28 RHE plagiat imitation 1968 – 2013

La question du plagiat est atrocement compliquée. J’ai des dizaines de documents à ce sujet et je m’y suis repris moult fois pour rédiger un article qui se tienne. En vain. Et puis j’ai retrouvé cette analyse déjà bien ancienne. Elle m’a semblé présenter l’essentiel.  Il me sera plus facile de l’actualiser ultérieurement. Disons qu’en 1968 nous allions avec avidité vers la documentation. En 2013 elle vient vers nous. Mais les problèmes restent les mêmes. 

Roger

Analyse d’un échec

Roger Favry – Jeannette Métay

L’étude qui suit a été rédigée en 1967 – 1968, à une époque où la parution d’un texte libre plagié pouvait prêter à conséquence près de collègues que nous qualifions alors de “traditionnels”. 

Elle comprend deux parties : 

1. Remise en question

2. Expression libre et imitation (Jeannette Métay “L’enfant plagiaire” 1967

Roger nov 2013

§ 1. L’an dernier (1967) parut dans L’Educateur second degré sous le titre “La bicyclette” un conte apparemment écrit par une élève de première, d’une facture assez solide pour justifier une analyse de la logique du récit. Le texte était loin d’être personnel et deux lecteurs m’en fournirent la preuve. Restait à analyser cet échec. J’étudierai d’abord la genèse  de la remise en question puis les rapports de l’imitation et de l’expression libre. Dans une autre livraison j’étudierai la nouvelle organisation de la classe et plus tard, bien plus tard, l’expression libre et la notion d’école artistique. Note de 2013 : la solution n’était pas dans une nouvelle organisation de la classe mais, chez moi,  dans le quarante-mots mis au point bien plus tard.

1. Remise en question

§ 2. Sitôt reçue la première lettre de lecteur j’ai demandé en particulier à Yvette, auteur du texte, la véritable genèse de l’affaire. Dans une conversation détendue d’une dizaine de minutes, je sus qu’elle voulait écrire un texte sur un problème familial, une histoire d’enfant. Elle se souvint d’un conte paru dans “Mode de Paris” et le relut. Elle chercha à écrire une autre histoire mais en vain, le conte était trop cohérent pour admettre une transformation profonde, tout ce qu’on peuvait faire c’était rêver autour. Yvette se contenta donc de réduire cette histoire à un récit de quatre pages 21 x 27. Le conte m’est remis. Je le trouve bien construit et incite Yvette à le lire. Celle-ci se trouve un peu gênée, demande l’avis  des camarades de son groupe de travail. Celles-ci jugent qu’après tout elle a fait “quelque chose”, bref, qu’elle peut le lire…. Ce qui est fait. La classe demande la relecture, nous analysons le texte et demandons à Yvette comment elle a fait pour l’écrire. Elle explique qu’elle a d’abord songé à écrire l’histoire de la mère  mais que finalement elle a changé d’avis, etc… Au fond d’elle-même, elle est bien embêtée d’autant que la classe décide  que le texte sera envoyé aux correspondants dans la prochaine émission magnétique. Elle ne peut reculer La procédure est quasi-automatique ! Les correspondants aiment le texte, je reprends l’analyse faite en classe et je fais part de l’ensemble à “L’Educateur”. Ici j’ai un doute : ne devrais-je pas demander l’autorisation d’Yvette pour publier ce texte ? Le temps me manque. Le texte paraît.

§ 3. Avec 140 élèves je suis abondamment fourni en textes plus ou moins libres et plus ou moins personnels. Quand je constate certaines erreurs, certains plagiats, la mise au point est vite faite. L’apprendre par l’extérieur est plus grave. Cela peut donner des armes faciles aux détracteurs de l’expression libre et de toute manière remet en question l’authenticité des textes. Il n’était donc pas question de laisser passer cette histoire sans l’approfondir. J’ai donc rédigé une fiche de travail  à laquelle mes élèves ont répondu sous des formes diverses. Dans la classe en question cela s’est fait par écrit après discussion en Phillips 6/6 (groupes de six élèves discutant pendant six minutes, voir Wikipédia note de 2015), dans les autres classes en discussion générale. Voici les questions posées :

§ 4. 1. Est-ce qu’il vous est arrivé  souvent de rendre des travaux qui n’étaient pas de vous ? Nombre de fois ?

2. Qu’est-ce que vous empruntez alors :

– un autre texte in-extenso ?

– un autre texte réduit avec les mêmes phrases ?

– l’argument et le plan d’un autre texte ?

– mélangez-vous les phrases de plusieurs textes ?

– autre méthode utilisée ?

3. Quelles sont les raisons qui vous poussent à le faire ?

4. Avez-vous l’impression que malgré cela vous avez progressé en français ? avez-vous l’impression qu’un texte plagié vous aidait à mieux comprendre une construction de texte ou un stle ? Donnez des exemples.

5. Pensez-vous que le système des plans de travail fonctionne mal et en quoi précisément ?

6. Si on n’impose pas une norme les élèves risquent de ne pas travailler ; si on en impose une ils risquent de tricher.

– Faut-il imposer une norme et laquelle ?

– Faut-il laisser les élèves entièrement libres de leur travail ?

– Dans ce cas la notation a-t-elle encore un sens ? 

– Si on dit aux élèves de rédiger des “Essais de création personnelle”  à quelles conditions selon vous cette formule sera-t-elle à l’abri du plagiat ?

– Ne faudrait-il pas qu’à la fin de chacun de ses essais l’élève dise ce qu’il a emprunté à un autre ? à quelles conditions le dira-t-il ? 

7. Avez-vous l’impression que l’expression libre telle que nous l’avons pratiquée jusqu’à présent vous a apporté quelque chose et quoi ?

8. Quand un élève lit un beau texte au tableau, doutez-vous de lui ? pensez-vous qu’un adolescent soit capable d’écrire de tels textes et qu’est-ce qu’il faut pour qu’il puisse le faire selon vous ?

§ 5. Le questionnaire est très directif mais à travers une histoire similaire (deux textes plagiés dans le dossier pédagogique n° 23 “Une jolie promenade” et “Orage”) j’avais constitué un dossier sur ce problème particulier grâce à l’apport de quelques camarades qui m’avaient fait part de leurs réflexions. Les questions se recoupent (4 et 7 par exemple) parce que je voulais obtenir grâce à plusieurs éclairages des réflexions embryonnaires quelquefois mais révélatrices de problèmes sous-jacents. Enfin le style est volontairement négligé. Il fallait déculpabiliser les élèves  pour savoir et non juger. Nous sommes souvent ce que nous font les circonstances : les élèves trichent parce qu’ils sont d’abord en situation de tricher. Cela n’enlève rien au sentiment de la liberté et de la responsabilité mais pour exercer un tant soit peu l’une et l’autre il faut un minimum de circonstances favorables. Cette idée va loin. Tout délit met en question l’organisation sociale qui le permet ou qui l’impose. Il faut donc ausculter les mécanismes en cause pour les modifier. Ici la pièce défectueuse était le plan de travail. Je le sentais depuis longtemps mais la routine ne m’incitait pas à remettre en question un système que j’avais eu du mal à mettre en marche. Pour le démonter et trouver la force de le reconstruire il fallait un événement. L’événement était là.

§ 6. La première question était ambigüe : que veut dire un texte “qui n’est pas de soi” ? Un élève lit un article sur la drogue, l’approuve, en souligne les termes principaux et rédige un essai. Est-ce personnel ? Seule la conviction intime permet de trancher… et encore ! Ce fut le critère adopté. Nous trouvâmes les pourcentages suivants :

22 % n’avaient jamais rien écrit en plagiant ;

23 % l’avaient fait une fois ;

26 % l’avaient fait deux fois ;

19 % l’avaient fait trois ou quatre fois ;

10 % l’avaient fait plus de cinq fois.

On peut juger diversement ces chiffres : soit en disant que plus des 3/4 des élèves trichent, soit en disant que près des 3/4 trichent rarement…

§ 7. La seconde question permet d’affiner ces résultats. En tenant compte du fait que certains élèves employaient plusieurs méthodes :

8 % copiaient un texte in-extenso

13 % réduisaient un texte (cas de ‘La bicyclette”)

44 % empruntaient l’argument et le plan

5 % mélangeaient des phrases

8 % utilisaient un emprunt d’idées d’une manière large. La méthode “argument + plan” (44 %) s’explique aisément : pour les habituer à la dissertation traditionnelle j’utilise le montage de lecture. Je présente un montage de poèmes de Ronsard, nous discutons rapidement sur chaque poème puis nous traitons un sujet de dissertation. S’ils l’ont déjà traité (puisqu’il est polycopié) cela correspond à un corrigé, s’ils veulent le traiter ensuite ils ont déjà l’argument et le plan s’ils veulent garder ce dernier.

