29 SCI sérendipité débat 2014-05

1. « La sérendipité est originellement1 le fait de réaliser une découverte scientifique ou une invention technique de façon inattendue, accidentelle, à la suite d’un concours de circonstances fortuit et très souvent dans le cadre d’une recherche concernant un autre sujet.

Parmi les nombreux exemples de découvertes et inventions liées au hasard, citons comme exemple de découverte par sérendipité : la lithographie, le four à micro-ondes, la pénicilline, le Post-it, le téflon, le Velcro. (Wikipédia) Tout l’article est à lire et à méditer. Cette définition marque clairement que la sérendipité appartient au domaine des sciences et techniques, d’où son classement en 29 SCI sérendipité. Mais j’ai longtemps hésité, comme le montrent les échanges qui suivent. J’ai refais cet article sur une vingtaine d’années. Lucien réagit à la version de 2008/

2. Lucien (2009_01_23) : Si je réagis aujourd’hui c’est à propos de la fiche que tu as consacrée à la sérendipité et qui m’a surpris et peut-être surtout déçu. Pour éviter tout malentendu je précise qu’en ce qui concerne la sérendipité je n’y connais pas grand’chose : c’est le message d’Hélène Duvialard qui m’a fait découvrir ce terme (voir plus loin) , – ce n’est donc vraiment pas bien  ancien – mais le fait de connaître ce terme m’a permis des recherches et des  découvertes intéressantes sur internet par rapport à des questions qui, elles, m’intéressent depuis très longtemps : l’erreur et son statut dans différents milieux (bien évidemment à l’école), l’activité de recherches dans les domaines scientifiques et les découvertes, les non-découvertes, les découvertes qui ne correspondent pas aux objectifs ou à ce qui était attendu, le silence sur les recherches menées mais non validées… etc. J’avais besoin de savoir plus sur la sérendipité. Donc ta fiche sur la sérendipité était la bienvenue. Mais elle commençait mal : avant toute chose tu cherchais à la placer dans une case de ton classement. Il me semblait que n’ayant encore rien défini et rien dit au sujet de la sérendipité on ne pouvait pas la placer dans une cellule si ce n’est pour la ligoter, la rendre inoffensive.  Roger  : C’est exactement l’inverse qui s’est produit. C’est après avoir relu ma fiche Serendip (écrite il y a une quinzaine d’années) que je me suis demandé où la classer, simplement pour la retrouver, pas pour la ligoter ou la rendre inoffensive. Lucien  : Et tu as décidé de la placer dans «récit»…  Incompréhensible ! C’était la mise à mort ! (Depuis tu as  dit que tu allais la placer ailleurs…) Moi je l’aurais  vue dans « recherches » ou « créativité » ou « découverte »  Roger  : Tu poses le vrai problème. Où placer cette notion pour la retrouver ? J’ai pensé à REC (récit) parce que l’effet Serendip me semble identifié par un récit de mésaventures surmontées et non prévues, d’où l’allusion au hasard dans l’objet de la fiche. Dernièrement je pensais à ESS (essai) parce que c’est une analyse d’une série de faits. Après réflexion et confrontations diverses je pense que la bonne section est INF (information) parce que l’effet Sérendip est une série d’informations développées, à mon avis,   sur un rythme ternaire : positif – négatif – positif. (…) « Recherches », « découvertes » sont pour moi des notions trop vagues. Par contre « créativité » me parle davantage et entre à la fois dans EDU (éducation) et PSY (psychologie). Mais chacun classe comme il veut ou peut. Je décris simplement mon processus personnel.

Lucien : Lorsque je suis arrivé au bout de la fiche je me suis dit : voilà une fiche pour rien. Non pas que cette fiche n’apporte pas d’informations mais parce qu’elle s’auto-détruit.Roger : Je ne vois pas en quoi elle s’auto-détruit. Elle offre une série d’informations c’est tout. Nous ne sommes pas dans l’auto-combustion…

3. Lucien :J’y ai pas mal réfléchi : il était évident que tu as une perception négative de la sérendipité (…). J’ai fait l’hypothèse que tu es allé vers cette notion de sérendipité à travers «Le mal français» d’Alain Peyrefitte

