30 SEX Séduction Stendhal Mélanie 1995

Cet article s’ouvre sur une brève biographie de Stendhal avant d’offrir un extrait du journal de Stendhal consacré à la séduction de Mélanie.

Les biographies brèves, comme la notice qui suit, posent des problèmes souvent passés sous silence. Voir à ce sujet la section 07 ESS et le fichier 07 ESS biographies (…) problèmes. On comparera avec intérêt la présente biographie de Stendhal avec celle de Wikipédia qui donne au pseudonyme de Stendhal une toute autre origine. J’ai retenu chez Henri Beyle l’administrateur et l’homme d’action de la Grande Armée ; à mon avis l’esthète vient ensuite. Sur le mystère d’un nom de lieu devenu pseudonyme on a l’exemple de Molière.

Roger

Biographie de Stendhal

1783. Henri Beyle naît à Grenoble dans une famille qui appartient à la bourgeoisie de robe (juristes). Il a sept ans quand il perd sa mère. Il l’adorait et jalousait son père. Un prêtre ayant dit que “ce malheur [venait] de Dieu il se mit à haïr ce Dieu si cruel.” (“Vie de Henri Brulard”). Le père est sensible, pudique, sévère et avare. L’enfant s’attache à son grand-père maternel, médecin cultivé et libéral, à sa grand-mère qui fuit la bassesse et la vulgarité, enfin à son oncle séducteur mondain et raffiné. A l’Ecole centrale (lycée) de Grenoble il découvre les mathématiques, Shakespeare et se fait des amis. 1800 (17 ans) : monté à Paris pour préparer l’école Polytechnique il renonce au concours, erre dans la ville ; son cousin Pierre Daru le recueille et le fait devenir sous-lieutenant dans l’armée d’Italie. Beyle s’enthousiasme pour Milan.

1802 (19 ans). Il démissionne, vit pauvrement à Paris et s’endette. Il lit Pascal, Molière, Chateaubriand et les “idéologues” (Cabanis, Maine de Biran) qui veulent étudier avec précision l’influence de la physiologie sur la vie mentale. Mais il lui faut une situation. Il sacrifie Mélanie sa maîtresse, utilise ses relations (les Daru), manque une préfecture par nonchalance, part en Allemagne comme officier d’intendance. En 1808 il est commissaire de guerre sous les ordres de Pierre Daru dont il séduit la femme. En 1811 un congé lui permet de vivre à Milan un grand amour avec Angela Pietragrua. Pendant la campagne de Russie il seconde Pierre Daru avec énergie et intelligence. Au retour il réprime, en Allemagne, une petite émeute à Stendal. Revenu à Paris il lui reste surtout des dettes.

1814 (31 ans). Il retrouve Angela à Milan, écrit sous des pseudonymes notamment Stendhal (“Rome, Naples et Florence.”) Puis il “cristallise” pour “Metilda”, Mathilde Dembrowska. Le roué, le hussard devient un amoureux passionné, sensible et même fidèle. Il écrit alors “De l’Amour”, à la fois récit et méditation. Metilda sera le modèle de Clélia (“La Chartreuse de Parme”). Mais elle se lasse. Il lui écrit alors : “Soyez heureuse même en aimant un autre que moi.” L”occupant autrichien veut arrêter ce libéral, ami des conspirateurs “les carbonari”. Il les évoquera dans “Vanina Vanini”. Il quitte Milan ayant tout perdu.

1821 (38 ans). A Paris il songe à se suicider en tuant Louis XVIII. Il masque son désespoir sous le cynisme. “De l’Amour” (1822) n’a aucun succès. Avec “Racine et Shakespeare” (1823) il soutient les Romantiques qui sont “ultra” (à droite) alors que les libéraux, comme lui, sont classiques ! Bref, il est seul et Milan lui est interdit. “Armance” (1827) n’est pas compris. “Le Rouge et le Noir” (1830) n’est apprécié que de Goethe et de Balzac. Après la Révolution de Juillet il doit rejoindre un poste de consul à Civita-Vecchia. Il s’y montre peu zélé (en congé sept mois sur douze) mais très efficace. Sa santé le contraint à un nouveau congé de trois ans.