§ 8. La troisième question précise les raisons du copiage. D’abord le manque de temps et l’excès  des exercices dans d’autres disciplines. Un élève de première : “Il faut partir d’une donnée : l’élève est conditionné par sa scolarité, sa classe. Il doit fournir un effort sanctionné et non pas guidé par ses professeurs. Souvent chargé de travaux qui se disent primordiaux dans sa section, il doit se consacrer à eux et délaisser les matières que l’on lui fait juger moindres en importance. Mais il doit tout de même les exécuter  pour s’assurer une moyenne ; pitoyable moyenne ! pressé de toutes parts, il fait fi  de sa conscience et se jette désespérément dans la copie, remède à son débordement.” Un autre élève : “Pour écrire un texte assez bon dans un style correct il faut au moins une semaine de travail. On laisse dormir le texte, puis on le retouche jusqu’à ce qu’il nous paraisse bon.” Ensuite le plan de travail était mis en cause : il est rendu tous les quinze jours et l’élève s’auto-évalue par une lettre. Mais plus il écrit, plus il consolide sa lettre ou peut prétendre à passer dans une lettre supérieure. Ainsi ce système pervertit  toute l’expression  libre : là était l’erreur. Mais comment y remédier ? Reste une troisième raison, celle que signalait R. Ueberschlag en 1967 dans l’Educateur : “L’adolescent s’avance masqué” (“L’enfant plagiaire”).  Un de mes élèves de cette classe de première issue de plusieurs brassages écrit : “Peur du ridicule : mes propres idées auraient pu faire rire, je préférais que ce soit celles des autres qui les fassent rigoler.

§ 9. La cinquième question précise bien le problème. Les élèves copient parce qu’ils “ont peur de perdre la face en se ridiculisant” (autre élève). “Dans la classe les trois-quarts n’ont pas atteint le stade de maturité qui pousse le jeune à s’intéresser à d’autres problèmes que les histoires de bal et d’amourettes.” L’expression libre était donc bridée par ce gouffre entre l’individu et le groupe-classe et l’organisation générale ne favorisait pas suffisamment les petits groupes.Pourtant ils sont fondamentaux comme on le voit pour Yvette. En même temps le jugement sur le plan de travail se nuance. Un élève est contre. D’autres le jugent nécessaire mais pratiquement tous considèrent qu’il met trop l’accent sur le rendement d’autant que la méthode employée “implique beaucoup de travail et dans une section comptable on est obligé de faire passer le français au second plan ; peut-être à contre-cœur  car c’est vraiment intéressant. Mais pour faire un montage il faut au moins huit heures de travail entre lecture, recherche, rédaction etc… Pour faire une conférence idem”. Certaines réponses permettent de voir clairement l’erreur de l’auto-évaluation : sous forme de lettre ou de note c’est toujours un masque posé sur le travail de l’élève. C’est une sanction non un guide : Comment en faire un guide ?

§ 10. La quatrième question prouve qu’un échec sur un point ne remet pas en question une ligne de travail. Une forte minorité ne plagiait pas. “Je n’ai jamais plagié un texte libre. Pourquoi ? parce que le texte libre doit faire ressortir la personnalité et qu’il est propre à l’épanouir. De plus je garde une fierté de ce que je fais même si c’est en partie raté car j’ai appris à ne pas me décourager et pour moi le but de l’homme c’est de créer.” Un aveu allait dans le même sens : “un texte (copié) dans l’année, lequel m’a donné à réfléchir et m’en a dissuadé.” Environ 79 % des élèves estime avoir progressé, 16 % s’estimant stationnaire, 1 % en baisse et 4 % attribuant leur progrès à l’âge. “J’ai la nette impression que j’ai progressé en français, parce que j’ai appris à ne pas avoir peur de dire mes opinions et surtout à avancer mes arguments pour essayer de convaincre les autres. J’ai compris la définition de la culture et j’apprécie de plus en plus les auteurs parce que la méthode Freinet ne nous bourre pas tout le temps d’auteurs classiques. C’est pourquoi j’éprouve autant de plaisir maintenant à lire Baudelaire que Sartre ou qu’un Tintin ou un Astérix.” “L’expression libre m’oblige à construire un texte et de ce fait j’arrive à mieux m’exprimer mais cela me prend assez de temps.” “Le français dompte mon langage . Je n’ai pas peur de parler devant les gens. Je commence à savoir converser.” “Cette année j’ai décidé d’écrire peu de textes libres mais de me faire une personnalité car au fur et à mesure que j’écris je me rends compte que je progresse.” La septième question confirme ces appréciations mais avec une plus forte réserve, 30 % jugeant n’avoir pas profité de ce type d’enseignement. Parmi les appréciations favorables : “Même en ne participant pas aux discussions en classe, j”en retiens quelque chose. Et souvent on reprend les discussions hors de la classe. Là je suis plus libre, je parle, mon style, mes idées sont plus clairs.”  “J’avais beaucoup d’imagination mais je ne savais pas exprimer mes idées. Pourtant je voulais y arriver. Etant donné que c’était la première année de français  et ce sera la dernière où l’on me demandait  de faire des contes, des poèmes, j’en ai profité pour me faire mon propre style.

28 RHE plagiat lycée analyse 2/2 1968

2. Expression libre et imitation.

§ 11. “Tricherie”, “plagiat”  ont des connotations morales fâcheuses : elles masquent les problèmes posés par la création. Mieux vaut parler de “mimèse” qui, en rhétorique désigne un plagiat partiel ou plus largement d’”emprunt” ou d’ “imitation”. Ce problème n’est pas propre au second degré et je préfère de beaucoup laisser la parole à Jeannette Métay qui enseigne dans une classe de perfectionnement.

Jeannette Métay L’enfant plagiaire 1967

Je suis très à l’aise devant l’enfant plagiaire et ne crie pas du tout au scandale.

A chaque fois qu’il y a imitation, cela correspond à une préoccupation profonde de l’enfant et la sincérité ne fait aucun doute.

Je pense que dans une classe Freinet, avec le climat, les rapports qu’elle entraîne, l’enfant qui n’a pas envie d’écrire n’écrira pas, fusse en imitant.Si cela se produit, l’on est passé à côté de ce que doit être le vrai texte libre, c’est à dire libérateur. On l’a transformé en exercice obligatoire sans aucune valeur, qui incite l’enfant à copier pour se débarrasser de ce “pensum” !

§ 12 Je vais peut-être scandaliser, je suis dans une certaine mesure presque satisfaite du plagiat ! Cela prouve, au moins, que le texte d’auteur ne leur est pas “passé par-dessus”, mais qu’il y a eu résonnance, car l’imitation n’est jamais gratuite. Et puis, tout le monde plagie ! Je sens une espèce d’analogie entre le “tout est dit en littérature” et un passage de l’interview de Giono : “La nature occupe une place dans laquelle nous ne pouvons plus rien mettre. On est obligé de mettre quelque chose à côté de la vérité.” En effet on s’appuie sur des thèmes rebattus, mais en introduisant, en mettant un je ne sais quoi tout-à-fait personnel, qui en fait son œuvre propre. Pourquoi l’enfant n’y aurait-il pas droit ?

Enfin, je pense que, tout comme il a besoin de répéter un certain nombre de fois une phrase, un mot, de refaire la même erreur (voir le “si j’avais” bien corrigé sur le cahier mais qui redevient invariablement à la lecture devant les camarades le “si j’aurais”) afin de s’en rendre maître (cf “Rémi” de Le Bohec), certains enfants ont besoin d’imiter pour passer au stade supérieur.

Cette étape n’est pas obligatoire, mais pour quelques-uns elle est nécessaire : c’est le seul moyen pour eux de progresser.

D’ailleurs, il n’y a pas que les enfants à en avoir besoin. Voir Molière s’inspirant de Plaute, Boisrobert et Larivey pour écrire “L’Avare” ou, plus près de nous Apollinaire ayant fait des emprunts incontestables à Cendrars. Aurait-il été Lui sans cela ?

§ 13 Comment se présentent les emprunts dans la classe.

Je pense qu’au départ, l’imitation n’est pas consciente. L’enfant ne se dit pas : “je vais faire comme…” il démarre. Puis il s’aperçoit de la similitude et l’annonce aux camarades en présentant son texte. Mes élèves n’ont aucun sentiment de culpabilité à le dire.

Certaines attendent la question d’une camarade : “Tu n’as pas pensé à… ?” pour le faire connaître. Voir “Le vagabond”, “A quoi penses-tu ?” 

D’autres ne le voient pas. Cf fillette terminant son texte par “Je ne suis pas sur terre pour tuer les pauvres gens.” Une lui a demandé : “Tu n’as pensé à la chanson  (“Le déserteur” de Boris Vian) ? Non.” Je crois qu’effectivement elle était sincère. Qui n’a pas été surpris de connaître telle ou telle chose, sans avoir eu conscience de l’apprendre ? L’ “événement” correspondait à un intérêt profond et s’est inscrit malgré nous dans notre cerveau.

Pourquoi ces emprunts ?

“Le vagabond” : le texte de Baudelaire répondait aux préoccupations du moment. Nous nous interrogions sur Gaston, vagabond bien connu des enfants faisant presque partie de notre vie. De plus c’est un internat et le désir d’ “évasion” y est certain. Chantal aime aussi profondément la nature. Elle a donc éprouvé le besoin d’écrire sur le même sujet.

