout le monde sait cela. Si je dis “La prison sert à rééduquer les délinquants” ce peut être une information pour ceux qui n’avaient jamais envisagé le problème sous cet angle, pas pour les autres bien sûr. Si je dis enfin “La prison sert à former des délinquants, et elle est faite pour cela”, cette fois l’aspect informationnel est élevé, surtout si je rassemble des éléments allant dans le sens de cette thèse. Que l’information soit juste ou fausse, cela n’a pas tellement d’importance, on en vérifiera ensuite la validité. Ce qui compte c’est que sa nouveauté enclenche un mécanisme de réflexion. Et c’est ce que fait Foucault dans son livre “Surveiller et punir”.

Pierre : Je ne vois pas ce que cette idée a d’extraordinaire. Tout le monde sait cela…

Roger : Moi, je ne le pense pas. Car admettre cette idée, c’est admettre que les délinquants remplissent une fonction sociale indispensable et une idée pareille soulève un monde de questions. La fiche “prison” de Retorica propose cette idée, à partir des travaux de Foucault, et fournit quelques références littéraires autour.

Pierre : C’est-à-dire que tu prétends résumer le livre de Foucault en une demi-page ? C’est de la démence ! As-tu même lu son livre ?

 

COMMENT CIRCULE L’INFORMATION

Roger : Non. Du moins pas encore. Mais dans mon dossier “prison” j’avais trois éléments ; une interview du Monde, celle faite par Jacques Chancel à “Radioscopie” où j’avais écouté très attentivement Foucault, enfin une interview ou un montage de citations de Foucault pani dans Télérama. Quand j’ai eu à contrôler l’évolution d’un débat sur les prisons dans une de mes classes, j’ai sorti mon dossier et j’ai rédigé la fiche de synthèse.

Il faut bien voir que lorsqu’il écrit son livre, l’auteur manque de recul. Ensuite, il en a suffisamment pour dégager les idées-force qui l’ont animé pendant la rédaction de l’ouvrage. Il simplifie donc, sans forcément déformer. Ensuite on peut lire le livre, procéder par sondage (voir dans Retorica la fiche “lecture : lecture rapide”) : on a le fil directeur.

Il en est de même pour les vulgarisateurs que sont les journalistes. À condition qu’on n’ait pas affaire à des gens plus soucieux de briller que d’exposer correctement une notion. De ce point de vue, je fais davantage confiance à Télérama qu’au Nouvel Observateur dont le sérieux me parait discutable, sauf dans les interviews parce qu’au moins c’est l’interviewé lui-même qui s’exprime. Quand je trouve un élément intéressant, je découpe, je photocopie ou je recopie et je mets en dossier. C’est très rapidement payant, notamment en littérature où j’ai pu ainsi obtenir des précisions très intéressantes sur tel ou tel sujet. Je pense à trois paragraphes sur Port-Royal, paru dans Télérama et qui a été une véritable révélation pour moi. J’ai ouvert le dossier “Port-Royal”…

À mon avis la manière de présenter l’information c’est encore de l’information. Tu te souviens de Pascal, glosant Montaigne “C’est la même balle, mais l’un la place mieux”. Il y a donc tout un problème de réécriture des fiches et j’aimerais bien que ce soit un travail coopératif, c’est-à-dire qu’on m’envoie les fiches réécrites en fonction de tel ou tel problème abordé avec les élèves.

Et puisqu’on en est aux citations, en voici une de Foucault, que j’extrais du dossier “prison” ; c’est l’article du Monde auquel je faisais allusion : “Tous mes livres… sont, si vous voulez, de petites boîtes à outils. Si les gens veulent bien les ouvrir, se servir de telle phrase, telle idée, telle analyse comme d’un tournevis ou d’un desserre-boulon pour court-circuiter, disqualifier, casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là même dont mes livres sont issus… eh bien, c’est tant mieux”, À mon avis on ne saurait mieux dire, même si je ne suis pas d’accord pour tout dévisser…

Pierre : Tu m’excuseras, mais qu’enseignes-tu exactement ? Le français, les mathématiques, la sociologie ? …

 

QU’ENSEIGNE-T-ON AU SECOND CYCLE EN FRANÇAIS ?

Roger : Ta question est profondément actuelle. Quand on pratique l’expression libre on élargit forcément les horizons ; mais quand on ne la pratique pas, ce sont les sujets d’examen qui les élargissent, à mon sens maladroitement parce qu’on attend du candidat bachelier une pensée pertinente sur n’importe quoi. Et nous ne faisons qu’entretenir le verbalisme.

Sitôt que l’on procède d’une manière thématique il faut tout de même ancrer le sujet par des définitions, des repères, des pistes de travail qui reviennent sur la littérature mais ne négligent pas les apports essentiels des autres disciplines. Naturellement ces apports sont simplifiés, naturellement en nous hasardant dans d’autres domaines nous risquons de dire des bêtises. Mais il est plus payant à terme de dire une bêtise que de se taire. Dire une bêtise, c’est donner à quelqu’un une occasion de la rectifier. Taire la bêtise n’interdit pas de la penser et de toute manière le raisonnement est faussé.

Nous sommes à une charnière, héritiers du passé et préparant l’avenir, Quelquefois nous croyons qu’une idée est très neuve alors qu’elle est très vieille mais comme les enfants nous avons tendance à croire que le monde est né avec nous. C’est faux. Et la littérature est justement l’un des moyens de le vérifier. Seulement la littérature n’est plus ce qu’un vain peuple pense. Le témoin du XVIIIe s. qui décrit la bête du Gévaudan offre autant d’intérêt que Jean Giono écrivant “Un roi sans divertissement”. Il faut donc faire entrer rapidement la littérature de témoignages dans nos dossiers Retorica à l’aide des montages de lecture.

Ensuite il faut récupérer tout ce qui faisait l’efficacité de l’ancienne rhétorique, perdue par son formalisme mais dont le but essentiel : apprendre l’art de persuader reste fondamental surtout dans un siècle dominé par les média. Si on ajoute la linguistique et la grammaire on se rend compte que notre champ d’action s’est terriblement élargi et qu’il faut bien simplifier sans trop déformer et fournir d’abord des pistes de travail sous forme de fiches-guides sans prétention et que l’on améliorera.

Enfin, il reste à recréer un consensus entre professeurs “traditionnels” et “modernistes”. Je pense que ce consensus existe ou peut exister à partir de la comparaison de textes. C’est un exercice très intéressant et qui permet aux élèves d’exercer leur imagination de pousser plus loin leur réflexion et d’apprendre à structurer un développement d’une manière élémentaire.

Pierre : Est-ce que tu peux développer ce point de vue ?

Roger : C’est très facile. Je prends le dossier “comparaison de texte” et je te lis la fiche.

 

Comparaison de textes

Peut être pratiquée par des enseignants “traditionnels” (d’abord soucieux de l’héritage culturel) ou “modernistes” (d’abord soucieux de répondre aux intérêts des élèves par l’expression libre).

On peut comparer deux films, deux romans, deux poèmes, un texte de fiction et un témoignage, un poème et un texte en prose… Les textes doivent avoir un point commun, en général le thème, et leur longueur doit être comparable. Ex : “Madame Bovary” et “La Sonate à Kreutzer”, “Ballade des pendus” et “Verger du roi Louis” etc.

 

En classe on relève et on note les interventions les meilleures sans souci d’ordre, ensuite on introduit un plan. Un plan passe-partout : I. ressemblances 2. différences 3. texte préféré et pourquoi. Un plan plus travaillé procédera par thèmes. Il est bon de distribuer en fin d’heure une fiche-guide de synthèse qui fournira un canevas pour reprendre ce travail en devoir imposé.

Si l’on préfère les devoirs libres appuyés sur l’expression libre on laissera les élèves choisir les textes à comparer, faire leurs recherches etc. Les meilleurs travaux seront polycopiés, inclus dans le livre de vie et envoyés aux correspondants.

 

On peut comparer trois textes entre eux. On retient un texte-pivot que l’on compare successivement à un second puis à un troisième. Ex : “Port” de M. Dib est une description de Bordeaux, vue par un Algérien qui débarque. On le comparera à un poème en prose de Baudelaire “Le port” puis au témoignage d’un jeune Kabyle, travailleur immigré.

À partir de quatre textes on a un dossier d’où l’on dégage les idées directrices avec leurs variantes. Ex : le soleil couchant vu par Hugo. Baudelaire, Hérédia et Verlaine permet de cerner le Romantisme, le Parnasse et le Symbolisme ainsi que la position centrale de Baudelaire par rapport à ces courants.

Cela peut déboucher sur des comparaisons d’articles de journaux et des problèmes très contemporains (ex : discours de J. Sorel aux jurés et lettre de Buffet au président Pompidou).

Pierre : Effectivement je crois qu’il y a là une piste de travail. Mais elle est déjà connue. Trop connue même. Tu connais le proverbe et le livre d’Etiemble « Comparaison n’est pas raison”.

 

LES PROBLÈMES DE L’EXPRESSION LIBRE AU SECOND CYCLE

Roger : À mon avis le proverbe est une sottise car une idée toute faite dispense bien souvent d’approfondir un problème. Or l’expression libre pose des problèmes importants. L’expression libre, c’est un flux d’informations, de travaux plus ou moins personnels, plus ou moins intéressants, plus ou moins pertinents,

Pierre : C’est-à-dire que tu portes des jugements de valeur sur les travaux de tes élèves ?

Roger : Il faut s’entendre sur cette notion… Quand je prends une classe qui n’a jamais pratiqué l’expression libre et que je sens qu’il se passe quelque chose de neuf au bout de quelques mois, je suis bien obligé de le constater. Et les élèves le disent, au point pour certains de renier leurs travaux antérieurs !

En dix ans d’expression libre, en me limitant à une centaine d’élèves par an et en admettant que chacun de ces élèves m’ait fait lire une dizaine de textes qui pouvaient passer pour de l’expression libre, j’arrive à une lecture de dix mille textes. C’est une expérience importante. J’ai forcément repéré des constantes, j’ai forcément tiré des conclusions personnelles. Qu’elles soient très subjectives c’est entendu, mais ces conclusions orientent mon action.

J’ai finalement compris qu’il m’était impossible d’aider les élèves à progresser individuellement et collectivement parce que ma culture était très largement insuffisante par rapport aux besoins.

L’idéal c’est de remettre à propos de tel texte libre les pistes de travail qui permettront à l’élève ou au groupe d’approfondir leur propre pensée.

Or quand la culture du maître est écrasée, elle écrase celle des élèves et de ce point de vue, la pratique de l’expression libre dans mes classes, c’est le cimetière des occasions perdues. Non qu’il fallait toutes les saisir, toutes les exploiter mais il fallait offrir aux élèves la possibilité de le faire. D’où Retorica, immense répertoire thématique d’où aussi Retorica, répertoire des méthodes et des procédés.

Pierre : Nous sommes bien d’accord avec tout cela… Mais le problème me paraît difficile à résoudre, et la solution de Retorica hasardeuse. Si tu t’es lancé dans cette entreprise c’est que tu avais peut-être d’autres motifs.

 

RENCONTRE AVEC L’ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL

Roger : Effectivement et je crois que ces motifs valent d’être signalés. En 1966 au congrès de Tours, je crois, j’ai entendu un camarade dire : “J’ai l’impression de m’abêtir dans le premier cycle. Je ne me cultive plus au contact des enfants ». Et j’ai très souvent entendu cette réflexion. Ensuite, c’était en 1969, à la décade de Cerisy, sur “L’Enseignement de la littérature” j’ai été bien obligé d’avouer que la pratique de la pédagogie Freinet ne reposait pas sur de bons sentiments mais sur un savoir. Moi, je pensais à l’époque que c’était un savoir pédagogique et j’évacuais allègrement les problèmes de contenu. Ce qui ne satisfaisait pas les nouveaux venus dans les stages. Mais je n’avais pas de réponse et je n’avais même pas envie d’en chercher, mai 68 était passé par là et on sait qu’à l’époque l’acquisition du savoir – quel qu’il fût – avait mauvaise presse.

