31 SOC aventure trois sujets 1994

Les trois sujets portent volontairement sur le même thème et fournissent des éclairages complémentaires.

Sujet I L’aventurier authentique

  1. L’amour de l’aventure a des interférences avec le sens exotique, le désir d’évasion, le goût des voyages, le sentiment héroïque et c’est normal. Au départ de l’aventure, quelle qu’elle soit, il y a toujours un besoin de changement. “Le pirate, écrit Gilles Lapouge, est un homme qui n’est pas content. L’espace que lui allouent la société et les dieux lui paraît étroit, nauséabond, inconfortable. Il s’en accommode quelques brèves années et puis il dit “pouce”, il refuse de jouer le jeu. Il fait son baluchon…” Tous les aventuriers ne sont pas des pirates, mais ils veulent changer d’horizon. Le mouvement leur est imposé : déplacement corporel en général ; quelquefois, divagation de l’esprit, errance dans le monde des rêves ou des chiméres.
  2. Certes les sages résistent à cette quadruple tentation : ils s’accommodent de leur sort, ils démystifient l’héroïsme, ils vivent en plein accord avec eux-mêmes, ils restent en place. Diogène dans son tonneau, Montaigne en sa librairie, Pascal dans sa chambre, La Fontaine dans ses parcs… L’immobilité, c’est le remède efficace contre le désir de tenter l’aventure, d’aller “ailleurs” afin de connaître une existence plus comblée, de cueillir l’immortalité de la gloire.
  3. Certes, tous ceux qui ne sont pas des sages, et qui s’agitent, ne sont pas des aventuriers. Il s’en faut de beaucoup. La plupart restent cramponnés à leur bureau, à leur pré, à leur usine, à leur école, se contentant de grommeler et de rêver à l’aventure. Seule une mobilisation générale ou un cataclysme leur forçant la main les pousse à partir.
  4. L’aventurier authentique, non mobilisé, est un homme qui se meut librement : on ne court pas à l’aventure sur place. Un environnement habituel, une façon de vivre monotone, des visages trop connus érodent les passions primaires, seul levain de l’aventure.
  5. Car, si l’on veut la connaître, il est presque indispensable de partir, comme le voyageur, le désabusé, le héros en puissance. Même l’aventurier de l’esprit est un chercheur condamné au mouvement. Il ne peut se cloîtrer toujours dans son cabinet, sa bibliothèque, son laboratoire. Montaigne lui-même, le plus casanier de tous, quitta sa librairie. Aujourd’hui, surtout au temps des colloques, des conférences, des enquêtes, le savant se déplace, sans parler des combats qu’il lui faut soutenir de-ci delà contre une indifférence ou une hostilité qu’il rencontre fatalement : c’est un anticonformiste de la pensée, de la science.
  6. Si l’homme s’aventure avec son corps, il est voué aux grands espaces ou aux régions interdites… Au début, il faut quitter une maison, un rivage, un havre où on est à l’abri, où la vie ne pose pas de probléme. On doit renoncer à une situation connue, donc rassurante, procéder à une sorte de dépouillement. Les gentilhommes gascons prenaient un nom de guerre en entrant dans les mousquetaires ; le légionnaire perd son état-civil en s’engageant ; les conspirateurs, les maquisards se désignent par des surnoms. Tel un soldat en rupture de ban, l’aventurier fait table rase de son état.
  7. Ce départ a pour fin l’inconnu. Nombre d’aventuriers sont des voyageurs qui sillonnent les mers, les déserts, ou se risquent dans les zones périlleuses : territoire ennemi, bouges, secteurs non explorés de la connaissance. Mais le voyageur est un touriste, qui se déplace sans péril. Il n’est point un explorateur. D’autres ont reconnu ses itinéraires, préparé ses étapes. L’aventurier, au contraire, suit des pistes mal frayées. Comme il est voué à vivre en franc-tireur, des embûches le guettent. Son voyage est une lutte permanente contre la peur, la faim, la fatigue, la souffrance, la mort, terme parfois de ses errances.
  8. Pour être courue, l’aventure exige bien des vertus : à l’épreuve du danger, il faut se conduire en homme, si l’on veut survivre. Or, montrer constamment du courage, de l’endurance, du sang-froid, c’est l’apanage du héros. C’est aussi le lot de l’aventurier.