“A quoi penses-tu ?” : Très important pour la connaissance de l’enfant. Marie-Claude est une fillette de 12 ans, chétive. La lecture est juste courante. L’orthographe n’est même pas phonétique : le mot s’arrête quand la ligne est finie. Mais cela ne l’empêche pas d’écrire des textes. Le calcul est presque nul. Elle aime peindre et dessiner. Elle n’aime évidemment pas les exercices purement scolaires. Sans le texte de Prévert aurait-elle eu l’idée et le courage de le dire ? Est-ce la brèche qui favorisera le déblocage ? Evidemment je serais peut-être moins à l’aise si cela se produisait souvent. Mais le groupe est là qui réagit lui aussi.

§ 14 Baudelaire L’étranger (Petits poèmes en prose)

– Qui aimes-tu le mieux homme énigmatique dis, ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

– Tes amis ?

– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

– Ta patrie ?

– J’ignore sous quelle latitude elle est située.

– La beauté ? 

– Je l’aimerais volontiers déesse et immortelle.

– L’or ?

– Je le hais comme vous haïssez Dieu.

– Et qu’aimes-tu extraordinaire étranger ?

– J’aime les nuages… les nuages qui passent là-bas, là-bas, les merveilleux nuages.

Chantal 14 ans Le vagabond

Tu marches toujours en regardant les nuages.

Quand arrive le soir tu te reposes dans un petit sentier.

Tu as choisi le plus joli.

Comme tu es l’ami de la nature, les branches se courbent pour fêter ton arrivée. Les feuilles deviennent lumineuses et les oiseaux te murmurent une douce mélodie.

Tu t’allonges sur la mousse, une violette près de toi.

Et là, tu dors jusqu’au lendemain.

Tu dors car tu es grand fatigué de ta marche.

Puis, tu rêves à la beauté.

Prévert Le cancre

Marie-Claude” 12 ans A quoi penses-tu ?

A quoi penses-tu ? Je le vois immobile, le stylo dans la main.

On dirait que tu veux écrire?

Soudain, tu te réveilles, tu te mets debout à côté du tableau noir et pour te mettre dans la joie, tu dessines une rose.

Alors, tu deviens fou ! Tu danses, tu sautes, tu déchires tes cahiers et les pages voltigent autour de toi.

Puis la rose s’efface… Tout se calme… Tu t’arrêtes… Tu deviens triste.

§ 15. En mettant l’accent sur l’essentiel Jeannette Métay déblaye bien le terrain : l’expression libre n’est pas un donné mais une conquête supposant un lent tâtonnement. Il semble qu’il y ait quatre manières d’envisager l’imitation : la mimèse totale, la réduction de texte, le mélange des phrases, les emprunts d’idées.

La mimèse totale correspond à une situation d’échec : on est déborde, le maître est là pour sanctionner, on sauve la face. C’est évidemment l’organisation de la classe qui est en cause. Les élèves jugent généralement que ce procédé est entièrement stérile pour la création. Il faut cependant y voir de plus près. Dans un “propos” du 21 mai 1921, Alain écrit : “Stendhal copiait dans les vieilles chroniques des anecdotes italiennes ; je ne sais pas ce qu’il a mis de son cru dans l’histoire des Cenci et je suis peu curieux de le savoir. C’est en copiant que l’on invente.” De fait les textes copiés presque littéralement sont légions dans la littérature française : on en trouve chez Ronsard, Montaigne, Pascal, Fontenelle à tel point qu’il est souvent aventureux pour dégager l’originalité d’un auteur de comparer les deux textes, l’original et le texte étudié. Les détails minimes additionnés font en effet les grandes différences.

§ 16. Le cheminement semble rester le même : on relève des extraits d’un auteur que l’on admire comme pour s’approprier son style. Petit à petit interviennent des variations. Bientôt l’écriture se dégage progressivement du modèle. Ce type d’appropriation est tout-à-fait innocent tant qu’il ne vise pas à un transfert d’attribution et sous cette forme on peut le permettre aux élèves à condition de pouvoir suivre de près ce tâtonnement. Ce qui explique certaines réponses à la quatrième question posée : “Si on copie un texte on le comprend mieux” ; “même un texte plagié peut apporter de bonnes choses : on comprendra plus facilement la construction, le style, comment s’enchaînent les idées.

§ 17. Le second procédé, la réduction de texte, représente un progrès sur l’étape précédente. Réduire  c’est d’abord exclure des éléments jugés secondaires, c’est donc approfondir le sens d’un article, d’un conte etc…  On est proche ici du “rewriting” d’articles, du “livre condensé” et des formes innombrables du “digest” que l’on condamne souvent sans examen et qui pourtant prolifèrent dans l’édition. D’où une direction de travail intéressante : la comparaison du texte originel et du texte réduit.En ce sens le texte d’Yvette n’avait rien de coupable si elle avait pu dire à la classe ce qui s’était exactement passé. La notion de transformation reste une nouveauté pour les maîtres et les élèves ne la maîtrisent évidemment pas. Ainsi un élève écrit un conte à partir d’une bande dessinée ; ignorant l’importance de l’original il ne garde pas cette bande. Il a été très difficile en classe de juger en quoi son conte était original ou non. Sans doute avait-il apporté des modifications au thème original mais il les jugeait comme de simples retouches alors que tout le fonctionnement du conte en était affecté. On touche bien à un problème d’organisation du travail : il faut pouvoir suivre en atelier le travail de l’élève car chaque production pose un problème de création devant lequel l’adolescent est régulièrement désarmé.

§ 18. Le troisième procédé, le mélange de phrases, représente encore un progrès. A bien y regarder il est très proche des créations automatiques de textes de textes : des éléments hétéroclites  sont rassemblés dans une nouvelle unité. L’amalgame est du reste fréquent. “ô temps suspends ton vol” est emprunté par Lamartine à Thomas, “Qu’allait-il faire dans cette galère ?” est de Cyrano de Bergerac et non de Molière, l’image de “la sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part” n’appartient pas à Pascal mais remonte à une haute antiquité jusque dans les écrits dits de Hermès Trimégiste. Si on passe à la littérature populaire, celle de l’épopée, des fabliaux, des sagas, du romancero, emprunts et amalgames sont la règle et les auteurs se fondent dans l’anonymat. Nous sommes donc aux antipodes d’une création littéraire individuelle, tendant à toute force vers l’originalité. Un conteur, comme on en rencontre dans la littérature bretonne, irlandaise, galloise ne cherche pas à être original mais à plaire à son public. En classe nous devons coninuellement osciller  entre ces deux conceptions de la littérature,  la populaire et la savante. Si on attend de l’adolescent qu’il soit original on est amené à écarter beaucoup de textes en disant qu’ils rappellent ceci ou cela. C’est ne permettre l’exercice de l’expression libre qu’aux plus doués et contraindre les autres à se taire. Mais inversement il faut donner à l’adolescent le goût de se dépasser et de se révéler lui-même, donc d’être original. Mais on n’est pas original d’un seul coup : il faut beaucoup de temps à l’expression libre pour mûrir. Il faut donc admettre les étapes intermédiaires même si elles ne correspondent pas à notre conception “moderne” de l’art, conception temporaire du reste car ici et là on voit renaître la conception populaire et anonyme. Il faut démystifier une conception étroite de la littérature en permettant à chacun de faire quelque chose par les moyens qu’il juge appropriés. Et ceci a une dimension politique : le terrorisme en littérature (“Soyez original ou taisez-vous !”) c’est l’esclavage de ceux qui croient ignorer au profit de ceux qui prétendent savoir.

§ 19. Le troisième procédé n’appelle pas de remarques : nous sommes au seuil de la création originale. Un de mes élèves écrit : “A bien y réfléchir il n’y a pas de devoir entièrement personnel. On n’emprunte toujours quelque chose à quelqu’un”. Simplement le dernier venu essaie de mieux placer la balle (pour reprendre une image de Pascal).

§ 20. Il serait inutile de continuer à disserter sur les rapports de l’imitation et de l’expression libre. Dans un premier temps il suffit d’identifier les formes possibles de l’imitation, d’indiquer à quoi elles correspondent dans le domaine de la création (j’ai laissé volontairement de côté les aspects psychologiques du problème). Dans un second temps il faudra aborder l’organisation pratique de la classe puisque c’est d’elle que dépend la solution du problème.Une fois ce problème institutionnel résolu on pourra revenir à l’expression libre avec notamment la notion d’écoles “artistique” telles que nous les voyons se développer dans les classes. Note de 2013. J’y ai renoncé comme je le dis plus haut. 

28 RHE plagiat lycée actualisation 2013_11

Cette actualisation vient en partie d’une liste Freinet second degré.

1. Roger (8 nov 2013) : Le plagiat est un vrai problème. J’ai beaucoup travaillé cette question. C’est comme cela d’ailleurs que j’ai mis au point le « quarante-mots » : je voulais laisser toute liberté à mes élèves (en soi le plagiat ne me gênait pas) mais il me fallait un outil facile à corriger pour les aider à revenir vers eux mêmes dans l’écriture.