Là-dessus, des ennuis administratifs m’amènent à reprendre mes études dix ans après les avoir achevées et à préparer l’agrégation. Et j’ai échoué deux fois avec des scores lamentables, très loin du premier des collés. L’expérience m’a été profitable car avec le C.N.T.E. j’ai pu comprendre beaucoup de choses. Ce savoir que j’essayais d’ingurgiter était trop spécialisé et manquait d’air mais je ne pouvais pas discuter son sérieux. Par ailleurs certains enseignants du C.N.T.E. voyaient clairement les limites de ce savoir et même le directeur de la préparation tirait à boulets rouges sur la notation. Mon échec lui parut injuste et il eut la gentillesse de me l’écrire. Ça fait partie du jeu universitaire. Les “bons” candidats collés valorisent ceux qui sont reçus.

Il ne me restait plus qu’à approfondir la direction de l’expression libre mais sans oublier qu’il y avait dans l’enseignement traditionnel beaucoup de professeurs de bonne foi, qui viendraient sur nos positions – éventuellement – à condition que ces positions leur paraissent sérieuses. C’est ainsi qu’est né Retorica.

 

 

TROISIEME ENTRETIEN

L’organisation interne de Retorica

La purge des dossiers Retorica

Corrélats et classifications

 

Pierre : Je souhaiterais, si tu le permets, revenir à des détails plus concrets. Il y a, je crois, 1 500 dossiers dans Retorica. Cela me parait énorme. Et tu as dû y passer beaucoup de temps…

 

L’ORGANISATION INTERNE DE RETORICA

Roger : Ce qui est long, c’est de préparer les dossiers. Mais on peut les faire peu à peu. Je les fais cinquante par cinquante. C’est-à-dire que j’achète vingt-cinq chemises cartonnées, je les coupe en deux ; cela me fait cinquante feuilles cartonnées que je replie en deux et que j’agrafe sur un des petits côtés. Tu vois le schéma. La bande de papier qui porte l’adresse, c’est simplement un quart de feuille 21 x 29,7 coupée en deux dans le sens de la longueur puis encore repliée en deux. C’est-à-dire que je sors huit adresses d’une feuille 21 x 29,7. Le point le plus délicat reste la colle : j’achète au kilo, dans une droguerie, de la gomme arabique et je la laisse dissoudre dans de l’eau ; j’étale la colle obtenue avec un pinceau. Cela paraît un peu ridicule de donner de tels détails mais quand on part pour 1 500 dossiers mieux vaut se faciliter le travail au départ.

Les chemises cartonnées coûtent assez cher et on peut parfaitement utiliser des chemises papier faites simplement d’une feuille 21 x 29,7 repliée en deux pour obtenir une chemise 14,8 x 21 cm. Agrafage du plus petit côté. Et collage de l’adresse. Évidemment ce type de dossier manque de rigidité mais comme les dossiers sont présentés debout, serrés les uns contre tes autres, ce n’est pas très grave.

Pierre : Jusque là, je ne vois pas un progrès sensible par rapport à ce que nous faisons tous. Je vois surtout un artifice de présentation d’un intérêt mineur et les dossiers me paraissent d’un format bien réduit. Du reste j’en aperçois certains qui sont pleins à craquer…

Roger : Ceux qui sont pleins à craquer seront purgés plus tard. Je t’expliquerai le mécanisme. De petits dossiers obligent à ne garder que les documents indispensables d’une notion et à ventiler les autres.

Il y a quelques années j’avais proposé une liste de cent mots-clés qui a rendu quelques services parce que cela permettait d’introduire un premier ordre dans la documentation. Mais sous le mot “justice” on retrouvait des notions très diverses et qu’aujourd’hui je distingue d’une manière précise. J’ai un dossier “justice”, un dossier “délit”, un dossier “crime” etc. Car il s’agit de notions très différentes.

Lorsque je dépouille Le Monde ou Télérama je n’utilise pas de ciseaux, je découpe la page entière pour gagner du temps, je la replie en deux ou en quatre selon le format et je me demande quel est le sujet traité. L’article ira directement dans le dossier concerné et au besoin je le créerai. Un sujet apparemment mince reste un sujet. J’ai ainsi un dossier “Harlem”.

Pierre : À mon avis tu rends la question encore plus complexe. Prends la B.T.2 “Blues et racisme” où vas-tu la classer ?

Roger : En ce qui concerne les B.T.2 je dresse une fiche descriptive de la B.T.2, fiche que je polycopie en plusieurs exemplaires. Cette fiche ira à “blues”, à “racisme”, à “noirs américains”. Il y a comme cela des cas-limite. Mais même pour eux je limite les renvois. Car mon dossier “racisme” est très limité. J’ai d’autres dossiers pour “apartheid”, “antisémitisme”. Et en fait il en faudrait pour “racisme anti-noir”, “racisme anti-indien”, etc. Et encore je m’avance trop. Il faut toujours avoir à l’idée l’utilité du dossier. Or personne ne demanderait “racisme anti-indien” par contre on demandera “indiens”. Même chose pour “racisme anti-noir” on demande “racisme” ou “noir”.

Pour les œuvres elles-mêmes j’ai adopté le principe suivant. Tous les montages, je parle notamment des stencils qu’il faut classer de la même manière, se trouvent au nom d’auteur. Ainsi j’ai un dossier “Boulle” dans lequel je trouve les montages “Planète des singes” etc. Pour les classiques c’est la même chose. J’ai des dossiers « Stendhal” (uniquement la biographie et des détails mineurs), “Stendhal, Chartreuse de Parme”, “Stendhal. Rouge et Noir” etc. Certains thèmes doivent être dédoublés. Ex : “Amour” est un thème très général. Mais j’ai des dossiers “amour, chantage”, “amour, impossible”, “amour, courtois” etc. Dans ces dossiers très spécialisés se trouvent notamment les textes à comparer. Ainsi j’ai un dossier “publicité. La Fontaine-Alain” parce que s’y trouvent deux textes à comparer… et la correction possible ! Tout cela dans les deux Retorica : les dossiers-documents et les dossiers-stencils. Il arrive que j’hésite encore pour certains sujets. Ainsi je n’ai pas vraiment tranché la question des “noirs américains”. “Harlem” n’est qu’une réponse partielle. Je ne sais s’il faut les mettre à “États-Unis : noirs” ou à “noirs : américains”.

En fait c’est la fiche de synthèse rédigée qui lève l’ambiguïté. Elle est en effet tirée en double et rentre en fait dans deux dossiers “États Unis : noirs” et “noirs : américains”. J’ai rencontré le même problème pour la révision du livre de vie. J’ai une fiche : “livre de vie – révisions” et elle est classée à “révisions” et à “livre de vie” mais le stencil est dans le dossier stencil “livre de vie”.

Pierre :Et quand les dossiers grossissent ?

 

LA PURGE DES DOSSIERS RETORICA

Roger : Un dossier peut grossir brusquement avec l’arrivée d’un gros document, par exemple une BT. Sonore. Dans ce cas, je prévois un dossier supplémentaire. Ainsi j’ai “Proust” (biographie) et à côté “Proust B.T. Son” avec notamment l’analyse polycopiée de l’outil.

Mais ce n’est pas à ce cas que nous pensons l’un et l’autre. Nous pensons au dossier qui se gonfle à mesure que nous parviennent les articles de journaux. Nous retrouvons des problèmes déjà évoqués au moment où nous avons parlé de l’information.

Très souvent cette information est redondante : c’est-à-dire que plusieurs articles vont répéter la même chose. Donc on peut éliminer. Par ailleurs une information vieillit très vite, notamment ceux de la presse quotidienne. Il faut donc éliminer encore à ce niveau.

La purge peut combiner plusieurs procédés :

– un dossier peut être fragmentable en plusieurs sous-dossiers. Dans ce cas on ouvre d’autres chemises. Mais de toute manière on n’échappera pas au problème de l’élimination des informations redondantes.

  • – Lire l’ensemble du dossier ; relever les faits et les références les plus intéressantes, faire une fiche de synthèse ou plusieurs fiches de type différent (synthèse, fiche-guide etc.)
- Ce qui ne sert plus est impitoyablement déchiré.
- Mais on hésite devant certains articles qui ne servent plus mais dont l’actualité reste entière. Ils seront mis dans des chemises en papier d’un autre type et mis à la disposition des élèves dans des dossiers thématiques. Ce qui permettra aux élèves de faire leurs propres fiches de synthèse et leurs propres dossiers.

Pierre : Ça c’est un point qui me paraît intéressant. Est-ce que tu veux le développer ?

Roger : Oui, mais plus tard, car ceci est lié au livre de vie. Je voudrais d’abord épuiser le sujet de l’emploi de Retorica. Car c’est bien joli d’avoir 1 500 dossiers mais comment s’y reconnaître ?

Pierre : J’allais justement te poser la question. Tu fragmentes ta documentation en unités réduites mais il y a des domaines où l’on s’oriente assez mal. Je pense aux débats des élèves sur les O.V.N.I : on parle des extra-terrestres, de la science-fiction, de l’anticipation…

Roger : Et s’il n’y avait que cela… Et les débats sur la parapsychologie… la sorcellerie… l’astrologie…

Pierre : Alors, comment s’y retrouver ?

 

CORRÉLATS ET CLASSIFICATIONS

Roger : Chaque dossier va donc être bien déterminé. “Anticipation” n’est pas “science-fiction” même si par leur contenu ces deux dossiers ont forcément des liens. Il arrive que les élèves m’entraînent vers des dossiers imprévus. J’ai ainsi un dossier “ogre” qui a des liens avec le dossier “monstre”.

C’est ici que la mise en “corrélats” s’impose. Il y a d’ailleurs un dossier à ce sujet pour apprendre aux élèves à travailler sur les réseaux de corrélations…

Pierre : En somme c’est ce que fait un dictionnaire analogique ou une encyclopédie ?

Roger : Exactement. Mais il y a une recherche libre des réseaux de corrélation qu’il faudrait promouvoir. On y parvient grossièrement en demandant aux élèves d’indiquer à quoi leur fait penser telle notion : on note les idées trouvées et on met en ordre… Actuellement, je bute sur cette mise en ordre car il y a plusieurs méthodes possibles : coordonnées cartésiennes, polaires, structuration selon les rapports genre/espèce ou tout/partie…

Pierre : Je comprends l’intérêt de telles recherches mais n’est-ce pas un peu du temps perdu. La Classification Décimale Universelle n’est-elle pas prévue pour ce type de problèmes ?

Roger : C’est bien là que le bât blesse. La C.D.U. est imposée aux bibliothèques publiques et à tous les services de documentation. Elle correspond à un besoin. Mais elle est contestable. Au reste à l’École Moderne, on a été amené à créer un “Pour tout classer” parce que la C.D.U. n’était pas utilisable par les enfants.

Pierre : Tu pourrais utiliser le “Pour tout classer”…

Roger : C’est ce que font les linguistes. Mais des situations différentes appellent des solutions différentes. Si j’utilisais le “Pour tout classer” certaines rubriques resteraient constamment vides dans ma documentation et j’éprouverai de grosses difficultés pour classer mes “ogres” ou des “OVNI”,

C’est d’ailleurs ce qui arrive pour la C.D.U. qu’on a dû compléter par un index alphabétique. Car en C.D.U. pure les OVNI peuvent relever de la géographie, des farces et attrapes… ou des sciences sociales. Or les OVNI entretiennent des liens avec ces domaines mais aussi avec la littérature ! Une classification hiérarchisée bloque forcément la recherche. Or l’interdisciplinarité se nourrit des rencontres fortuites…

Pierre : Tu revendiques pour les notions le droit de s’autogérer ?

