28 RHE dialectique repères 2009_04

28 RHE dialectique repères 2009_04

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1. Etymologie : du grec dialektikê, traverser de part en part par le langage ou la raison, discussion, de dia à travers, et legein, signifie parler. Etymologiquement et dans le langage courant, la dialectique désigne l’art de la discussion et de l’argumentation, c’est-à-dire les méthodes mises en œuvre en vue de démontrer, réfuter, convaincre.

2. En philosophie, la dialectique est un mode de raisonnement, de questionnement et d’interprétation qui consiste à analyser la réalité en confrontant des opinions, des idées, des thèses, en apparence contradictoires, et à chercher à les dépasser. Elle s’appuie sur ces contradictions pour montrer qu’elles sont en fait reliées par des relations de complémentarité, d’interdépendance ou d’identité et tente de faire émerger de nouvelles propositions (ou thèses) qui permettent de résoudre ou d’expliciter les contradictions initiales.

3. La dialectique est une méthode de raisonnement qui a pris plusieurs formes au cours des siècles. Exemples :

• Chez Socrate (-470 à -399), la dialectique est l’art d’accoucher les esprits (la maïeutique) qui conduit l’interlocuteur à découvrir la connaissance vraie qu’il porte en lui. En jouant d’ironie (de fausse naïveté) et en posant d’habiles questions, il laisse son interlocuteur s’enfermer dans ses contradictions, puis l’amène à prendre conscience de ses erreurs de jugement.

• Chez Platon (-428 à -347), la dialectique est l’art de la discussion, du dialogue, en tant que moyen de s’élever des connaissances sensibles (pouvant être perçues par les sens) aux Idées (réalité absolue du monde intelligible, modèle, idéal).

• Au Moyen Age, la dialectique qui est la logique formelle, par opposition à la rhétorique, est l’un des arts enseignés dans les universités. [ La rhétorique est l’art de bien parler. La dialectique est l’art de bien raisonner. L’un des grands maîtres de la dialectique est Abélard. Note Retorica].

4. • Pour Friedrich Hegel (1770-1834), la dialectique exprime la structure contradictoire de la réalité. La progression de la pensée reconnaît l’imbrication des contradictions (thèse et antithèse), puis révèle un principe d’union (synthèse) qui les dépasse.

• Karl Marx (1818–1883) a utilisé la méthode de Hegel dans sa conception matérialiste de l’histoire (matérialisme historique), qui fut élargie plus tard dans le matérialisme dialectique.

5. *La dialectique éristique, utilisée dès l’Antiquité par les Sophistes, s’attache surtout à l’efficacité des arguments. Elle est définie et développée par Arthur Schopenhauer (1788-1860) dans son livre « La Dialectique éristique » et présentée comme « l’art d’avoir toujours raison ». Cette forme de dialectique ne cherche pas la connaissance, mais à faire croire à un interlocuteur ou à un public que l’on a raison quel que soit celui qui détient la vérité.

Les critiques de la dialectique portent sur le fait qu’elle détournerait l’esprit de l’observation scientifique et qu’elle serait un procédé dogmatique.

(dhttp://www.toupie.org/Dictionnaire/Dialectique.htm)

6. La réfutation de l’argumentation adverse. J’aurais encore été meilleur si j’avais soutenu le contraire, avait un jour soutenu Edgar Faure à un flatteur qui le félicitait du brio de son argumentation”. (cité d’après le Canard 2005_06_15). La dialectique implique la réfutation d’une thèse. “Si l’auditeur s’aperçoit que des positions adverses ont été cachées, il en fera grief à ceux qui lui paraissent l’avoir trompé, ne serait-ce que par omission. Des expériences ont montré que faire place aux arguments adverses, permet aux sujets qui les ont entendus de mieux résister à une argumentation ultérieure qui ne contient que ceux-ci. Des auteurs ont parlé d’immunisation pour qualifier cet effet.” (Pierre Oléron, l’Argumentation, PUF, Que sais-je, 1983, p. 117). La dialectique selon Socrate s’oppose comme refus de l’ornement à l’elocutio (style) de Protagoras. Mais la figure de style est une tactique, non un ornement. La dialectique irrite et humilie plus qu’elle ne persuade. Protagoras ou Gorgias approuvent par lassitude. La rancœur des adversaires de Socrate  va s’exprimer sur d’autres terrains. C’est ainsi qu’il va vers sa perte.

