28 RHE argumentation persuasion 2009_04

28 RHE argumentation persuasion 2009_04

1. Un réseau complexe. L’argumentation est liée à de nombreuses notions, quelquefois presque synonymes : persuasion, grammaire (conjonctions de coordination, de subordination), raisonnement (par induction ou déduction), publicité, dialectique, pragmatique,  médiologie…  On peut consulter :

Christian Plantin, “L’argumentation”, Seuil, Mémo, 1996

Pierre Oléron “L’argumentation” PUF, Que sais-je, 1983

Pour des applications liées à l’enseignement on peut consulter le lien suivant : www.site-magister.com

2. Etymologie. Création tardive (v. 1320) sur argumenter / arguer pour… contre…  du latin arguere ; indiquer, démontrer, convaincre et ensuite accuser. Il viendrait d’un substantif *argu, “éclat, blancheur” et donnerait argent, le nom du “métal clair”. (d’après Alain Rey). Il s’agit de décrire une situation confuse pour la rendre claire. Plantin (3.A.b p.15-16) étudie comment le mot argumentation fonctionne dans un réseau de discours 1. cognitif, 2. linguistique, 3. social, 4. interactif coopératif, 5. interactif polémique. Il écrit :  “L’argumentation a une face cognitive : argumenter c’est exercer une pensée juste. Par une démarche analytique et synthétique, on structure un matériau ; puis, on met en examen un problème, on réfléchit, on explique, on démontre, au moyen d’arguments, de raisons, de preuves. On fournit des causes. La conclusion de l’argumentation est une découverte, elle produit de l’innovation, ou rien moins que de la connaissance.” (p.15) L’argumentation permet de comprendre une situation de conflit. Sa définition pourrait convenir à la dialectique.

3. Typologies. Certaines typologies  reposent sur trois entrées (Pérelman et Olbrechts-Tyteca 1958), d’autres sur neuf (Toulmin, Rieke et Janik 1984) ou sur dix (Van Eemeren et Grootendorst 1992); (Plantin 6 A p. 37-38). Plantin retient pour sa part une classification selon trois “paramètres d’objets, de langage, d’interaction.” (6 B p. 39). Cette classification est assez dynamique car elle suppose un jeu de forces et de contre-forces :

a) L’argumentation manipule des objets et des relations entre objets ;

b) L’argumentation subit les contraintes du langage dans lequel elle se développe ;

c) L’argumentation est un processus interactif. (p. 39)

4. Une rhétorique du conflit. Dans la naissance de la rhétorique classique un plaignant A demande réparation à un adversaire B devant un juge C. (Plantin 1 A p. 4). Ce juge est donc au-dessus des parties tandis que A et B sont en relation duelle, d’opposition.

Mais voici qu’apparaît une situation où il n’y a plus de juge pour départager A et B. C est encore présent mais il n’a plus  le statut de juge.  A et B vont tenter de l’attirer dans leur camp respectif. Nous sommes dans une relation ternaire non hiérarchisée. C a été déchu de son statut de juge parce que les trois protagonistes sont pris dans un flux de forces sociales qui les dépasse, les domine tous les trois et prive C de son rôle d’arbitre.

L’argumentation classique est socialement triangulaire. Les dialogues platoniciens ou les joutes dialectiques auxquelles se réfère Aristote se passent en présence d’un public qui arbitre : “C’est sur lui que l’on veut agir. Les adversaires n’ont pas la prétention ou l’objectif de se convaincre l’un l’autre.” (Pierre Oléron “L’argumentation” p. 16). Quand on introduit la théorie de l’information on fait intervenir un émetteur, un récepteur et un message. Le message est codé et la transmission peut être en partie perturbée par du “bruit” (idem p. 23) “L’interprétation intègre les données de fait dans un cadre conceptuel qui constitue un système plus ou moins élaboré. Ce cadre leur donne un sens, permet de les comprendre (ou en donne l’illusion) et de les juger.” (idem p.94) “Le propre de l’interprétation, en donnant – métaphoriquement – une clef de ce qui est interprété, est de rendre présent ou clair ce qui était caché, obscur ou confus.” (p.95). “Dans un certain nombre de situations les prises de position qui s’affrontent sont destinées à aboutir à des compromis.” (p. 120)