2. Josiane (8 nov) : Face à ce problème, j’ai quant à moi choisi l’option suivante : je publie les travaux d’écriture là http://libellulus.over-blog.com/ et de comptes-rendus de lecture là http://aller-plus-loin.over-blog.com/ et je fais signer un engagement de ne pas donner à publier des travaux dont on n’est pas l’auteur. J’ajoute quand il le faut, pour les lycéens, ce document qui explique clairement ce qu’est le plagiat :

http://www.bibliotheques.uqam.ca/infosphere/sciences_humaines/module7/citer1.html

Cela contribue au moins à sensibiliser.

J’expose aussi des travaux en classe… j’exploite tous les moyens que je peux trouver pour valoriser les travaux et ainsi encourager à bien faire.

3. Mathieu (10 nov) : La notion de plagiat est en effet complexe. Elle est devenue problématique avec l’apparition de l’imprimerie et la marchandisation de l’écriture. Les droits d’auteur ont été créés parce que les éditeurs vivaient du travail des auteurs et que ceux-ci légitimement ont réclamé leur part. Cependant l’imitation est une constante de la littérature et on aurait bien du mal à dire le contraire tant les exemples foisonnent. Un changement intellectuel s’est toutefois opéré: il devient plus important de lier son nom à une idée ou un écrit que d’avoir participé à l’évolution de l’humanité. On se réalise par la notoriété, la reconnaissance sociale, plutôt que par la satisfaction de faire progresser le patrimoine commun. L’imitation est donc dévalorisée, quand elle n’est pas condamnée, car seule l’originalité mérite salaire. Nous, enseignants, pouvons proposer une autre logique à nos élèves car nous ne commercialisons pas le savoir. Nous pouvons lui rendre sa gratuité en montrant aux élèves qu’ils peuvent produire pour permettre à d’autres élèves d’aller ensuite plus loin, d’explorer d’autres pistes, d’autres questionnements soulevés par le travail initial.

Bien sûr, nous devons aussi respecter les lois en vigueur sur le sujet et il nous revient d’informer les élèves de ce qui est autorisé ou non. A nous de leur montrer que copier est une solution de facilité qui ne les enrichit pas. A nous de leur faire découvrir la satisfaction d’avoir appréhendé une idée au point de pouvoir la reformuler et l’utiliser.

4. Jean (21 nov) »Le plagiat est nécessaire le progrès l’implique »… Le plus intelligent est sans doute celui de Debord qui recopie cette fameuse phrase « pcc » en plein centre de son texte sur le Spectacle, sans nom d’auteur (à la fin tous réunis, je crois). C’est un art du délice. Nous avions ainsi naguère conçu l’ouvrage « Keris » dessiné par C Kerfriden (éd. Calligrammes). Ma préface était un éloge du plagiat.

Je plancherai dès que je pourrai à nouveau sur le thème : d’autant que le plagiat est « général ». Certains de mes collègues U s’en offusquent. D’autres s’en nourrissent, qui n’ont rien inventé par eux-mêmes, et qu’on encense… Et l’on aime les « prophètes » de cour, qui n’ont fait que « ramasser ».  Je crois que le plagiat n’est honorable que s’il est avoué et consenti. Je peux citer des cas graves dans le domaine scientifique et managérial, qui m’ont touché personnellement.  Tout  monde s’en fout ? ne vaut-il pas mieux fermer les yeux ?!

Bon, il y aura sans doute une entrée « dossiers d’appel » sur Phileduc, car c’est important, quand même, quand « tout se noie ».

Il y a bien un bouquin d’un U, mais qui ne me satisfait pas. Je suis demandeur de catégories.

Roger (23 nov) : Superbe contribution que je retiens avec plaisir. Notamment la notion de plagiat avoué et consenti me paraît aller très loin.

5. Contre le plagiat un professeur piège ses élèves.

www.slate.fr/lien/…/wikipedia-plagiat-eleves-enseignement-professeur

Ayant constaté, lors de sa première année d’enseignement dans un lycée, que ses élèves recopiaient le web dans leurs dissertations, un professeur de lettres a décidé de les prendre à leur propre piège. Il le raconte sur son blog, La Vie Moderne, signalé par Arrêts sur Images.

«Vers la fin de l’été de cette même année, j’ai exhumé de ma bibliothèque un poème baroque du XVIIe siècle, introuvable ou presque sur le web. L’auteur en est Charles de Vion d’Alibray. Le date de composition du poème est inconnue, ce qui empêche toute spéculation autobiographique.»

Et le professeur décide de rédiger une fausse note sur Wikipédia, de fournir à des sites de dissertations des corrigés plein d’erreurs, de s’inscrire sur des forums à la fois comme érudit et comme élèves posant des questions, pour instaurer un dialogue factice au sujet de l’auteur. Et de mettre le plus de liens possibles vers les faux corrigés, notamment sur la page Wikipédia de l’auteur.

«A la rentrée, j’ai accueilli mes deux classes de première en leur donnant deux semaines pour commenter ce poème à la maison et en leur indiquant la méthodologie à suivre. Je les ai bien sûr invités à fournir un travail exclusivement personnel. Une de mes élèves est venue s’excuser: en cours de déménagement, elle n’avait pas accès à Internet. Je me suis contenté de sourire.»

Au retour des copies, plus des trois-quart des élèves avaient recopié «à des degrés divers» ce qu’ils avaient trouvé sur le Web, «sans recouper ou vérifier les informations ou réfléchir un tant soit peu aux éléments d’analyses trouvés, croyaient-ils, au hasard du net».

Conclusion du professeur:

«On recommande aux professeurs d’initier les élèves aux NTIC. Je crois que j’ai fait mon travail et que la conclusion s’impose d’elle-même: les élèves au lycée n’ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres. Leur servitude à l’égard d’Internet va même à l’encontre de l’autonomie de pensée et de la culture personnelle que l’école est supposée leur donner.»

Roger (23 nov) : Cette expérience est intéressante mais, à mon avis, elle ne prend pas le mal à sa racine : les sujets de français actuels ne permettent pas de lutter contre le plagiat. Il faut imaginer d’autres pratiques. Et tout d’abord privilégier des formes brèves d’écriture qui incitent les élèves à travailler leur propre pensée. Voir 27 RET commentaire 40 / 200 mots 2013_11 pour une première approche.

6.  Autres références.

Savoirs CDI: Comment lutter contre le plagiat à l’école ? – Cndp

www.cndp.fr/…/le-plagiat…/comment-lutter-contre-le-plagiat-a-lecole.ht…?

Sensibiliser les élèves à la notion de plagiat devient une évidence, leur interdire purement et simplement le « copié-collé » n’est pas la solution… Contrer le plagiat chez vos étudiants

www.cegepat.qc.ca/public/b48dbe8d-2d1a-417c-b682…/plagiat.ppt

Contrer le plagiat chez vos élèves. Marie-Eve Dugas. David Fournier-Viger. Conseillers en documentation. Bibliothèque Cégep-Université. Objectifs de l’ atelier.

7. La lutte contre le plagiat à l’université est mal partie – Archéologie du

archeologie-du-copier-coller.blogspot.com/…/lutilisation-planifiee-de-lo…

L’utilisation planifiée de logiciels « anti-plagiat » est le plus souvent présentée, tant par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche que par les directions des universités désireuses d’affronter le problème comme la panacée. (…) …le plagiat dans les mémoires de master et les thèses n’est pas simplement le problème des étudiants mais aussi et surtout celui des enseignants. Si dans de nombreuses universités françaises, le mot « plagiat » suscite encore plus de silence gêné que de bruit, dans d’autres le débat a été lancé et des mesures prises pour tenter de circonscrire ce phénomène. La France reste cependant très en retard sur d’autres pays et régions francophones comme le Québec, la Suisse ou la Belgique (…) Les logiciels anti-plagiat (Compilation.net offre une interface d’une remarquable simplicité) peuvent certainement jouer un rôle utile dans la lutte anti-plagiat, mais à la condition (…) que l’on ne leur demande pas plus que ce à quoi ils peuvent être réellement utiles. (…) …on pourrait proposer la mise en ligne obligatoire de 100% des thèses (ce qui supposerait de régler quelques problèmes juridiques, mais qui sont loin d’être insurmontables), c’est à dire la certitude que tout plagiat dans une thèse laissera des traces indélébiles sur le net, traces susceptibles d’être un jour ou l’autre découvertes, notamment par les plagiés. Ce serait un des facteurs efficaces de dissuasion (l’Université de Genève a déjà adopté cette mesure; et Lyon 2 a produit des arguments intéressants à ce sujet). (…) le problème du plagiat à l’Université est d’abord un problème d’enseignants avant d’être celui des étudiants fraudeurs. (D’où) :

– Établir clairement les droits des plagiés (particulièrement à même de repérer leurs propres textes plagiés) et mettre en place une procédure simple qui leurs permettrait d’intervenir et d’obtenir réparation du vol dont ils ont été victimes et la neutralisation des plagiats (lire à ce propos, le Vade-mecum du plagié, de Michelle Bergadaà).

work.ecom.unige.ch/contenu-Instructions-a-usage-du-plagie.html

– Cesser d’affirmer, au niveau du master et à fortiori de la thèse, que le plagiat est lié à la méconnaissance par les étudiants des règles de citations : c’est d’abord une fraude. Il est de la responsabilité des enseignants qu’un étudiant puisse être autorisé à s’inscrire en thèse et ultérieurement soit autorisé à soutenir sa thèse. Peut-on autoriser un étudiant à s’inscrire en thèse s’il n’a pas encore appris ce qu’est une citation après 4 ans d’étude à l’Université ? Ce qui peut être mis au compte de la méconnaissance au niveau de la licence et même de la première année de master, ne peut l’être au niveau d’un mémoire de master, et moins encore à celui de la thèse.

