28 RHE Figures de style trois sujets 1994 06

Ces trois sujets sont profondément liés entre eux. Nous faisons un usage massif des figures de style pour traduire nos sentiments, les présenter d’une manière convaincante ou pour en modérer l’expression. Cela peut relever de l’atténuation (sujet I), de la passion (sujet II) ou d’une nécessaire compassion pour autrui (sujet III). On peut :
– soit traiter l’un des trois sujets et notamment le sujet I, le plus accessible
– soit considérer l’ensemble des trois sujets comme un tremplin pour un deux- cents mots presque totalement libre :

Bien travailler le brouillon et numéroter les paragraphes

 Compter le nombre de mots pour rester dans la longueur souhaitable – donner un titre.

Pour en savoir plus sur le deux-cents consulter sur Google : “Mellerio retorica.info” et plus généralement le site www.retorica.info.

L’ensemble de ce dossier pose problème par sa longueur (3.930 mots, 23.400 caratères) car je n’hésitais pas à le donner à des classes de seconde ou de première pour prendre à bras-le-corps les problèmes fondamentaux de la rhétorique. Les élèves en faisaient ce qu’ils pouvaient. Mais au moins ils avaient un aperçu global des trois sujets du bac de français et de ce qu’ils pouvaient en tirer. L’essentiel était la correction s.g.d.g donnée aux élèves et que nous commentions à l’aide du double débat (oral et silencieux sur a6). Nous prenions des notes selon le je-nous-dicte, jointes à l’énoncé du sujet et à sa correction. Dans leurs travaux obligatoires les élèves tentaient d’imiter ce que je faisais moi-même. En ce sens j’étais le « meilleur de mes élèves » et cela leur plaisait car c’était à leurs yeux un signe d’honnêteté. « Vous n’êtes pas le meilleur de vos élèves » nous serinait un de nos formateurs. Ce en quoi il prouvait qu’il était loin d’être le meilleur de nos professeurs. Roger.

SUJET I – FAÇONS DE PARLER

1a Les mots servent, on s’en doute, à désigner, de façon qu’on puisse les identifier sans hésitation, des objets, des faits, des idées. Et ce sont alors de bons, de fidèles, de véridiques serviteurs, qui disent exactement ce qu’ils sont chargés de signifier et cela seul. : on peut leur faire confiance.

1b En général, et en principe à tout le moins, car de singuliers phénomènes viennent parfois infléchir le sens des mots, dans des directions et à des fins d’ailleurs diverses.

2a Le passage du propre au figuré est banal, ne fait pas question et ne trompe personne. L’euphémisme (1) classique non plus qui, à l’origine en tout cas, se colore du besoin quasi religieux de n’utiliser pour désigner certains objets dangereux ou maléfiques que des expressions en quelque sorte “édulcorées” et “désamorcées”.

2b Restent des distorsions moins innocentes et dont il ne faudra pas être grand clerc pour découvrir l’origine et l’objet, celles qui au lieu d’exprimer la vérité, préfèrent déguiser cette dernière en substituant à un terme jugé inopportun ou malsonnant un autre signifiant la même chose mais sans risquer de chatouiller les oreilles.

  1. Les exemples abondent…

3a Il y avait un ministère de la Guerre, dont le titre était honnête et explicite, mais on lui a discrètement substitué celui de ministère de la Défense. Son rôle est identiquement le même, il entraîne les soldats à l’emploi des mêmes instruments de mort, il prépare les mêmes massacres etc., mais “Défense” cela fait mieux…

3b De même une guerre coloniale ne sera plus qu’une “pacification” ou une “opération de maintien de l’ordre” et la torture un “interrogatoire poussé”(2) tandis que l’écrasement de populations civiles urbaines sous nos bombes atomiques s’appellera, dans le vocabulaire ministériel, atteindre un “objectif démographique”.

3c “Serviteur” pour “esclave” dans divers pays d’Afrique, “élimination physique” pour “assassinat politique”, “bavures” pour “excès et brutalités policières” etc. sont aussi des euphémismes typiques…

3d Par égard pour certaines catégories professionnelles, on modifiera le vocabulaire : plus de “concierges”, des “gardiens d’immeubles” ; plus d’”éboueurs”, des “préposés à l’enlèvement des ordures ménagères” etc.

