28 RHE ellipse trampoline 2013_11

Un article trampoline traite d’un sujet sans s’interdire quelques digressions. On peut aborder l’ellipse de bien des  manièresRoger

1. En rhétorique une ellipse est une omission. Le mot vient du grec elleipô (« laisser de côté », « négliger », du fait que l’on considérait l’ellipse comme un cercle auquel il manquait quelque chose, d’où « omission »), En narratologie, une « ellipse temporelle », ou « ellipse narrative », consiste à passer sous silence une période de temps c’est-à-dire à ne pas en raconter les évènements. Il s’agit donc d’une accélération du récit. (d’après Wikipédia).

La continuité du récit est traduite par  les séquences A – B – C etc. Elle est brusquement interrompue par A – C (ellipse de B). Cas classique : en A le personnage est en bas de l’escalier; en C il est en haut de l’escalier et il sonne. La montée B a été escamotée. C’est le cas le plus banal, le plus classique.

2. Deux timides se croisèrent sur le pont d’Asnières. Il y eut du sang.” (Alain) Cette phrase brève (14 mots) est un chef d’œuvre de psychologie qui peut donner un rapide mais excellent débat silencieux a6 dans une classe. Le timide a peur et sa peur se traduit par de l’agressivité. Quand ils sont deux, leur agressivité peut dégénérer en un combat bref et sanglant . On ne voit pas la bagarre (ellipse) mais on l’imagine et l’imagination est plus forte que la description. Si l’on tente de retoucher la phrase, le résultat est moins bon : “Deux timides se croisèrent. Il y eut du sang” Ne fonctionne pas. Ils pourraient s’éviter. Il faut un endroit resserré. “Deux timides se croisèrent dans une rue étroite. Il y eut du sang.” Trop évident. On ne rit pas. “Deux timides se croisèrent sur un pont. Il y eut du sang.” Bien mais trop abstrait. “Deux timides se croisèrent sur le pont d’Asnières. Il y eut du sang.” L’effet de réel est donné par Asnières. Ceci devient un fait-divers authentifié. Evènement rare et qui fait rire. Par ailleurs on devine qu’ils sont sur le trottoir étroit d’un pont fréquenté. “Il la rencontre sur le Net et la coule dans le béton.” (Parisien 2008_12_12) : Ellipse de la relation amoureuse qui se termine tragiquement, il la tue. C’est un thème banal mais l’effet stylistique est saisissant.

3. Le grand romancier Robert Stevenson écrit : “La vérité de l’art c’est l’omission. Si je savais omettre,  je ne demanderais rien d’autre. Un homme sachant omettre transformerait en Iliade le journal du matin.” Cette réflexion va très loin en matière d’ellipse et mérite réflexion.

4. Voici une histoire drôle où l’ellipse semble jouer un rôle fondamental. Elle a d’ailleurs provoqué la rédaction de cet article. Une jeune femme, très élégante dans son ensemble à la mode, vient trouver son médecin et lui confie : “Je ne comprends pas. J’ai le sexe en feu chaque fois qu’il pleut.”  Le praticien compatit, l’examine, ne trouve rien, et lui propose de la revoir un jour de pluie. Elle revient donc et se plaint de beaucoup souffrir ce jour-là. Il la fait s’allonger et se livre à un travail de petite chirurgie tout-à-fait indolore. La jeune femme est soulagée. C’est l’essentiel. Elle demande au médecin ce qu’il a fait. “Oh, presque rien, dit-il. Je me suis contenté de découper le haut de vos bottes.”  A vrai dire il y a plus déplacement de l’action qu’ellipse de celle-ci. Mais ce déplacement met en valeur une jeune femme victime de la mode. L’ellipse, l’absence, exige d’être claire par elle-même ou par une explication ultérieure. C’est le cas ici.