5. Emporter la conviction.  L’argumentation n’est pas une méthode de recherche mais de présentation des résultats. Elle a pour but de convaincre le lecteur ou l’auditeur de la validité des résultats de cette recherche. Or emporter la conviction ne relève pas de la logique mais de l’intuition. On entend quelquefois « C’est bien expliqué mais vous ne m’avez pas convaincu ». Il faudrait pouvoir se tourner vers l’autre et le laisser cheminer vers sa vérité. Cette dernière devrait coïncider avec la nôtre si notre argumentation est correcte. Il s’agit donc de surmonter la peur de ne pas triompher puisqu’on recherche une vérité à partager. L’attitude à adopter serait celle du non-agir taoïste :

– intervenir le moins possible

– être présent et totalement attentitf

Ceci suppose la connaissance d’outils fondamentaux tels que les syllogismes et les articulations du discours. Ajoutons y une bonne dose de cet humour absurde qui apprend à démonter les concepts. On pense à Léwis Caroll “Alice au Pays des Merveilles”  mais aussi au Tristam Shandy de Laurence Sterne. Un fils veut prouver à son père qu’il a le droit de coucher avec sa grand-mère : “Pourquoi ne pourrais-je pas coucher avec votre mère ? Vous couchez bien avec la mienne !” (IV, 30). Sans oublier  cette brève de comptoir parmi bien d’autres : “L’homme blanc a inventé les droits de l’homme. Il en fait ce qu’il veut.” (Retorica)

6. Argumentation en français et en mathématiques (IREM, Paris VII, 2005) L’argumentation est devenue un thème majeur à tous niveaux et dans toutes disciplines. Notamment sous la forme de “narrations de recherche” mathématique dans l’IREM de Montpellier.  Et en français  des exercices rhétoriques :  “résumé-discussion”, “travail d’écriture mené à partir d’un texte argumentatif”, “écriture d’invention”. Il s’agit aussi d’un retour vers la rhétorique classique avec son inventio (le contenu) , sa dispositio (sa construction). La dissertation en était l’axe majeur : au sens classique “dissere” signifie “penser”. Tout ceci révèle ou masque des pratiques heuristiques, c’est-à-dire d’invention qui lient la rhétorique classique au développement des sciences car de l’antiquité à l’âge classique, les mêmes personnes, y compris Descartes, pratiquaient disciplines rhétoriques et scientifiques.

Remarques Retorica. L’argumentation m’a paru faire des ravages entre le CM2 et la classe de 3°. Le retour sur la rhétorique classique me paraît une bonne chose. C’est l’objet même de Retorica.  A côté de Descartes je pense à Pascal et à son “art d’agréer” pour convaincre à la fois les “esprits de finesse” et les “esprits de géométrie”. Au vu de ce que je connais de la rhétorique classique et de mon expérience passée, je me méfie des argumentations lourdes qui passent à côté de l’essentiel : L’essentiel le voici :

– la connaissance intime des conjonctions de coordination : mais, ou, et, donc, or, ni, car. Avec à la clé des ateliers d’écriture en 40 mots pour qu’elles soient bien comprises. Peut-être un brevet : “conjonctions de coordination”.

– chez le maître une étude attentive du syllogisme et du sorite. Il existe 19 sortes de syllogismes valides. Tous les autres relèvent du sophisme. Dans les années 1970 j’ai beaucoup travaillé la logique formelle, l’algèbre de Boole et les circuits logiques au point d’avoir construit une machine à trier les syllogismes dont j’ai gardé les équations, les plans et une photo.