– Faciliter et rendre plus transparente les procédures d’annulation de diplômes liés à des travaux-plagiats.

Le titre du sujet de la thèse et la problématique de recherche qu’il induit est le premier, et un des indices le plus fiable, pour suggérer la présence de plagiats : tous les projets et titres de thèses qui ne posent aucune problématique de recherche et se contente de faire « l’état des lieux » ou « l’état de l’art » ont beaucoup plus de chance que les autres de ne laisser d’autre issue au doctorant que d’aller chercher sur Internet ses plagiats qu’il mettra en scène avec plus ou moins d’adresse et de savoir faire, où plutôt de « savoir cacher », pour remplir les centaines de pages qu’on exige de lui.

– La lutte anti-plagiat dans les travaux universitaires passe aussi par la création dans les universités de commissions comme la « Commission éthique-plagiat » de l’Université de Genève ou l' »Academic Integrity Service » que prônait Peter Forster, alors enseignant anglophone de l’Université de Caen.

Références : Antoine Compagnon, 1979. La seconde main ou le travail de la citation. Paris, Le Seuil.

Antoine Compagnon, 1991. L’Université ou la tentation du plagiat. Actes du colloque « Le plagiat », publiés aux Presses de l’Université d’Ottawa.

Signalons, entre autres, sur le plagiat, les ouvrages d’Hélène Maurel-Indart où elle déniche et analyse avec beaucoup de talent des plagiats littéraires (dont certains liés au milieu universitaire) et aussi l’ouvrage de Marie Darrieussecq, un vaccin contre l’excès inverse du plagiat, la paranoïa anti-plagiat ou « plagiomnie, la calomnie plagiaire » :

Hélène Maurel-Indart, 1999. Du Plagiat. Paris, Les Presses Universitaires de France.

Hélène Maurel-Indart, 2007. Plagiats ou les coulisses de l’écriture. Paris, Éditions de la Différence.

Marie Darrieussecq, 2010. Rapport de police. Paris, P.O.L

(Etude et références de Jean-Noël Darde)

28 RHE plagiat trampoline I 2013_12

Le fichier trampoline s’éloigne du sujet pour mieux y revenir, une fois la digression terminée. Cette fois il se déploie en trompoline I, II et III

Roger

1. William Inge, dramaturge américain, déclare : “Qu’est-ce qu’une œuvre originale ? Un plagiat pas encore détecté.” (Le Figaro 2013_06_13).

« Parler avec les mots des autres, ce doit être cela la liberté », découvrait Alexandre dans La Maman et la putain (1973) film d’Eustache.

Jean (21 nov) : « Le plagiat est nécessaire le progrès l’implique »… Le plus intelligent est sans doute celui de Debord qui recopie cette fameuse phrase « pcc » en plein centre de son texte sur le Spectacle, sans nom d’auteur (à la fin tous réunis, je crois). C’est un art du délice. Nous avions ainsi naguère conçu l’ouvrage « Keris » dessiné par C Kerfriden (éd. Calligrammes). Ma préface était un éloge du plagiat.

Je plancherai dès que je pourrai à nouveau sur le thème : d’autant que le plagiat est « général ». Certains de mes collègues U s’en offusquent. D’autres s’en nourrissent, qui n’ont rien inventé par eux-mêmes, et qu’on encense… Et l’on aime les « prophètes » de cour, qui n’ont fait que « ramasser ».  Je crois que le plagiat n’est honorable que s’il est avoué et consenti. Je peux citer des cas graves dans le domaine scientifique et managérial, qui m’ont touché personnellement.  Tout  monde s’en fout ? ne vaut-il pas mieux fermer les yeux ?!

Bon, il y aura sans doute une entrée « dossiers d’appel » sur Phileduc, car c’est important, quand même, quand « tout se noie ».

Il y a bien un bouquin d’un U, mais qui ne me satisfait pas. Je suis demandeur de catégories.

Roger (23 nov) : Superbe contribution que je retiens avec plaisir. Notamment la notion de plagiat avoué et consenti me paraît aller très loin. Je plagie : j’admets ; je suis plagié : j’admets aussi.

Jacques (24 nov) : un plagiat de Rimbaud collégien ? L’invocation à Vénus, traduit de Lucrèce (début du De natura rerum), en fait plagiat de la traduction de Sully-Prudhomme, paru qq mois avant, agrémentée d’excellentes corrections (voir le commentaire par Jules Mouquet dans la vieiile édition de la Pléiade).

2. Didier (30 nov) : Devrons nous en arriver à un monde truffé de « comme dirait untel » de peur de prononcer ne serait-ce qu’un mot sans se faire taxer de plagiat ?

« Merde » alors dirait Cambronne !

Tu sais , je suis réellement choqué par le fait que trop de personnes cherchent à justifier le fait de taxation du « droit d’édition  » sous couvert du droit d’auteur en plaidant contre « l’emploi du plagiat » mais en négligeant ou en occultant la raison d’être du droit et de l’usage de la paternité avec bon sens, l’usage de l’open source et des licences CC (créatives common), les textes tombés dans le domaine public mais surtout  la parole du poète qui sut rendre à chaque instant de sa créativité la paternité de son texte et de son inspiration au peuple qui l’a conduit à la postérité et l’a nourri de notoriété car il a su amplifier, magnifier la parole et l’existence populaire.

Combien d’auteurs guettant les faits divers assis au guéridon d’un bouge mal famé, d’un photographe à l’affût d’une scène quotidienne, de publicistes à la chasse des remarques dans la foule de badauds pour leurs slogan ou de populistes à la recherche du bon mot d’ordre dans nos usines ?

Mais ceux ci à l’inverse d’affairistes, ayant droits, héritiers comme éditeurs, ont toujours rendu hommage à leurs mécènes du coin de bar, et à leurs amis de discussion ac qui ont refaisaient le monde.

Dans ces circonstances, comment ne pas comprendre l’envie de nos jeunes de s’approprier ces parole et des les en faire leurs ?

J’avoue cependant qu’il est réellement ennuyeux de lire dans la presse une centaine de fois la même chose d’un éditorial à l’autre, lorsque laconiquement des journalistes n’ont pas eu le courage de commenter une déclaration qu’il avaient achetés à l’AFP, d’entendre la même chose d’un journal télévisé à l’autre pour les mêmes raisons.

Le droit d’auteur se justifie-t-il lorsque des personnes soit disant bien intentionnée, bourrées de « stock-options » ou de subventions versées aux majors de l’édition, font publier sous leur nom de chansons et des paroles rachetés à ce que Alexandre Dumas appela les « Nègres de l’édition  » ?

Je reste choqué de l’usage sans restriction sans réserve dans des universités ou dans les lycées d’un logiciel de détection de similitudes par des enseignants universitaires ou du second degré qui ne sont même plus capables d’interpréter les résultats affichés et ne se penchent plus sur la notion d’expertise. Ils ne font même plus la différence entre la notion de similitude et celle de copie intégrale d’un texte de qu’il appellent copié collé d’une œuvre ou de travaux de recherche.

Ils n’ont même pas lu le détail des informations qui leur ont été données sans aller chercher la manière dont la machine a su conjuguer les résultats donnés et au lieu de cela ne font qu’annoncer la moyenne générale des similitudes. Le commentaire eut été autrement instructif et formatif pour leurs élèves.

Par exemple sur lorsque que ces enseignants annoncent à leur élèves 90 % de « plagiat », la machine déclinait les résultats en 70 à 80 % de similitudes de vocabulaire ce qui est déjà une moyenne normale pour tout être communiquant.

Sur les 10 % annoncés restants pointés par les machines ayant une forte connotations ce sont généralement des guillemets mal refermés des citations mal annoncées ou des anomalies possibles d’interprétation des polices de caractères.

C’est sur les 0,5 pour cents à très haute connotation que devraient se porter l’attention des enseignants et non pas sur les chiffres, car il est en effet grave que quelques individus puissent se permettre de faire semblant de travailler.

Cependant n’oublions pas que nos jeunes ont le mauvais exemple des bons payeurs et de des faiseurs de profits qui s’octroient des droits d’exploitation de textes, de routines de traitement de données et d’inventions populaire, car ceux là ont de quoi se payer les brevets et des cohortes d’avocats pour prétendre à la paternité d’un objet de consommation. Alors pourquoi pas eux ?

À fortiori, je finis par me demander si l’intention et l’incitation à laisser annoncer des résultats bruts n’ont pas pour objectif d’appuyer les majors et les éditeurs américains qui aimeraient qui aimeraient tant faire main basse sur nombre de création des petits auteurs talentueux de la vielle Europe.