5. “A vendre : chaussures bébé jamais portées” (Hémingway) Le site www.6mots.com explique : “ Dans les années 1920, Hemingway fut mis au défi dans un bar par des amis d’ecrire un roman en 6 mots. Selon la legende, il jugea le resultat (“à vendre : chaussures bébé jamais portées”), comme la meilleure histoire qu’il ait jamais écrite.” L’ellipse de la mort de l’enfant est remarquable. On la retrouve dans cet haïku très célèbre :

“Au soleil on sèche les kimonos = printemps, lessive, joie

Ah ! la petite manche = tendresse pour l’enfant

de l’enfant mort = désespoir de la mère

  Le site www.6mots.com propose de multiples réalisations en six mots  qui ne relèvent pas de l’ellipse. Elles restent savoureuses et je ne résiste pas au plaisir d’en citer quelques-unes : “Lion et lionne : félins pour l’autre”. “Alexandrin prit douze fois son pied.” “Pour être honnête, je t’ai menti”. “La vierge s’emploie à conserver son i”. “L’écrit vint s’allonger sur lettre aimée”. “J’ai une dent contre la sagesse”. “La nuit, les rêves se réveillent.” “Etre livre-mort pour avoir trop lu”. “Vous êtes froissé ? Ça me chiffonne”. “On se vouvoie mais on s’entretue”. “Cherche homme d’exception après homme déception”. “Egoïsme, c’est la règle du je”. Etc.

6. L’ellipse peut se révéler figure de style meurtrière quand elle omet des éléments essentiels.

S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche” aurait dit Marie-Antoinette. Ironie cynique ? Pas du tout. Au château de Versailles on donnait du pain aux indigents. La foule se presse. Ce jour-là le pain manque. La reine dit alors : “S’il n’y a plus de pain qu’on leur donne de la brioche”, la brioche réservée à la table royale. Donc preuve de bonté.

On a retrouve un carnet de Louis XVI. A la date du 15 juillet 1789 on y lit : “Rien”. Mais il s’agissait d’un carnet de chasse et ce jour-là il n’avait effectivement rien tué.

Enrichissez-vous !” aurait dit Guizot aux ouvriers. La citation est incomplète : “Enrichissez-vous pour gagner le droit de vote”.

7. L’ellipse dans le film de Bresson “L’Argent”. L’ellipse est la  figure de l’absence, du vide, destinée par le narrateur, dans un fim ou un roman, à gagner du temps.  Chez Bresson, au contraire, l’ellipse est porteuse d’un sens fort. D’abord par sa multiplicité qui désarçonne le spectateur et lui fait comprendre qu’il faut rester pleinement attentif, qu’il y a toujours quelque chose à saisir, à comprendre. Cette pratique de l’ellipse va tellement loin que le film se termine sans le mot fin. La projection s’arrête comme si la pellicule  s’était brisée. Cette fin tombe comme le couperet d’une guillotine.

8. En rhétorique, le contraire de l’ellipse est la répétition sous la forme de l’antanaclase (voir dans 28 RHE figures de la répétition : figures de syntaxe). La répétition change subtilement le sens comme dans cet exemple canonique emprunté au général de Gaulle : “La France n’est plus la France sans la grandeur”. Dans le film de Bresson le fourgon cellulaire débarque par deux fois les bagages et leurs propriétaires. Les détenus, d’abord simples prévenus, sont désormais condamnés. Les bagages sont les mêmes mais prennent un sens différent.

