28 RHE Dissertation utilité polémique dispositio 2004

A. 28 RHE Dissertation utilité 1980

A quoi sert une dissertation ?

La dissertation est un exercice désagréable. Il faut l’examiner de près pour en comprendre l’utilité. En remontant aux sources on verra à quoi elle servait autrefois. Ceci éclairera ses transformations et son utilité actuelle. On verra alors comment les jeunes peuvent l’utiliser pour la rendre vraiment efficace et peut-être intéressante.

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La dissertation est, d’après son étymologie une “discussion”. Son but est de trancher un débat ou d’éclaircir un point délicat.

Il semble qu’on puisse la faire remonter à Corax qui aurait inventé en Grèce la rhétorique vers 485 avant J.-C. Il fallait rendre aux propriétaires légitimes les terres qui leur avaient été confisquées sous un tyran désormais disparu . Les nombreuses chicanes qui s’ensuivirent furent plaidées sous la forme de “discours”, ancêtres lointains de nos dissertations. Corax aurait inventé le plan suivant : une introduction engageait rapidement le sujet ; une “narratio” exposait rapidement et clairement les faits ; une “confirmatio” développait les arguments ; la conclusion proposait au tribunal la solution du plaignant.

On comprend qu’une “narratio” racontée avec habileté préparait efficacement la “confirmatio”. Il fallait convaincre le tribunal par un raisonnement irréfutable mais il fallait aussi l’émouvoir, faire vibrer la corde sensible lors de la conclusion. Tout cela devint un travail de spécialiste et les plaignants s’en remirent à des avocats appelés “rhéteurs”. Ne laissant rien au hasard, ces derniers soignèrent le style, inventèrent et classèrent les figures de rhétorique, définirent la bonne diction ; enfin ils enseignèrent le tout dans des écoles d’éloquence coûteuses et très fréquentées : elles dispensaient un savoir global couvrant tout le champ contemporain du savoir, indispensable aux futurs dirigeants d’alors

On voit apparaître le but profond de la dissertation : convaincre autrui de la justesse d’un point de vue par le raisonnement ou l’émotion, et ceci au moyen ‘d’un plan efficace et d’un style soigné, à l’oral ou à l’écrit.

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L’Antiquité nous paraît bien lointaine. Trouve-t-on aujourd’hui les mêmes problèmes ?

Le journaliste de la presse écrite ou parlée veut convaincre ou émouvoir ses lecteurs ou ses auditeurs. D’où un titre accrocheur et une introduction séduisante L’article ou l’intervention se développe en paliers nettement mis en relief par des inter-titres ou leur équivalent audio-visuel. La conclusion offre une synthèse rapide et met l’accent sur des développements prévisibles. Plan ordonné, style clair et vif, émotion placée au bon endroit : voilà les techniquess de base qui orientent l’opinion de millions de lecteurs, d’auditeurs et de téléspectateurs.

L’administration traite à tous niveaux une information immense et multiforme. Des rédacteurs la condensent en synthèses, notes, rapports. Ainsi se préparent les décisions importantes. Cette fois pas d’émotion mais de la brièveté, de l’ordre et de la clarté. Quand un particulier s’adresse par écrit à un service administratif on attend de lui les mêmes qualités, faute de quoi sa lettre ou son courriel se perdra parmi des milliers d’autres parce que la demande n’aura pas été comprise.

Dans une entreprise les ingénieurs et les techniciens sont appelés à rédiger des rapports. Le rapport idéal tient en une feuille composée de trois parties : 1. l’information présente ce qui a été vu et constate en tel lieu, en tel temps et heure ; 2. l’analyse offre les diverses hypothèses, le pour et le contre. 3. l’action propose une solution. Un rapport peut se révéler lourd de conséquences. Savoir le rédiger correctement est un atout très apprécié.

Comparons ces trois types de “dissertations” et le “discours” de Corax. Derrière des outils comparables on retrouve les mêmes finalités : convaincre ou émouvoir quelqu’un, orienter une décision. Mais nos informations revêtent aujourd’hui une complexité que ne pouvait pas imaginer Corax.

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Les jeunes doivent être initiés à ces problèmes de traitement de l’information. C’est à cela que sert la dissertation si on en comprend le sens profond.