Roger :La formule est assez drôle mais il n’y a rien de plus instructif qu’un paradoxe… Proclamons le droit des notions à disposer d’elles-mêmes… Cela passe par la reconnaissance de leur identité profonde. La Bête du Gévaudan était un loup. Mais c’était aussi un monstre. On la trouvera donc dans les dossiers “loup” et “monstre”. Mais dans le dossier “monstre” elle y rencontrera “Le roi sans divertissement” de Giono… La rencontre sera fortuite mais significative. Car le livre de Giono fournit peut-être une clef au témoignage passionnant du XVIIIe s. sur la fameuse Bête.

En d’autres termes les textes s’éclairent les uns par les autres à condition qu’ils aient un lieu pour se rencontrer. Il y a ainsi des mises en corrélation extraordinaires qui deviennent exploitables pour les comparaisons.

 

QUATRIEME ENTRETIEN

Retorica instrument des élèves

Retorica créé par les élèves

Le livre de vie

Correspondance et journal

Manuel et livre de vie

Livre de vie et politique

Correspondances avec l’enseignement traditionnel

Retorica, héritage de l’ancienne Rhétorique

Montage de lecture – emploi

Montage « P. Boulle, Planète des singes”, “Koestler, Un testament espagnol”

 

Pierre : Il est temps, je pense, de parler de la classe elle-même. Comment travailles-tu ?

Roger : Si tu le permets je ne parlerai ni de la coopérative, ni du travail de groupe ou d’atelier, ni des plans de travail. Tout cela fait partie des dossiers Retorica et apparaît tantôt dans La Brèche, tantôt dans l’édition des fiches Retorica. Je veux m’en tenir ici aux seuls problèmes posés par Retorica.

Pierre : Justement. Où est Retorica ? Dans ta classe ou chez toi ?

 

RETORICA INSTRUMENT DES ÉLÈVES

Roger : Bien que je dispose d’une salle, je ne puis en disposer constamment, je ne puis donc pas avoir Retorica en classe. Mais ce serait l’idéal, car si je pouvais disposer de ma salle quarante heures par semaine j’aurais dans ma salie toute ma documentation, tous mes stencils, et je pourrais discuter avec les élèves en dehors des heures de cours…

Pierre : Tu sais bien que syndicalement c’est une proposition dangereuse. Les enseignants tiennent à leurs 18 heures et refusent une présence constante dans l’établissement.

Roger : Effectivement, on comprend que des gens qui travaillent moins de quarante heures par semaine ne soient pas enchantés par cette perspective. Mais quand tu travailles de cinquante-cinq à soixante-cinq heures comme c’est mon cas actuellement, je t’assure qu’avoir une salle entièrement et constamment à moi serait un gros soulagement. Il est certain qu’il faudrait discuter âprement les modalités d’application. Disons pour satisfaire tout le monde qu’on pourrait garder dix-huit heures et avoir chacun sa salle, totalement à soi.

Revenons à Retorica. Retorica est donc chez moi, documentation et stencils. Mais en classe j’ai affiché un index thématique et j’apporte le dossier à la demande. Par ailleurs les élèves disposent du fichier thématique, alimenté par les purges…

Pierre : Tu consacres un temps énorme à ce travail, mais je vois mal – et c’est le gros reproche que je te fais – la part des élèves, là-dedans. Tout vient de toi, finalement.

 

RETORICA CRÉÉ PAR LES ÉLÈVES

Roger : J’ai vraiment commencé à progresser quand j’ai cessé d’avoir une vision figée de la pédagogie Freinet et qu’au lieu de partir des problèmes des élèves (que je ne connais pas), je suis parti de mes propres problèmes (que je connais bien). J’ai suivi d’une manière intuitive un cheminement tout en réfléchissant constamment à ce que je faisais, bref en étant personnellement le plus fidèle possible au tâtonnement expérimental de Freinet.

Ceci m’a amené à me rendre compte que l’on pouvait utiliser parfaitement le limographe petit format pour tirer sur des feuilles 14,8 x 21 au heu de 21 x 29,7. Ce choix du format a été déterminant car j’ai appris ainsi à concentrer une information et à la démultiplier d’une manière satisfaisante. Pour faire les stencils c’est plus facile et moins coûteux.

Ceci a profité immédiatement aux élèves car je leur ai donné des stencils pour qu’ils fassent eux aussi des fiches de synthèse et des fiches-guides, rapidement rédigées, rapidement tapées à la machine sur stencils et rapidement tirées. Actuellement pas mal d’élèves savent présenter une information structurée en deux, trois ou quatre points sur une petite fiche. C’est le point de départ de la dissertation. Et tout cela entre dans le livre de vie. Et je garde soigneusement dans Retorica les meilleurs textes des élèves et leurs meilleures fiches-guides car un bon texte libre enclenche un bon débat… Et j’utilise largement Gerbes. Quand j’ai un texte d’élèves percutant sur la révolte, il entre dans le dossier “révolte”. Et il resservira longtemps ce texte, aussi longtemps qu’il y aura des adolescents, qui se révolteront et se reconnaîtront dans l’expression libre de l’un d’entre eux.

Pierre : Pour te parler franchement, ça me paraît plus dynamique que tout ce que tu m’as expliqué depuis trois jours.

Roger : Oui mais c’est qu’en trois jours nous avons reproduit dans une sorte de microcosme un tâtonnement expérimental de dix ans et qu’il fallait tout re-parcourir pour comprendre…

 

LE LIVRE DE VIE

Pierre : Qu’est-ce que le livre de vie chez toi ? J’en ai vu dans le primaire. Souvent c’est une grande liasse de tapissier et on colle au dos des échantillons les travaux de la classe polycopiés au limographe ou tirés à l’imprimerie…

Roger : Effectivement. Et j’ai mis longtemps à comprendre l’intérêt du livre de vie qui peut être collectif mais aussi individuel. Chez moi le livre de vie, c’est le manuel fait par les élèves et aussi le professeur. Tout est tiré au limographe petit format : textes d’élèves, textes d’auteurs, biographies, montages, fiches-guides etc. Je donne le plus possible la priorité aux fiches tirées par les élèves. Mais il y a encore trop de fiches qui viennent de mon cru. Au fond le livre de vie est un bon baromètre de l’intervention du professeur. Une classe qui fonctionnerait à la perfection ferait son livre de vie à presque 100 % .

Pierre : Cela représente un gros travail de duplication ?

Roger : C’est pour cela que j’ai mis au point le limographe attaché-case qui fonctionne continuellement dans ma classe. J’en ai un autre chez moi. Il arrive que pour quatre heures de cours par semaine, soit cent-vingt heures dans l’année on arrive à des livres de vie de trois cents pages. Chaque élève a son livre de vie. Et si l’on ajoute la correspondance qui peut alimenter le livre de vie, on arrive ainsi à des tirages impressionnants.

Pierre : Tu pourrais tirer un journal ?

 

CORRESPONDANCE ET JOURNAL

Roger : Je me suis longtemps tourmenté au sujet de cette question parce que je n’ai que des correspondances sporadiques et je n’ai plus de journal scolaire. En fait j’entrevois des solutions possibles.

Pour la correspondance scolaire on pourrait s’arranger pour tirer des textes en surnombre qu’on enverrait à des correspondants en correspondance naturelle (je l’ai déjà fait) et même pour une classe qui travaille sur cette technique de livre de vie on prépare un tirage spécial. Sitôt que l’on dépasse trois ou quatre feuilles petit format tirées recto-verso pour une classe de trente élèves avec qui on correspond on est dans une formule mixte mi-correspondance, mi-journal avec l’intérêt que chacun des correspondants reçoit un exemplaire de l’ensemble tiré. Comme le limographe attaché- case admet parfaitement le stencil électronique on peut y ajouter les dessins…

Apparemment nous serions dans un journal scolaire petit format. J’ai tenté plusieurs fois l’expérience. J’ai constaté que s’il s’agit d’enrichir le livre de vie des correspondants, c’est parfaitement valable mais que le journal pose d’autres problèmes. On ne peut pas tirer un journal scolaire en petit format : c’est vraiment trop étriqué et c’est comme si on rapetissait la pensée elle-même. Il faut donc passer au grand format. Mais l’expérience du tirage au limographe avec la frappe de petits stencils est excellente pour les élèves comme préparation au tirage du journal scolaire et je pense – notamment dans le cadre d’équipes d’enseignants – que le journal a un grand avenir.

 

MANUEL ET LIVRE DE VIE

Pierre : Je ne pense pas que tu attendes de moi que je te ménage. L’idée que les élèves fassent leur manuel, n’est-ce pas une concession à l’institution ? Parce que tu as évoqué des révisions…

Tu vas loin dans la normalité !

Roger : Il est certain que le livre de vie rassure tout le monde. Voilà une classe en voie de modernisation mais qui garde une trace écrite et polycopiée de tout ce qu’elle fait. C’est évidemment impressionnant de pouvoir montrer un livre de vie à des parents, à des inspecteurs, à des visiteurs. Ici je rejoins la normalité dans le paradoxe.

J’ai effectivement parlé de révisions car je pense qu’il faut de temps en temps re-parcourir le chemin parcouru. Dans le dossier “révisions” je consigne les remarques faites à ce sujet. C’est un domaine encore flou mais prometteur à mon avis. Donc je ne tiens pas à en parler puisque cela fait l’objet de fiches spéciales qui paraîtront.

En fait l’idée du livre de vie est profondément révolutionnaire. Et je regrette de ne pas l’avoir compris plus tôt. On lit toujours Freinet de travers quand on ne s’applique pas loyalement à l’expérience. Car les élèves apprennent à faire un livre avec sa table des matières, ses index etc. C’est- à-dire qu’ils ne se satisfont plus du livre ou du manuel tel qu’on le leur impose de l’extérieur. Ça va très loin…

 

LIVRE DE VIE ET POLITIQUE

Pierre : Eh bien, allons-y…

Roger : La pratique du livre de vie disqualifie le manuel qu’il soit de droite ou de gauche, qu’il soit produit dans une société capitaliste ou dans une société socialiste… Le meilleur manuel est toujours à un certain niveau, un outil d’asservissement…

Pierre : J’ai l’impression que tu entrevois pas mal de difficultés…

Roger : La première c’est que, par le livre de vie, le manuel scolaire disparaît. Et avec lui tout un secteur de l’édition. Par contre Retorica développant la lecture développe du même coup la fréquentation des bibliothèques et l’achat des livres, donc le secteur classique. Globalement l’édition n’y perd rien.

Pierre : Tu oublies que Retorica lui-même est appelé à être édité.

Roger : C’est ce que croient beaucoup de camarades et c’est une erreur. Car je me suis rendu compte que certains camarades photocopiaient les fiches parues dans La Brèche et les distribuaient aux élèves pour les discuter avec eux. Je comprends la pratique mais je la désapprouve car elle met hors circuit la reproduction au limographe attaché-case, donc le livre de vie, dont la possibilité de créer soi-même ses outils. Le problème politique peut être posé très simplement. Nous avons devant nous trois possibilités :

– Le pays continue à être géré avec un gouvernement de droite et une forte opposition de gauche. Donc le jeu se poursuit d’une manière plus ou moins équilibrée ; on ne s’occupe pas trop des problèmes d’enseignement et les livres de vie se publient dans les classes sans problèmes majeurs. Mais si le ministère décidait d’interdire cette pratique ? Donc déjà une difficulté…

– Le pays bascule dans un régime fasciste. Et cette fois ce serait l’interdiction pure et simple de cette technique qui empêche la normalisation culturelle. Ou alors nous aurons des livres de vie censurés et auto – censurés à tour de bras. Mais ce seront encore des livres de vie car la braise s’entretiendra sous la cendre. Ou alors on passe au livre de vie clandestin avec toutes les difficultés que cela suppose.