Roger : Je la vois en trois temps : positive – négative – positive. Je cherche quelque chose, je ne la trouve pas, j’en trouve une autre. (…) Peyrefitte insiste sur la notion de retournement. Ce qui n’est pas le cas pour la zemblanité (voir plus bas) définie comme la « faculté de faire systématiquement et exprès des découvertes attendues mais malheureuses et malchanceuses et n’apportant rien de nouveau ». J’aimerais qu’on me des exemples concrets de cette faculté !   Il faudrait vraiment être idiot pour le faire. Je ne sais pas ce que vise exactement William Boyd (voir plus bas encore). Je ne veux pas te faire croire que je ai lu cet ouvrage mais j’ai trouvé ceci sur internet, 

site www.intelligence-créative.com :

ce site donne dix-sept définitions de la sérendipité depuis la création de ce terme par Walpole en 1754 et à propos de la définition donnée par Alain Peyrefitte il y est écrit ceci :

Peyrefitte en 1976 : « trouver par hasard ce que l’on ne cherche pas – ne jamais trouver ce que l’on cherche – commettreune erreur qui tourne à votre avantage – vouloir du mal à quelqu’un et assurer sa prospérité – fort de l’expérience manoeuvrer en sens opposé et aboutir à plus inattendu encore – Walpole appela ce curieux phénomène seradipity, nommons-le «effet séradipe» » et l’auteur du site internet de commenter : «faux sens ou contre-sens absolu. Peyrefitte confond la sérendipité et son inverse, la «zemblanité» » ?

(…) J’ai eu, comme je l’indiquais plus haut, la curiosité d’aller consulter « Zemblanité » sur Wikipédia. (…). Voici ce que j’ai trouvé :  « Le principe de zemblanité a été inventé par William Boyd dans son roman Armadillo (1999). Il s’agit de la faculté de faire systématiquement et exprès des découvertes attendues mais malheureuses et malchanceuses et n’apportant rien de nouveau. La zemblanité tire son nom de la Nouvelle Zemble, qui se trouve exactement aux antipodes de l’île de Serendip, d’où est issu le concept de . La zemblanité est définie comme le contraire de la sérendipité.

4. Le problème est de remonter d’abord à l’anecdote elle-même. Voici le lien que j’ai utilisé (2009_01_28):

http://jdepetris.free.fr/Livres/voyage3/cahier32.html

Les Trois Princes de Serendip 28/01/09 09:43

Article du 1er février 2005 par Pek van Andel (m.v.van.andel@med.rug.nl). Texte traduit et adapté du hollandais par Danièle Bourcier, directeur de recherche au CNRS (bourcier@msh-paris.fr).

Les Trois Princes de Serendip

Les trois fils du roi de Serendip refusèrent après une solide éducation de succéder à leur père. Le roi alors les expulsa. Ils partirent à pied pour voir des pays différents et bien des choses merveilleuses dans le monde. Un jour, ils passèrent sur les traces d’un chameau. L’aîné observa que l’herbe à gauche de la trace était broutée mais que l’herbe de l’autre côté ne l’était pas. Il en conclut que le chameau ne voyait pas de l’œil droit. Le cadet remarqua sur le bord gauche du chemin des morceaux d’herbes mâchées de la taille d’une dent de chameau. Il comprit alors que le chameau pouvait avoir perdu une dent. Du fait que les traces d’un pied de chameau étaient moins marquées dans le sol, le benjamin inféra que le chameau boitait. Tout en marchant, un des frères observa des colonnes de fourmis ramassant de la nourriture. De l’autre côté, un essaim d’abeilles, de mouches et de guêpes s’activait autour d’une substance transparente et collante. Il en déduisit que le chameau était chargé d’un côté de beurre et de l’autre de miel. Le deuxième frère découvrit des signes de quelqu’un qui s’était accroupi. Il trouva aussi l’empreinte d’un petit pied humain auprès d’une flaque humide. Il toucha cet endroit mouillé et il fut aussitôt envahi par un certain désir. Il en conclut qu’il y avait une femme sur le chameau. Le troisième frère remarqua les empreintes des mains, là où elle avait uriné. Il supposa que la femme était enceinte car elle avait utilisé ses mains pour se relever.

