28 RHE non sense sorites 2014_05

 

L’absurde est traité en 21 PHI absurde Roger

1. Le non-sens n’est pas le non sense. Le non-sens est une notion linguistique utilisée notamment dans les versions latines. On distinguait le faux-sens (erreur sur le sens d’un mot), le contre-sens (erreur sur le sens d’une phrase) lequel pouvait tourner au non-sens (la phrase ne veut rien dire). Exempe canonique : carpe diem (“saisis le jour présent”) traduit par “une carpe par jour”. Le non-sens est aussi une notion philosophique dépourvue de sens. “Concrètement la notion semble d’une insondable subjectivité” (…) Exemples : “Le sens de la vie c’est son non-sens” ou “C’est à la lumière du sens de “je mens” que l’on détermine qu’il s’agit d’un non-sens.” (…) Selon l’épistémologue et logicien Wittgenstein : « la plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses, mais sont dépourvues de sens. Nous ne pouvons donc en aucune façon répondre à telles questions, mais seulement établir leur non-sens. »(d’après article non-sens Wikipédia). L’affaire est complexe car le non-sens est un signifiant (une image sonore) sans signifié (objet pensé) ni référent (objet réel). Que reste-t-il d’”un couteau sans lame auquel ne manque que le manche” (Lichtenberg, XVIII° s) ? Il en reste tout de même quelque chose, une idée de couteau. Surtout si on y ajoute la réflexion de Freud : “ « la psychanalyse de Jung ressemble au fameux couteau de Lichtenberg : après avoir changé le manche et, remplacé la lame, il veut nous faire croire qu’il possède le même instrument, parce qu’il porte la même marque que l’ancien ». “ (in article Couteau de Lichtenberg, Wikipédia). Nous sommes déjà dans le domaine du non sense.

2. Le non sense est une notion proprement anglaise. ”«  A piece of nonsense », c’est en anglais courant une bêtise, une absurdité : un « non-sens » bien sûr ; et pourtant, le terme anglais a une richesse spécifique. Anglais d’abord parce que la langue anglaise en est le lieu sonore d’élection ; ainsi les « nursery rhymes  », telles « Humpty Dumpty… », chères à Mallarmé autant qu’à la merveilleuse Alice, mais dont on trouve l’équivalent dans toutes les langues ; en France, par exemple, de nombreuses comptines relèvent de l’art du « nonsense ». Anglais surtout à cause de Lewis Carroll qui, conteur et logicien, ouvre ou rouvre, en faisant acte de nonsense, le problème du sens. « Le non-sens est à la fois ce qui n’a pas de sens, mais qui, comme tel, s’oppose à l’absence de sens en opérant la donation de sens. Et c’est ce qu’il faut entendre par nonsense » : commentant Lewis Carroll, Gilles Deleuze institue, par opposition à la logique du vrai et du faux, exclusifs l’un de l’autre, celle du sens et du non-sens, comme un certain mode de coprésence (Logique du sens) ; c’est la circulation du non-sens qui produit cet effet de surface et de position, le sens, comme les structuralistes l’ont pu mettre en évidence avec des notions telles que « signifiant flottant » (Lévi-Strauss à propos du « mana »), blanc ou valeur zéro. Le nonsense et le non-sens s’opposent dès lors à l’absurde qui, en logique, depuis les preuves aristotéliciennes, comme en philosophie et en littérature (Merleau-Ponty, Camus), se définit par le manque et l’absence : le nonsense, c’est au contraire un « trop » dont la surabondance produit le sens.” (article nonsense de l’Encyclopédia Universalis)

3. Plus concrètement selon l’encyclopédie Wikipedia en anglais, le non sense est ce qui “manque de signification cohérente”. Elle se confond avec “l’absurdité” ou “le ridicule”. Beaucoup de poètes, romanciers y ont recours. La philosophie du langage s’y intéresse ainsi que la cryptographie qui utilise le non sense pour distinguer le signal du bruit. La phrase « Colorless green ideas sleep furiously » (“Les idées vertes sans couleur dorment furieusement”) est présentée par Noam Chomsky comme exemple canonique du non sense. Le kôan zen le plus célèbre : “Quel est le son d’une seule main qui applaudit” relève du non sense. Lewis Carroll a travaillé la question du non sense dans sa Logique sans peine ou Jeu de la logique” (1886) .