1839 (56 ans) Il publie “Chroniques italiennes” et “La Chartreuse de Parme” où il met toute l’expérience de sa vie, son amour de l’Italie, son goût de l’énergie et de la politique, sa profonde connaissance du cœur humain, son cynisme, sa tendresse, sa désinvolture. Enfin c’est le succès. Revenu à Paris il meurt en 1842 (59 ans) d’une crise d’apoplexie. “La vie d’Henri Brulard”, “Lucien Leuwen” et “Amiel” restent inachevés.

(564 mots)

Séduire Mélanie

Journal, 18 germinal XIII [8 avril 1805] J’allai chez elle vers les trois heures. Je la trouvai encore en papillotes, rangeant son linge que sa femme de chambre repassait. Elle me reçut avec le sourire du bonheur. Est-ce celui qu’elle aurait eu avec tout autre homme qui l’aurait surprise dans ce moment, ou y avait-il quelque chose de particulier pour moi ? Je n’ai pas assez d’expérience pour en décider. Nous nous mîmes à promener en long dans sa petit chambre en nous donnant le bras, ses mains dans les miennes. Nous vînmes à parler de ses débuts. Elle me dit qu’elle avait mangé la moitié de sa fortune, qu’elle avait le projet de se retirer avec sa fille à la campagne. Nous étions très attendris tous les deux ; elle avait les larmes aux yeux.

Enfin, je lui offris d’y vivre avec elle dans le coin de la France qu’elle voudrait choisir. Lorsqu’elle eut bien compris cette idée et que j’abandonnais tout pour elle, et que je servirais de maître à sa fille, elle tourna la tête vers la fenêtre quelque temps pour que je ne la visse pas pleurer, ensuite elle me demanda son mouchoir. Il n’était pas dans la chambre, j’allais le chercher dans le salon où l’on repassait. Je n’osai pas essuyer moi-même ces charmantes larmes. J’ai tort à la première vue, peut-être ai-je raison pour qui connaît la grâce.

Elle pleurait beaucoup. Ce sont évidemment des larmes venues par le sourire à la suite de la vue du bonheur ; elle me trouvait si bon qu’elle en pleurait. Après qu’elle eut tourné la tête, je lui parlai encore quelque temps avant qu’elle me demandât son mouchoir.

Son âme sentait un mouvement comparable à la liquéfaction, à la division de l’être que sentir le chevalier des Grieux, lorsque Manon lui parlait dans sa cabane de la Nouvelle-Orléans. Avec un peu plus d’assurance, ou un peu moins d’amour, peut-être aurais-je été sublime ce jour-là et l’aurais-je eue.

(330 mots)

Commentaire composé corrigé sgdg

Sous la forme d’un commentaire composé vous étudierez ce texte en vous attachant aux rapports entre les personnages, à la manière dont le narrateur conduit son entreprise de séduction (est-ce un Don Juan ?) et enfin aux raisons qui le poussent à l’évoquer dans son journal intime.

0. Stendhal a 22 ans quand il rédige ce journal intime d’où est tiré cet extrait. Mélanie n’est pas encore devenue sa maîtresse mais il note soigneusement les progrès de son entreprise de séduction et surtout ses états d’âme.

1.0 Etudions d’abord les rapports entre les deux personnages.

1.1. Ce sont des rapports confiants. Elle le reçoit avec « le sourire du bonheur« . Elle range rapidement le linge que sa femme de chambre repasse. Malgré l’exiguïté de la « petite chambre », ils se promènent en se tenant les mains. Cette attitude d’abandon est confirmée par les confidences et les projets d’avenir de Mélanie. Il lui fait des promesses imprudentes, l’attendrissement la gagne : elle pleure et c’est l’effet du « sourire du bonheur« . 1.2 Le mouchoir joue un rôle important. Ils sont seuls car la femme de chambre s’est retirée par discrétion dans le salon où elle repasse. C’est là qu’il va chercher le mouchoir. Mais il n’ose pas essuyer ses larmes, par discrétion ou timidité. Par contre il continue à l’entretenir de ses promesses. Elle lui demande son mouchoir quand elle a retrouvé un peu son calme.

1.3 Mélanie semble être à court d’argent puisqu’elle a « mangé la moitié de sa fortune« , probablement par imprévoyance. Elle doit se retirer à la campagne avec sa fille. Or il se propose de sacrifier son propre avenir à son amour et de servir « de maître à sa fille« , promesse imprudente. Mélanie est comblée d’où les larmes, « la liquéfaction », « la division de l’être » qu’elle ressent.