Les trois frères rencontrèrent ensuite un conducteur de chameau qui avait perdu son animal. Comme ils avaient déjà relevé beaucoup d’indices, ils lancèrent comme boutade au chamelier qu’ils avaient vu son chameau et, pour crédibiliser leur blague, ils énumérèrent les sept signes qui caractérisaient le chameau. Les caractéristiques s’avérèrent toutes justes. Accusés de vol, les trois frères furent jetés en prison. Ce ne fut qu’après que le chameau fut retrouvé sain et sauf par un villageois, qu’ils furent libérés.

Après beaucoup d’autres voyages, ils rentrèrent dans leur pays pour succéder à leur père.

Ce texte est un fragment résumé du conte Les pérégrinations des trois fils du roi de Serendip d’Amir Khusrau, un grand poète persan. C’est le premier conte de son recueil Hasht Bihist (Les huit Paradis, 1302).

5. Au XVIII° l’excentrique Horace Walpole (1717 – 1797 voir Wikipédia et http://www.jose-corti.fr/auteursromantiques/walpole.html) raconte cette histoire à un ami dans une lettre du 28 janvier 1754 et la commente : « D’ailleurs je dois te raconter une découverte pénible. […] Cette découverte est presque du type de ce que j’appelle sérendipité, un mot qui dit beaucoup, que j’essaierai de t’expliquer parce que je n’ai rien de mieux à te dire ; tu le comprendras mieux par l’étymologie que par la définition. Une fois je lisais un conte stupide appelé « Les trois Princes de Serendip ». Quand les trois dignitaires voyageaient, ils faisaient toujours des découvertes, par accidents et sagacité, des choses qu’ils ne cherchaient pas ; par exemple l’un d’entre eux découvrit qu’un âne borgne était passé par la même route parce que l’herbe avait été broutée seulement du côté gauche où l’herbe était pourtant la moins bonne. Comprends-tu sérendipité maintenant ? » Il y revient un peu plus tard : « …beaucoup de découvertes sont faites par des gens qui étaient à la chasse de quelque-chose de très différent. Je ne suis pas totalement sûr si l’art de faire de l’or ou la vie éternelle sont inventés — mais combien de découvertes nobles ont été déjà mises en lumière parce qu’on cherchait ces moyens miraculeux ! Pauvre Chimie si elle n’avait pas eu de motifs aussi glorieux devant les yeux ! »

En 1833 le mot sérendipité fut imprimé pour la première fois dans la lettre cité ci-dessus avec d’autres de Walpole. Il fallut attendre 1875 pour que le mot soit repris par quelqu’un d’autre. Le bibliophile et chimiste Edward Solly l’utilisa alors dans le magazine Notes and Queries et le lança dans des cercles littéraires. Walter Cannon, professeur de physiologie au Harvard Medical School, l’importa dans les sciences exactes avec le chapitre Gains from Serendipity de son livre The Way of an Investigator, 1945.

6. Cette histoire était connue de Voltaire.qui avait pu rencontrer Walpole à Londres ou à Paris. Il en reprit la trame dans Zadig ou la Destinée : la remarquable pénétration d’esprit du héros tourne toujours à son désavantage car ses interlocuteurs ne reconnaissent pas sa sagacité. Or savoir interpréter correctement des indices pour résoudre des énigmes criminelles va devenir un genre littéraire : le roman policier. Le premier enquêteur, un amateur très doué, est créé par E.A. Poë en 1841 : c’est le chevalier Auguste Dupin (« Double assassinat dans la rue Morgue« ). Liens :

http://moeurs.noir.over-blog.com/categorie-12449012.html

et pour l’histoire du genre policier :

http://medialandes.org/index.php?option=com_content&view=article&id=927:histoire-du-roman-policier&catid=22:nouveautes&Itemid=15&showall=1

Walpole ne pouvait pas deviner la naissance d’un genre littéraire, propre à une société industrielle même si les enquêtes chinoises du juge Ti leur sont bien antérieures. Ce qui le fascine c’est le rôle du hasard dans des découvertes positives ou non et c’est bien dans cette direction que l’effet Sérendip ou la sérendipité a pu se déployer.