3e Une défaite sportive française à l’étranger étant intolérable encore que passablement fréquente, il faudra trouver le moyen de l’enrober d’un sucre tricolore et l’on ira même jusqu’à la camoufler en “contre-performance”, ce qui, évidemment, arrangera tout.

3f Une dernière catégorie de mots ambigus comprend ceux dont la signification se trouve assez diversifiée pour que l’on ne sache pas toujours dans quel sens celui qui l’emploie l’aura pris… Quand on m’affirme qu’une plantation d’épicéas alignés au cordeau est une “forêt”, je dresse l’oreille… S’il n’y a plus de forêt que la plantation de rapport qui pousse vite et fait rapidement de l’argent, que deviendront un jour les “vraies” forêts.

  1. Il faut donc respecter les mots et leur sens, ne pas se prêter aux douteuses comédies de l’euphémisme trop habile et appeler sans tricherie les choses par leur nom. Question d’honnêteté, tout simplement.

Théodore MONOD Tribune du Nouvel Observateur, n° 572, 27 octobre 1975.

(1) euphémisme : expression atténuée d’une notion dont l’expression directe aurait quelque chose de déplaisant. Disparu pour mort est un euphémisme. (Robert).

(2) Pacification, opération de maintien de l’ordre, interrogatoire poussé, euphémisme et périphrases utilisés par le gouvernement français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

  1. a) Résumez ce texte au 1/4 de sa longueur, c’est-à-dire en 130 mots (+ 10 %). Respectez l’équilibre général du texte. Indiquez le nombre de mots utilisés.
  2. b) Expliquer :
  • « il ne faudra pas être grand clerc, »
  • 
- « l’enrober d’un sucre tricolore. »
    c) En vous appuyant sur des exemples tirés de la vie courante et analysésgrâce à la rhétorique vous direz dans quelle mesure on peut ou on ne peut pas dire directement ce que l’on pense et que l’on croit vrai. (300-400 mots).
  • SUJET II. COMMENTAIRE COMPOSE

Je pense à toi mon Lou (1) ton cœur est ma caserne

Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

 

Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons

Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts

 

Mais près de toi je vois sans cesse ton image

Ta bouche est la blessure ardente du courage

 

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix

Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

 

Nos 75 (2) sont gracieux comme ton corps

Et tes cheveux sont fauves (3) comme le feu d’un obus

qui éclate au nord

 

Je t’aime tes mains et mes souvenirs

Font sonner à toute heure une heureuse fanfare

Des soleils tour à tour se prennent à hennir

Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles (4)

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918) Poèmes à Lou

(1) Apollinaire, sujet russe, a voulu s’engager dans l’armée française à la déclaration de guerre, début août 1914. Il rencontre Lou en septembre 1914 et s’enflamme pour elle. Elle le refuse ; dépité, il renouvelle sa demande d’engagement. Il part en décembre faire ses classes à Nîmes, au 38° régiment d’infanterie. C’est de là qu’il lui écrit cette lettre d’amour assez singulière par le style et qui annonce le surréalisme.

(2) 75, le canon de 75 célèbre par sa maniabilité et sa puissance de feu.

 

(3) Lou était rousse.

(4) Cette lettre dut l’émouvoir : elle vint passer une semaine avec lui, fin décembre. Mais début janvier 1915 il rencontre Madeleine… Lou met un terme à leur liaison en mars.

Vous étudierez ce texte sous la forme d’un commentaire composé. Vous pouvez par exemple vous attacher à étudier comment, par la magie du style, la vie quotidienne du soldat est illuminée par le souvenir de la femme aimée.

SUJET III
 SUJET GENERAL

En vous appuyant sur des exemples tirés de la vie courante et analysés par la rhétorique, vous commenterez puis discuterez ou prolongerez cette opinion de Romain Rolland : “Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité.”

 

CORRECTION s.g.d.g (sans garantie du gouvernement !!