Le mécanisme est simple mais la mise en route ardue. Sur un sujet donné on dispose d’un certain nombre d’informations complémentaires, contradictoires ou redondantes. On va classer et réduire tout cela mais on ne peut le faire qu’à partir d’un point de vue donné. Il faut donc se poser une question précise. Ensuite on élimine ce qui est inutile : on garde les exemples concrets les plus convaincants : on dégage un plan et on en tire une conclusion. A la fin du travail de recherche apparaît l’introduction. Il suffit de lire attentivement la présente étude pour comprendre comment elle a été rédigée.

On peut écrire plus ou moins brièvement selon des plans très divers. L’essentiel reste l’armature du plan et la progression des idées. Aujourd’hui ces techniques se sont raffinées par l’image et les graphismes. Une affiche, un mode d’emploi sont longuement travaillés dans une agence de publicité ou un bureau d’études. On cherche à comprendre ce que souhaite le public auquel on s’adresse, à connaître ses réactions, sa psychologie et même son inconscient. Plus simplement, savoir présenter clairement et simplement en trois minutes les éléments d’un problème est devenu une aptitude fondamentale et relève des techniques de base de la dissertation.

Ainsi chaque fois qu’il est question de séduire ou de convaincre ou simplement de communiquer, on retrouve toujours les mêmes qualités : clarté, rapidité, efficacité. Elles sont difficiles à acquérir.

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Des premiers plaidoyers de l’Antiquité aux formes les plus sophistiquées de la persuasion clandestine, le chemin peut paraître surprenant. Pourtant on identifie sans beaucoup de difficultés les éléments permanents : le plan, le raisonnement, le style, la volonté de convaincre ou de séduire. La “dissertation” c’est tout cela et rien que cela. C’est un outil commode et fascinant quand on songe qu’il est au cœur des problèmes de communication et de traitement de l’information. Il faut trouver par soi-même des formes neuves de dissertation. On sait alors, par soi-même, à quoi sert une dissertation.

962 mots, 6.200 caractères

B. 28 RHE dissertation polémique 2004

1. D’abord un peu d’étymologie. Au départ il y le latin disserere “enchaîner à la file des idées”, en latin impérial disserare “discuter, exposer” et dissertatio “traité, étude”. Lequel donne en français dissertation (1645). Au XVIII° siècle, le duc de Saint-Simon adopte disserter sur dissertare “écrire un traité”. Le mot prend vite rend vite un sens un peu péjoratif. Il entre en concurrence avec le mot discours.

2. J’ai proposé un kit de survie pour un sujet donné en seconde à un élève qui – pas plus que ses camarades – ne connaissait rien ni à la méthode, ni au sujet (un jugement de Rousseau sur la tragédie). Sujet discutable. Mais on ne peut pas en rester là. Tout d’abord ce sujet entrait dans une séquence pédagogique dont nous ne savons rien. Ensuite pourquoi proposer un tel sujet qui est une véritable dissertation classique, genre que les instructions officielles ont tendance à proscrire ? Le mouvement “Sauver les lettres” fait de la résistance, soutenu par des intellectuels comme Alain Finkielkraut.

3. Il y évidemment des sujets plus actuels, sujets que justement, cette mouvance condamne. J’ai entendu Finkielkraut s’élever contre le sujet suivant sans s’interroger sur la séquence pédagogique qui y conduisait : “ Imaginer en prose le discours d’un SDF ou d’un sans-papiers à 1’Assemblée nationale.” Pour Finkielkraut c’était un sujet scandaleux alors que le jugement de Rousseau sur la tragédie aurait eu, à mon avis, toutes ses faveurs. Il pense défendre la culture classique. Mais la culture vraiment classique, celle de Quintilien, dit justement le contraire. Quintilien dans l’’Institution oratoire “ propose par exemple de rédiger une plaidoirie sur le cas suivant : “Vous avez tué un adultère, ce que la loi permet ; mais vous l’avez tué dans une maison de débauche, c’est un meurtre.” (Livre 5, chapitre 10). On se demandait déjà à quoi servait l’étude d’Homère et des grands tragiques grecs !