Le sorite est un syllogisme développé qui permet par exemple de connaître l’âge du capitaine à partir de la longueur du bateau. Succès garanti avec les élèves. L’ouvrage de base est “La logique sans peine” de Lewis Carroll.

Deux autres références me paraissent importantes.

1. celle du nombre d’or où l’on passe d’une notion simple le logos a/b à une équation du second degré dont les deux racines sont le nombre d’or. Mais à chaque étape de la démonstration se développent des analyses d’ordre philosophique, ésotérique et mystique.

2. celle du principe d’Archimède décrite par Vitruve. Voir fiche  SCI Archimède (…) poussée

7. Argumenter en situations difficiles (d’après Philippe Breton, sociologue au CNRS,  “Eloge de la parole” (La Découverte, 192 p, 14,50 €), Télérama 2003_10_22) Nous sommes dans une société où la parole est fondamentale mais ne circule pas vraiment. D’où la difficulté à “prendre la parole”. Plus on monte dans la hiérarchie plus il est facile de cacher une faiblesse d’argumentation grâce aux ressources autoritaires du langage. Avoir d’abord quelque chose à dire pour susciter l’interêt. C’est faire l’éloge de la démocratie qui consiste à “penser ensemble tout haut” (Marcel Detienne). “Les institutions démocratiques sont toutes des institutions de la parole : urnes, assemblées, conseils.” C’est pourquoi la dictature c’est la non-parole, la fascination pour celui qui parle à votre place, celui qui dit : “Moi, je dis tout haut ce que vous pensez tout bas.” (…) “Les Arabes nous envahissent”, (…) “Les juifs tiennent tout” Philippe Breton observe :  “Derrière leur xénophobie j’entends, moi, une grande violence plus qu’une idéologie.” Il a créé des “ateliers” où l’on ne confond pas l’argumentation et la performance oratoire. Quand il demande dans un stage : “Qu’est-ce que pour vous, que convaincre ?” les jeunes répondent : “Séduire” et les plus âgés : “Faire une démonstration logique.” Or une 3° voie passe par l’écoute car on convainc rarement quelqu’un à moins qu’il ait les mêmes références que les nôtres. Ce qui fait obstacle c’est le manque de culture générale, c’est-à-dire la capacité  d’accueillir des discours différents. “Or sans cette conscience du monde de l’autre on n’a ni argument, ni opinion.” Les lieux de non-parole sont multiples et d’abord là où il y a de violence. Absence de parole et violence sont liées : “Je frappe parce que je ne sais pas comment dire”.  Les “talk show” sont une bonne chose mais le dispositif lui-même bloque la parole authentique. Philippe Breton observe : “Je regrette souvent que la rhétorique ait disparu de l’enseignement public en 1905. Seuls les jésuites l’ont maintenue parce qu’ils formaient les élites. Or la démocratie, avant d’être un ensemble de valeurs, se réalise dans des pratiques pour lesquelles il faut acquérir des compétences, entre autres par la rhétorique : à se former une opinion, à l’argumenter – c’est-à-dire à chercher dans ce que dit l’autre ce qui peut le convaincre -, à décrire un évènement ou un problème. L’urgence est là : la parole est précieuse, elle est le ciment de notre lien social, pas un luxe pour gens cultivés.”

8. Persuasion, publicité,  pragmatique, médiologie. Pour convaincre mieux vaut être beau, compétent et sincère. Il est préférable  aussi de présenter loyalement la thèse adverse avant de donner la sienne selon une pratique de vaccination mentale. S’il faut présenter une mise en garde mieux vaut présenter un message à peur moyenne plutôt qu’à peur forte ou faible. Le problème est de savoir s’il faut contrôler le danger (ce qui consiste à modifier son comportement) ou la peur (en fuyant les messages inquiétants). (d’après Jacques Lecomte, Sciences humaines, avril 1994).