Qu’on se le dise le mouvement des DRM et autres outils liberticides comme la première loi Hadopi  sont des produits de conseillers technique choisis parmi des consultants et des patrons de cette même grosse édition nationale. Dans ces conditions où est leur indépendance et où est l’impartialité et avec quelle réelle légitimité ?

Alors pour éviter tout complaisance et toute récupération par ces mouvements mal intentionnés « pro brevet » et de collusion avec les projets de gros sous autours des droits d’auteurs, pourquoi ne pas faire l’éloge du culte des anciens, celui des citations, de noter le nombre de citations faites à bon escient, d’inventer ou de réinventer des jeux d’antan « open sources » auxquels se prêtaient les jeunes universitaire sans en faire un « reality show » du plus gros faiseur de citations de grands auteurs ou d’auteurs de travaux de recherche, au lieu de passer son temps d’abhorrer à tout va de la copie conforme et d’en magnifier la sanction.

Nous oublions trop souvent que des ultras, défenseur de note langues ont réussi à se faire nommer ou à promouvoir des légitimistes politiques de l’ancien régime à des postes d’IGEN partisans du par cœur et de l’enseignement public à la sauce jésuite.

4. Etymologie. “Le plagiat consiste à s’inspirer d’un modèle que l’on omet délibérément ou par négligence de désigner. Le plagiaire est celui qui s’approprie frauduleusement le style, les idées, ou les faits.” (Wikipedia). Le mot plagiat (1697) a été construit sur plagiaire. A Rome le plagiarius était coupable de plagium “vol d’homme”. Il volait les esclaves d’autrui, achetait ou vendait comme esclave une personne libre. Au figuré le plagiaire emprunte “illicitement une œuvre originale”.  On évoque aussi le  grec plagios “oblique, qui n’est pas en ligne droite” pour une armée ou une flotte. Il est employé en grammaire pour désigner l’emploi de moyens équivoques (d’après le lexicographe Alain Rey) “C’est la même balle mais l’un la place mieux” écrit, avec philosophie, Montaigne.

2.  Le plagiat reste infâmant quand son auteur jouit d’une réputation morale jusque-là indiscutée. Il est durement sanctionné dans le monde anglo-saxon. En Allemagne la carrière d’un premier ministre a été brisée suite à la découverte d’un plagiat dans sa thèse de doctorat. Cette dernière a été annulée. En France,  malgré ses mérites indéniables, le grand rabbin Bernheim a du quitter ses fonctions en 2013 suite à la découverte de plagiats dans ses ouvrages et l’usurpation du titre prestigieux d’agrégé de philosophie. Il a aggravé son cas en rendant d’abord son “nègre”, son  “documentaliste” responsable de ces emprunts. Mais il n’est pas le seul. D’autres plumes célèbres (Attali, Mgr Gaillot, Patrick Poivre d’Arvor) ont eu recours à ce procédé indélicat. La réponse est en général … l’informatique ! Les facilités du copier / coller expliqueraient les guillemets qui sautent… Admettons. Mais la vraie réponse est d’ordre économique. Les “documentalistes” devraient être mieux payés et figurer sur les couvertures pour ce qu’ils sont, des collaborateurs reconnus.

5. Dans la République des Lettres l’accusation de plagiat est plus une arme qu’un délit. L’auteur, auctor en latin augmente le patrimoine littéraire et intellectuel, rappelle Hélène Maurel-Indart, spécialiste du plagiat. Pour elle il est difficile de faire la différence entre l’emprunt créatif et l’emprunt servile. “Ces plagiats se révèlent en général grâce à des lecteurs passionnés par un sujet ou par un auteur, capables de repérer les ressemblances.”  (La Croix 10_04_2013) Hélène Maurel-Indart “Du plagiat” (PUF, 1999) rappelle que le “Ô temps, suspens ton vol” n’est pas de Lamartine mais d’un poète du XVIII° siècle, Antoine-Léonard Thomas. Hélène Maurel-Indart propose de nommer des experts près des tribunaux chargés de ces questions.  Elle travaille à la suite des travaux de Michel Schneider “Voleurs de mots” (1985) et de Roland de Chaudenay “Dictionnaire des plagiaires” (1990). Pour elle “l’auteur naît avec l’individu”. Le plagiat devient l’objet d’une réglementation au XVIII° siècle et sa dimension économique et commerciale s’impose au XIX° siècle. L’intertextualité permet une plus grande circulation dans les œuvres. Elle classifie les emprunts à partir d’une typologie de Gérard Genette dans “Palimpsestes” car un logiciel d’analyse n’est qu’un point de départ. Il faut ensuite affiner la nature de l’emprunt.  L’écriture et l’identité sont aujourd’hui en péril. Dans “Le mort saisit le vif” (1942) Henri Troyait mettait en scène un plagiaire qui se perd dans l’autre. Des auteurs condamnés pour plagiat peuvent récidiver : soit par sentiment d’impunité, soit par faiblesse d’esprit (on plagie parce qu’on n’a pas de talent), soit parce qu’on fait confiance à des “nègres” qui se vengent ainsi de l’oubli dans lequel ils vont tomber. (d’après Libération, 1999_06_03).

6. Le plagiat sévit à tous les niveaux. On pense aux examens : “L’évolution des contenus des examens serait le meilleur rempart contre la triche. Après la révélation de cas de fraude lors des épreuves du BTS, l’éducation nationale cherche des pistes pour lutter contre un phénomène favorisé par les nouvelles technologies” 70 % des élèves reconnaissent avoir fraudé au moins une fois dans leur scolarité. il faut repenser les examens comme l’ont fait les Danois : emploi d’internet, examen des compétences pour trouver une information pertinente et la présenter, les QCM sont interdit. Pendant l’épreuve le courriel et les réseaux sociaux sont interdits. “Et nous avons la possibilité d’utiliser des logiciels de contrôle anti-plagiat ou de vérifier quels sites les élèves ont consulté pendant leur examen. Nous leur expliquons la différence entre tricher et citer ses sources.” (D’après Mattea Battaglia, Clément Gassy et Olivier Truc, Le Monde 2011_06_10) Au niveau universitaire les thèses et diplômes divers utilisent le copié / collé à 80 % et les profs utilisent des logiciels de recherche pour lutter contre le phénomène. Là aussi il faut imaginer des travaux de nature différente.

Dans “Comment j’ai pourri le web” (2012) un prof de lettres, Loys Bonod, explique avoir piégé ses élèves de Première avec un commentaire composé. Il avait disposé sur la toile, et notamment sur Wikipédia et deux sites payants, des indices que les 3/4 de la classe ont pompé sans vergogne et qu’il a retrouvés dans les copies. Un travail sur table a, lui aussi, été pompé par un élève, grâce cette fois à un smartphone. En somme toutes les épreuves traditionnelles sont disqualifiées à moins de se livrer à des vérifications longues et ridicules. Il faut reprendre le problème sous un autre angle : des travaux très brefs, centrés sur la personne même de l’élève, comme le quarante-mots. Et surtout que cherche-t-on à évaluer dans un examen ?

Je retrouve un a6 approximatif mais révélateur. : “Je ne cherche pas à vous abuser. J’avais le texte de l’année dernière et je l’ai repris. Pour la discussion j’ai repris chaque phrase du texte en essayant d’expliquer le plus important. La contraction de texte je l’ai faite tout seul. Je ne savais pas qu’il fallait les écrire soi-même. Je m’en excuse et je ne recommencerai plus jamais.”  (Christian P. 1° G, non daté)

7. Conseils Pour éviter l’accusation de plagiat, il faut examiner les citations directes et indirectes.

a) Les citations directes « …. » (X…) ne doivent pas excéder 20 lignes, soit 200 mots. Les limiter à une centaine de mots, sinon la citation crée un effet tunnel. Ne pas les multiplier sinon c’est un plagiat déguisé qui tombe sous le coup de la loi.

b) Les citations indirectes : “X… dit en substance que… sont admises” mais résumées au quart du texte original.  Il est suivi de la mention (X…, année) qui renvoie à la bibliographie. Ensuite on peut commenter l’information.

c) On peut combiner citations directes et indirectes. On peut présenter entre guillemets une formule brève, particulièrement heureuse

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1. Le plagiat peut être un exercice d’admiration. C’est ainsi que le présente Pascal Bruckner dans Les Voleurs de beauté, roman, Grasset, 1997, 294 pages). Benjamin, trente-sept ans, écrivain public solitaire, introverti, indécis et pauvre, est devenu un spécialiste des plagiats .  “Puisque tout est écrit, à quoi bon recommencer, chercher des idées neuves ? Il suffit de recopier, de croiser, en un mot de se servir. Je procédais de la façon suivante : sur une idée elle-même barbotée à quelque scribe inconnu, j’allais faire mon marché chez les grands et les petits maîtres du passé pour bâtir ma propre œuvre. Je me rendais dans les bibliothèques et prélevais sur un cahier ma provision de scènes, de métaphores. Je classais les matériaux par thèmes : clairs de lune, disputes, assassinats, matin de printemps, jours de pluie, étreintes amoureuses, etc. Je mettais le tout en mémoire sur mon ordinateur et de ce pot-pourri, je m’apprêtais à tirer de nouvelles harmonies. A chaque auteur, par prudence, je ne dérobais en général pas plus d’un ou deux termes, un vocable et son attribut. Je ne volais pas, je grapillais”…  (p. 52) Il ne plagie que les morts : “Les vivants sont tellement susceptibles ! “ Il estime qu’il redonne ainsi vie à des écrivains qui méritaient de survivre. “Mon brigandage était un acte d’amour, ils se prolongaient à travers moi comme le défunt survit dans la chair du cannibales qui le dévore.” Il va plus loin : il s’emploie à imiter les gens qu’il rencontre :   “En ce moment même, tandis que je vous parle, je m’aligne sur votre maintien, votre manière d’écouter, de vous tenir. Mon visage aussi, je l’ai chapardé et c’est pour cela que je le cache. C’est plus fort que moi, je veux être les autres, me mettre à leur place, les connaître de l’intérieur, je suis une eau avide d’épouser tous les contours. D’ailleurs je n’imite pas, non, le mot est faible, j’adhère passionnément à autrui, je m’immole à lui.” Tout cela finira mal…

Un autre ouvrage, un thriller, traite savamment du plagiat. Il s’agit de  “La vérité sur l’affaire Harry Quebert” de Joël Dicker (Éditions de Fallois/L’Âge d’homme, 670 pages). L’ouvrage mériterait à lui seul une longue notice tant il brasse de notions intéressantes sur la création, la recréation ou le vol littéraire.

