28 RHE image – imitation – icône – 2018-02

 

(1) « Une image est une représentation visuelle, voire mentale, de quelque chose (objet, être vivant et/ou concept). (…) Une des plus anciennes définitions de l’image est celle donnée par Platon : « J’appelle image d’abord les ombres ensuite les reflets qu’on voit dans les eaux, ou à la surface des corps opaques, polis et brillants et toutes les représentations de ce genre » (…) Le mot image en français vient du latin imago, qui désignait autrefois les masques mortuaires. (…) L’image se définirait comme une représentation ou une reproduction de quelque chose. Elle vient du latin « imago » qui désignait une sorte de masque moulé, à partir de cire d’abeille, sur le visage d’une personne morte afin d’en conserver les traits, comme d’un portrait, et d’en produire éventuellement un moulage. » (Wikipédia)

 

(2) L’image donne à voir un original qu’on ne peut atteindre pour diverses raisons. L’original peut être la nature elle-même à laquelle on attribue des pouvoirs magiques. L’imagination c’est la capacité de créer des images qui peuvent n’avoir aucun lien avec un original. L’exemple suivant, tiré d’un vieil ouvrage d’escrime du XIX° siècle, est rare car il donne à la fois l’original (le coup) et son image (la feinte) : « La feinte est l’image du coup » ou « La feinte imite le coup ». L’escrimeur sait que le coup qu’il porte est faux. Son adversaire ne le sait pas et il est touché. Mais s’il comprend qu’il s’agit d’une feinte, alors la situation est renversée : la feinte a échoué et il peut contre-attaquer victorieusement. On remarque que « est l’image » peut être remplacé par le verbe « imite » et ce n’est pas un hasard car « imiter » renvoie à « imitation ». Et le champ de l’imitation est très vaste. On imite d’abord la nature selon l’idéal classique : « Et maintenant il ne faut pas / Quitter la nature d’un pas » (La Fontaine, Lettre à Maucroix)

 

(3) Imitation. Quand on imite on ne le dit pas. On ne dévoile pas l’original. En ce sens on rejoint l’image. Mais imiter c’est aussi rivaliser avec un modèle. Et il faut connaître ce modèle pour juger de la qualité de l’imitation. C’est ce qui se passe pour tous les arts et d’abord pour la littérature. « Qui pourrais-je imiter pour avoir du génie ? » se demandait Théophile Gautier. Au XVI° siècle la Pléiade sous la conduite de Ronsard met au point une véritable théorie de l’imitation, toujours d’actualité. Elle tient en deux formules :

« Le génie plus l’étude mène à l’invention »

« L’invention plus l’art mène au poème. »

Dans « invention » il y a « inventaire ». L’ « étude » consiste à s’imprégner des textes anciens, à les connaître par cœur, à en être nourri (« innutrition »). L’ « art » c’est la connaissance des moyens techniques qui permettent de faire un « poème » (sonnet, ode, épopée, tragédie…).

En prose, à la fin du XVI° s, Montaigne imite les écrivains latins mais aussi un historien grec comme Plutarque traduit en français par Amyot. Pascal s’inspire de Montaigne, y compris pour le critiquer. Avant de devenir un mouvement vraiment original le romantisme commence par s’inspirer du style néo-classique : Lamartine emprunte à Thomas, poète obscur du XVIII° siècle le « O Temps, suspens ton vol ! » du « Lac » tandis que Victor Hugo imite Casimir Delavigne, poète du début du XIX° s maintenant oublié.

Le « Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre joue un rôle important dans le roman du XIX° siècle. Chateaubriand l’imite pour la langue, le style, et les épithètes. Flaubert pleure en lisant ce livre et Maupassant juge que c’est un chef d’œuvre. A son tour Chateaubriand est admiré et imité par Flaubert : la mort d’Emma Bovary doit beaucoup à celle d’Atala par le rythme et le sens du détail. Flaubert, à son tour, devient l’écrivain de référence pour beaucoup de romanciers du XX°s, soit qu’ils imitent, soit qu’ils soient à la recherche d’une autre voie / voix.

Allan Edgard Poë l’explique bien dans sa « Philosophie de la Composition : « Le fait est que l’originalité… n’est nullement comme quelques-uns le supposent une affaire d’instinct ou d’intuition. Généralement, pour la trouver, il faut « la chercher laborieusement » et, bien qu’elle soit un mérite positif du rang le plus élevé, c’est moins l’esprit d’invention que l’esprit de négation qui nous fournit les moyens de l’atteindre. » (cité par Baudelaire, traduction des « Histoires grotesques et sérieuses).

C’est l’attitude qu’adopta le surréalisme en prétendant rejeter tout l’héritage du passé alors que les écrivains qui appartenaient à ce mouvement (Eluard, Aragon, Char, Desnos, Breton, Prévert… ) en étaient pétris.

 

(4) Homère (- 850 ?) fut et reste le grand pourvoyeur d’images pour les littératures occidentales :

« Achille sortit son bouclier immense d’où sortait une longue clarté immense comme celle de la lune. »

« Il tomba du haut du rempart comme un plongeur ».