– L’union de la gauche l’emporte ; un mouvement populaire tente de construire le socialisme ; les problèmes de l’enseignement passent au premier plan ; on refait les manuels… et on risque aussi d’interdire des livres de vie parce qu’on ne pourra pas en contrôler le contenu et qu’on ne sera jamais sûr qu’ils serviront à édifier le socialisme…

Pierre : Mais c’est inquiétant ce que tu évoques là…

Roger : Bien sûr, mais il vaut mieux aborder le problème avant, qu’après. En fait il y a une solution. Après tout on est bien passé du “réalisme socialiste” au “réalisme sans rivage” et nous savons maintenant que “le procès” de Kafka peut être lu aussi dans une perspective socialiste.

Il doit en être de même pour le passage du manuel au livre de vie. Pour cela, il faut et il suffit qu’un consensus se dégage sur un certain nombre de thèmes et de contenus…

Pierre : Peut-il y avoir une orthodoxie culturelle ?

Roger : Je n’aime pas le terme d’orthodoxie qui correspond à une “opinion droite ou juste” ce qui exclut les autres. Je préfère parler d’un noyau sur lequel tout le monde serait d’accord. Ce noyau, c’est ce que je publie actuellement car je fais une sélection, je ne publie pas toutes les fiches. Autour du noyau il y aurait évidemment des harmoniques, plus ou moins convergentes, harmoniques garantissant la liberté d’opinion des maîtres et des élèves et des possibilités de contestation- reconstruction du socialisme. Car un socialisme figé c’est un socialisme mort. Et un socialisme mort c’est la renaissance du capitalisme et des rapports d’exploitation.

Pierre : Un Retorica officiel ?

Roger : Pourquoi pas cette concession ? À ce moment certaines fiches fondamentales seraient imprimées et correspondraient si tu veux à un programme-plancher pour une classe. On saurait par exemple qu’il faut avoir vu mettons quatre-vingt fiches dans l’année ; elles seraient obligatoires et le reste du livre de vie serait libre…

 

CORRESPONDANCES AVEC L’ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL

Pierre : Ma question va peut-être te paraître incongrue. Mais quand on entre dans l’univers de l’École Moderne on semble couper tous liens avec l’enseignement traditionnel… C’est une sorte de conversion idéologique, et ça me gêne, parce que, en pratique on passe pas mal de compromis avec l’institution… Et puis ce n’est pas, à mon avis, un bon moyen pour amener des enseignants encore traditionnels sur les positions de l’ÉcoIe Moderne. D’où ma question. Peux-tu me dire, sans faux-fuyants, sans noyer le poisson, ce que deviennent chez toi la dissertation, la lecture expliquée, la lecture dirigée ?

Roger : Nous vivons en effet sur deux systèmes de valeurs : des exigences intérieures auxquelles nous cherchons à rester fidèles, des contraintes extérieures qu’il faut bien respecter. Comment faire le lien ?

En ce qui concerne la dissertation et notamment l’examen, les élèves disposent d’un recueil d’annales. Ils y choisissent librement leurs sujets, les traitent et sitôt que deux ou trois élèves ont traité le même sujet je polycopie une sorte de corrigé et les documents d’approfondissement, tirés naturellement de Retorica. Cela leur sert de correction et aux autres élèves, cela sert de préparation. En ce qui concerne la technique même de la dissertation, j’en ai touché un mot à propos des fiches-guides par les élèves pour les livres de vie. Il y a d’autres procédés que je n’évoque pas ici car ils figurent à l’article “dissertation” de Retorica.

En ce qui concerne l’explication de texte, j’ai renoncé à l’exercice sous sa forme traditionnelle. Par contre je pratique de plus en plus la comparaison de textes comme je te l’ai expliqué.

Pour la lecture dirigée je recours essentiellement au montage de lecture, pratiqué sous diverses formes. Ceci a donné lieu déjà à la publication du dossier “montages de lecture”. Mais je te passe tout de suite ce dossier. Tu comprendras mieux de quoi il en retourne. Disons qu’il nous faudrait dans l’immédiat 1 000 ou 2 000 montages déjà faits, concernant les productions les plus importantes parues en livre de poche. Les élèves font les montages, ce qui équivaut au compte rendu de lecture, puisqu’il y a à la fois le montage et la fiche-guide.

Puisque nous en sommes à un enseignement traditionnel dont nous ne pouvons pas éviter certaines contraintes, évoquons tout de suite le problème du cours. Les fiches de synthèse sont souvent prises comme base de discussion en classe. Ceci me permet de donner aux élèves les éléments fondamentaux, déjà polycopiés. Ils n’ont donc pas de notes à prendre. Ensuite nous discutons et nous notons simplement les idées intéressantes et les références issues de la confrontation collective.

 

RETORICA, HÉRITAGE DE L’ANCIENNE RHÉTORIQUE

Je sens d’une manière très profonde la filiation historique qui nous rattache aux professeurs de rhétorique de l’Antiquité, à Corax notamment qui passe pour le lointain inventeur de l’argumentation et du plaidoyer en deux points. J’ai travaillé sur un cahier de rhétorique dicté par un collègue en 1788. Ce savoir a été disqualifié parce que trop formel et non parce que inutile. Les procédés modernes de persuasion sont tous issus de la rhétorique classique qui se donnait ouvertement et explicitement la persuasion comme but ultime. C’est donc un savoir très moderne mais qu’il faut élargir à l’ensemble des médias, de leurs productions et de ce que nous savons actuellement en matière de linguistique, de sémantique, de sémiologie et de théorie de l’information.

C’est donc un savoir en reconstruction.

Je considère comme symptomatique le fait que pendant très longtemps, je ne savais jamais où placer le h de rhétorique. A mon avis ce blocage orthographique était le reflet d’un blocage personnel plus général face à ma discipline. Aussi, pour symboliser la disparition de la barrière, j’ai fait sauter le h. Retorica est un néologisme que l’usage entérinera. Donc fidélité au passé et ouverture sur l’avenir. Il m’est arrivé très souvent d’abréger le mot en ne gardant que les consonnes RTRK ou RTRQ. Ceci en hommage aux langues sémitiques, arabe et hébreu. C’était aussi un symbole, ouverture aux langues, aux productions er aux idées venues des autres civilisations. Celles- ci ont leur place dans Retorica.

J’ai évidemment conscience de la démesure du projet. Je me sens quelquefois le facteur Cheval de l’enseignement du français. Ce qui me permet d’aborder sereinement une tâche pareille, pour laquelle j’ai plus de goût que d’aptitudes, c’est que j’ai l’espoir de voir fleurir prochainement dans les établissements un, deux, dix, cent groupes Retorica qui polycopieront sans relâche, transformeront les fiches, en sortiront d’autres et donneront ainsi à l’entreprise un aspect réellement coopératif.

À vos limographes camarades !

 

  1. KOESTLER (1905 -.) UN TESTAMENT ESPAGNOL (1938)

(9 L. de P) Arrivé à Malaga, A. Koestler comprend que la ville va tomber aux mains des franquistes mais il renonce à s’enfuir et reste avec son ami, le consul anglais, Sir Peter (53} Les fascistes entrent dans Malaga (59-60)

Arrêté, Koestler échappe à une exécution sommaire, assiste à un interrogatoire (74-75). Il renonce à se tuer, fait connaissance avec la prison (84) (86) (88-89).

Transféré à Séville il voit de sa cellule la cour des prisonniers (131-132). il cherche à occuper son temps (136 à 140). Le groupe de presse Hearst, pro-franquiste, pourrait le libérer (148-149). Il attend la mort (153-154-155). Contacts furtifs entre les prisonniers (175-176). Sera-t-il gracié ? (181-182). Sa situation matérielle s’améliore : lecture, lettre de sa femme, un peu d’argent, la promenade (207-208). Nicolas est fusillé (211).

Il découvre la vie nocturne de la prison (216-217-218-219). On va fusiller un garçon de quinze ans (240-241). Kœstler est inculpé « d’aide à une insurrection armée » : donc, peine de mort. Mais il est échangé contre un otage du gouvernement républicain de Valence. Il part en avion (272). Il a été sauvé par Sir Peter et l’opinion publique (276-277).

 

Fiche-guide de discussion-dissertation

Le témoignage d’un correspondant de presse. Valeur du témoignage : sincérité ? objectivité ? son courage, ses petites lâchetés, l’honneur du journaliste. Comment a été écrit ce témoignage ? style ?

Un homme en prison attend la mort. Les occupations, rapports avec les prisonniers, les gardiens, les angoisses, à quoi pense-t-il et comment survit-il au désespoir ?

La répression franquiste. Revirement de Queipo de Llano : pourquoi ? la justice, les tortures, les exécutions, le rôle de l’Eglise, la conception du monde (riches/pauvres ou bons/méchants) ?

Le camp républicain. Sa légitimité et ses faiblesses, ce que voulait Nicolas, le courage, résignation de l’opinion publique.

 

Principe. Garder l’essentiel d’un livre (roman ou essai) pour qu’en moins d’une heure les auditeurs aient une idée précise quoique fragmentaire de l’ensemble. Les passages retenus seront généralement d’une page. On écrit les textes de liaison.

Travail de base. Lire et relire l’ouvrage, noter les pages à retenir. Lire à voix haute une page, très lentement, avec expression : chronométrer. Calculer ainsi le nombre de pages à retenir. Tenir compte du texte de liaison. Élaguer impitoyablement : un bon montage fait 35 minutes.

 

Rédaction de Sa fiche-guide. Deux parties :

 

  • Le résumé montage. Noter l’édition utilisée. Le texte de liaison avec le numéro des pages retenues doit être fait de telle sorte qu’en le lisant on ait une idée précise de l’oeuvre.
  • La fiche-guide discussion-dissertation. Pour aider la discussion on prépare une série de questions. En cas de besoin ces questions fourniront le canevas d’une dissertation ou d’un compte rendu.

 

  • Cette fiche est polycopiée. Ainsi les auditeurs n’ont pas à prendre de note et suivent plus commodément le montage.
  • On peut fournir un dossier avec biographie de l’auteur, montage (résumé-montage-fiche-guide-discussion) et un ou deux extraits.

 

Qui fait le montage ?

 

Le premier est fait par le professeur : réalisation et lecture-débat.

Ensuite ce sont les élèves qui les font. Deux cas :

 

  • le montage est déjà prêt et l’élève n’a plus qu’à le préparer.

 

  • l’élève fait tout : montage, fiche-guide, lecture et discussion.

 

Le contre-montage. Peut être fait par un élève ou le professeur : on choisit d’autres extraits, on fait un autre résumé pour donner un autre éclairage.

Emploi. Fait à la suite d’un texte aimé de la classe, d’un débat ou d’un envoi des correspondants. Peut servir de support pour un débat.

Partir d’un montage déjà fait et publié dans Retorica. Faire le stencil, le reproduire au limographe.

Le maître fait le montage. Lire le livre chez soi, réfléchir sur la fiche-guide. En classe les passages indiquées sont lus avec expression (!) puis discussion informelle. On fait noter les meilleures interventions puis on examine la fiche-guide pour éviter les oublis les plus évidents.