Sujet I

  1. a) (130 mots pour 40 lignes soir 130/40 = 3 mots par ligne, d’où 1°§ : 18 mots, 2°§ 24 mots, 3°§ : 66 mots et 4°§ : 18 mots. La correction a tenté d’aller le plus loin possible dans l’équilibre des § entre eux)

1a (12 mots demandés) Il faudrait pouvoir se fier aux mots ; ils devraient correspondre vraiment aux choses. (13 mots obtenus).

1b (8 mots demandés) Mais des exceptions curieuses existent (5 mots obtenus)

2a (12 mots demandés). Ni les sens figurés ni les atténuations admissibles ne sont ici mis en cause. (14 mots obtenus)

2b (12 mots demandés) Mais certains infléchissements ont pour but de masquer délibérément des réalités gênantes (12 mots obtenus).

3a (12 mots demandés) Ainsi ondit ministère de la Défense et non plus ministère de la Guerre. (14 mots obtenus)

3b (12 mots demandés) Guerres coloniales, tortures, destructions nucléaires seront qualifiées différemment pour en masquer l’horreur.(13 mots obtenus)

3c (6 mots demandés) Même technique pour l’esclavage, l’assassinat ou les excès policiers. (11 mots obtenus)

3d (9 mots demandés) Certaines professions vont pudiquement changer de nom. (7 mots obtenus)

3e (9 mots demandés) L’amour-propre sportif recourt lui aussi à ces procédés commodes. (11 mots)

3 f (18 mots demandés) Enfin certains mots finissent par ne plus avoir de sens précis : c’est le cas de “forêt”. (17 mots obtenus)

4 (9 mots demandés) Or la vérité exige que les mots désignent vraiment les choses. (11 mots obtenus)

Total : 129 mots obtenus.

  1. b) “il ne faudra pas être grand clerc” : 1. “clerc” désigne un homme d’Eglise ; dans ce sens il s’oppose à “laïc”(du peuple). Au Moyen-Age ils possédaient le savoir. 2. Par extension le mot peut désigner un intellectuel. “Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, et que j’appelle les clercs, ont trahi cette fonction au profit d’intérêts pratiques.”(Julien Benda “La trahisons des clerscs 1927” 3. “ne pas être grand clerc” est une expression populaire, courante et familière qui fonctionne comme une litote : il suffit d’avoir du bon sens pour comprendre que… une culture trop étroite finit par obscurcir le jugement.

“l’enrober d’un sucre tricolore” 1. Il s’agit de cacher une défaite sportive, de la faire avaler et on distingue tout de suite la métaphore du médicament désagréable qu’est la vérité. 2. Le sucre entoure le médicament pour le rendremoins désagréable. 3. Le sucre est ici tricolore, jeu de mots sur le drapeau national : il s’agit de ménager la vanité française.

  1. c) En vous appuyant sur des exemples tirés de la vie courante et analysés grâce à la rhétorique, vous direz dans quelle mesure on peut ou on ne peut pas dire directement ce que l’on pense et que l’on croit vrai.
  2. Difficulté pour parler directement et dire ce que l’on pense, surtout pour les jeunes. On ne sait jamais comment on va être accueilli. Car les mots consolent, apaisent, flattent, blessent ou tuent. Problème des “pieux mensonges”, des médisances et des calomnies. “Nos querelles sont langagières” disait Montaigne. .Que faire (annonce du plan).

1.0  Parler directement paraît préférable..

1.1 Une grosse femme disait préférer être appelée “grosse” plutôt que “corpulente“(euphémisme) ou “enveloppée” (métaphore). ”Que votre oui soit oui et que votre nom soit non” dit Jésus. Parler directement simplifie les relations sociales.

1.2 Parler d’une manière détournée n’est pas toujours bien compris. C’est le cas des appréciations scolaires où pour ne pas froisser l’élève et la famille on uilise des périphrases ou des litotes : “Cet élève n’est peut-être pas dans la classe qui lui convient.” Mieux vaut dire la vérité, surtout s’il faut prendre une décision difficile. .