7. « L’enfer est pavé de bonnes intentions » dit le proverbe. L’effet Sérendip en fournit une applications frappante. « Dans l’étrange pays de Sérendip, tel qu’Horace Walpole en a conté la légende dans Les trois princes de Sérendip tout arrive à l’envers. Vous trouvez par hasard ce que vous ne cherchez pas. Vous ne trouvez jamais ce que vous cherchez. Vous commettez une erreur : elle tourne à votre avantage. Vous voulez du mal à quelqu’un : vous assurez sa prospérité. Fort de l’expérience vous manœuvrez en sens opposé : vous aboutissez à plus inattendu encore. Walpole appela ce curieux phénomène serendipity. Nommons-le effet Serendip. » (Alain Peyrefitte, Le Mal français, Plon, 1976, p. 429)

Voici quelques exemples d’effet Serendip limités et nocifs.

Exemple 1 : Pour éliminer la rage on chasse impitoyablement les renards sans voir que les renards qui se sauvent vont contaminer plus rapidement encore les lieux non touchés par la rage.

Exemple 2 : Supposons que pour réprimer les prises d’otages on condamnne à mort et on exécute impitoyablement le coupable même si l’otage est retrouvé vivant. Cette mesure condamne à mort tous les otages qui seront automatiquement exécutés par leurs ravisseurs, seule manière pour eux de ne pas être dénoncés.

Exemple 3 : Les cambrioleurs expérimentés ne portaient jamais d’arme sur eux. A partir du moment où les tenants de la légitime défense conseillent d’être armé et de tirer, les cambrioleurs viennent armés eux aussi. On n’aura pas dissuadé les cambrioleurs mais on aura augmenté considérablement les risques d’exécutions sommaires.

8. Voici un exemple très célèbre d’effets Serendip successifs où alternent échecs et réussites. Alexandre Fleming, médecin et physiologiste écossais (1881 – 1955) nettoyait son laboratoire en septembre 1928, à un retour de vacances, quand il constata que les boîtes de Pétri où il faisait pousser des staphylocoques, avaient été envahies par des colonies cotonneuses d’un blanc verdâtre. Ellles avaient été contaminées par les souches d’un champignon microcospique, le penicillium notatum, qu’utilisait son voisin de paillasse. Avant de les jeter, Fleming y jeta un coup d’oeil et s’aperçut qu’autour des colonies, le staphylocoque ne poussait pas. Il pensa qu’une substance secrétée par le champignon en était responsable et il l’appela «pénicilline». Les applications restaient très réduites quand, en 1936, un biochimiste allemand qui avait fui le nazisme, Ernst Boris Chain, comprit l’intérêt de la pénicilline pour la santé humaine et réunit une petite équipe afin de la purifier. En mars 1940 elle en obtenait 100 milligrammes qui se révélèrent immédiatement efficaces sur des souris infectées de streptocoques Mais l’Angleterre était en pleine guerre et l’article publié dans The Lancet passa inaperçu. Par hasard, l’un des membres de l’équipe (Florey) travaillant aux Etats- Unis en 1944, sur un problème d’eaux usées, permit d’identifier une souche un peu différente, penicillium chrysogenum qui produisait 200 fois plus de pénicilline que le penicillium notatum . Le premier des antibiotiques était né. Alexander Fleming fut anobli et reçut en 1945 le prix Nobel de physiologie-médecine avec Chain et Florey. (d’après le site Herodote.net)

9. L’effet Serendip peut donc mener indifféremment et successivement à la réussite ou à l’échec. Aussi en fait-on un ressort dramatique efficace. Des humoristes à froid comme P. Boulle dans “Histoires perfides” ou Roald Dahl dans “Kiss kiss” en ont tiré des effets saisissants sur des questions essentielles portant sur la fin et les moyens, ou le but et ses conséquences.