9. Félix Fénéon (1861- 1944) est l’inventeur  des “Nouvelles en trois lignes” (1906) : http://fayardandco.free.fr/feneon/feneon.htm

« Elle tomba. Il plongea. Disparus. »

« Madame Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage. »

« Une machine à battre happa Mme Peccavi. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte. »

« Le syndicat de l’arsenal de Rochefort a décidé de présenter quatre revendications. Le refus ? La grève. »

« Un flacon flottait. Mauritz, de Sèvres, se pencha pour le prendre et tomba dans la Seine. Il est maintenant à la morgue. »

« Derrière un cercueil, Mangin, de Verdun, cheminait. Il n’atteignit pas, ce jour-là, le cimetière. La mort le surprit en route. »

« C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé  M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus. »

« Le feu, 126, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier. »

10. La Bruyère : N** arrive avec grand bruit ; il écarte le monde, se fait faire place; il gratte, il heurte presque; il se nomme : on respire, et il n’entre qu’avec la foule. (Caractères De la Cour 15)

http://www.vaucanson.org/lettres/LABRUYERE/Delacour1.htm

La multiplicité des ellipses dans ce texte de 31 mots appelle l’explication de  texte.  Sorte d’énigme, héritage de la Préciosité. Où est-on ? qui est N… ? que fait-il ? Versailles, 1688 environ ; on devine qu’il s’agit du salon de l’Œil de Bœuf et que N… ambitionne d’assister au petit lever du roi. On voit un peu mieux : important personnage, N… se présente, gratte à la porte de la chambre du roi… mais on ne le reconnaît pas parmi les intimes, il est éconduit au grand soulagement de ses voisins.

C’est une petite comédie avec son unité de lieu (le salon de l’Œil de Bœuf), de temps (en quelques minutes), d’action (N… entrera-t-il ou non ?). Ceci est marqué par la ponctuation forte, trois petits actes séparés par un fort silence, celui des points-virgules. A l’intérieur de chaque acte, des sortes de scène séparées par des silences plus brefs : virgules ou deux-points.

N…. Il voulait être quelqu’un, avoir un nom et son châtiment c’est de ne pas en avoir, de rester anonyme, situation pénible mais courante à Versailles où chacun cherche à se faire remarquer. “arrive” : le présent de narration, “avec grand bruit” : brutalité qui choque le narrateur présent et la foule, les deux-points amorcent l’explication, “il écarte le monde” : il ne s’excuse pas et le verbe factitif “se fait faire place” est plus brutal encore. D’où étonnement scandalisé. Encore un de ces nouveaux riches, de ces PTS (“partisans” c’est-à-dire financiers) qui se croient tout permis.

“il gratte” : le point-virgule marque la longue pause pendant laquelle il a progressé dans le salon, donc une ellipse. La Bruyère ne marque que les temps forts et au présent. “gratte… heurte” : progression qui marque l’impatience d’un homme méconnaissant la majesté du lieu, “presque” : il se retient à peine, valeur ironique de l’adverbe.

La porte s’est entrebaillée (le point-virgule), “il se nomme” : donc ce n’est pas un familier, ellipse de la porte qui se reforme, “on respire” : ironie discrète de la foule et humiliation “il n’entre qu’avec la foule” : l’anonymat.

Conclusion. 1. l’observation ironique d’une scène de cour, 2. l’extrême concision formelle, élégance classique : le “je ne sais quoi”, 3. satire à peine voilée d’une classe sociale qui se croit tout permis, colonise même la cour.

(d’après Guy Michaud, revue Le Français dans le Monde, vers 1970)

11. . Philippe Durand. “Cinéme et montage, un art de l’ellipse” Cerf. coll 7° art. 1993. Citations : “Dans Monsieur Verdoux (1947) [de Charlie Chaplin], l’humour macabre atteint un sommet dans une scène où synecdoque et métaphore s’épousent jusqu’à la sublimation ! Nous apprenons que l’épouse a disparu juste avant de découvrir Henri Verdoux (Chaplin lui-même) accordant tous ses soins aux rosiers de son jardin : un court panoramique fait alors entrer dans le cadre un incinérateur dont la cheminée vomit une épaisse fumée ! L’indication est suffisante ; nous avons sous les yeux à la fois la cause, le moyen… et la victime qui se volatilise, dont il ne restera aucune trace. A souligner la correspondance : Chaplin en associant sans un même plan les roses et la fumée de la crémation, joue sur un ordre de sensation peu usité dans l’écriture audio-visuelle, à savoir l’olfactif. “(p.124)

p. 136-137 Philippe Durand propose aux élèves un test de montage qui leur permet de prendre conscient des vertus et des limites de l’ellipse. Il s’agit de 21 séquences à ramener en moyenne à une dizaine.

