28 RHE Oxymore pléonasme 2009 01

1. Oxymore et pléonasme : étymologie. L’oxymore accole deux mots de sens contradictoire tandis que le pléonasme, le terme opposé, accole deux mots de même sens. Oxymore est formé du grec : oxu : “aigu”, “fin”, “spirituel” et de moros “mou, inerte”. L’adjectif oxymoron est à lui seul un oxymore. Pléonasme vient aussi du grec, pleonasmos “surabondant, excessif, démesuré”, lui-même superlatif de polus, poly “grand”. Antithèse et paradoxe ne sont pas des synonymes d’oxymore parce qu’ils se développent sur un raisonnement en plusieurs mots tandis que l’oxymore met simplement en contact deux mots.

2. « Obscure clarté », « sublime horreur ». Dans le courrier des lecteurs (Télérama, 19 juin 2010) je relève cette remarque vengeresse : « Jusqu’à présent, les enseignants qui voulaient illustrer l’oxymore pour leurs élèves avaient à leur disposition l ‘ « obscure clarté » des étoiles de Corneille, la « sublime horreur » de Balzac, plus quelques autres. On ne saurait trop leur recommander aujourd’hui d’ajouter à l’intention de leurs élèves nourris au jus de CAC 40 le « capitalisme éthique ». » (Alain Weber, Bischeim). Il est clair que le capitalisme n’a rien d’éthique. Il faut que les actionnaires deviennent des investisseurs et que la loi les y oblige. Mais revenons aux deux exemples canoniques cités. On lit donc dans « Le Cid » de Corneille : « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (IV, 3, récit de Rodrigue). Voici son contexte : une petite troupe est conduite par Rodrigue : “Nous partîmes cinq cents mais par un prompt effort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port”. Les combattants se cachent dans les bateaux. C’est l’attente et enfin “Cette obscure clarté des tombes des étoiles, enfin, avec le flot nous fit voir trente voiles”. Les Maures débarquent et surpris par l’accueil sont rapidement mis hors de combat ou rembarquent précipitamment. “...cette obscure clarté…” évoque la faiblesse de la lumière, l’attente anxieuse qui en découle et la découverte de l’ennemi : “Cette obscure clarté qui tombe des étoiles / Soudain, avec le flot, nous fit voir trente voiles. / L’onde s’enfle dessous et d’un commun effort, les Maures et la mer viennent jusques au port.

L’autre exemple « sublime horreur » (Balzac) me paraît plus intéressant. Voici son contexte tiré du « Colonel Chabert » :

« Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l’attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l’être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n’aurait peut-être pas été un sujet d’étonnement, si elle n’eut complété le spectacle surnaturel que présentait l’ensemble]e du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d’une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pâle, livide, et en lame de couteau, s’il est permis d’emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L’ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu’un homme d’imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre.

« Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l’absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s’accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l’idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi de funeste qu’aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d’une douleur profonde, les indices d’une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d’eau tombées du ciel sur un beau marbre l’ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l’aspect de cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s’amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis.

« En voyant l’avoué, l’inconnu tressaillit par un mouvement convulsif semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu vient les détourner d’une féconde rêverie, au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer le jeune homme ; le cuir qui garnissait l’intérieur de son chapeau étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu’il s’en aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l’occiput et venait mourir à l’œil droit, en formant partout une grosse couture saillante. L’enlèvement soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi, tant ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que suggérait l’aspect de cette blessure était celle-ci : « Par là s’est enfuie l’intelligence ! »

« Sublime horreur » est donc au centre d’un développement qui le prépare, l’explique et le justifie. Dans tout oxymore, pour peu qu’on y prête attention, on découvre un vide dans lequel s’engouffre un sens. D’où la fascination qu’exerce cette figure de style. Près des élèves l’oxymore connaît un grand succès. Une élève de seconde me disait : « Je suis tombée amoureuse des oxymores. » Bon début pour aborder la rhétorique.

3. Des oxymores par milliers… Voici deux exemples évoqués par D.J dans Marianne (2005_08_20). Il s’agit d’extraits empruntés à Gaston Leroux : “Madame de Meyrens ne se promenait guère dans la vie sans ses deux inséparables compagnes, l’Amour et la Mort” ou “la calme flamme de ses beaux yeux noirs.” La force de l’oxymore explique de très nombreux emplois comme “un pompier pyromane” ou un “policier kleptomane”, contradiction psychologique qui touche à des maladies professionnelles. S’inspirant probablement de l’économiste Schumpeter des Américains ont parlé de “destruction créatrice” à propos de la seconde guerre d’Irak (2003). Le rapprochement des deux mots créait un gouffre et même un abîme, celui de Daesh né de cette guerre.