1.9 Dire la vérité simplifie donc la vie et permet de ne pas tromper autrui en entretenant des illusions.

2.0 La vérité n’est pas immédiatement bonne à dire

2.1 On la confond avec la sincérité. Celle-ci débouche sur la passion : danger des discussions politiques ! Sous la colère on agresse verbalement l’adversaire d’une manière argotique et vulgaire. Apprendre à rester calme (“cool”) cela s’apprend. Nuancer l’expression de la sincérité est un apprentissage

2.2 La vérité est quelquefois insoutenable. Quand on annonce à une famille que leur enfant a été tué dans un accident de la route on les prépare à ta terrible nouvelle : “Je dois vous annoncer un grand malheur…” On utilise une périphrase, on ment un peu : “Il n’a pas souffert… Il ne s’est pas vu mourir”. C’est ce qu’on appelle un “pieux mensonge”. On ment pour atténuer un choc psychologique.

2.3 Il en va de même pour les chocs collectifs. Quand un avion s’écrase, on dira qu’”il n’a pas pu se poser” : cette litote permet de ne pas insister sur la vision de l’avion déchiqueté. La litote est comprise de tout le monde.

2.4 Expressions volontairement ambigües : “sortir avec une fille” permet d’éviter une phrase plus crue. Les gens n’ont pas besoin de savoir si le garçon couche avec elle ou pas… même si cette métonymie ne trompe personne. On ne doit pas la vérité à tout le monde. Vertus de la discrétion.

2.9 Jésus dit : “Ayez la simplicité de la colombe et la ruse du serpent”. Apprendre à manier le langage pour dire exactement ce que l’on veut dire est un travail impératif.

  1. Apprendre à nuancer ses propose pour dire dire ou suggérer ce que l’on pense. Et ne pas être dupe des bonnes paroles d’autrui.(cf politesse japonaise : en être dupe est considérée comme un signe de stupidité).

Sujet III Commentez puis discutez ou prolongez cette réflexion de Romain Rolland : “Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité”.

  1. La vérité ou le mensonge s’expriment par le langage. Dans une formule paradoxale Romain Rolland énonce un précepte : “Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité.” Nous commenterons d’abord cette maxime pour être certain de bien la comprendre avant de la prolonger ou éventuellement de la discuter.

1.0 Que signifie exactement cette maxime ?

1.1 Ne pas se tromper sur le sens. Il faut aimer la vérité mais bien voir la hiérarchie 1. les autres, 2. la vérité 3. soi. Ceci traduit dans un chiasme : aimer vérité + soi-même = aimer autrui + vérité. ceci est présenté comme un précepte moral impératif : “Il faut…” La notion d’amour fait penser à une parole de Jésus : “Aime ton prochain comme toi-même”. Tu t’aimes et c’est normal et ceci doit te permettre d’aimer ton prochain qui est semblable à toi.

1.2 Aimer la vérité plus que soi-même. N’être dupe ni de soi ni des autres, ni des compliments (flatteries) ni des critiques (jalousie). Effort difficile de lucidité. Utilité des tests psychologiques. Fable du corbeau et du renard : “Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute”. Aphorisme à la fois drôle et cynique : “Les promesses n’engagent que ceux qui y croient”. “S’appuyer sur les autres c’est perdre l’équilibre” (un vieux sutra)

1.3 Aimer autrui plus que la vérité. Toutes les vérités ne sont pas bonne à dire. Les “pieux mensonges” (oxymore singificatif). Précautions des médecins : va-t-on dire à ce malade qu’il est perdu ? d’abord qu’en sait-on ? On va donc parler d’une “maladie grave mais dont l’issue n’est pas forcément forcément fatale…”. A lui de comprendre (cf 1.2). La vérité blesser et tue Quand on n’aime pas autrui. Dans “Woyseck” Georg Büchner raconte l’histoire de ce soldat au cœur simple qui voudrait croire à la bonté universelle. La femme avec laquelle il vit et dont il a un enfant le trompe mais il veut l’oublier… Cependant il est la risée du régiment, tous se moquent de lui, tout est bon pour lui rappeler la cruelle vérité. Désespéré, Woyseck tue l’infidèle et se noie.(cf Dans le drame de Shakespeare Othello tue sa femmme Desdémone parce que par jalousie Iago lui a fait croire qu’elle le trompait : il s’agit ici d’une calomnie et non plus d’une médisance).

