28 RHE Comique rire humour 2008 04

 

  1. Comique, rire, humour, ironie, absurde.

Comique vient du grec « kômos » qui désignait les joyeux chahuts des fêtards nocturnes et qui va donner la comédie. La notion reste un peu indécise mais elle est liée au théâtre.

Rire vient du latin « ridere » et « risum » ; le champ sémantique de leurs dérivés est révélateur : risible, dérisoire, ridicule, dérision, sourire, risée. Tout ceci traduit l’attaque verbale contre une faiblesse d’autrui brusquement révélée. D’où l’écart entre ce que la victime croyait être et ce qu’elle est réellement.

Humour est d’origine anglaise. Le mot évoque la théorie antique des humeurs et désigne à l’origine une bizarrerie caractérielle. « Sense of humor », c’est la conscience de son propre personnage, de sa propre extravagance et donc de l’écart entre ce que je voudrais être et ce que je suis. Mécanisme de défense : on ne peut plus rire de moi, puisque j’en prends les devants. Ce qui me permet de ne pas être exclu groupe, au contraire, d’en être le pôle d’attraction pour un temps. Extrapolons cette rhétorique très efficace : je concède ce que je ne peux empêcher. Au bridge quand il y a des plis que je ne peux pas faire, l’habileté est, dans le jeu de la carte, de les concéder au bon moment.

Ironie : vient du grec « eironeia » : ‘la dissimulation, la feinte”, c’est interroger en simulant l’ignorance, méthode de Socrate. Par extension c’est dire le contraire de ce que l’on pense, non pour mentir mais pour se moquer, se défendre ou mieux se faire comprendre.

absurde : du latin « ab-surdus » : « dissonnant », « discordant, « hors de propos » puis « fou, contraire à la raison », « contraire à la logique. La notion débouche sur la philosophie de l’absurde (Camus). La sagesse bouddhiste prend appui sur l’absurde pour déclencher l’éveil.

Alors que « rire », « humour », « ironie », « absurde » semblent renvoyer à des notions assez cadrées, « comique » serait plus flou. Traiter ce thème c’est recourir à un tuilage où les notions se recouvrent ou se recoupent.

  1. Du mécanique plaqué sur du vivant. Raymond Devos : « Voulez-vous une définition du rire ? Elle est de Bergson : « Le rire c’est du mécanique plaqué sur du vivant ». Je crois qu’on ne peut pas trouver mieux. Prenons l’exemple de l’idée fixe, celle du monsieur qui est en retard : il se dépêche, il se dépêche… Il ne voit plus rien de ce qui se passe autour de lui. Il n’a plus les réflexes ni la souplesse pour éviter les obstacles. Tant qu’il n’y aura pas un véritable accident, c’est-à-dire un accident douloureux, le public va rire du comportement désordonné derrière lequel se cache un petit drame social, la peur d’être en retard à son travail ou à un rendez-vous important, un rendez-vous d’amour par exemple. Tant que l’homme qui veut faire rire ne touche pas la sensibilité des gens, son comique risque de passer. »

L’émotion tue le rire. Procédés repérés par Bergson : le diable à ressort, le pantin à ficelles, la boule de neige, la répétition transposée d’une situation, l’inversion, l’interférence des séries.

Marcel Pagnol a contesté la formule de Bergson : « Aucun geste, aucun acte ne peut -être qualifié de comique… Il n’y a pas de source de comique dans la nature : la source du comique est dans le rieur. »

  1. Le contraste. C’est le rieur qui voit l’écart, le contraste mécanique/vivant. Chaplin : « Pour le public, le contraste engendre l’intérêt et c’est pourquoi je m’en sers continuellement ». Pour comprendre le problème il faut faire un peu de linguistique.

En linguistique : le « signifiant » est le mot pris en dehors de sa signification. Le « signifié » c’est l’image mentale. Le référent c’est la réalité elle-même. Le signe linguistique est fait de l’union indissociable du signifiant et du signifié, aussi indissociables que les côtés pile et face d’une pièce de monnaie.

Et pourtant il existe deux cas où on peut les dissocier :

– a) quand je rencontre un mot étranger inconnu. Si je ne sais pas ce que veut dire « dog » il s’agit pour moi d’un signifiant sans signifié. Par contre dès qu’on me dit qu’il s’agit du « chien » en anglais le mot « dog » prend pour moi toute sa signification. En entendant le signifiant « dog » je peux imaginer le signifié « chien ». Dog est devenu un signe linguistique. Attention ! Ce n’est pas le « référent » , le vrai chien qui risque de me mordre. « Le mot chien ne mord pas » (Aristote)

– b) quand il y a ambiguité comique et qu’à un seul signifiant (St) peuvent correspondre deux signifiés (Sé1, Sé2) . Leur contraste déclenche en nous une sorte d’ orage psycho-somatique. Il y a création d’endorphines euphorisantes au niveau du cerveau et des surrénales. Ces endorphines peuvent nous guérir et même nous sauver la vie (cas de la spondylarthrite ankylosante de Norman Cousins 1976)

Le contraste apparaît à l’occasion d’un mot ou d’une expression ambigüe :

* Qu’est-ce qui fait grossir la rate ? C’est le rat.