« Il tomba en hurlant sur les genoux et, courbé sur la terre, il retenait ses entrailles à pleines mains. » (pas d’image mais une description très précise).

« Il rendit l’âme en mugissant comme un taureau. »

« Les chemins s’emplirent d’ombre »

 

(5) A la suite d’Homère puis de Virgile les grands maîtres des images sont nombreux dans les littératures européennes : Dante, Shakespeare, Goethe…Pour la littérature française, citons Rabelais, Agrippa d’Aubigné (XVI°s), Balzac, Hugo et Zola (XIX° s), Claudel, Aragon, Eluard (XX° s)…

 

(6) Jules Vallès mérite une mention particulière. (D’un gamin sans pitié) : «  Il a coupé une fois la queue d’un chat avec un rasoir, et on la voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie. » (Après la déroute de la Commune) : « Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d’un bleu cru avec des nuées rouge. On dirait une grande blouse inondée de sang. » « Tout le monde remuait, courait, s’échappait comme les insectes, quand je soulevais une pierre au bord d’un champ. » « En 93 les baïonnettes sortirent de terre avec une idée au bout, comme un gros pain. »

 

(7) Le travail sur les images est possible par divers procédés. Les ermites autrefois se lamentaient dans le désert et pleuraient leurs fautes à grands cris. Bossuet écrit à leur propos : « Ils rugissaient leurs pénitences. »

A cet égard les corrections de Victor Hugo sont intéressantes :

 

« Un souffle tiède était épars sur Galgala » devient

« Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. »

 

« En été la nature est glorieuse et douce » devient

« On était dans le mois où la nature est douce. »

 

« Vêtu de probité sans tache et de lin blanc » devient

« Vêtu de probité candide et de lin blanc. »

 

« Une blême clarté blanchit les Pyrénées » devient

« Une blême blancheur baigne les Pyrénées. »

 

(8) Images et figures de style. L’image peut être

 

  1. une comparaison : elle est introduite par « comme », « ainsi que… »
  2. une métaphore : la comparaison disparaît ; le terme connu (2° terme de la comparaison) est donc mis directement en contact avec le terme inconnu (1° terme de la comparaison). D’où effet très puissant quand le rapprochement se justifie : « Achille s’élança comme un lion » devient « ce lion s’élança » (cité par Aristote d’après Homère). « Le pâtre promontoire au chapeau de nuées » (Hugo « Les contemplations »)
  3. une synecdoque (« comprendre en même temps ») qui utilise un terme de manière que l’on comprend immédiatement une autre notion qui lui est liée par un rapport d’inclusion (genre et espèce ou tout et partie) : dans un communiqué sportif on dira « La France l’a emporté ». On parle d’un Don Juan, d’un Tartuffe, d’un Machiavel et on dit quand on ne trouve pas ses mots : « passe-moi le machin ».
  4. une métonymie qui évoque tous les autres rapports : contenant – contenu (« boire un verre ») « … Partout les locataires maudissaient les propriétaires ; la blouse s’en prenait à l’habit et les riches conspiraient contre les pauvres. (Flaubert « L’Education sentimentale »)
  5. un hypallage (« interversion ») : « De ses jeunes erreurs désormais revenu » Racine). Rimbaud parle de « cieux délirants », de « soleil amer » leur attribuant ses propres réactions.
  6. un oxymore ou antithèse: « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Corneille « Le Cid »).

 

(9) La société est fondée sur l’imitation. L’imitation développe les images dans tous les domaines : institutions, politique, économie, modes… de telle sorte que le sociologue Gabriel Tarde a pu écrire : « La société, c’est une imitation, c’est une espèce de somnambulisme » (1884, voir Wikipédia). Le mot est fort et Durkheim reproche à Tarde de confondre « rapport social » et « rapport interpersonnel ». Mais l’un ne va pas sans l’autre. Voir Jean Duvignaud « La sociologie », Médiations Denoël 1972).

 

(10) L’icône, retour à l’original inaccessible. « Une icône, (du grec εικόνα eikona) « image », est une représentation de personnages saints dans la tradition chrétienne. L’icône possède un sens théologique profond qui la différencie de l’image pieuse. L’icône est complètement intégrée dans la catéchèse orthodoxe mais aussi dans celle des Églises catholiques orientales qui ont préservé la tradition de l’icône ainsi que dans une partie de l’Église catholique occidentale et dans les Églises non-chalcédoniennes. En devenant objets de vénération pour les fidèles, les icônes ont été soumises, dès le viiie siècle, par les Églises de la Pentarchie, à de sévères contraintes artistiques (sources d’inspiration stéréotypées, rigueur du trait, jeux des couleurs). Jusqu’à nos jours, ces canons se sont perpétués, assurant l’étonnante continuité de cette peinture dédiée à la gloire de Dieu. »

(Wikipédia) Cette image renvoie donc à l’inconnu d’un surnaturel qu’on ne peut évoquer mais que l’on peut vénérer et prier.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 680 mots – 9 700 caractères – 2018-02-26

 

 

 

 

 

 

 

 

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