4. Un sorite (grec soros “tas, monceau”) est un “amoncellement de prémisses qui s’enchaînent pour déduire de la première phrase la conclusion”. (F. Martin “Les mots grecs”, classiques Hachette). C’est une accumulation de syllogismes. Les sorites permettent de “trouver l’âge du capitaine connaissant la longueur du bateau”, problème épineux s’il en est. Lewis Carroll analyse de nombreux sorites dans sa “Logique sans peine”, tous marqués d’un délicieux non-sense. Voici les plus simples avec leur solution.

5. Les bébés illogiques

1. Les bébés sont illogiques.

2. Nul n’est méprisé quand il vient à bout d’un crocodile.

3. Les gens illogiques sont méprisés.

Conclusion ?

1 et 3 donnent 4. Les bébés sont méprisés.

4 et 2 donnent 5. On est méprisés quand on ne vient pas à bout d’un crocodile.

4 et 5 donnent 6, la conclusion : Les bébés ne peuvent venir à bout d’un crocodile.

6. Les enfants de moins de douze ans

1. Aucun enfant de moins de douze ans n’est accepté dans cette école en tant qu’interne.

2. Tous les enfants studieux ont les cheveux roux.

3. Aucun des externes n’apprend le grec.

4. Seuls les enfants de moins de douze ans sont paresseux.

Conclusion ?

1 et 4 donnent 5. Les internes sont studieux.

5 et 2 donnent 6. Les internes ont les cheveux roux.

6 et 3 donnent 7, la conclusion. Les enfants aux cheveux roux apprennent le grec.

7. Les cadeaux de Jean.

1. J’apprécie beaucoup tous les cadeaux de Jean.

2. Seul cet os satisfera mon chien.

3. Je veille soigneusement sur tout ce que j’apprécie beaucoup.

4. Cet os était un cadeau reçu de Jean.

5. Les choses sur lesquelles je veille sont des choses dont je ne fais pas cadeau à mon chien.

Conclusion ?

1 et 4 donnent 6. J’apprécie beaucoup cet os.

6 et 3 donnent 7. Je veille soigneusement sur cet os.

7 et 5 donnent 8. Je ne donne pas cet os à mon chien.

8 et 2 donnent 9. la conclusion. Rien de ce que je donne à mon chien ne le satisfait.