Le vieil homme et le cheval

parabole taoïste

http://www.noetique.eu/articles/philosophies/parabole-du-sage

Un joli conte taoïste … Transmis par Christophe Queruau-Lamerie

Il y avait dans un village un vieil homme qui était très pauvre, mais les rois eux-mêmes le jalousaient car il possédait un magnifique cheval blanc. Ils lui offraient des sommes fabuleuses pour ce cheval, mais l’homme refusait à chaque fois : « Ce cheval n’est pas un cheval pour moi, disait-il, c’est une personne. Et comment pouvez-vous vendre une personne, un ami ? » Il était pauvre, mais jamais il ne vendit son beau cheval. Un matin, il s’aperçut que le cheval n’était plus dans son écurie. Tous les villageois se rassemblèrent et s’exclamèrent : « Pauvre fou de vieillard ! Nous savions qu’un jour ce cheval serait volé. Il aurait mieux valu le vendre. Quel malheur ! »

Le vieillard répondit : « N’allez pas si loin. Dites simplement que le cheval n’est pas dans l’écurie. Ceci est un fait, tout le reste est un jugement. Je ne sais si c’est un malheur ou une bénédiction, car ce n’est qu’un fragment. Qui sait ce qui va suivre ? » Les gens se moquaient de lui, en fait, ils avaient toujours pensé qu’il était un peu fou. Mais quinze jours après, soudain, une nuit, le cheval revint. Il n’avait pas été volé, il s’était simplement échappé. Et il ramenait avec lui une douzaine de chevaux sauvages !

Les gens s’assemblèrent à nouveau : « Vieil homme, tu avais raison, dirent-ils, ce n’était pas un malheur. En réalité cela s’est avéré être une bénédiction. »

Le vieillard répondit : « De nouveau, vous allez trop loin. Dites simplement que le cheval est de retour. Qui sait si c’est une bénédiction ou non ? Ce n’est qu’un fragment. Vous lisez un seul mot dans une phrase – comment pouvez-vous juger du livre tout entier ? »

Cette fois, ils ne purent ajouter grand-chose, mais en eux-mêmes ils savaient qu’il avait tort. Douze magnifiques chevaux étaient arrivés ! …

Le vieil homme avait un fils unique qui commença à dresser les chevaux sauvages. À peine une semaine plus tard, il tomba de cheval et se brisa les jambes. À nouveau les gens se réunirent et, à nouveau, ils jugèrent. « Tu avais encore raison, c’était un malheur ! dirent-ils. Ton fils unique a perdu l’usage de ses jambes, et il était le seul soutien de ta vieillesse. Maintenant, te voilà plus pauvre que jamais. »

« Vous êtes obsédés par le jugement, répondit le vieil homme. N’allez pas si loin. Dites seulement que mon fils s’est brisé les jambes. Personne ne sait si c’est un malheur ou une bénédiction. La vie vient par fragments et vous ne pouvez tout connaître à l’avance. »

Quelques semaines plus tard, il advint que le pays entra en guerre et tous les jeunes gens de la ville furent réquisitionnés de force par l’armée. Seul le fils du vieil homme ne fut pas pris, car il était infirme. La ville entière se lamentait et pleurait : c’était une guerre perdue d’avance et tous savaient que la plupart des jeunes gens ne reviendraient jamais. Ils se rendirent auprès du vieil homme : « Tu avais raison, reconnurent-ils, cet accident s’est avéré être une bénédiction pour toi. Il se peut que ton fils soit infirme, mais il est encore avec toi. Nos fils, eux, sont partis pour toujours. »Le vieil homme dit encore : « Vous continuez à juger sans cesse. Personne ne sait ! Bornez- vous à dire que vos fils ont été contraints d’entrer à l’armée et que mon fils ne l’a pas été. Seul le Tao sait s’il s’agit d’une bénédiction ou d’un malheur. »

« Ne jugez pas, sinon vous ne connaîtrez jamais le Tao. Vous serez obsédés par des fragments, et à partir de petits détails vous vous hâterez de conclure. Dès que vous jugez, vous cessez de croître. Le jugement vient d’un état d’esprit desséché, statique. Et le mental ne cesse de juger, car le fait d’être en mouvement est toujours hasardeux et inconfortable. En fait, le voyage ne s’arrête jamais. Un chemin se termine, un autre commence, une porte se ferme, une autre s’ouvre. Vous atteignez un sommet, un plus haut sommet apparaît toujours. Seuls ceux qui sont assez courageux pour ne pas se soucier du but, ceux qui sont heureux du voyage, contents de vivre l’instant et de croître à travers lui, ceux-là seuls sont capables de marcher avec le Tout. »

Serendip c’est l’île de Ceylan (Sri-Lanka) et le Tao a beaucoup voyagé… La sérendipité consisterait à garder l’esprit libre en se gardant de juger l’inattendu, positivement ou négativement.