Roger Mathé “L’Aventure d’Hérodote à Malraux” (1973)

a) Résumez ce texte en 180 mots (± 10 %).Respectez l’équilibre des §. Indiquez le nombre de mots utilisés.
b) Expliquez “un anticonformiste de la pensée” (§ 5), “fait table rase de son état” (§ 6)
c) Jugez-vous que l’aventure reste possible aujourd’hui et sous quelles formes ?

Sujet II L’appel de l’aventure

Marius – J’ai confiance en toi, je vais te le dire. Je veux partir.

Fanny – Partir ? Pour aller où ?
– N’importe où mais très loin. Partir.
F. – Pourquoi ? Est-ce que ton père te rend malheureux ?
– Oh ! non. Mon père a son caractère mais il m’aime bien et j’aurais de la peine à le quitter.
– Alors, qui t’oblige à partir ?
– Rien. Une envie.
F. – Tu ne veux pas m’emmener avec toi ?
– Je ne peux pas t’emmener.
F. – C’est sur les bateaux que tu veux aller ? C’est Piquoiseau qui t’a monté la tête ?
M.- Non, Piquoiseau n’y est pour rien… Il me suit partout parce que nous avons la  même folie, mais il y a longtemps que cette folie m’a pris… C’était avant que tu reviennes d’Algérie… Un jour, devant le bar, un voilier s’est amarré… C’était un trois-mâts franc qui apportait du bois des Antilles, du bois noir dehors et doré dedans, qui sentait le camphre et le poivre. Il arrivait d’un archipel qui s’appelait les îles Sous le Vent… J’ai bavardé avec les hommes de l’équipage quand ils venaient s’asseoir ici ; ils m’ont parlé de leur pays, ils m’ont fait boire du rhum de là-bas, du rhum qui était très doux et très poivré, et puis, un soir, ils sont partis. Je suis allé sur la jetée ; j’ai regardé le beau trois-mâts qui s’en allait… Il est parti contre le soleil, il est allé aux îles Sous le Vent… Et c’est ce jour-là que ça m’a pris.
– Marius, dis-moi la vérité : il y avait une femme sur ce bateau, et c’est elle que tu veux revoir ?
M. – Mais non ! Tu vois, tu ne peux pas comprendre.
– Alors, ce sont ces îles que tu veux connaître ?
M.- Les îles Sous le Vent ? J’aimerais mieux ne jamais y aller pour qu’elles restent comme je les ai faites. Mais j’ai envie d’aller ailleurs, voilà ce qu’il faut dire. C’est une chose bête, une idée qui ne s’explique pas. J’ai envie d’ailleurs.
– Et c’est pour cette idée que tu veux me quitter ?
 Oui.
F. – Il n’y a rien d’autre ?
M. – Non, il n’y a rien d’autre.
– Marius, j’avais peur que tu ne m’aimes pas, je tremblais à l’idée que tu pouvais aimer une autre femme. Mais cette envie, je n’en ai pas peur. (…)

Elle se trompe. Marius part.

Marcel Pagnol (1895-1974) Marius (1929) II,6

Rédigez le commentaire composé de ce texte. On pourra étudier comment la magie de l’aventure s’exerce sur Marius et sépare les amoureux.