A la rate grossit (St) correspondent deux signifiés organe humain (Sé1) et femelle du rat (Sé 2) Ici l’écart, le contraste n’est pas très significatif. C’est un simple calembour.

* Au tribunal le jeune homme vient d’être condamné pour injures à agent. Le juge : Avez-vous quelque chose à ajouter ? Le jeune homme : Oui, mais à ce prix-là je n’ose pas.

Au St ajouter quelque chose = faire un commentaire correspondent deux signifiés : (Sé1) exprimer des regrets (ce qu’attend le juge) et le (Sé 2) insulter le juge . Cette fois le contraste est excellent car le jeune homme a tout de même dit par prétérition ce qu’il avait sur le cœur et il suggère qu’il a peut-être été condamné à tort Un problème de société commence à émerger…

  1. L’histoire drôle, comme le gag, se déroule en trois phases :
  2. la situation initiale qui semble raconter une histoire anodine souvent très rythmée en trois temps. Possibilités d’amplification.
  3. l’enclenchement qui se fait par un terme ou une expression ambigüe
  4. Le déclenchement qui fait disjoncter la situation initiale ; celle-ci part dans une direction inattendue. C’est le contraste et la chute qui provoque le rire (en principe !). Une émission radio des années 1970 s’appelait “J’ai perdu ma chute !’

* Un élève aviateur est interrogé par son instructeur de vol : « Vous êtes dans un avion, un orage éclate et la foudre tombe sur un moteur. Que faites-vous ? » Et l’élève de répondre : « Je poursuis ma route avec l’autre moteur. – Très bien dit l’instructeur. Mais un autre orage arrive et la foudre tombe sur l’autre moteur. Que faites-vous maintenant ? Je poursuis ma route avec un autre moteur. – Un orage vous le détruit. Alors ? – Je continue avec un autre moteur. – « Voyons, s’énerve l’instructeur, peut-on savoir où vous prenez tous ces moteurs ? » Et l’élève imperturbable : « A l’endroit où vous avez pris tous vos orages ».

  1. situation marquée par une accélération : quatre orages – quatre moteurs
  2. enclenchement : « où prenez-vous vos moteurs ? » C’est donc un lieu. Si on change la formulation, l’histoire ne fonctionne plus. Ex : « comment obtenez-vous vos moteurs ? » A l’endroit permet de bien noter le lieu. C’est drôle : on a l’impression que les moteurs et les orages viennent d’un magasin d’accessoires.
  3. Le contraste fonctionne d’une manière subtile : (St) D’où… A l’endroit = magasin et deux signifiés : (Sé1) magasin d’accessoires et (Sé2) votre imagination. Le contraste est fort : l’élève se révolte: « Votre magasin d’accessoires c’est votre imagination, on n’a pas idée d’inventer des trucs pareils. » En analyse transactionnelle le rapport instructeur <-> élève semble être adulte <-> adulte ; en réalité l’instructeur adoptait une transaction croisée parent -> enfant ; du moins l’élève la sent comme telle et la croise à son tour en parent -> enfant.
Deux possibilités : l’instructeur prend la mouche et cela se termine mal pour l’apprenti qui garde quand même le beau rôle ; ou l’instructeur se montre beau joueur et lui montre que la question n’a rien d’académique : comment se préparer au vol plané pour un atterrissage forcé ? Mais on ne rit plus car l’émotion se glisse dans le mécanisme.

* Deux amis se sont promis que le jour où l’un partirait pour son dernier voyage, l’autre ferait tout pour lui dire ce qu’il serait devenu. Le premier meurt et le second pendant des mois et des mois tente, en vain, de renouer le contact : médiums, tables tournantes…. Rien n’y fait. Et puis soudain, le miracle ! Lors d’une séance de spiritisme l’ami se manifeste : « Je suis dans un endroit ou je n’ai que deux choses à faire, manger, faire l’amour, manger, faire l’amour, manger, faire l’amour… » L’autre trouve cela merveilleux. « Ah, vivement que je te rejoigne. Mais où es-tu exactement ? – Dans le Gers, dans un élevage de lapins. »

  1. Situation : suspense : les consultations multiples. 2 . Enclenchement : (St) manger-faire l’amour et deux signifié (Sé1) comme un être humain (Sé2) comme un lapin 3 . Contraste : est-ce vraiment vivre que de vivre ainsi. Noter l’ellipse : ne pas parler de réincarnation ! Car alors on sabote l’histoire !… Et on perd la chute !
  2. Le comique, phénomène social. Raymond Devos : « Le comique demande la participation directe du public. Il ne peut pas se faire en dehors de lui. (…) si c’est un faux public, mieux vaut qu’il n’y en ait pas ». Le rire est donc très difficile a créer au cinéma car il exige la complicité du groupe, insensible, cruel et même méchant.