On peut demander à la classe de rédiger un compte rendu de lecture à partir des notes prises et en se servant de la fiche-guide. Recommander aux élèves de lire le livre en entier.

Un, des élèves font le montage. Ils lisent le livre, font le compte rendu par écrit à l’aide de la fiche-guide et s’entraînent pour la diction.

Le reste du travail suit les indications précédentes.

Variantes

– On peut faire prendre des notes pendant le montage et les ramasser en fin d’exercice.

– On peut demander que tous les élèves aient le livre sous les yeux, dans la même édition, à raison d’un livre pour deux élèves.

– On peut fragmenter la lecture du montage : toutes les trois pages on s’arrête pour un bref débat. C’est alors une véritable lecture dirigée, notamment recommandée en cas d’inspection : il n’est pas nécessaire de finir le livre devant l’inspecteur mais il faudra de toute manière finir sur une brève conclusion, synthèse des points déjà dégagés et pour laquelle la fiche-guide sera bien utile. Veiller à une diction très expressive.

– Si on n’a qu’un exemplaire on peut le faire circuler et chaque élève lit une page. On y gagne en variété mais la lecture risque de souffrir.

– Avant de laisser les élèves présenter un montage il est bon de les entraîner à faire une lecture lente et expressive sur les contes brefs. Il en existe qui tiennent en une demi-page.

 

CINQUIÈME ENTRETIEN

Le rebond

La force du tâtonnement expérimental

L’exigence du bonheur Les modèles

Peut-on corriger un texte libre ?

Une échelle d’appréciation

 

LE REBOND

Pierre : Tu m’as demandé de revenir. Pourquoi relancer les entretiens ?

Roger : Tu te souviens qu’il s’agissait de faire un dossier pédagogique. Je l’avais calculé trop court. Quand il a été question de le publier dans La Brèche on s’est rendu compte qu’il manquait douze pages… Mais il y a eu d’autres raisons. Tu vois les lettres de Michel Launay, d’Alex Coma et celles d’autres camarades… Ils posent des problèmes et il convient d’y répondre…

Pierre : En somme tu joues les prolongations ?

Roger : Ça me paraît plus compliqué que cela. Parce que tes problèmes posés relancent le débat, font approfondir des questions importantes que nous n’avions pas abordées ou que nous avions à peine effleurées. J’avais une solution possible : reprendre le dossier, le refondre pour intégrer ces éléments.

Pierre : ça t’aurait demandé du temps ? …

Roger : Oui. Et je n’ai pas le temps. Mais il y a une autre raison, bien plus importante à mes yeux. Le dossier dans sa première version amorce une réflexion. Nous devons procéder d’une manière naturelle, en respectant le plus possible le rythme des tâtonnements expérimentaux individuels et collectifs. Nous avions atteint un premier palier. Maintenant nous en sommes à un second. Il y a eu un rebond. Et je crois qu’il faut le marquer nettement.

Pierre : Je me demande si cette notion de tâtonnement expérimental à laquelle tu sembles si fort attaché relève d’une fidélité formelle à l’œuvre de Freinet ou correspond vraiment à une exigence intérieure…

Roger : Après la mort de Freinet en 1966 et surtout après 1968 j’ai l’impression qu’effectivement le mouvement a un peu douté de ses propres richesses. Où était l’essentiel ? Dans les techniques ? Dans la philosophie de l’apprentissage ?

Le problème n’est pas posé dans les mêmes termes dans le primaire où le fait d’avoir une classe et des élèves d’une manière continue donne une globalité indéniable à l’acte éducatif. Mais dans le second degré et notamment dans le second cycle, notre travail est tellement haché que si nous jugeons d’après les techniques nous avons beaucoup de mal à nous sentir intégrés à la pédagogie Freinet. On l’a bien vu dans les entretiens précédents : peu de journaux, peu de correspondance… du moins dans mes classes. Alors ?

En fait les problèmes matériels nous limitent terriblement. Nous faisons des percées quelquefois intéressantes sur telle ou telle technique mais notre action est discontinue. Elle s’opère en pointillé.

Par contre si l’on prend les problèmes globalement sous l’angle du tâtonnement expérimental la vision est plus satisfaisante. Ce que nous devons chercher ; c’est progresser constamment sans faire de miracles (il n’y en a pas) mais en résolvant chaque problème l’un après l’autre d’une manière pragmatique et naturelle, sans a priori.

 

LA FORCE DU TÂTONNEMENT EXPÉRIMENTAL

Pierre : Je ne vois pas encore ce que vient, faire le tâtonnement expérimental dans ce processus…

Roger : Dans les classes nous cherchons des pistes de travail, c’est-à-dire ce petit quelque chose qui va intéresser les élèves en profondeur, des propositions quelquefois minuscules qui déclenchent un intérêt, de telle sorte qu’il se produise individuellement ou collectivement une trace.

Pourquoi publions-nous des Gerbes (1). Est-ce pour le plaisir des maîtres et l’édification des collègues ? Ce serait un peu court… N’est-ce pas plutôt parce que ces textes, point d’aboutissement de tâtonnements expérimentaux passés vont créer dans nos classes, quand les élèves les lisent et les méditent, le choc émotionnel à partir duquel tout est possible et sans lequel rien n’est possible.

Pierre : Et ensuite ?…

Roger : Ensuite des tâtonnements individuels se produisent. Les élèves – certains élèves – vont plus loin, soit qu’ils imitent les travaux produits dans les Gerbes, soit qu’ils innovent. On peut imiter une forme, c’est-à-dire la reprendre : poème, conte, montage, essai… On peut aussi créer d’autres formes. L’essentiel c’est que l’activité obéisse le plus possible à une exigence intérieure qui se nourrira d’informations diverses obtenues dans et hors de la classe.

Finalement c’est ce terme d’exigence intérieure qui me paraît le plus propre à traduire ce que nous cherchons. Chaque fois que nos propositions de travail (c’est notre part du maître) déclenchent ou prolongent l’exigence intérieure des élèves nous sommes dans le vrai. Chaque fois que nous nous en écartons pour des motifs légitimes peut-être (peur de l’institution, des programmes et des examens qu’elle impose) nous sommes dans le faux.

D’ailleurs nous le sentons bien. Car à l’exigence intérieure des élèves, correspond l’exigence intérieure des maîtres. On le sent au moment des bilans, des réunions de coopérative. II y a là un synchronisme des tâtonnements expérimentaux même s’ils s’appliquent à des objets différents : contenu de l’activité pour les élèves, fonctionnement du groupe classe ou de l’établissement pour les maîtres.

Pierre : Oui, mais cela reste encore très confus pour moi. Car qu’est-ce que le tâtonnement expérimental ?

Roger : C’est cette progression par paliers qui nous satisfait parce que nous découvrons quelque chose d’autre, quelque chose qui nous était inconnu et que nous voulons connaître. Mais à ce point de ma réponse je dois m’arrêter. Les éléments d’information supplémentaire tu les trouveras dans l’ESSAI DE PSYCHOLOGIE SENSIBLE et dans l’ÉDUCATION DU TRAVAIL de C. Freinet. Mais attention ! Si cette pensée n’entre pas dans une relation dialectique avec ton propre travail, c’est une pensée morte.

Pierre :Tu  me demandes de croire au tâtonnement expérimental pour le voir agir ?

Roger : Non, ce n’est pas un article de foi, le tâtonnement expérimental. Mais à chaque fois que tu es déçu dans ton activité professionnelle, relis quelques passages des ouvrages de C. Freinet, plusieurs, un peu au hasard. Et tu te rendras compte que cette pensée explique les erreurs que nous commettons. Mais ces erreurs, une fois reconnues, il faut les rectifier. Et ce n’est pas un problème de bonne volonté ou de repentir, toutes notions qui n’ont guère de sens ici (il n’y a rien à pardonner), mais c’est un problème d’outils et de méthodes.

Comme ceci n’est pas forcément évident, Freinet avait mis au point un outil très pratique qui permet de contrôler l’activité et la part du maître. Ce sont les INVARIANTS PÉDAGOGIQUES, qui forment la conclusion du petit livre de Freinet L’ÉCOLE DU PEUPLE paru chez Maspéro. Il faut partir des invariants pédagogiques. On comprend mieux.

Pierre : Tu crois à la vertu d’une telle lecture ?

Roger : Je crois mais ce verbe n’a pas grand sens… Je l’abandonne. Les perversions sémantiques sont les pires. Je pratique la dialectique entre cette lecture et mon activité en classe et je confronte les résultats avec les camarades quand je les rencontre au groupe départemental ou ailleurs. Car ici la confrontation orale est fondamentale : on peut se montrer des outils, des travaux d’élèves. On peut manier soi-même les outils.

Ce qui est très important, et c’est ce que ne voit pas l’extérieur, c’est que cette pratique modifie profondément ia personnalité. Il y a comme un changement de regard et c’est ainsi que naît une technique de vie axée sur cette notion d’apprentissage naturel. Et c’est cette évolution personnelle commune à des centaines et des milliers de camarades qui forme le ciment et le consensus du mouvement. Et les rencontres n’ont pas d’autre but ultime que d’affiner cette perception particulière.

Pierre : Puisque tu parles de perversion sémantique, j’en vois une belle dans ton propos. Qu’est-ce que tu entends par “apprentissage naturel” ?

Roger : C’est un apprentissage conforme à nos besoins fondamentaux. Mais cette question est encore confuse, je la considère comme ouverte. Il est probable que le mouvement poursuivra sa réflexion sur les méthodes naturelles. Car la nature n’est peut-être pas toujours là où nous l’attendons et elle apparaît parfois là où nous ne l’attendons pas.

 

L’EXIGENCE DU BONHEUR

Pierre : J’ai l’impression qu’on s’enfonce. Dans les lettres reçues, au moins par deux fois, je vois une inquiétude réelle. Alex écrit « Que fais-tu du droit à la paresse” et Michel conseille de faire sauter le paragraphe du quatrième entretien consacré aux 65 heures de travail hebdomadaires qui selon lui, nuit à l’image de marque de Retorica.

Roger : Le fait est que j’ai bien failli suivre le conseil de Michel Launay mais je me suis ravisé, à cause justement du tâtonnement expérimental. Tactiquement c’était préférable ; à très long terme cependant c’était une erreur, car il faut garder trace de ce qui s’est passé réellement si on veut comprendre l’avenir et avoir prise sur lui.

Pierre : Tu évacues délicatement le problème. Parce que le problème réel c’est celui d’un outil dingue, dévorateur d’énergie. Pour monter un Retorica il faut ne faire que ça, il faut penser qu’à ça. Alex a raison. Au moment où l’on remet en cause la notion de travail, ce que tu proposes c’est le stakhanovisme pédagogique…

Roger : Je crois qu’il faut sérier les problèmes.

D’abord ce qui est disqualifié c’est le travail sans intérêt et sans responsabilité. Si Retorica devait être un pensum, il faudrait l’abandonner tout de suite ; l’outil serait mauvais.

À mon avis ce n’est pas le cas. Une collecte de documents est toujours amusante à condition qu’elle reste dans des limites raisonnables. En fait j’ai toujours recueilli des documents mais je ne suis pas le seul. Tous, nous en sommes là : nous avons des kilos de documentation inutilisable parce que mal classée. L’impression de choc vient simplement du fait que je présente l’ensemble comme déjà en bonne partie achevé et que c’est impressionnant. Mais on peut parfaitement se constituer un Retorica d’une manière progressive. A dix dossiers par semaine cela représente cinq cent vingt dossiers en un an. Ensuite il suffit d’enrichir l’ensemble.

Par ailleurs les fiches publiées par le module, de recherche abrègent le travail. On peut donc dire que la constitution d’une telle encyclopédie ne demande pas un travail excessif.