8. Lors d’un séminaire sur l’humour (Bernard Gendrel et Patrick Moran, École normale supérieure, Paris, 2005-2006) Nicolas Cremona a étudié le nonsense. (d’après http://www.fabula.org/atelier.php?Nonsense). Il note que “le mot anglais a une extension beaucoup plus vaste que le terme français et désigne une «bêtise», du «n’importe quoi», alors que le non-sens est presque un terme technique en français définissant un raisonnement illogique ou absurde”. Il distingue soigneusement le nonsense du paradoxe, du mot d’esprit et de l’absurde. Ainsi Oscar Wilde peut dire «Mes goûts sont simples, je me contente du meilleur.» C’est un paradoxe mais pas un nonsense car il relève d’une conversation brillante. Or le nonsense fuit le brillant. “Parmi les théoriciens du nonsense, on peut dégager deux positions antagonistes, qui représentent deux extrêmes : celle de Chesterton, polémiste catholique et polygraphe anglais du début du siècle, partisan d’une approche philosophique et existentielle du nonsense, et celle de Genette, plus centrée sur la logique et la linguistique, dans «Morts de rire»” .Pour Chesterton le nonsense c’est «de l’humour qui a pour l’instant renoncé à tout lien avec l’intelligence». «C’est la folie pour la folie ». Dans «Défense du nonsense» Chesterton compare Edward Lear, auteur des Nonsense Poems, et son contemporain Lewis Carroll. Il trouve Lear supérieur à Carroll car il a renoncé à l’intelligence pour fuir le monde dans la poésie, l’émerveillement, la foi et la spiritualité. Il conclut : «La personne bien intentionnée qui, ayant simplement examiné le coté logique des choses, décide que «la foi, c’est le nonsense» ne sait pas de quoi elle parle; elle risque plus tard de découvrir que le nonsense, c’est la foi.» Cremona donne plutôt l’avantage à Lewis Carroll. “En effet, Lear propose des poèmes clairs du point de vue logique, qui ont un sens. Il reprend la forme du limerick, poème bref de cinq vers souvent grivois. Ce sont les situations qu’il peint qui sont incongrues (un vieillard mange des araignées, un autre plonge dans l’Etna et se plaint que ce n’est pas à la bonne température) : est-ce vraiment du nonsense ? “ Les enquêtes du père Brown racontées par Chesterton sont des paradoxes. Par contre dans son roman Le nommé Jeudi, (1911) Chesterton se rapproche de son idéal de nonsense. “Le roman raconte comment six policiers sont engagés secrètement par un personnage inconnu dans une confrérie d’anarchistes qui projette de semer le chaos en Angleterre. On découvre à la fin que le personnage inconnu est Dieu et qu’il a soumis les hommes à une épreuve: voir le désordre du monde à travers le regard d’un anarchiste est un moyen de constater in fine l’harmonie du monde et de revenir à l’ordre. Or, ce retour à l’ordre, au rationnel, est clairement exprimé par la narrateur qui sous-titre le roman «un cauchemar». Dès lors, ce qui aurait pu être du nonsense est écrasé par la fin moralisante”.

9. Cremona reprend l’opposition entre étrange, fantastique et merveilleux formulée par Totorov dans Introduction à la littérature fantastique. Mais le fantastique expliqué par le réel n’est pas du nonsense. Celui-ci exclut toute référence au réel. C’est le cas des récits de voyage imaginaires d’Henri Michaux, regroupés dans Ailleurs (1948) : les mondes décrits sont totalement imaginaires.

10. “C’est à la fin de son article «Morts de rire» (Figures V) que Genette parle du nonsense (p 215-219). Mais le critique ne le définit pas, il propose des exemples et les examine au cas par cas, dans des fragments déliés. Pour Genette, le nonsense peut être analysé: «c’est le négatif d’un dialogue parfaitement sensé. Ça relève de l’humour logique». Voici quelques exemples: dans Ninotchka de Lubitsch, un personnage demande à un garçon de café : «Garçon, apportez-moi un café crème sans crème.» et le garçon répond: «Ah, nous n’avons pas de crème. Voulez-vous un café au lait sans lait?». Pour Genette, ceci est un classique du nonsense burlesque. On ne comprend pas très bien le terme de nonsense burlesque, si l’on considère que le burlesque repose sur une inversion du haut et du bas. Genette analyse cet extrait comme le renversement absurde d’un énoncé clair. Le rajout de la négation, absolument inutile sur le plan de la communication de l’information, crée le nonsense. Mais c’est aussi et surtout la réponse du garçon qui se prend au jeu qui contribue à rendre ce dialogue comique: le garçon reprend la formule par habitude, par dérision ou par naïveté (Genette ne tranche pas). Sans cette reprise, on aurait un énoncé absurde: ici ce qui fait rire, c’est la répétition et la variation: le nonsense se présente comme un énoncé logique (une réponse à une question) puisqu’il reprend la question (même si elle est illogique). Le nonsense est donc fondamentalement un jeu avec la logique, un déguisement de l’absurde sous les traits de la logique.”