2. Chez les compositeurs de musique les plagiat et citations sont légions et correspondent à autant d’exercices d’admiration  Wagner emprunte des mesures à Beethoven. Vivaldi plagiait sans hésitation et l’œuvre collective était banale. Un compositeur forme, plus ou moins volontairement des disciples. Mais avec le mouvement romantique “Sturm und Drang” (“Tempête et passion”) l’originalité personnelle devient fondamentale. Mais l’inspiration se nourrit de réminiscences plus ou moins conscientes. On appelle cela imitation et même “intertextualité”, notion de Bakhtine, reprise et développée par Julia Kristeva dans les années 1970 (Voir “Intertextualité”, Wipidédia) A la Renaissance, et notamment pour la Pléiade,  l’imitation est l’objet même de toute activité artistique. Emile Faguet parle à ce sujet d’innutrition (1898). Plus tard le romantisme s’inspire d’abord du style néo-classique. Dans “Le Lac” Lamartine emprunte le “Ô temps, suspens ton vol” à Antoine-Léonard Thomas. Des écrivains très mineurs, comme Casimir Delavigne (poèmes, théâtre) permettent à un Hugo de dégager son originalité.

3. “Paul et Virginie” de Bernardin de Saint-Pierre joue un rôle important dans la conception du roman au XIX° siècle. Chateaubriand imite Bernardin de Saint-Pierre pour la langue, le style, les épithètes, les procédés de peinture écrite. Flaubert pleure en lisant “Paul et Virginie”. Maupassant juge que ce livre est un chef d’œuvre. Chateaubriand a son tour est admiré et imité par Flaubert. La mort d’Emma Bovary doit beaucoup à celle d’Atala par le rythme et le sens du détail précis, deux notions qui remontent à Homère. Flaubert à son tour va devenir l’écrivain de référence pour beaucoup de romanciers du XX° siècle. Soit qu’ils l’imitent, soit qu’ils estiment devoir chercher d’autres voies, d’autres voix. Ce qu’explique bien Allan E Poe dans sa “Philosophie de la Composition” : “Le fait est que l’originalité… n’est nullement, comme quelques-uns le supposent une affaire d’instinct ou d’intuition. Généralement, pour la trouver, il faut la chercher laborieusement et, bien qu’elle soit un mérite positif du rang le plus élevé, c’est moins l’esprit d’invention que l’esprit de négation qui nous fournit les moyens de l’atteindre.” (cité par Baudelaire dans sa traduction des “Histoires grotesques” et repris par Albalat). Certaines imitations durent trop longtemps. Ainsi, en poésie, le surréalisme a donné avec Prévert une forme originale mais affaiblie. Maintenant beaucoup de poètes écrivent à la manière de Prévert dans une imitation platement stérile mais qui les satisfait, ce qui est l’essentiel. Le pastiche est un moyen un peu mécanique de se faire la main mais c’est une bonne initiation. On peut aussi utiliser les bouts-rimés.

4.  La justice connaît le plagiat et la contrefaçon (“action de reproduire une œuvre par imitation, au préjudice de son auteur”). L’ “Apologie du plagiat” de Jean-Luc Henning (1997) essaie de redresser la barre. Les ayant-droits d’Autant en emporte le vent attaquent en vain la Bicyclette bleue de Régine Desforges  car “un sujet peut se transposer, une idée circuler et se réinventer indéfiniment, au gré de la manière et du talent de chacun.” (Benoît Duteurtre) (d’après Benoît Duteurtre, Marianne, 2001_05_21) Laurent Dispot (dans le Matin des livres 1981_04_24) prend la défense de Françoise Sagan accusée de plagiat pour une “Une humeur de chien” par Jean Hougron auteur de “La vieille femme” mais cette nouvelle est elle-même un plagiat de “L’homme traqué” de Carco (1922) et “Un colis d’oseille” de Day Keene (1959, Série noire n° 507)

5. Auto-plagiat. Vers 1986, je crois,  “Le Monde” avait publié en double page littéraire les textes libres d’un jeune élève avec mention du maître qui avait permis l’éclosion de ces créations par ses méthodes probablement inspirées de la pédagogie Freinet. Une semaine après le quotidien publiait la lettre de l’instituteur de l’année précédente : c’était cette année-là que le jeune élève avait écrit cette production. Il l’avait simplement resservie l’année suivante dans un auto-plagiat dont il n’avait pas tenu à se vanter. En somme d’une année sur l’autre il n’avait fait aucun progrès. Il n’était évidemment pas obligé de le dire à son second maître. J’imagine que les deux instituteurs ont ressenti une certaine amertume : le mérite du premier n’était pas reconnu ; le mérite du second était usurpé. Je regrette de n’avoir pas conservé la double page du “Monde” et la réponse du premier maître. Je pense que l’une et l’autre étaient pleines d’enseignements. On a relevé des auto-plagiats chez J.S Bach. Mais quel intérêt ? L’auto-plagiat le plus magistral  est peut-être le “New-York brûle-t-il” (2004) de Lapierre et Collins qui ont auto-plagié leur best-seller “Le cinquième cavalier” (1980) . La supercherie a été révélée par “Le Vengeur masqué” dans le Canard enchaîné (2004_05_19).

6. Les dénonciations pour plagiat se multiplient et les auteurs se retournent contre leurs nègres, lesquels se défendent âprement. Les personnalités connues, notamment politiques, recourent à des collaborateurs, notamment pour rédiger des biographies. Le “Georges Mandel” de Nicolas Sarkozy doit beaucoup à la thèse de Bertrand Favreau parue 25 ans plus tôt. Mais pouvait-il en être autrement ? D’après Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé : “les affaires de plagiat restent minoritaires. Ce qui s’est vraiment développé, c’est le droit de la presse : diffamation, injure, droit à l’image, atteinte à la vie privée… C’est là qu’est la véritable explosion.” (Le Monde 1998_03_10). “Rapport de police” de Marie Darrieussecq est sous-titré “Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction” : c’est la réponse à une double accusation portée par Marie NDiaye  en 1998 et Camille Laurens en 2007. J’y reviendrai dans le trampoline III.

7. Les “nègres” en littérature. L’emploi de ce mot dans ce sens date de 1757. Ce qui renvoie à un esclavage dont les “nègres” voudraient sortir, eux qui participent à 60 ou 70 % de la production éditoriale. Ils voudraient ne plus cacher une collaboration qu’ils jugent normale. Le livre-entretien est couramment pratiqué. La collaboration d’Emmanuel Berl aux discours de Pétain et ne dura pas au-delà de 1940. Il avait rédigé le fameux discours du 22 juin 1940 qui unit la France entière mais les socialistes étaient au gouvernement et Laval n’y était pas encore. Auguste Maquet, professeur au lycée Charlemagne, avait rédigé une étude sur la conspiration de Cellamare. L’éditeur trouva qu’elle manquait de vigueur et demanda à Alexandre Dumas dont on connaissait le talent d’en faire un ouvrage vendable. Le vrai “nègre” fut donc Dumas ! Aujourd’hui des vedettes en tout genre qui une nom mais pas une plume sont obligées de recourir à des collaborateurs quelquefois bien payés. “La cause des femmes” de l’avocate Gisèle Halimi n’aurait pas eu un tel retentissement sans l’aide de Marie Cardinal mais l’accord était total entre elles deux et il leur fallut boucler l’ouvrage en 22 jours car l’éditeur devrait le sortir avant un débat crucial à l’Assemblée nationale. Même connue comme romancière Marie Cardinal a poursuivi discrètement son travail de nègre : “C’est simple. On reçoit en général un mauvais livre pour un bon sujet. Pour moi, il faut que ça fasse un bon livre, mais ce bon livre ne doit pas être le mien.  Il doit rester celui de l’autre. (…) Tout de même, ça fait un drôle d’effet de voir, après, ces livres-là en librairie. On a un peu l’impression d’y voir ses enfants adoptifs”. Mais il arrive aussi qu’elle “doive écrire des choses tellement contre votre pensée qu’on en souffre vachement.” Par contre “La nostalgie n’est plus ce qu’elle était” de Simone Signoret était bien d’elle malgré des rumeurs calomnieuses. La loi du  11 mars 1957 attribue au collaborateur la moitié des droits  soit 50 % (sur la part touchée par l’auteur, environ 5 – 10 %). Mais des “conventions contraires” sont admises et la part du collaborateur peut tomber à 25 % ! A l’heure de la gloire et des interviews télévisées le collaborateur passe généralement à la trappe et il en souffre.  (d’après une enquête de Jean-Marc Théolleyre, le Monde 1977_07_08)