7. L’argument des “armes de destruction massive”. Dans “D’où viennent les idées fausses ?” (le Monde, 2005_04_13) Daniel Vernet, s’appuie sur une analyse de Carne Ross, diplomate britannique qui a suivi l’affaire irakienne à ce moment décisif où Bush a utilisé cet argument en mars 2003. La CIA l’a reconnu : elle s’était trompé. A cette époque Saddam Hussein ne possédait pas – ou ne possédait plus ? – d’armes de destruction massive. Carne Ross estime que l’exemple irakien n’est pas une exception. Il illustre les faiblesses d’un mode de fonctionnement administratif. Pendant des années, au Conseil de Sécurité, deux thèses se sont affrontées : les Anglo-Saxons jugeaient que Saddam Hussein détournait le programme “Pétrole contre nourriture” pour se réarmer. Les Russes et les Français estimaient que Saddam Hussein avait désarmé et que les inspections comme les sanctions étaient “futiles”. Le travail de Carne Ross consistait “à faire la synthèse des innombrables statistiques, rapports, témoignages pour servir de base aux interventions au Conseil de Sécurité.”  Et il ajoute : “De l’autre côté de la table, Français et Russes soutenaient le contraire avec force statistiques, rapports et témoignages provenant des mêmes sources.” Le mode de fonctionnement admnistratif privilégie les faits et les jugements qui confortent l’opinion dominante de l’autorité supérieure. Les informations “qui renforçaient notre discours apparaissaient lumineuses et seraient utilisées par moi, mon ambassadeur ou mon ministre comme autant de grenades dans la guerre de tranchée diplomatique.” Il faudrait être un fonctionnaire “courageux ou fou” pour nager à contre-courant.  [Il y eut un expert britannique pour le faire. Il se suicida. Note Retorica]. Carne Ross explique qu’il ne s’agit pas de dossiers montés de toute pièces mais d’éléments répétés, reformulés, peaufinés, “jusqu’à ce qu’ils paraissent clairs, cohérents et convaincants, jusqu’à ce que ceux qui les présentent y croient pleinement eux-mêmes.” Et le sceau “confidentiel – à diffusion restreinte” ajoute à la crédibilité.  Dans les grands Etats, la priorité est souvent donnée par les administrations à la volonté de plaire au prince. Les vérités dérangeantes sont écartées. [Dans l’affaire irakienne, il n’y avait pas d’armes de destruction massive mais une volonté farouche de s’en procurer : Saddam Hussein avait contacté six cents entreprises notamment occidentales pour le faire. Et son comportement laissait penser qu’il pouvait en avoir. Illustration de la conclusion de “L’exception et la règle” de Bertold Brecht : le coolie avait de bonnes raisons d’en vouloir au marchand et il est normal que celui-ci se soit cru menacé et l’ait abattu. Il a donc agi en état de légitime défense. Ajoutons que l’Iran compare les situations de l’Irak, de la Corée du Nord et du Pakistan. Seuls les deux derniers sont respectés, épargnées parce qu’ils ont construit en secret l’arme nucléaire. Saddam Hussein a disparu parce qu’il menaçait sans faire alors qu’il faut faire sans menacer. 2014 : les Américains trouvent finalement en Irak quelques armes de destruction massive sous forme de gaz toxiques… d’origine américaine ! En somme, ils finissent par trouver ce qu’ils cherchaient. Cerise sur le gâteau : pendant toutes ces années deux clans s’opposaient. Le clan conservateur voulait importer la démocratie occidentale en Irak. Le clan réaliste disait ce qu’était impossible et qu’il suffisait d’y faire des affaires juteuses. Le réalisme l’emporta.

8. Application littéraire. “Au Bonheur des dames” de Zola. Nathalie demande comment traiter le sujet suivant d’une manière dialectique : “Dans le cycle des Rougon Macquard, les romans qui précèdent « Au bonheur des dames  » sont franchement pessimistes. Avec ce nouveau roman Zola veut montrer l’autre face de la vie c’est-à-dire l’aspect optimiste. Pensez vous qu’il ait réalisé son projet ?” Réponse :

Un plan dialectique est un plan en thèse – antithèse – synthèse. La synthèse représente un saut qualitatif qui transcende à la fois la thèse et l’antithèse. Ici :

La thèse c’est le petit commerce détruit par le grand magasin (aspects négatifs : exemples)

L’antithèse c’est le grand magasin fait le bonheur des « dames » et des entrepreneurs (aspects positifs : exemples)

La synthèse : le saut qualitatif  sur le plan personnel (Mouret dominait les femmes et finalement il est vaincu par l’amour qu’il porte à Denise), sur le plan social (cette évolution est inévitable et il faut la gérer au mieux, grâce à des entrepreneurs et des actionnaires lucides). Zola serait d’accord avec la formule de l’économiste Schumpeter qui parlait de « destruction créatrice » au sujet de l’économie moderne.  J’ajoute : « Les salariés heureux font les entrepreneurs heureux et les actionnaires heureux« . Utopie à construire. Enfin saut qualitatif sur le plan littéraire (images, l’élan épique et lyrique du roman)

Le conflit thèse – antithèse se condense sur un point précis, concret, dramatique, ici l’âme déchirée de Denise.

Roger et Alii

Retorica

(1.410 mots, 9.300 caractères)

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