1.9 Pensée profonde de R. Rolland : nous méfier des mots car “La langue est la meilleure et la pire des choses” (Esope)

2.0 Mais cette formule pose de nombreux problèmes.

2.1 La vérité n’a donc qu’une valeur relative. Une loi physique ou mathématique est vraie ou fausse et on s’en rend compte très vite lors d’une expérience ou d’une démonstration. Mais on s’en sert alors comme d’un outil. Dans des situations humaines la vérité est confondue souvent avec la sincérité de l’opinion ! d’où nuancer sa pensée : figures de style

2.2 Euphémismes et périphrases. Une “frappe chirurgicale” est une périphrase doublée d’une métaphore scandaleuse. Elle rassure à tort l’opinion publique : un bombardement tue toujours des innocents. Les “techniciens du sol”, les “préposés au tri” et les “professeurs d’école”, les “amblyopes unilatéraux” espèrent être ainsi mieux considérés socialement que les balayeurs, les facteurs et les borgnes.

2.3 Utilité de l’euphénisme. La démence sénile est devenue “maladie d’Alzheimer” : le terme scientifique montre que la recherche avance, donc espoir. Pascal le disait déjà au XVII°s : “Il y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris et d’autres où il faut l’appeler capitale du royaume.“ Un changement de dénomination change la perspective. En mars 94, le C.I.P (Contrat d’insertion professionnelle) du gouvernement est compris comme un SMIC-jeunes. La première expression veut insister sur un engagement qui procurerait une formation mais la seconde met en lumière la faible rémunération (3790 frs, 80 % du SMIC). D’où réactions de rejet…

2.4 Une autre figure de style apparaît comme très importante, la métaphore : elle n’est pas vraie puisqu’elle s’adresse à l’imagination mais elle n’est pas fausse puisqu’elle est un outil qui oriente nos émotions, nos pensés et notre action. Dire je pense que “la vie est une prison” je suis désespéré. Si au contraire je la considère comme un jeu, comme une danse, ma vision s’éclaircit. Les psychologues estiment que nous devons toujours nous donner des métaphores dynamiques et positives.

2.9 Nous choisissons la part de vérité qui nous convient… A nous de bien choisir.

  1. Quand on change les mots on change aussi la vision du monde. La vérité des mythes vient de là : Patrice de la Tour du Pin le dit dans une formule magnifique :

Tous les pays qui n’ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid”

.
Pour les hommes aussi, il s’agit de ne pas mourir de froid, c’est-à-dire de la haine et de l’indifférence.

Sujet II Apollinaire : “Je pense à toi mon Lou”

  1. Apollinaire amoureux fou de Lou et loin d’elle lui envoie une lettre enflammée. La vision guerrière s’y mêle à l’élan amoureux d’une manière très étrange. Nous étudierons d’abord la vie quotidienne du soldat, puis le souvenir de la femme aimée et enfin l’illumination poétique.

1.0 Etudions d’abord la vie quotidienne du soldat.

1.1

Apollinaire fait ses classes dans l’infanterie. Il semble qu’il soit dans un centre de tri et proche de cavaliers  tant le cheval revient sous des formes diverses dans ce texte : “mes sens sont tes chevaux”, “quand je suis à cheval”, “nous sommes les bas -flancs”. Ajoutons-y les “sabres” et les éperons”. Le thème de la cavalerie est donc très présent.

1.2Mais les “canonniers” sont là aussi “lourds et prompts” : l’oxymore renforcé par l’allitération /our/prom/ suggère qu’il s’agit peut-être de jeunes paysans encore mal dégrossis mais agiles.L’artillerie s’oppose à la cavalerie, arme noble alors (nous sommes en 1914). Le poème évoque les “75” que ces canonniers servent. Toute une mythologie nationale commençait à naître autour de ce canon léger, qualifié de “gracieux”.

1.3 L’ambiance est un peu fantasmagorique. Il est enfermé dans une caserne mais l’exaltation est visible. Les armes (artillerie, cavalerie, infanterie peut-être) se mêlent dans un brouhaha indescriptible. La scène se passe “ce soir”, dans la “nuit”. On entend des “fanfares” (un nouveau régimen t qui arrive ?) On vit dans l’attente fiévreuse de la guerre et le narrateur imagine “l’obus qui éclate au nord”.