Pierre : Toi-même, tu as reconnu que cela avait représenté pour toi beaucoup d’heures de travail…

Tu as deux vérités ?

Roger : Cela effectivement a représenté pour moi beaucoup d’heures de travail parce que j’ai très longuement tâtonné avant de trouver la formule correcte. Je n’ai pas mis dix ans à faire Retorica mais il m’a fallu dix ans pour éliminer les uns après les autres les problèmes essentiels. J’espère vivement que ceci fera gagner du temps aux camarades. La redistribution de ma propre documentation m’a demandé environ 250 heures de travail.

En discutant avec des camarades je me suis rendu compte que notre erreur consiste à travailler année après année, pratiquement au jour le jour. Alors qu’en réalité une documentation bien faite doit permettre un travail en continu sur plusieurs dizaines d’années. L’idéal c’est de commencer un Retorica dans les premières années d’études supérieures et ensuite de le poursuivre tranquillement.

Pierre : Mais enfin, tu joues les aveugles ou quoi ? Pourquoi faudrait-il absolument classer ? J’ai l’impression que cette démarche fige notre travail. Faut-il jouer les Sherlock Holmes toute une vie ? Tu sembles gommer toute une partie de l’existence…

Roger : Pourquoi le nier ? C’est vrai que pendant longtemps j’ai fait passer la pratique pédagogique avant toute autre considération. Et je serais assurément coupable si je considérais cela comme une démarche naturelle. Le fait est que nous avons longuement tâtonné dans toutes les directions. Maintenant le Far-West, c’est terminé : nous savons où nous allons. Le corps enseignant se féminise de plus en plus et par ailleurs chacun revendique énergiquement sa part de bonheur. À mon avis Retorica mené coopérativement c’est le seul moyen de gagner du temps et donc d’avoir une chance de mener une vie personnelle satisfaisante tout en assurant une pratique professionnelle correcte. Mais l’obstacle au bonheur n’est pas Retorica. C’est la formation même des enseignants, étriquée, fondée sur l’individualisme et la non-communication. Lorsque je regarde d’autres domaines professionnels (par exemple le secteur radio-télévision-Hi Fi) je suis frappé par la manière simple et directe dont sont transmises les informations par les revues professionnelles. Il n’y a que chez nous que l’on coupe les cheveux en quatre avec des présupposés philosophiques, idéologiques et littéraires d’une incroyable lourdeur. Il suffit de comparer une revue d’électronique et une revue de linguistique ou de littérature.

 

LES MODÈLES

Pierre : C’est bien là que le bât blesse. La rigueur intellectuelle que tu cherches ne me rassure pas et ta comparaison me paraît significative. Tu vas diffuser mécaniquement des procédés…

Roger : Ce n’est pas possible. D’abord l’électronique est beaucoup moins mécanique que tu sembles l’imaginer. Un ampli se monte selon un schéma, c’est vrai mais les solutions adoptées sont très diverses. C’est la course à l’ingéniosité et à l’imagination créatrice pour éliminer tel ou tel défaut des montages. Ensuite comme je le disais dans un autre entretien, il n’y a pas de modèles. Mais ça, ça demande à être approfondi.

Un modèle qu’est-ce que c’est ? Tu prends connaissance d’une pratique pédagogique à travers un dossier ou une série de fiches techniques. On te propose un système à examiner. Si tu considères que ça a l’air de fonctionner et que tu vas tenter de l’appliquer chez toi, tu risques les pires ennuis parce que tu n’as peut-être pas tout compris, parce que le camarade ne t’a peut-être pas tout dit (le plus souvent involontairement… car que faut-il dire ?), parce qu’enfin il travaille avec une autre personnalité et dans un autre contexte. Considérer sa pratique comme un modèle, c’est prendre la mauvaise direction.

Mais tu peux essayer de comprendre l’expérience sans forcément t’en inspirer – du moins immédiatement. Tu sondes une pratique ; tu te dis : “Un tel fait ceci… où cela le mène-t il… qu’est-ce qui se passe à ce moment-là… etc.” C’est comme si tu remontais un plan de cablage sur un schéma. Il y aura forcément des trous dans ta reconstitution et ceci pour deux raisons : l’expérience présentée peut être la synthèse du travail de plusieurs années ce qui suppose que le système a évolué ; des points restent toujours obscurs… Progressivement tu élabores ta propre méthode.

Pierre : Tu m’excuseras mais je n’arrive plus à suivre. Est-ce que tu peux prendre un exemple ?

Roger : Très facile. Pensons à la notation. En gros il y a deux tendances. Certains camarades écartent d’emblée le problème et mettent coopérativement une note en fin de trimestre ou de semestre, étant entendu que cette note discutée en classe a une valeur très relative et sert surtout à se couvrir du côté de l’administration. Finalement c’est l’examen qui tranche : on l’a ou on ne l’a pas. Les élèves s’y préparent à leur rythme, le professeur fournissant à leur demande des sujets mais l’ouverture sur d’autres travaux plus intéressants est constamment assurée.

Pierre : Tu ne fais pas comme cela ?

Roger : Non, j’utilise un système de note construite qui permet à l’élève de savoir constamment à quel niveau il se situe par rapport à l’examen ou au niveau qu’on peut attendre de la classe. Le système est plus sécurisant mais il est moins libre. Surtout il entraîne tout un système d’évaluations qui fondé sur la co-évaluation mène les élèves à juger le prof sur les plans de travail. En gros, je suis noté par les élèves.

Pierre : Et ils te notent bien… ?

Roger : Ben, ça dépend des quinzaines. Tous les huit cours il y a une réunion coopérative avec ses rubriques : j’ai lu ou j’ai vu, j’approuve, je critique, je suggère, je juge le prof… Il est évident que si j’abandonne trop la classe à elle-même, certains vont réagir et que d’autres vont également réagir si je prends trop d’importance. Ceci crée donc un équilibre toujours instable, toujours remis en question dans ma part du maître.

Pierre : C’est du masochisme ou quoi… ?

Roger : La première fois que j’ai employé ce système, demandé par quelques élèves, je n’étais pas spécialement fier. J’aurais naturellement pu esquiver la difficulté si je l’avais voulu. Après tout, je pouvais continuer à me situer hors du contrôle tout en contrôlant mais j’ai senti une incohérence et j’ai voulu la réduire.

Pierre : À mon avis c’est complètement faux comme procédé. Car tu restes le prof. Les élèves peuvent craindre les mesures de rétorsion… Donc ils doivent toujours te féliciter…

Roger : Pas du tout parce que nous avons abordé ce problème dès la première réunion coopérative. D’ailleurs, je n’attends pas de cet avis plus qu’il ne peut fournir. Il est certain que des élèves craindront toujours de dire ce qu’ils pensent mais quand quelque chose ne va pas il y a toujours un élève pour le dire et l’écrire. De ce point de vue aucune remarque individuelle n’est négligeable. Ainsi, un jour, un élève m’a reproché de “mal parler en classe”. Les autres se sont récriés. Je lui ai demande de s’expliquer car a priori j’estimais qu’il avait raison. Il me dit en effet : “Vous comprenez, monsieur, chez moi on parle mal. Si vous vous y mettez vous aussi, je ne m’en sortirai jamais”. C’est vrai que par souci de mieux me faire comprendre, j’employais dans cette deuxième T un langage assez relâché. J’ai compris la leçon et je me suis surveillé. La classe l’a immédiatement remarqué et huit cours plus tard j’avais la remarque : “le prof surveille davantage son langage”.

Pierre : Est-ce que c’est possible de faire cela ailleurs ?

Roger : Je n’en sais rien. Moi ça m’a réussi. C’est tout ce que je puis en dire. Il est possible que dans un an ou deux j’abandonne ce système parce que finalement j’aurais jugé que, dans un nouveau contexte, les inconvénients l’emportent sur les avantages. Mais ce que je voulais dire c’est que l’introduction ou la modification d’une technique modifie de proche en proche tout le système pédagogique sur lequel fonctionne la classe.

Chez moi les deux bases de travail sont le livre de vie et le plan de travail personnel de l’élève. Ceci entraine une série de conséquences, les unes heureuses, les autres moins satisfaisantes. Parmi les conséquences heureuses figure une grande sécurisation mais, je le reconnais moi-même, à mon avis l’expression ne se libère pas suffisamment. D’où la nécessité de multiplier les expériences pour que chacun fasse son propre système après avoir cassé les modèles. Il n’y a pas de modèles.

Pierre : En somme un structuralisme pédagogique ?

Roger : Personne ne peut plus se dire structuraliste en 1976 ! Moi si. Mais il faut bien s’entendre sur le mot. Le structuralisme ne peut pas être une philosophie, c’est tout au plus une attitude d’esprit qui aime travailler sur ce qu’on nomme en linguistique “les êtres abstraits imaginaires”. On observe un phénomène complexe  et on cherche à dégager les lignes de force qui semblent le sous-tendre. Cette construction, ce modèle, ce peut être un organigramme, une loi physique, etc. Ce modèle, cette structure tentent de rendre compte le plus clairement possible du phénomène examiné mais on peut dégager plusieurs structures, plusieurs modèles. Certains seront peut-être plus pertinents que d’autres mais qui détermine la pertinence ? Personne sinon les nécessités de l’action. Un modèle est bon s’il sert à quelque chose. S’il ne sert pas, je ne dis pas qu’il est mauvais mais que la question est ouverte, qu’il servira peut-être. C’est une conduite pragmatique essentiellement. Ce qu’il ne faut pas oublier c’est qu’une structure est mouvante, qu’elle se transforme, se déforme, se reforme dans une nouvelle cohérence.

À vrai dire je n’ai jamais compris l’hostilité qui a accueilli une notion aussi peu contestable parce que tout le inonde bâtit, échafaudé des structures, et les intuitifs sont les premiers à le faire mettant en jeu en même temps toutes leurs potentialités. Et si l’on étudie L’ESSAI DE PSYCHOLOGIE SENSIBLE de Freinet on verra que la pensée de l’auteur était passablement structurée.

Par ailleurs structurer ne veut pas dire éliminer les contradictions. Cela veut dire les identifier et tenter de les réduire. Les contradictions non réductibles immédiatement sont dynamiques pour la recherche.

 

PEUT-ON CORRIGER UN TEXTE LIBRE ?

Pierre : Retorica est-il structuré ?

Roger : Apparemment non puisque Retorica adopte l’ordre alphanumérique. En fait les articles se répondent les uns aux autres constituant de véritables enchaînements. Ainsi “Photographie” renvoie à “Image”, “Exposition”, “Cartier-Bresson”, “Mail Ray”, “Brassai”. Par “Image” nous pouvons aller à “Affiche”, “Publicité” etc. Donc des cheminements en zig-zag, en étoiles, sont possibles avec des montages-pivots. Exemple de montage-pivot “Un testament espagnol” de Koestler ; pendant la guerre civile espagnole un journaliste britannique condamné à mort par les franquistes attend son exécution. Sur le même ouvrage nous avons donc plusieurs dossiers branchés : “Espagne Franquisme”, “Journaliste”, “Peine de mort”, “Guerre : Guerre civile espagnole”.

Pierre : Mais peut-on parler d’un ensemble structuré à partir de tes exemples ? Je ne le pense pas..

Roger : Moi non plus. Mais une partie de Retorica me paraît plus structurée, – C’est celle qui traite de la correction des textes libres.

Pierre : Ça c’est intéressant parce que j’ai un peu l’impression que c’est un problème délicat… Comment fais-tu ? Et quel lien avec Retorica ?