Patrice Berger, écrivain, note “Il y a parfois des oxymores qui tuent”’ (La Croix 2006_07_25). Outre d’autres éléments, il cite Nerval (“Soleil noir de la mélancolie”) et Camus (“mutisme assourdissant”). Il note surtout l’emploi pervers de l’oxymore quand on parle de “guerre propre” faisant “zéro mort” avec pourtant des “armes létales” et des “dégâts collatéraux”. Il voit le comble de l’absurde dans l’expression “guerre économique” puisque l’économie crée des richesses que la guerre se charge de détruire. Et il conclut : “Il y a parfois des oxymores qui tuent mais c’est souvent le propre des mots”.  L’oxymore entre dans la guerre qu’entretiennent les mots entre eux. “Droite libérale” et “gauche libérale” seraient des oxymores. “Violence légitime” de l’Etat rappelle que l’Etat  est au départ une mafia qui l’a emporté sur les autres et qui tire sa légitimité de la sécurité qu’il assure à ses citoyens grâce notamment à la violence  dont il se sert à temps, voire à contre – temps. Comme le disait Joseph Prud’homme (1857), personnage d’Henri Monnier : “Ce sabre est le plus beau  jour de ma vie. Je m’en servirai pour défendre vos institutions et au besoin pour les abattre.”   “Vierge Mère” est un oxymore. “La docte ignorance” (1440) de Nicolas de Cues (ou Cuse) affirme que la vérité est au-delà de toute connaissance humaine. “Tout jeune, Dupont savait qu’il ne serait pas précoce” : en fait c’est un “attardé précoce.”

4. La danse des oxymores et des pléonasmes. Parler de « cuisine anglaise » serait un oxymore : cette cuisine paraît à certains tellement mauvaise qu’elle ne mérite plus le nom de cuisine. En face “cuisine française”, “cuisine italienne” ou “cuisine chinoise” seraient des pléonasmes tant ces cuisines sont excellentes. On pourra dire que textile français est un oxymore (parce qu’il n’existe plus) tandis que la Chine rassure l’Occident : “N’ayez pas peur, bientôt “textile chinois”, ce ne sera qu’un pléonasme.” (légende d’un dessin de Pancho, Canard 2005_05_04). Autre oxymore, commercial celui-là : “Appareil de photo jetable, rechargeable”. Et aussi entendu à la radio à propos de la vache folle : “Il n’y a pas de raison de s’inquiéter mais tout est possible”. On fera un sort à l’extraordinaire objet littéraire de Richard Virenque qui reconnaissait d’être dopé “à l’insu de (son) plein gré” (1998). Et aussi à cette création de Francis Blanche : “il faut le fusiller très sévèrement”. Plus subtil, le “soyez zen” est un oxymore car l’attitude  zen est volontaire et ne peut venir d’un ordre. Le titre « De vrais mensonges » (2010) film de Pierre Salvadori n’est peut-être pas un oxymore mais son inversion en est un : « Des vérités mensongères ». « Luxueuse austérité » (2004) de Marie Rouanet est une méditation sur un temps passé, très dur matériellement mais dont le souvenir apprend à savourer le suc des « temps ordinaires ».

5. Oxymores et politique. Election soviétique” était un oxymore et “impérialisme américain” un pléonasme. “Droite libérale” et “gauche libérale” seraient des oxymores.  Lénine explique dans un oxymore lourd de vérité politique : « Doucement, on est pressé ». « Une incompréhension enthousiaste » (de Walter Benjamin) s’éclaire quand on sait que cet oxymore a pour origine le pacte germano-soviétique (1940)

https://socio13.wordpress.com/2008/01/12/walter-benjamin-contemporain-indispensable-par-jacques-richaud/

Cette expression traduit chez Walter Benjamin l’atroce prémonition des tragédies futures de la « civilisation industrielle » (autre oxymore !). Elle est provoquée par le pacte germano – soviétique (1940) que les communistes devaient admettre à la fois avec enthousiasme (Staline a toujours raison !) et incompréhension. C’est la « thèse VII  » de Benjamin par laquelle « chaque témoignage de culture est en même temps un témoignage de barbarie  » Puisque ce pacte contre – nature est possible, tout désormais devient possible dans la déshumanisation de l’homme. Jusqu’au code barre qui pourra tous nous identifier note le commentateur Jacques Richaud. Comment comprendre cet oxymore infernal ? D’abord il faut du temps pour saisir et admettre cette manœuvre géo – politique qui a donné le temps nécessaire à l’URSS pour se réarmer. Ensuite, pour garder un équilibre personnel, il faut pratiquer de plus en plus la rhétorique.

Cette expression me fait penser à cette autre, cette fois littéraire mais tout aussi complexe,  que j’emprunte à « L’Immortel » de Borges : « Il parlait plusieurs langues avec fluidité et ignorance ». « (il s’exprimait) «avec fluidité et ignorance en plusieurs langues» [«Se manejaba con fluidez e ignorancia en diversas lenguas»]; «en quelques minutes, il passa du français à l’anglais et de l’anglais à une combinaison énigmatique d’espagnol de Salonique et de portugais de Macao» [«en muy pocos minutos pasó del francés al inglés y del inglés a una conjunción enigmática de español de Salónica y de portugués de Macao»]. » ((Borges El Inmortal) Il en résulte un développement très littéraire, très savant, une sorte d’abîme… voir :

http://www.fabula.org/atelier.php?Sur_El_Inmortal_de_Jorge_Luis_Borges

9. Atelier d’écriture. Ceci nous indique qu’en atelier d’écriture 40 mots, tout peut devenir prétexte à oxymore : il suffit d’accoler un mot à son antonyme. Un objet littéraire, peut-être, est né. 

Roger et Alii

Retorica

(1 950 mots, 12 100 caractères)

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