Il y a deux rires selon Baudelaire : Le rire est satanique, il est donc profondément humain… et Le rire des enfants est comme un épanouissement de fleur. Le rire satanique est illustré par le roman d’Umberto Eco, film de J.J. Annaud « Le Nom de la Rose ». Le vieux moine bibliothécaire condamnait le rire car celui-ci rend libres les hommes, y compris de Dieu…

Raymond Devos : « Il me semble que si les gens m’aiment c’est parce que je les aime. Je voudrais que de temps en temps on se réunisse pour divaguer un peu, pour soulager notre raison. C’est à dire pour retrouver l’esprit d’enfance. »

  1. Le comique, phénomène métaphysique. Peut-on rire de tout ? Oui et c’est très difficile car cela prouve qu’on est capable d’aller au-delà de soi-même en riant de sa propre mort mais on ne peut pas rire de tout avec n’importe qui (Desproges). Il y a donc une pédagogie du comique.

L’absurde : On sait qu’un chagrin intense peut faire blanchir les cheveux. Un marchand vient d’apprendre qu’il a perdu toute sa fortune lors d’un naufrage. Et sa perruque blanchit en une nuit. (Une des trois histoires qui faisaient rire le philosophe Kant)

L’humour du bouddhisme zen : « Combien faut-il de maîtres Zen pour visser une ampoule? – Deux. Un pour la changer et un pour ne pas la changer. Combien de VRAIS maîtres Zen? – Quatre. Un pour la changer, un pour ne pas la changer, un pour la changer et ne pas la changer, et un pour ni la changer ni ne pas la changer. Combien de maîtres Zen illuminés ? – L’ampoule ne peut pas être changée. Elle est ce qu’elle est. Combien de maîtres Zen authentiques? – Le joyau est dans le lotus. Combien de maîtres Zen parfaits? – Voyez! Elle est déjà changée ! » (d’après le site du centre Zen de Montpellier).

L’humour du bouddhisme tibétain : Le sens de l’humour signifie qu’on voit les deux pôles d’une situation, tels qu’ils sont, comme dans une vue aérienne. Le loisir préféré du Dalaï-Lama ? Rire répondit-il. Pour les bouddhistes l’humour est une brève illumination dans laquelle nous découvrons notre vacuité et celle du monde.

  1. D’autres exemples

* Humour noir. Au matin de son exécution, un condamné demande au bourreau :- Quel jour sommes-nous ? – Lundi. – Voilà une semaine qui commence mal.

(St) semaine qui commence mal.. Le condamné traite la situation d’une manière objective, comme s’il parlait d’un petit malheur arrivé à un autre (Sé 1) alors qu’il va vivre le pire des malheurs et ne verra pas la suite de la semaine (Sé 2) : le contraste traduit une grande maîtrise de soi. Illustration parfaite du mot surréaliste : “L’humour est la politesse du désespoir”.

* Humour noir et juif : Deux Juifs se rencontrent à Berlin en 1934 et se demandent des nouvelles d’un troisième. Le premier dit : « Il s’est jeté par la fenêtre parce que la Gestapo arrivait chez lui. » Et l’autre répond : « Ma foi, s’il a trouvé un moyen d’améliorer sa situation » Contraste sinistre : se jeter par la fenêtre (St) n’a en principe qu’un (Sé1) moment de désespoir mais l’humoriste lui en donne un autre (Sé2) décision intéressante : dans la barbarie nazie, il y avait pire que la mort…

* Ironie. Louis-Philippe visitait Talleyrand mourant : « Je souffre comme un damné.” gémit le diplomate. Déjà ? » répondit doucement le roi.

* Humour belge. A un dîner un convive commence à raconter une histoire belge. – Attention, dit son voisin, je suis belge. – Cela ne fait rien, je la raconterai deux fois.

* Humour belge Une histoire belge, c’est une histoire que les Français comprennent.

* Humour suisse Un Genevois parle si lentement que lorsqu’il vous raconte son passé vous en faites déjà partie.

* Humour de la Rome antique Julie, la fille de l’empereur Auguste était mariée à un vieillard. Elle ne comptait plus ses amants et pourtant ses enfants ressemblaient à son mari. A quelqu’un qui s’en étonnait, elle répondit : C’est que je ne prends des passagers que quand le navire est chargé.

La métaphore maritime permet de traiter un sujet délicat en feignant de ne pas offenser la pudeur.

* Humour bouddhiste. Qu’est-ce qu’un bouddhiste pratiquant offre à un autre bouddhiste pour son anniversaire ? – Rien. Ce à quoi l’autre répond le plus souvent : Merci. Il ne fallait pas.

  1. Comique et comédie. On voit que le terme « comique » renvoie presque irrésistiblement au rire ou à l’humour. La notion de « comédie » distingue le « comique de geste », le « comique de mots » et le « comique de situation ». Mais c’est une autre histoire, dirait Kipling.

Roger et Alii, Retorica, 2 460 mots, 14 000 caractères, 2016-08-11.

 

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