Roger : Pendant longtemps j’ai pratiqué la réflexion globale, un mot gentil et encourageant mis en tête de copie, surtout pas à l’encre rouge ! et suivi d’un code élémentaire : une barre signifiait “esquisse intéressante”, deux barres “ensemble moyen mais intéressant”, trois barres “bon travail”. Cela me permettait de faire le point parce que je ne pouvais pas me souvenir de tous les textes vus. L’ennui c’est que ce système finissait par déboucher sur une note : deux travaux moyens, soit quatre barres au total sur une quinzaine donnaient la moyenne. Cela ne favorisait guère l’expression libre, les élèves travaillant pour faire monter leurs quotas de barres !

Pierre : Pas spécialement révolutionnaire ton procédé !

Roger : Bien sûr. Mais d’une part la note d’écrit en fin de quinzaine était discutée entre l’élève et moi et d’autre part il ne faut pas oublier le mot de Freinet “Ne vous lâchez jamais des mains… avant de toucher des pieds”. C’est écrit dans les DITS DE MATHIEU qu’on a toujours intérêt à méditer quand on cafouille. Ce diable d’ouvrage permet de se resituer dans un contexte sans trop rougir de ce qu’on fait et sans se décourager.

Pierre : Comment procèdes-tu maintenant ?

Roger : Travaillant la linguistique, la sémantique, la .construction romanesque, la théorie du récit que sais-je encore ! je butais sur le problème de la création. Bien sûr on s’interdit de porter des jugements de valeur mais l’expérience montre que l’expression “texte libre’’ véhicule aussi de vagues compositions alimentaires, poèmes exécrables, sans image, sans rythme, étape indispensable certes mais qu’il faut dépasser et comment ? Si l’on attaque le problème des nouvelles et des contes c’est encore plus net ; la vraisemblance, la cohérence, la construction correcte d’un retour en arrière, les changements de points de vite sont des réalités techniques qu’on ne peut pas esquiver très longtemps, On a toujours beaucoup parlé des enfants-poètes parce que la poésie semble couler de source. On parle beaucoup moins des enfants-conteurs parce que savoir raconter une histoire intéressante pose de sérieux problèmes. On débouche inévitablement sur les questions de techniques littéraires.

Pierre : Deux remarques, si tu permets :

  • d’abord c’est le contenu qui est important à mon avis. Il faut que l’élève s’exprime. On ne peut pas porter de jugement de valeur.
  • ensuite, s’il y a un savoir technique à dégager, il se fait à l’intérieur de la classe, par échanges mutuels.

Roger : Je partage ta réflexion mais je pose les limites suivantes :

  • si le texte présenté à la classe n’a pas d’impact c’est comme si l’élève n’avait rien fait et il sort découragé, il n’a pas communiqué.
  • les échanges mutuels se font avec le maître et les trouvailles des élèves seront d’autant plus riches que le maître sera mieux informé.

Pierre : Par le biais du paradoxe tu pervertis complètement la part du maître parce que finalement tu en arrives au cours…

Roger : Pas du tout. Si ton information est large et solide tu encourageras fermement une intervention un peu bizarre parce que tu en auras immédiatement pressenti l’intérêt et la richesse. Tu sais que cela va quelque part même si tu ne sais pas où.

 

UNE ÉCHELLE D’APPRÉCIATION

Pierre : Alors comment fais-tu ?

Roger : Au bout de plusieurs années de tâtonnements j’ai fini par identifier cinq secteurs :

LOGIQUE : c’est-à-dire tous les problèmes de construction qu’ils touchent aux poèmes, aux récits ou aux essais.

ANALYSE : richesse des idées et des exemples dans les essais

IMAGINATION : richesse de l’invention dans les poèmes et les récits

STYLE : correction, souplesse du style

PRESENTATION : ponctuation, grammaire, mise en page, écriture ou frappe dactylographiée.

Chaque travail est apprécié en fonction de ces cinq secteurs. Chacun des secteurs a une échelle : très faible – faible – médiocre – assez bien – bien – très bien que je visualise par commodité en 0 1 2 3 4 5

Je me suis fait faire un tampon sec présenté ainsi

 

 

 

 

LOG tf fa me ab b tb
A/I tf fa me ab b tb
STY tf fa me ab b tb
PRE tf fa me ab b tb
  0 1 2 3 4 5

 

On remarque qu’analyse et imagination sont en situation alternative : en effet pour une dissertation ou un essai (notamment dans la perspective de l’examen) on apprécie la richesse de l’analyse et sa pertinence par les exemples et non pas l’imagination. Et c’est exactement l’inverse pour les poèmes et les récits.

Pierre : Et à chaque fois que tu corriges une copie tu mets ton tampon. C’est pratique mais c’est d’un traditionnel…

Roger : Oui, je mets le tampon, j’encadre les rubriques concernées avec des degrés intermédiaires (ex : mé + = moyen) et je commente…

Pierre : (suave) Et les chiffres te permettent de dégager une note ?

Roger : (sur le même ton) Oui parce que je ne suis peut-être pas dans le même cas que toi : j’ai des élèves qui présentent des examens…

Pierre : Ça va. J’ai compris. Donc tu joues la carte traditionnelle !

Roger : Si tu me laisses continuer tu verras que c’est plus compliqué que cela. C’est vrai qu’une dissertation appréciée me me ab ab vaut 2 + 2 + 3 + 3= 10 / 20.

Pierre : Et un poème ?

Roger : Ce serait idiot de le transformer en note. Je ne le fais jamais, d’autant que pour un poème bref je laisse de côté la logique et la présentation. Je ne garde donc que l’imagination et le style ex : ima = B et style = B plus mon commentaire. Une fiche-guide de débat inversement sera jugée log = AB, ana = B prés = AB et je ne tiens pas compte du style puisqu’il est forcément télégraphique. Ainsi en fonction des travaux sont appréciés tel ou tel des cinq secteurs.

Pierre : Comment tu t’y retrouves finalement ? Et ne pourrait-il pas se faire qu’un travail mette en jeu les cinq secteurs à la fois ?

Roger : Ça arrive quelquefois que je sois tenté d’apprécier tous les secteurs à la fois pour des travaux vraiment exceptionnels où l’imagination se conjugue avec l’analyse. On arriverait ainsi théoriquement à 25 / 20. Si on transformait en note !

Je m’y retrouve parce que j’ai un cahier spécial où je note le titre du travail, la date de remise et le décompte des secteurs. Chaque élève a sa fiche et ceci me permet de m’y retrouver. Ex :

Je commente. En principe par période de huit cours je demande deux travaux relevant d’exercices traditionnels, semi-traditionnels ou de l’expression libre créative. A la fin de la période, je fais une synthèse.

Ainsi à la fin de la première période la logique s’équilibre à 2, l’analyse se confirme à 3, le style à 3 et la présentation par prudence reste à 2+.

Au cours de la deuxième période l’élève s’oriente vers des travaux mettant en jeu l’imagination et permettant un travail du style parce qu’ils sont brefs. Il rend un de ces travaux et une dissertation pas très bonne. Il y a baisse de l’analyse et montée de l’imagination.

Au cours de la troisième période un seul travail, abandon de la dissertation et je baisse d’un cran l’analyse pour laquelle je n’ai rien eu ; par contre imagination et style continuent à grimper, la présentation baisse.

Donc le problème de l’élève va être de continuer à écrire pour remonter l’analyse tout en gardant son niveau en style. Si au terme de la troisième période je voulais traduire en note en vue d’un livret scolaire

j’additionnerai 2 + 23+2+ soit 10+. C’est très moyen mais la formule développée, la seule qui compte à mes yeux révèle les potentialités.

Pierre : Et si l’élève ne rend aucun travail au cours d’une période ?

Roger : Je baisse tout d’un cran. Admettons que ce soit le cas pour la quatrième période j’ai alors

  • 1+ 3+ 3 2 et une traduction en note donne 8+. Au moment des conseils de classe le système est tempéré par discussions élèves-maîtres.

Pierre : Tu ne trouves pas que c’est un peu abrupt.

Roger : Les élèves sont libres de faire ce qu’ils veulent chez moi mais ils ne sont pas libres de rien faire. J’essaie de former de futurs travailleurs ayant la maîtrise d’outils intellectuels précis, pas des bourgeoises du XVIe arrondissement.

Pierre :Tu prends là une option bien assurée… Es-tu sûr que le travail soit vraiment une valeur ?

Roger : Je suis payé pour qu’il en ait une. Ce n’est pas le travail libre qui est en question actuellement ; c’est le travail imposé et découpé en tranches tel qu’on le vit encore dans l’industrie.

Mais on n’abattra pas ce travail avec des jeunes formés mollement dans les lycées. On a le choix entre former des marginaux et des militants. Moi je préfère le militant. Ensuite s’il veut devenir marginal, il décidera.

J’ajoute d’ailleurs qu’à mon avis nous avons trop négligé la question des contrôles et des brevets. C’est dommage parce qu’on est amené à des positions de repli comme celle que j’expose.

(1) Gerbes adolescents : publication de textes ou poèmes d’adolescents d’élèves travaillant en pédagogie Freinet.

 

SIXIÈME ENTRETIEN

Répression, lucidité et part du maître

Logique, analyse, imagination, style, présentation

Des dossiers allégés

Conclusion : vers l’interdisciplinarité.

 

RÉPRESSION, LUCIDITÉ ET PART DU MAÎTRE

Pierre : Plus je repense à ton système – et pour cela j’ai réécouté la fin de la bande, parce que je n’en croyais pas mes oreilles – et plus je le trouve répressif.

Roger : Bien sûr. Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? Chacun est libre de bâtir ou de ne pas bâtir un plan, de faire des phrases correctes ou pas, de soigner la mise en page ou de la bâcler. Ensuite on présente cela à un lecteur et on attend – quand l’ensemble est mal conçu – qu’il fera l’effort pour comprendre, pour déchiffrer. Bref on prend le lecteur pour son boy. Tu m’excuseras, mais ça aussi c’est de la répression. Pourquoi veux-tu que je me crève à lire un truc mal foutu écrit par quelqu’un qui ne fait pas l’effort élémentaire pour communiquer avec moi…

Pierre : Là tu abuses. Tu défigures ma position pour mieux l’abattre.

Roger : Pas du tout mais réussir à communiquer avec les autres, c’est un outil politique. Ca mérite qu’on s’y arrête. Par contre ce qu’il faut dire c’est que la classe doit offrir des techniques de communication efficaces de manière à ce que les élèves aient envie de communiquer et donc soignent leurs communications sur tous les plans. Mon réflexe de colère était surtout méthodologique.

Pierre : J’aime mieux ça. Mais l’aspect répressif reste.

Roger : En fait il faudrait arriver à ce que l’élève voie d’abord d’une manière très claire ses points forts, ses points faibles et les remèdes. En somme passer de la répression à la lucidité.

Pierre : Oui, mais après ?

Roger : Il faut aider l’élève à améliorer les secteurs en difficulté, donc la part du maître doit être assurée et ceci grâce à Retorica. Une fois qu’on a l’ensemble répression-lucidité-part du maître assumée il est évident que le premier maillon, le maillon répressif disparaît progressivement.

Pierre : D’accord, mais comment ?

Roger : Pour chaque secteur on identifie des pistes de travail fécondes que l’on propose à la classe, à un groupe ou à des individus en difficulté. Ces pistes de travail peuvent porter sur des thèmes également. Mais je m’attache spécialement aux cinq secteurs : logique, analyse, imagination, style, présentation.