Genette fournit d’autres exemples, comme celui-ci, tiré de La Grande Illusion de Renoir: «Etre végétarien n’a jamais empêché d’être cocu». Autre exemple: «Depuis que j’ai coupé ma barbe, je ne reconnais plus personne.» (Léon-Paul Fargue). Dans les deux cas l’effet de surprise est total. Voici un troisième cas. Genette “cite ce mot de Jean XXIII qui, à la question «Combien de personnes travaillent au Vatican ?», répondit: «A peu près la moitié». Ici, le comique vient du glissement logique: on demande un nombre, on répond une proportion”.

11. Cremona recourt à d’autres exemples. “Ainsi, dans son roman Ferdydurke (1938), Witold Gombrowicz insère un épisode digressif «Philidor doublé d’enfant» qui raconte le duel entre Philidor, un professeur partisan de la synthèse et l’Anti-Philidor, son adversaire partisan de l’analyse. Les deux adversaires commencent par opposer «du macaroni» et «des macaroni», «l’essence du macaroni, le macaroni en soi» et «un composé de farine, d’oeufs». Puis l’analyste se met à décomposer la femme de Philidor (un nez, une bouche, deux yeux, deux oreilles); le synthéticien riposte en synthétisant la maîtresse de son rival (il la force à se concentrer sur un problème de logique); enfin, le synthéticien gifle l’analyste et le cri de douleur de l’Anti-Philidor est la preuve qu’il a ressenti tout entier la douleur et non pas seulement sa joue. Gombrowicz réalise ici un nonsense par emballement de la logique, à partir d’une base excentrique”.

(…) “Cet emballement absurde se retrouve chez Michaux dans «Plume au restaurant»; le poème fonctionne par gradation: tout devient de plus en plus démesuré et décalé. Le nonsense joue de l’accumulation et du décalage. Le nonsense peut se présenter comme un jeu avec le langage non rhétorique (sinon, il serait assimilé au simple paradoxe) : l’avalanche de phrases absurdes dans La cantatrice chauve et l’histoire de Bobby Watson qui est mort mais dont on parle comme s’il était vivant relèvent du nonsense car deux faits contradictoires sont présentées comme des vérités. Le cas Bobby Watson illustre le jeu sur le langage (tous les membres de la famille Watson s’appellent Bobby) et le déroulement d’une logique illogique (Watson est mort et vivant à la fois)”.

12. Cremona poursuit : “Le poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, inséré dans De l’autre côté du miroir, illustre une autre tentative du nonsense, reposant sur l’invention de mots imaginaires placés au milieu d’un poème épique racontant une lutte entre un héros et un monstre nommé le Jabberwock: on comprend le sens du poème, bien que certains mots n’aient aucun sens. Dans la préface de La chasse au Snark, autre poème pseudo-épique, Lewis Carroll prétend, cum grano salis, ne pas faire du nonsense en expliquant que tous les vers de son poème sont clairs sauf un vers qu’il cite (et qui est parfaitement clair, quoique anodin). Se peut-il qu’un texte clair et logique passe du coté du nonsense uniquement par l’intrusion de mots sans référence ?” (…) Cremona conclut : “Sous sa forme ramassée, il cherche à provoquer la surprise mais pas l’admiration. Il s’adresse moins à l’intelligence que le paradoxe et se présente toujours sous les traits de la gaieté, du plaisir. C’est en effet peut-être le point commun de tous les exemples mentionnés ici. Il pourrait y avoir plusieurs degrés de nonsense, de l’illogique à l’a-logique, du simple énoncé apparemment logique illustrant un contenu aberrant à la présentation illogique d’un monde coupé de la logique du réel, forme de merveilleux a-logique (Alice au pays des merveilles)”.

Roger et Alii

Retorica

(2.410 mots 14.600 caractères)

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