10. En matière de pédagogie on retiendra la réflexion d’Hélène, documentaliste (2008_10_01) : « Juste une petite idée sur la recherche documentaire : quand on lance une recherche, on sait d’où on part mais si on est suffisamment à l’écoute de ce qui se passe, on ne sait pas forcément où on arrive ni jusqu’où vont les recherches documentaires. Il faut considérer qu’en cherchant on trouve et pas toujours ce qu’on cherche. Ce qu’on trouve et qui n’était pas attendu est parfois plus intéressant que ce qu’on cherchait. Il faut que les élèves soient éveillés et ne se contentent pas de suivre avec obéissance mais osent s’écarter du sentier balisé. Ce truc qui existait déjà quand on était gamins et qu’on feuilletait les encyclopédies en naviguant de page en page dans le désordre s’appelle la sérendipité… »

Jeanne (2008_10_08) : Je répond avec un certain retard sur la notion de sérendipité que j’avais croisée il y a fort longtemps et qui revient ici dans le débat sur la recherche documentaire entre autres. je me permets de faire certaines réflexions :

– cette notion anglo-saxonne est à l’image de la pensée très pragmatique des anglo-saxons; elle est assez floue et passe-partout pour s’adapter à des circonstances et des domaines très variés, une sorte de sésame de l’analyse, outil, ma foi, fort commode dans le quotidien, mais peut-être moins adapté à une réflexion, à une recherche plus élaborées;

– dans une pensée plus cartésienne ou kantienne ou pascalienne, on parlerait plutôt de heureux hasard, de caractère fortuit, et on entre dans le débat récurrent du hasard et de la nécessité;

– Bergson s’est longuement penché sur l’intuition, cet antidote de la raison mécanique, un outil de choc dans toute recherche et la source de nombreux bonheurs de découverte; attention, l’intuition n’a rien à voir avec un éclair de génie qui traverse brutalement la conscience mais avec une longue maturation de la pensée cognitive, un peu mieux connue grâce aux travaux de la psychanalyse 

-dans le mouvement Freinet, il est facile de rapprocher la sérendipity du tâtonnement expérimental; d’ailleurs lorsqu’Hélène a parlé des heureux hasards de la découverte, j’ai pensé spontanément à cela; et là nous avons des exemples multiples dans nos pratiques pédagogiques.

Donc un terme intéressant certes, mais qu’il faut explorer ans son acception idiomatique; il y a des mots comme celui là qui sont intraduisibles et c’est bien, comme saudad, sinfucht, etc

Hélène (2009_01_21) : Il me semble que la sérendipité n’est en soi ni bonne ni mauvaise, elle peux être l’un ou l’autre ou l’un et l’autre successivement, comme le dit le conte cité par Roger. Ce qui est intéressant c’est que cette notion bizarre ait été nommée et trouve une description. Ce qui me plaisait là dedans quand j’ai lancé le sujet, c’est l’inattendu, la rencontre fortuite, le musardage peut-être inutile, la perte de temps aussi, et peut-être l’inefficacité ! Je ne le dis pas par provocation mais, je suis souvent efficace et condamnée à l’efficacité voire une certaine rentabilité dans mon travail et les chemins de traverse des rencontres inattendues me permettent une certaine créativité… Bref, c’est un chemin buissonnier dans lequel il ne faut pas s’égarer mais qui peut nous offrir des cueillettes intéressantes et fécondes.