La publicité est la forme la plus visible de la persuasion de masse. Elle pratique une argumentation de l’émotion, de l’état d’âme et de la distraction. On pensait à un consommateur-spectateur actif, critique qu’il fallait donc convaincre. On découvre un consommateur devenu indifférent devant la mutiplicité des messages. Mais il plébiscite “Ushuaïa” sans savoir que l’émission est sponsorisée par Rhône-Poulenc. Cette entreprise chimique en retire une image écologique qui directement lui serait refusée. (d’après Jean-Noël Kapferer, Sciences humaines, avril 1994)

La pragmatique  part d’une idée du philosophe anglais John L. Austin (1911 – 1960) : “Quand dire, c’est faire”. Ainsi dans une soirée un jeune femme dit à son compagnon “Il est tard, n’est-ce pas ?” pour lui faire comprendre : “Je suis fatiguée. Partons”. En insistant sur l’effet de la parole, la pragmatique a rétabli la communication dans la linguistique. Mais le pouvoir n’est pas dans les mots, il est dans les rapports qui les sous-tendent. La pragmatique formelle des philosophes Jürgen Habermas et  Karl-Otto Apel vise à créer une “éthique de la discussion” tandis que la pragmatique linguistique  de John L. Austin se borne à décrire méthodiquement les énoncés à décrypter. Ainsi “il est fonctionnaire mais il travaille” signifie “Les fonctionnaires sont des fainéants”. La pragmatique intégrée va plus loin : pour elle l’argumentation est une structure de la langue, non une caractéristique de certains discours. L’analyse des interactions notamment dans les techniques de négociation conduit à une étude fine des contextes, des mimiques, de la théatralisation. (d’après X… Sciences humaines, avril 1994).

La médiologie de Régis Debray s’intéresse aux médiations à  travers lesquelles “les idées deviennent forces matérielles”.  Cela dépasse la sphère des médias contemporains et bien sûr le cadre de l’argumentation. L’efficacité des signes et messages s’exerce au sein d’une médiasphère, milieu de transmission et de transport des messages.  Ainsi le christianisme commence par un chamane et s’achève sur une institution. Au départ il y a Jésus puis la propagation de sa communauté par le sentiment  et non la raison et  par un récit mythique fondé sur un Héros, le Christ, qui offre le Salut. La démocratisation de la vie éternelle (“Les derniers seront les premiers”) s’opère à travers un réseau serré de solidarités. “Penser c’est organiser” d’où l’importance de l’assemblée locale (l’ecclésia). On arrive ainsi à l’Eglise romaine “la plus ancienne, la plus stable et la mieux centralisée de toutes les institutions de ce bas monde”.  (d’après des propos de Régis Debray, Sciences humaines, avril 1994). L’argumentation n’est rien sans son organisation. Marcel Dassault expliquant la création de “Jour de France” en donne une illustration saisissante.  « Tout parlementaire désire avoir un petit journal. C’est ainsi que le général de Bénouville et moi-même avons crée Jours de France. Au début, Jours de France était un journal politique mais très vite nous avons compris que, pour qu’un journal politique ait une influence, il fallait qu’il soit beaucoup lu et que, pour être beaucoup lu, il ne fallait pas y parler politique. Cela nous a conduit à faire un hebdomadaire de grande diffusion dans lequel nous ne parlons jamais des catastrophes que l’on voit à la télévision, dont nous entretient la radio et que reprennent tous les quotidiens. Nous avons voulu donner à nos lecteurs quelque chose d’autre. Les femmes sont très intéressées par nos romans, et surtout par la mode, bien sur, qui plaît aussi aux hommes. C’est en quelque sorte, l’hebdomadaire de la vie en rose ! Lorsque, par hasard, nous publions un article politique, il est vu par 4 millions de lectrices et de lecteurs. » (« Le Talisman » autobiographie)

http://joselouisbocquet.com/2013/01/gerty-colin-et-marcel-dassault-une-relation-particuliere/

Roger et Alii

Retorica

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