1.9 Au fond, ils ont perdu un peu la tête, lui en promettant ce qu’il ne peut tenir, elle en vivant d’avance un bonheur manifestement impossible. Tout ceci est raconté d’une manière un peu théâtrale, le mouchoir étant ici un accessoire important.

2.0 Et pourtant c’est une entreprise de séduction, mais d’une allure assez singulière.

2.1 S’il a perdu la tête, il la retrouve vite en rédigeant son journal. Il a des doutes : le « sourire du bonheur » est-il vraiment pour lui ou pourrait-elle l’avoir pour un autre ? Il se méfie de lui-même car il n’a pas « assez d’expérience pour en décider« .

2.2 « Nous étions très attendris » est un jugement formulé à froid. Le narrateur a l’esprit vif ; il interprète la scène, les gestes, les propos tenus en passant rapidement de la focalisation externe (la description de la scène) à la focalisation interne (« lorsqu’elle eut bien compris cette idée« ). « Elle me trouvait si bon qu’elle en pleurait » est ambigu : est-ce du discours indirect libre (« vous êtes si bon que j’en pleure« ) ou plutôt une analyse pénétrante de l’état d’âme de Mélanie ?

2.3 La fin de la page est de plus en plus distanciée : il compare Mélanie au chevalier des Grieux et lui-même à Manon dans une inversion des rôles un peu singulière. Mais surtout la fin de l’extrait montre le regret : il a manqué de sang- froid (« assurance »), il s’est laissé emporter par la passion. Le « sublime » ? « l’avoir » ce jour-là.

2.4 Le cynisme de « l’aurais-je eue » invite à un parallèle avec Don Juan : comme lui Stendhal promet quelque chose qui ressemble au mariage ; comme lui il mène un siège en règle. La différence, c’est qu’il a été vraiment ému.

2.9 En fait le séducteur a été séduit. Ce n’est qu’en rédigeant son journal, et donc de sang-froid, qu’il comprend comment il pouvait être « sublime » en faisant succomber Mélanie. Mais il ne l’a pas été…

3.0 Et au fond, il s’en veut un peu. Le journal lui sert à se contrôler lui-même en analysant après coup ce qui s’est passé. Pour évidemment ne pas refaire la même erreur avec celle-là ou une autre.

3.1 L’occasion était favorable : il était tard (« trois heures ») et elle n’était pas habillée (« en papillottes« ). La femme de chambre n’était pas un obstacle : Mélanie pouvait la renvoyer. Surtout le passage du sourire aux larmes, le sentiment d’un bonheur à portée de la main, un climat d’abandon significativement comparé à la douceur amoureuse de la Louisiane dans « Manon Lescaut », tout prouvait que Mélanie était prête à lui céder. Et il manqué l’occasion !

3.2 Un libertin vulgaire le lui reprocherait (« j’ai tort à la première vue« , il monologue avec lui-même) mais il a été sensible à la « grâce » : c’est le terme-pivot du texte avec « sublime« .La « grâce » c’est celle des « charmantes larmes« . Les essuyer serait s’approcher de Mélanie, la prendre dans ses bras et triompher d’une vertu déjà chancelante. Mais ce serait briser le charme, détruire la « grâce« . En héritier du XVIII°s Stendhal aime les larmes. « Sublime » est le libertin qui triomphe de la femme et de sa propre émotion. « Grâce » traduit l’esthète, l’amoureux d’émotions rares et la qualité de l’instant justifie sa retenue (temporaire !).

3.3 Stendhal vit de et par la littérature. La « division de l’être » est une citation presque textuelle de l’abbé Prévost. Le chevalier et Manon sont enfin seuls dans leur cabane : c’est leur première nuit en Louisiane et Manon vient de lui faire une déclaration d’amour tout à fait extraordinaire : « Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi une impression si étonnante que je crus sentir une espèce de division dans mon âme. » Stendhal découvre avec émotion le pouvoir qu’il peut avoir sur une femme.

3.9 En tenant son journal, Stendhal va à la rencontre de lui-même.La littérature l’aide à s’analyser, à se comprendre.

9. Un journal intime publié change de nature. Le lecteur est sensible à l’aspect théâtral du récit, aux rapports entre les personnages, à l’entreprise de séduction où le séducteur est pris à son propre piège. Stendhal est surtout attentif à lui-même, à ses émotions, à cette qualité du moment où l’esthète amoureux n’est pas encore devenu un libertin cynique.

Roger et Alii

Retorica

(12.000 caractères)

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