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1. Dans un film “Vérités et mensonges” (1973 – 1975) Orson Welles se livre à une réflexion sur les faux semblants, les mensonges vrais et les vérités tronquées. Il évoque sa “Guerre des mondes” qui avait fait croire à l’Amérique un débarquement de Martiens. De la mystification à la mythification le pas est vite franchi mais qu’importe si l’histoire est belle : “Je vous avais promis de ne pas mentir pendant une heure, dit Welles. Or depuis dix-sept minutes, l’heure est écoulée.” Il s’intéresse au plus grand peintre du XX° siècle, le faussaire hongrois Elmyr de Hory. Dans un marché dominé par le culte de la signature, il n’arrivait pas à vendre ses productions. Il inonda les musées de faux que les experts authentifièrent comme vrais. François Reichenbach, filmé par Orson Welles, va à la fois en diffuser (notamment dix dessins de Modigliani et un Soutine) et contribuer à la gloire sulfureuse d’Elmyr de Hory qui se réfugiera à Ibiza après y avoir purgé une peine de 18 mois de prison. Welles double cette histoire d’une autre, la vraie fausse biographie d’Howard Hawkes par Clifford Irving. Il conclut sur l’aventure d’Oja Kodar, le petite fille d’Elmyr de Hory. Elle devint l’égérie de Picasso pendant quelques mois et emporta 22 tableaux qu’elle présenta dans une galerie à la grande fureur de Picasso. Mais cette dernière histoire est un faux d’Orson Welles lui-même. On y voit la défense pathétique d’Elmyr de Hory, suppliant Picasso de lui laisser ces 22 tableaux où il s’est exprimé à travers une autre signature. Car l’important est l’œuvre elle-même, l’art qui traduit une personnalité et qui fait vivre. En 2010 une exposition “Seconde main” au Musée d’art moderne de Paris rendait hommage à ces “œuvres sosies”, tantôt parodies, tantôt pastiches. De son côté Guy Ribes, aventurier et faussaire génial a inondé le marché de faux Picasso, Chagall, Dali, Léger etc. Pour lui “un faux tableau avec un vrai certificat devient vrai”.  Ses faux étaient plutôt des pastiches : il n’a pas appris les techniques de Chagall : “Non ! j’ai appris à être Chagall.” Lors de son procès un expert, un historien de l’art et son avocat ont expliqué sa méthode. Sorti de prison, il peint et signe ses tableaux de son nom avec un peu d’amertume (d’après Martine Lecœur, Télérama, 2011_02_09).

2. Frédéric Rouvillois dans “Le collectionneur d’impostures” (Flammarion, 2010, 383 p) a fait un relevé intéressant que présente ainsi son éditeur :  “Certains se sont divertis à réunir les idées reçues, les lieux communs ou les sottises de leurs contemporains. L’auteur de ce petit livre, lui, s’est amusé à collectionner les impostures. Pas les siennes, bien sûr, qui ne présenteraient à vrai dire qu’un intérêt limité, comme celles de la plupart d’entre nous, tricheurs d’occasion et menteurs au petit pied : non, les vraies, les belles, les grandes, celles qui depuis la nuit des temps font déraper l’histoire, et qui suscitent chez l’observateur un sentiment mitigé, entre effroi et stupeur, colère et admiration. (…)”

3. Dans “Les Plagiaires, Le nouveau dictionnaire” (Perrin 2001) Roland de Chaudenay distingue l’imitation (“action de prendre l’œuvre d’un autre pour modèle, de s’en inspirer”), la rencontre (“le fait pour deux écrivains d’exprimer les mêmes idées ou d’utiliser une même formulation, de façon fortuite ou supposée telle”), la réminiscence (“élément inspiré par une influence plus ou moins inconsciente”). Cette distinction me semble fondamentale. Elle explique bien des conflits.

4. Pierre Bayard “Le Plagiat par anticipation”. (Minuit, 160 p) “Certains auteurs semblent littéralement avoir capté des formes, des modes de création qui ne se déploieront que des années ou des siècles plus tard.” En somme un texte peut donner l’impression de venir du futur. Ainsi un passage de “Fort comme la mort” de Maupassant publié en 1889 annonce d’une manière précise le mécanisme proustien de la mémoire involontaire. Or Proust n’en parle pas, alors qu’il citait ses sources. “Non, ce texte surgit vraiment chez Maupassant comme un élément brut venu d’ailleurs. D’où mon hypothèse : si ça ne vient pas d’avant, ça vient d’après” Laurence Sterne invente au XVIII° siècle des formes romanesques qui n’existeront qu’au XX° siècle : “Cela va de l’invention de néologismes  jusqu’à une modification complète de la ponctuation, un désordre narratif absolu, une préface mise au milieu du livre, l’utilisation de pages banches ou noires, la suppression de la notion de personnage...” Précurseur ? cette notion est très insuffisante : Kafka semble avoir plagié Beckett ou Volodine. L’Oulipo a emprunté à Pierre Bayard la notion de “plagiat par anticipation”. Paul Valéry suggérait de “tenir Victor Hugo comme antérieur à Racine dans la mesure  où on pourrait selon lui envisager le classicisme comme un moment de calme après la tempête romantique.” (Nouvel Observateur 2009_01_15). Sophocle serait le plagiaire de Freud. Pierre Bayard travaille la force des résonnances entre les textesn au-delà de la chronologie. Bayard est aussi psychanalyste? (d’après Erwan Desplanques, Télérama, 2009_02_04).

5. Dans “Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction” (P.O.L, 380 p, 2010) Marie Darrieussecq aborde le problème du plagiat. Elle-même fut accusée d’avoir plagié Marie Ndiaye en 1998 qui disait reconnaître dans “Naissance des fantômes” une “singerie” de son propre univers romanesque. Puis en 2007 Camille Laurens l’accuse de “plagiat psychique” à propos du roman “Tom est mort” qui donne voix à une mère endeuillée comme l’avait fait Camille Laurens dans “Philippe”, récit autobiographique. Marie Darrieussecq s’interroge sur la notion de crime littéraire en psychanalyse et en littérature. (d’après Nathalie Crom, Télérama 2010_01_06) Dans “Rapport de police” Marie Darrieussecq compare phrase à phrase Steinbeck et Maupassant : “Deux livres, n’importe lesquels, lus parallèlement dans une optique malveillante ou paranoïaque, pourront toujours passer pour le plagiat l’un de l’autre.” Comme Pierre Bayard dans “Le plagiat par anticipation”, elle pense que le plagiat est inévitable : “Le nombre des situations humaines et de [leurs] combinaisons est plus limité qu’on ne pense […] C’est la faim et l’amour qui mènent le monde. (dixit Anatole France). L’accusation de plagiat fait vendre car “l’objet plagiat perturbe le raisonnement de ceux qui s’en approchent.” Le public est à la fois témoin et accusateur., un journaliste ou un universitaire servant de justicier.  “La surveillance littéraire” transforme l’accusation de plagiat en haine de l’Autre, de l’imagination et tentative de liquidation. (d’après Eric Loret, Libération, 2010_01_14) Camille Laurens dans “Romance nerveuse”  est sortie de la polémique qui l’avait opposée en 2007 à Marie Darrieussecq quand elle l’accusait de “plagiat psychique”. (d’après Télérama 2010_01_20)

6. Ce conflit entre trois romancières a duré dix ans. “La notion de plagiat psychique n’a guère de sens sur le plan juridique ou littéraire, si ce n’est qu’elle manifeste une authentique souffrance chez cette mère endeuillée. Un thème comme la mort de l’enfant n’est pas protégé. Cela voudrait dire que plus personne ne pourrait écrire dessus !” note Hélène Maurel-Indart, professeur d’université, auteur de “Plagiats, les coulisses de l’écriture” (La Différence) et Leplagiat.net. Elle ajoute : “ Il y a entre elles un climat de rivalité, de proximité, voire d’affinités littéraires, qui provoque des conflits de frontières.” (d’après Yves Jaeglé, Parisien, 2010_01_21)

Calixte Beyala est célèbre pour ses multiples emprunts. Paule Constant, l’une des écrivaines plagiées dit son étonnement : “Il m’a d’abord semblé surréaliste qu’une Africaine pille une Française pour parler ou évoquer l’Afrique natale” (Jean-Luc Douin, Le Monde 1997_01_22).

Roger et Alii

Retorica

(11.600 mots, 71.100 caractères)

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