La séquence, qui pourrait s’intituler “Bien fait pour lui !” a pour personnages, Ernest, gamin d’une dizaine d’années, et sa mère. Découpage de la séquence :

1. La mère d’Ernest lui interdit d’utiliser la barque.

2. En cachette, Ernest monte dans la barque, la détache de la rive.

3. La barque gagne le milieu de la rivière, Ernest à son bord.

4. Ernest rame avec maladresse.

5. Dans une courbe, le courant fait chahuter l’embarcation. A force de rames, Ernest essaie de maintenir l’équilibre.

6. Mal contrôlée, la barque s’rmballe au fil du courant.

7. Ernest, maniant les rames en dépit du bon sens, s’affole.

8. La barque chavire, Ernest tombe à l’eau.

9. Ernest, qui ne sait pas nager, s’accroche à la barque renversée.

10. Réussissant tant bien que mal à pousser la barque devant lui, Ernest tente de regagner la rive.

11. Epuisé, maladroit, Ernest se hisse hors de l’eau.

12. Ernest est enfin debout sur la terre ferme. Il attache la barque à son pieu.

13. Grelottant, misérable, Ernest se met en marche vers sa maison.

14. Ernest traverse le jardin en se dissimulant sous les arbres.

15. Ernest monte les escaliers, ouvre la porte.

16. Sa silhouette ruisselante apparaît dans l’entrebaîllement : exclamation de la mère.

17. La pauvre femme attrape son fils d’une main et, de l’autre, lui assène quelques bonnes raclées.

18. Puis la mère entreprend de déshabiller Ernest, tout en le menaçant de peines sévères.

19. L’air penaud, Ernest, qu’une couverture enveloppe jusqu’au nez, est assis devant la cheminée où flambe un bon feu.

20. Tout en suspendant les vêtements trempés afin qu’ils sèchent, la mère continue de réprimander son fils.

21. L’eau des cheveux mouillés dégouline encore sur les joues d’Ernest. Mais peut-être s’y mêle-t-il quelques larmes.

“Les résultats ? Ce nombre de vingt et une actions fut ramené, en moyenne, à une dizaine. L’option qui résume le plus fidèlement les réponses semble pouvoir être énoncée comme suit : 2. avec le son de 1 – 4 – 6 – 11- 15 – 17 – actions 19 et 20 regroupées – 21 (action qui, dans tous les cas, a été vue comme un gros plan). Il est intéressant de remarquer la fécondité du passage de 6 à 11, et l’effet dramatique de l’accélération qui suit : 15 – 17 – 19. Le dépouillement extrême fut proposé par l’option 2 avec le son de 1 – actions 19 et 20 regroupées. Ici l’aventure elle-même ne retient pas l’attention, l’histoire est ressentie comme une fable morale : toute désobéissance trouve son châtiment.

“Mais quelque solution qu’ils aient retenue, les pratiquants semblaient avoir bien saisi quelques secrets premiers de l’écriture pour l’écran :

“* le montage est une mise en rapports : il donne un sens à l’ensemble.

“* La fragmentation renvoie nécessairement à la déduction de ce qui manque : espace, durée, évènement, réaction du personnage, etc..

“* La continuité finale, après élagage de la continuité d’origine, paraît tout aussi fluide : manques, omissions, ruptures, ne stabilisent pas la cohérence du récit.” (pp 136 – 137)

Je regrette de n’avoir pas connu en son temps cet ouvrage et spécialement ces pages.

Roger et Alii

Retorica

(2460 mots 14.500 caractères)

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