1.9 La vie quotidienne du soldat Apollinaire est marquée par le cheval mais aussi par l’ambiance agitée d’un quartier qui le soir est plein de rumeurs et d’attentes.

2.0 Mais le soldat Apollinaire a bien d’autres préoccupations. Il pense à sa belle.

2.1 C’est un souvenir obsessionnel. Il la voit constamment près de lui. D’où les images fortes en rythme ternaire qui ouvrent le poème : il vit dans son amour (“ton cœur est ma caserne”), il est ardent comme un étalon (“mes sens sont tes chevaux” hypallage assez audacieux), il se nourrit de son souvenir (“ton souvenir est ma luzerne).

2.2 Il est à la fois le cheval et le cavalier mais elle aussi “tu trottes près de moi”. Surtout il revoit la bouche rouge et sensuelle de Lou : “blessure ardente du courage”, ses hanches (“75.. gracieux comme ton corps”), ses cheveux roux (“cheveux… fauves”). Il évoque enfin ses “mains” qui semblent magiques car leur souvenir (“tes mains et tes souvenirs”) font sonner une “heureuse fanfare” qui reprend la “fanfare” de la “voix” de Lou. Il donne ainsi à la femme aimée un portrait rapide et suggestif d’elle-même.

2.9 Le souvenir de la femme aimée est un souvenir obsessionnel, fortement érotisé par l’image de l’étalon et par la vision des charmes de Lou.

3.0 Les deux univers, la guerre et Lou, sont profondément unis dans une illumination poétique.

3.1 On a peine à distinguer la caserne par la triple image inversée qui ouvre la lettre (“caserne”, “chevaux, luzerne”) La métamorphose de la caserne se poursuit avec l’hypallage du “ciel plein ce soir de sabres, d’éperons” (transfert de sensations visuelles et auditives)

3.2 Tout est bruyant (les fanfares, l’obus qui éclate), visuel, mais aussi kinestésique (le goût : la ”luzerne”, le toucher “tes mains”). Quatre des cinq sens apparaissent dans le texte et facilitent la métamorphose de la vie réelle en vie rêvée, du présent en souvenir.

3.3 Le rythme s’allonge quand il évoque les “75”, “son corps” et ses cheveux. Il faut comprendre que le canon de 75 vient de tirer, l’obus est parti, une flamme s’échappe du canon, et c’est comme quand Lou dénoue sa longue chevelure rousse… Moins naïvement, il s’agit d’une éjaculation. La double image est présentée dans un chiasme étonnant : 75 + ton corps = tes cheveux + obus. Et en même temps parallélisme des deux formes par la comparaison introduite deux fois par “comme” .

3.4 Ce dynamisme surréaliste de la description se confirme à la fin du texte. “Des soleils tour à tour se prennent à hennir” : on est le soir mais on semble voir comme en plein jour ; ces “soleils” sont le feu des obus qu’il rêve mais eux-même deviennent des chevaux (“hennir”) et surtout, les étoiles devenues juments folles vont ruer dans les boxes et frapper les “bat-blanc” que sont devenus les hommes… Pressentiment terrible de la boucherie qui se prépare…

3.9 Ainsi le dynamisme surréaliste de la description constamment en mouvement traduit l’union poétique de trois énergies : énergies de la guerre, de l’amour et de la mort.

  1. On a beaucoup de mal à entrer dans ce texte qui est à la fois une lettre d’amour et un témoignage sur l’exaltation de la guerre. On devine la vie quotidienne du narrateur qui se confond totalement avec l’écrivain, le cavalier Apollinaire. On devine aussi un portrait sensuel de Lou. Mais surtout c’est le danger proche qui porte à l’incandescence l’illumination poétique : “Du sang, de la volupté et de la mort”, le titre du roman de Maurice Barrès qui traite de la tauromachie traduit assez bien l’ambiance de ce poème en prose où tout bouge, où tout éclate dans un dynamisme à la fois amoureux, guerrier et finalement désespéré.

Roger et Alii
Retorica
(3.930 mots, 23.400 caractères)

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