Sujet III L’aventure n’existe pas

“Il est nécessaire d’établir comme une loi que l’aventure n’existe pas. Elle est dans l’esprit de celui qui la poursuit et, dés qu’il peut la toucher du doigt, elle s’évanouit pour renaître bien plus loin, sous une autre forme, aux limites de l’imagination.” (Pierre Mac Orlan 1882 – 1970 ). Commentez puis prolongez ou discutez cette opinion. Vous pouvez alimenter votre réflexion avec l’essai de Roger Mathé (sujet I) ou le dialogue tiré du “Marius” de Pagnol (sujet II)

Corrections s.g.d.g (sans garantie du gouvernement)

Sujet I L’aventurier authentique

a)
 Résumé. 8 paragraphes  de 11, 7, 5, 4, 10, 9, 10 et 4 lignes)

(180 mots demandés pour 60 lignes d’oé 180/60 mots = 3 mots par

  1. (11 lignes, 33 mots demandés) L’aventure touche à des domaines exaltants mais, comme Lapouge le dit du pirate, c’est l’insatisfaction de la situation présente qui déclenche le départ physique ou encore imaginaire. (30 mots obtenus)
  2. (7 lignes, 21 mots demandés) Evidemment les philosophes savent se fixer là où ils sont. Ils résistent à la tentation d’une vie satisfaite ou célèbre (21 mots obtenus)
  3. (5 lignes, 15 mots demandés) Evidemment, les autres, les mécontents de la vie quotidienne, ne bougent pas, sauf contraints et forcés. (15 mots obtenus)
  4. (4 lignes, 12 mots demandés) Seul l’aventurier part volontairement, évitant ainsi le piège usant du quotidien. (12 mots obtenus)
  5. (10 lignes, 30 mots demandés) Car pas d’aventure sans départ, méme pour le penseur. Montaigne a voyagé. Aujourd’hui le savant se déplace pour mener ses recherches, les présenter et les défendre car il dérange. (30 mots obtenus)
  6. (9 lignes, 27 mots demandés) Mais la lointaine aventure physique abandonne sécurité et protection. Aujourd’hui comme hier il faut renoncer à tout, quelquefois à son identité même. On fait le vide. (26 mots obtenus)
  7. (10 lignes, 30 mots demandés) L’aventurier choisit des passages inconnus et dangereux. Le voyageur, lui, prend un itinéraire ouvert au prix du danger, au prix même de la vie d’un autre. (28 mots obtenus)
  8. (4 lignes, 12 mots demandés) Par la détermination inflexible dont il témoigne l’aventurier devient un héros. (12 mots obtenus).

Total : 174 mots obtenus.
b) “anticonformiste de la pensée” 1. Un conformiste se plie aux normes, aux habitudes. Un anticonformiste refuse de le faire. Mais ce n’est pas forcément un révolté ou un révolutionnaire. 2. La pensée désigne ici l’opinion scientifique courante. 3. L’expression signifie que le savant original, l’aventurier de la science, s’oppose aux idées courantes de sa discipline.

“fait table rase de son état”. 1.
Etat est pris ici au sens de situation sociale et méme d’état-civil. 2. La table rase était dans l’Antiquité une plaquette recouverte de cire et que l’on chauffait afin de pouvoir écrire à nouveau sur elle. Au figuré faire table rase c’est tout oublier de ce que l’on croit savoir d’un problème, ceci afin de mieux le résoudre. “Du passé faisons table rase” (“L’Internationale”). 3. L’expression signifie que l’aventurier abandonne sa situation sociale d’une manière irrévocable et prend ainsi tous les risques.

c) Jugez-vous que l’aventure reste possible aujourd’hui et sous quelles formes ?

Code 0 = introduction(s) et 9 = conclusions (s)

  1. Introduction ? L’aventure reste-t-elle possible aujourd’hui ? On peut hésiter sur les réponses à donner.

1.0 Par beaucoup de côtés l’aventure semble terminée.

1.1 L’exploration terrestre est terminée.

1.2 L’individu est pris dans un carcan social où tout semble prévu.

1.3 La majorité des gens souhaitent la paix dans le confort.

1.9 Donc l’aventure semble condamnée parce que l’essentiel a été découvert, que la vie est programmée et que les gens préfèrent la tranquillité.

2.0 En fait l’aventure ne cesse jamais


2.1 La crise et le chômage relancent une aventure sociale maudite

2.2 Les autoroutes de l’information ouvrent de nouvelles perspectives

2.3 Le sida et biens d’autres problèmes médicaux amplifient l’aventure de la santé.

2.4 Le déclin puis le sursaut religieux, l’émergence de nouvelles spiritualités relancent l’aventure du sens de la vie.

2.9 L’aventure continue du point de vue politique, économique, social, médical et spirituel mais nous y sommes contraints.