Chaque secteur est représenté par un dossier de Retorica, dossier renvoyant à d’autres articles. Ainsi en logique on peut s’intéresser à la construction des nouvelles (un bon retour en arrière dans une nouvelle courte et percutante ex : Boulanger “Le mort du bridge’’ qui est une méditation sur la tentation du crime), (un plan en treillis A. Bertrand “Un rêve” poème en prose), (le récit à travers le narrateur J. Brel “Ces gens-là”). Il arrive que la fiche expose des moyens très simples. Ainsi la méthode du puzzle pour les essais. Soit une documentation : on prend des notes simplement recto, on découpe les notes avec une paire de ciseaux, on les met en ordre en tâtonnant selon un plan que l’on définit progressivement, on les colle et ensuite on réécrit le texte. Encore faut-il savoir prendre des notes : d’où dossier spécial “prise de notes”. Nous avons là un vaste chantier. Comme me l’écrit Geneviève Le Besnerais : il faudrait pour le second cycle des fiches sur les articulations dialectiques (de plus, en outre, or, il est vrai, sans doute, certes, ainsi, donc…) et sur la méthode du débat contradictoire entre deux porte-parole. Elle poursuit en faisant remarquer : nous avons des moyens de déblocage pour le récit, la poésie, il en faudrait dans le domaine rationnel – ou passionnel – oratoire en tout cas… Ceci est évidemment à créer en liaison avec les dossiers “débats”, “rhétorique”, “discours” etc. D’autant que sur le problème de la construction logique nous ne sommes pratiquement guère plus avancés qu’au XllIe siècle alors qu’en topologie on dispose de notions comme la “catastrophe” très excitantes pour la créativité logique et qui servent dans la création musicale moderne. Comme la créativité de la logique c’est de l’imagination, on voit qu’on ne peut aider un élève sur ce point précis sans lui offrir des pistes de travail mettant plusieurs secteurs en jeu. Mieux même, s’il est plus avancé en imagination et en style on peut mettre au point des fiches qui l’aideront en logique à partir de l’imagination et du style. C’est par exemple le cas du poème d’A.Bertrand que j’évoquais tout à l’heure. Comme les contenus sont également en cause, le fait de proposer la nouvelle de Boulanger “Le mort du bridge” va permettre tout en étudiant la fonction du “retour en arrière” dossier spécial (!) d’orienter la pensée vers le thème du “crime”. Mais dans le dossier “retour en arrière” il y aura place pour le thème du voyage à travers le temps et un ouvrage de S.F comme “Une porte sur l’été” de Robert Heinlein (Ed. Rencontre).

Pierre : Bref, tout est dans tout.

Roger : Non justement, tout n’est pas dans tout et tout ne mène pas à tout. Il faut faire des choix et ces choix engagent finalement la personnalité du maître. J’aime beaucoup Daniel Boulanger et le hasard me l’a fait rencontrer comme le hasard m’a fait rencontrer Robert Heinlein. Les références de Retorica sont variables, et heureusement, par contre ce qui est stable, c’est l’ensemble des lignes de forces de ce microcosme culturel.

Mais dans ces lignes de force il y a des relations directes et naturelles et d’autres relations très indirectes et fortuites.

 

LOGIQUE, ANALYSE, IMAGINATION, STYLE, PRÉSENTATION

Pierre : Tu viens d’expliquer pour la logique comment peuvent s’opérer les embranchements. Peux- tu le faire pour les autres secteurs de correction ?

Roger : Prenons le secteur “analyse”. Il nous renvoie lui aussi sur “prises de notes”, sur “comparaison de textes” parce que c’est une technique intéressante et susceptible de développements divers. On trouve encore “documentation”, “exposés”, “bibliothèque”, “classification”, “corrélats”. Si je vois qu’une copie est faible de ce point de vue, je prends mon dossier “analyse” qui me renvoie au(x) dossier(s) plus spécialisés où je trouverai la fiche utile, la fiche qui correspondra au problème de l’élève.

Pierre : Et tu recopies cette fiche ou ces fiches ?

Roger : Non, parce que j’ai dans chaque dossier quelques fiches en plus que je donne ainsi aux élèves.

Pierre : Cela représente encore une autre dimension ?

Roger : Oui, mais j’en suis encore aux balbutiements dans ce domaine. C’est l’emploi direct de Retorica dans le travail individualisé pour respecter le tâtonnement personnel de l’élève. C’est un point d’aboutissement découvert récemment mais qui est dans la logique de l’outil.

En ce qui concerne l’imagination on trouve évidemment des dossiers “déblocage”, “métaphore », “conte” (liaison imagination et logique), jeu “l’un dans l’autre” de Breton, “ellipse” (qui devrait figurer dans logique également) etc.

Si l’on examine le problème du style on s’aperçoit qu’il faut avoir des fiches simples, directement accessibles. On trouve ici “variations” (tirade des nez d’E. Rostand), “Queneau : Exercices de style”, “pastiche”, “écriture automatique” (mais rentre plutôt dans “imagination”), enfin des conseils très concrets (éviter les adjectifs et les adverbes, rechercher plutôt les verbes d’action et les mots concrets ; limites de ces conseils, tout ceci d’après Etiemble “L’art d’écrire”).

Reste enfin “la présentation” avec « mise en page”, “exposition”, “ponctuation” et des fiches de grammaire issues du “Dictionnaire des difficultés de la langue française” d’Adolphe V. Thomas, chez Larousse. J’avoue d’ailleurs faire davantage confiance aux chefs correcteurs du “Monde” ou de Larousse qu’aux grammairiens de l’Université. Là aussi le dossier pose beaucoup de problèmes et suppose un certain nombre de renvois dont je n’ai pas encore complètement fait le tour.

 

DES DOSSIERS ALLÉGÉS

Pierre : Tout ceci n’est-il pas bien étroitement spécialisé en fonction des seuls problèmes du second cycle ? Quel lien peut avoir Retorica avec le FTC (1) par exemple ?

Roger : J’ai cru que Retorica pouvait surtout servir au second cycle jusqu’au moment où je me suis rendu compte que beaucoup de camarades m’en demandaient pour les 4e-3e, pour les 5e-4e ou pour eux-mêmes. Nous sentons tous le besoin d’un quadrillage léger du savoir. Nous souhaitons tous avoir sur une question donnée une synthèse rapide en une demi-page, ce que refusent de faire beaucoup d’intellectuels.

Au sein de l’I.C.E.M. par l’organisation en modules de recherche nous voyons se rapprocher des groupes de travail. Le FTC répond presque aux mêmes préoccupations que Retorica qui par divers côtés en deviendra un sous-ensemble.

Pierre ; Mais l’ensemble n’y rentrerait pas tel quel ?

Roger : Certainement pas. Actuellement je cherche à cerner ce qui est vraiment indispensable, de ce qui est simplement utile. Plus un dossier est important moins il est exploitable. La simplification est donc toujours une grande victoire.

Voici où j’en suis arrivé. Le problème est de répondre en gros à l’attente d’un groupe restreint d’élèves (six par exemple) qui veut travailler une question d’une manière mixte, c’est-à-dire à l’aide de travaux menés à plusieurs et de travaux menés seuls. Ils auront besoin d’une fiche piste de travail comprenant :

– une définition de la question

– une bibliographie renvoyant à quelques ouvrages très précis : article d’encyclopédie, dernière synthèse de la question, quelques œuvres éclairantes, dynamiques, d’une bonne qualité littéraire (oeuvres de fiction ou témoignage)

– possibilités diverses : montage de lecture avec débat, compte rendu de lecture (moins dynamique), comparaison de textes (à présenter à la classe) explication de texte, sujet de dissertation, travaux divers : conte, poème, montage A.V., exposition…

Outre cette fiche on peut ajouter une fiche de synthèse, montages déjà prêts, textes divers… bref un dossier de quelques pages.

En travail d’atelier ou travail indépendant (pour moi c’est un peu la même chose) on aide les groupes à avancer les deux ou trois travaux qu’ils vont présenter après programmation au planning de la classe.

Voyons maintenant le problème vu du côté du dossier lui-même. Que va-t-il contenir ?

cette fiche pistes de travail

– une fiche de synthèse

montage(s) de lecture

– textes à comparer

– textes à expliquer

– un sujet de dissertation avec sa fiche-aide-corrigé

– un texte d’élève dynamique tiré d’une Gerbe et permettant d’amorcer la recherche

– un article de journal récent, dynamique et bref permettant un travail de résumé et de discussion.

Déjà un tel dossier me paraît suffisamment étoffé. Comme on arrive très vite à avoir une gamme de montages et de textes à expliquer très importante, j’en arrive à avoir dans mon dossier une fiche de position sur laquelle j’inscris les montages prêts (parce que les stencils sont toujours rangés au nom de l’auteur. Ainsi “Un testament espagnol” est rangé à Koestler en ce qui concerne le stencil) et les textes. C’est au dernier moment avec le groupe de travail qu’on peut choisir ce qui fera le dossier définitif, en ne retenant que tel montage de lecture par exemple.

 

CONCLUSION : VERS L’INTERDISCIPLINARITÉ

Pierre : Si je comprends bien, la visée de l’ensemble est l’encyclopédie à faire soi-même…

Roger : Effectivement. Plutôt que d’acheter une encyclopédie déjà périmée au moment de l’achat. (Essaie de lire l’article “Automobile” dans l’Encyclopaedia Universalis… Le problème ne se pose déjà plus dans ces termes parce que le premier tome est sorti il a une dizaine d’années !) il vaut mieux faire son encyclopédie : au moins on sait qu’elle est à jour.

Évidemment, elle n’est jamais achevée. Mais de temps en temps on purge au fil des problèmes. On se rend compte alors que beaucoup d’informations meurent rapidement et on arrive petit à petit à une sorte de roc, l’œuvre de fiction d’une bonne qualité littéraire.

Pierre : Cette formule doit être applicable à d’autres disciplines ?

Roger : Certainement. Il y a place pour un Retorica-phitosophie. Avec Renée Favry nous travaillons sur deux Retorica, un français, un espagnol. Je songe à un dossier comme “nombre d’or”. On devrait trouver le même dans un Retorica-maths car le “nombre d’or” qui est lié aux dossiers “harmonie”, “beau” met en cause les équations du second degré. Même remarque pour le dossier “syllogisme” qu’on peut traiter mathématiquement. On peut donc mettre en place des réseaux, publier les fiches, les échanger etc,

Pierre : Compte tenu de l’importance de ta documentation, comment penses-tu en faire profiter les camarades ?

Roger : Je fais maintenant une publication systématique par livraisons de plusieurs dizaines de fiches. Je souhaite qu’on m’envoie des fiches pour rendre ces livraisons plus riches et plus nombreuses. Quand la livraison est prête, je l’annonce dans La Brèche ou L’Educateur. J’essaie d’arriver à des livraisons où toutes les fiches soient utiles et directement utilisables en classe.

Pierre : N’est-ce pas jouer abusivement sur la paresse ?

Roger : Je crois au contraire qu’il faut nous libérer le plus possible de ces tâches de manière à trouver le temps de nous occuper vraiment des élèves et de leurs problèmes. Si une série de fiches permet à un camarade d’économiser le tiers de son temps de recherche, de gagner dix à quinze heures par semaine, ce sera autant de gagné pour ses élèves et pour nous…

Pierre : Pas forcément pour nous. Tu risques de n’avoir que des consommateurs…

Roger : D’abord il est normal de consommer. Ensuite il faut faire confiance au bon sens et à l’esprit coopératif. On peut être sans honte consommateur d’un module si l’on est travailleur actif d’un autre module. Et le consommateur pur n’existe pas. Il arrive toujours un moment où l’échange des instruments et des outils se fait. Parce que c’est la nature du travail coopératif qui l’exige et l’efficacité.

 

 

 

Roger et Alii, Retorica, 36 pages, 18 440 mots, 111 800 caractères, 2016-12-31

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