4. Finkielkraut pense qu’il faut s’en tenir aux classiques même et surtout si les élèves s’y ennuient. Il faut, selon lui, qu’ils apprennent à admirer. L’ennui y conduit-il ? L’expérience prouve, et un message de cette liste sur “La Princesse de Clèves” le confirme, qu’un élève qui s’ennuie à la lecture des classiques en sortira dégoûté pour toujours. Donc prudence. Personnellement j’étudiais des textes classiques mais en géométrie variable comme je l’expliquais récemment (contrats de 20 mn que nous prolongions).

5. Les professeurs courent deux lièvres à la fois, la culture classique et l’apprentissage de la dissertation. Cette dernière constitue un savoir-faire fondamental. Elle suppose qu’on utilise d’autres voies. D’abord revenir aux distinctions classiques. Il y a trois genres de discours-dissertation. Le délibératif, le judiciaire, le démonstratif. Le délibératif est de nature politique. Le judiciaire concerne la justice. Le démonstratif concerne l’histoire, la religion, la littérature et c’est ce seul genre qui est actuellement légitimé. Plus subtilement Aristote disait que la distinction était celle des points de la durée. L’avenir appartient au discours délibératif, le passé au discours judiciaire, le présent au discours démonstratif. Et ces discours sont constamment en prise sur la vie.

6. Je vois deux pistes pour aborder cette question :

– la prise de paroles en 3 minutes (avec ses variantes). J’en donne un exemple avec une pp3 sur l’utilité des citations. On peut la pratiquer à tous les degrés et dans toutes les disciplines.

– le parallèle, la comparaison entre deux textes, deux biographies, deux produits etc. . Une bonne approche ce sont les essais comparatifs de voiture, motos, appareils ménagers, ordinateurs etc… Mais ceci mérite un développement séparé consacré uniquement au parallèle et aux diverses manières de le mener dans l’apprentissage de la dissertation.

7. La haine des maîtres a toujours existé. Au XVI° siècle des élèves humanistes défenestraient un maître honni. Et je lis sous la plume de John Kennedy Toole : « Saint Cassian d1Imola mourut sous les coups de stylet de ses élèves. Sa mort, martyre parfaitement honorable, en a fait le saint patron des enseignants. » (« La conjuration des imbéciles » Ed 10×18 p. 160). Réconcilier le maître et ses élèves est donc une grande et noble tâche.

8. « Imaginer en prose le discours d’un SDF ou d’un sans-papiers à l’Assemblée nationale » n’offre rien de scandaleux. Construire ce discours est une véritable dissertation. Ceci peut s’accompagner d’une page de Bossuet sur l’actualité ou l’inactualité de « l’éminente dignité des pauvres » ou du poème de Hugo : « Le mendiant ». On ne juge pas un sujet mais une séquence pédagogique.

9. J’évoquais plus haut « L’institution oratoire » de Quintilien. Ce dernier pensait aussi aux élèves faibles : « … il faut s’accommoder à la faiblesse des esprits bornés, et les diriger seulement dans la voie que leur a tracée la nature. De cette manière, ils feront mieux ce qu’ils peuvent faire. » (Livre 2, chap 8). On peut faire beaucoup pour eux mais avec eux. C’est ce que m’a appris Freinet tandis que je lisais Quintilien. Mélange détonnant qui m’a rendu profondément heureux dans mon métier. Et cette joie continue, avec les amis avec qui je poursuis ce type de recherche.

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L’inattendu :

C. 28 RHE Dispositio anatomie 2004 01

Entre le XVI° et le XVIII° siècle, avant qu’elle ne devienne vraiment une spécialité médicale, la dissection fascine de nombreux esprits. Ainsi une feuille volante parue en 1540 à Paris invite à y admirer la grande intelligence divine. Elle mène à des réflexions morales sur la fragilité humaine. Cette “passion anatomique” est liée à l’esthétique et aux beaux-arts (voir Léonard de Vinci) mais aussi à l’architecture, à la logique et à la rhétorique. On scrute la structure, l’ordre, la composition, l’assemblage, les relations entre les parties et le tout. “Anatomie” devient une métaphore diffuse pour exprimer l’analyse. Tout ceci est expliqué par Rafael Mandressi dans “Le regard de l’anatomiste. Dissection et invention du corps en Occident”, Seuil, 252 pages, 2004)

Roger et Alii

Retorica

(1.980 mots, 12.500 caractères)

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