  1. Conclusion Nous connaissons bien notre terre, le cursus de notre vie semble programmé mais en réalité l’aventure continue et s’amplifie sur tous les plans. Seule différence : elle nous est imposée. Il faut donc changer nos images mentales pour l’accueillir et la vivre le mieux possible

Sujet III L’aventure n’existe pas

“Il est nécessaire d’établir comme une loi que l’aventure n’existe pas. Elle est dans l’esprit de celui qui la poursuit et, dés qu’il peut la toucher du doigt, elle s’évanouit pour renaître bien plus loin, sous une autre forme, aux limites de l’imagination.” (Pierre Mac Orlan). Commentez puis prolongez ou discutez cette opinion. Vous pouvez alimenter votre réflexion avec l’essai de Roger Mathé (sujet I) ou le dialogue tiré du “Marius” de Pagnol (sujet II)

  1. Introduction Il s’agit d’une opinion complexe qu’il faut commenter avant de la prolonger.

1.0 Explication-Commentaire

1.1 « elle est dans l’esprit de celui qui la poursuit” : l’imagination

1.2 « elle s’évanouit pour renaître” : difficultés donc déception

1.3 « elle n’existe pas” : c’est le paradoxe ! elle n’existe plus (quand elle est réalisée) ou pas encore (on la rêve). Et cependant ? Il n’y a pas d’aventure mais simplement l’action. l’aventure.

1.4 Mais l’action laisse des traces matérielles et spirituelles : souvenirs, récits, traces diverses et quelquefois amères (échecs pas digérés).

1.9  L’aventure est une insatisfaction permanente, le goût de découvrir de nouveaux horizons. C’est une qualité à cultiver

2.0 Prolongements (reprise de la correction du sujet I)

2.1 C’est l’aventure permanente des familles : « Il n’y a qu’un aventurier au monde, et cela se voit très notamment dans le monde moderne : c’est le père de famille » (Charles Péguy)

2.2 L’aventure sociale est permanente et ambiguë du fait de la mondialisation et du choc des civilisations. Les deux guerres mondiales ont détruit l’Europe qui peine à se reconstruire

2.3 Les médias et les autoroutes de l’information uniformisent les mentalités qui cessent d’être elles-mêmes.

2.9  L’aventure est partout même si nous ne le voulons pas.

  1. Conclusion. Point de vue paradoxal mais intéressant car il met l’accent sur le moteur de l’aventure. En elle-méme l’aventure ne serait qu’un simple fantasme.) L’aventurier sort transformé de l’aventure. L’aventure peut et doit se révéler utile aux autres. L’aventure laisse des traces. On ne peut pas dire qu’elle soit un simple fantasme. Mais l’état d’esprit de l’aventurier est indispensable pour vivre correctement dans le monde moderne.

 

Correction Sujet II L’appel de l’aventure

Pagnol « Marius” II,6

  1. Introduction. La scène où Marius explique à Fanny les raisons de son attirance pour la mer est très importante pour comprendre les raisons de l’aventure. Aprés avoir repéré des éléments essentiels du texte nous nous intéresserons à deux thèmes particuliérement importants : la magie de l’aventure et la séparation des amoureux.

1.0 Commençons par repérer quelques éléments essentiels. Ils nous permettront de mieux comprendre le texte.

1.1 Nous remarquons trois champs lexicaux. Le premier est celui du départ : « partir”, « quitter”, « je ne veux pas t’emmener”, « parti contre le soleil”, « allé aux îles”, « y aller”, « envie d’ailleurs”, « me quitter”. Le second champ lexical est celui de l’exotisme : « un trois-mâts franc qui apportait du bois des Antilles”, « les îles Sous le Vent”, en fait toute la tirade de Marius nettement plus colorée et plus vibrante que le reste de la scéne. Le troisième champ lexical est celui des sentiments : « ton père te rend malheureux”, « il m’aime bien”, “j’aurais de la peine”, « folie”, “j’avais peur que tu ne m’aimes pas”. On sent bien que les deux premiers champs lexicaux dominent, étouffent même le dernier même si les sentiments ouvrent et ferment la scéne. Marius n’est déjà plus là mentalement.