11. Robert (2013_03_08) : http://www.out-the-box.fr/11-citations-inspirantes-sur-la-serendipite/?ct=t(RSS_EMAIL_CAMPAIGN) Citations :

«  Dans le champs de l’observation le hasard ne favorise que les esprits préparés  »  –  Louis Pasteur

«  J’ai découvert qu’une grande part des données que j’ai recueillies ont été acquises en cherchant quelque chose et en trouvant autre chose en cours de route.  »  –  Franklin P. Adams

«  Sérendipité. Rechercher quelque chose, trouver autre chose et réaliser que ce que vous avez trouvé convient mieux à vos besoins que ce que vous pensiez rechercher.  »  –  Lawrence Block

«  La phrase la plus excitante à entendre en science , celle qui annonce les nouvelles découvertes, n’est pas «  Eureka !  » mais c’est amusant…  »  –  Isaac Asimov

«  En réalité, la sérendipité compte pour 1% des bienfaits que nous recevons dans la vie, le travail et l’amour. Les 99 autres sont dus aux efforts.  »  Peter McWilliams

«  La sérendipité, c’est rechercher une aiguille dans une botte de foin et y trouver la fille du fermier  »  –  Pek Van Andel

«  Vous n’atteignez pas Serendib en traçant un parcours. Vous devez prendre la route pour l’ailleurs en confiance et confier vos repères… au hasard  » –  John Barth,  «  The Last Voyage of Somebody the Sailor« 

«  Les hommes superficiels croient en la chance ou les circonstances. Les hommes forts croient en la cause et l’effet.  »  –  Ralph Waldo Emerson

«  L’élan vital c’est l’action. Vous ne pouvez pas ressentir la chaleur si vous ne la créez pas, ne pouvez éprouver de grand plaisir avant de jouer, ne pouvez connaître la sérendipité avant de prendre des risques.  »  –  Joan Erickson

«  Toutes les choses sont prêtes si nos esprits le sont.  »  –  William Shakespeare

«  La prise de risque, la confiance et la sérendipité sont les ingrédients clés de la joie. Sans risque, rien de nouveau n’arrive jamais. Sans la confiance, la peur s’insinue. Sans sérendipité, il n’y a pas de surprises.  »  –  Rita Golden Gelman

Roger et Alii

Retorica

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2 Commentaires

  1. roger

    27 RET site – consultation 2017-11-08

    Sylviane (31.10) :
    (…) j’ai lu quelques articles de ce site Retorica. Epatant ce site. Un peu déconcertant au début du point de vue de la démarche et par conséquent du classement des entrées (voir la page sur la sérendipité dont je ne vois pas forcément le lien entre les articles)
    Je ne comprends pas très bien comment participer. Par exemple si je veux écrire un § sur la collapsologie, est-ce que celui-ci trouverait sa place dans la rubrique « catastrophe » ?

    Roger (31.10) : (…) Collapsologie. Très bien. J’attends, nous attendons avec intérêt votre contribution. La collapsologie concerne la catastrophe finale, la fin de notre civilisation (voir Wikipédia). Donc cela entre dans la section 29 SCIence catastrophe mais aussi 21 PHI civilisation. J’étudie en ce moment la manière la plus simple d’établir les corrélais entre les fichiers (ou articles)

  2. roger

    29 SCI sérendipité – débat – 31 oct 2017-
    Sylviane (31 oct 2017)
    j’ai écris un article sur la sérendipité ici : http://edutechwiki.unige.ch/fr/Serendipité, vous pouvez prendre des choses si vous le souhaitez.
    et un article sur Wikipédia sur la dromologie ( Paul Virilio, que vous citez dans un de vos articles) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dromologie
    Je comptais justement ouvrir une page Wikipédia sur la collapsologie (science de l’effondrement) mais pour l’instant je ne suis pas prête.
    Du coup peut-être que je commencerai un peu sur votre site.
    Roger (31 oct) :
    J’ai lu avec intérêt vos articles Wikipédia sur « Sérendipité » et « Dromologie ».

    Sur « Sérendipité » j’ai relevé avec surprise ceci : « C’est à partir d’un conte persan publié en 1557 que le terme anglais de serendipity a été crée en 1754 par Horace Walpole dans une lettre qu’il écrivit à Horace Mann, ambassadeur à Florence. Il raconte comment il a fait une découverte importante et tout à fait inattendue sur sa famille et à cette occasion il fait le lien avec le conte de Serendip. » Le conte persan aurait donc été publié en 1557 et ce n’est qu’en 1754 soit 197 ans plus tard que Walpole en découvre le sens profond. Eloge de la lenteur….

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