1.2 Penchons-nous sur les noms et les pronoms. Marius et Fanny se tutoient mais le « je” l’emporte chez Marius, alors que c’est plutôt le « tu” chez Fanny. Marius ne pense qu’à son obsession alors que Fanny l’interroge, le confesse, veut comprendre ce qui se passe. Elle aussi passe au « je” à la dernière réplique quand elle se satisfait de l’explication donnée. Il est également question du père (César) mais il compte peu, comme compte peu la femme, la rivale évoquée par Fanny.

1.3 Les verbes sont également intéressants. On remarque les présents de l’indicatifs qui tournent autour de vouloir et pouvoir (« Tu ne veux pas” /” Je ne peux pas”… “m’emmener”, “revoir”, “comprendre.”…). Ce présent de la confidence fait suite à un futur immédiat (« Je vais te le faire”). Il y a aussi le présent d’habitude pour évoquer Piquoiseau (« il me suit partout”). Mais surtout la confidence de Marius est à l’imparfait (« c’était un trois-mâts…” etc) et au passé composé (« j’ai bavardé” etc.) Il est alors perdu dans son rève. Un conditionnel (« j’aimerais mieux…”) marque l’étendue de sa « folie” : ces îles Sous le Vent sont d’abord pour lui des îles rêvées… On songe à la réflexion de Mac Orlan : « …l’aventure n’existe pas. Elle est dans l’esprit de celui qui la poursuit…” Marius est perdu dans son rêve.

1.4 Le rythme de la scéne est significatif. Il est rapide au début et à la fin grâce à des segments courts (« Rien. Une envie” 4 syllabes ; « Non, il n’y a rien d’autre” 6 syllabes). Mais Marius s’épanche sur un rythme lent, avec des segments longs (« J’ai bavardé / avec les hommes d’équipage…” 4-8 syllabes), rythme souligné par de nombreux points de suspension qui correspondent à des silences que Fanny, inquiéte, se garde bien de rompre.

1.9 Les champs lexicaux du départ, de l’exotisme et du sentiment semblent se développer avec des pronoms où les « je” de la confidence de Marius se multiplient dans une évocation d’un passé magnifié par le rêve et avec un rythme lent tant que Marius n’est pas contraint de répondre aux questions de Fanny.

2.0 La magie de l’aventure est essentielle dans le texte.

2.1 La réticence à en parler est assez nette chez Marius « J’ai confiance en toi” montre qu’il a beaucoup hésité avant de se confier. Cette réticence est compréhensible : il a du mal à l’expliquer : « Partir” semble une mauvaise raison. « Envie” ne vaut pas mieux. « Folie” serait plus exact (Marius ne se ménage pas). Finalement il trouve la formule « envie d’ailleurs” qui est vague à souhait mais que l’on comprend mieux après sa confidence.

2.2 L’appel du large et de l’ailleurs est venu d’une insatisfaction née « il y a longtemps”. Il s’agit d’une petite pièce en trois actes : l’arrivée du voilier et de sa magie odorante ; puis le bavardage avec les marins qui venaient au café de César et le rhum qu’il lui ont fait boire ; enfin le départ du voilier, un soir, dans le coucher de soleil et l’insondable nostalgie qui en est résultée, comme une sorte de maladie (« ça m’a pris”).

2.3 Les cinq sens sont sollicités dans la magie de l’aventure : la vue du voilier àl’arrivée et au départ, le bavardage avec les hommes d’équipage, le goût du rhum et surtout le mélange de la vue, du toucher et de l’odorat avec ce « bois noir dehors et doré dedans, qui sentait le camphre et le poivre” : cette opposition noir/doré et cette odeur forte est magique en elle-même. A elle seule c’est la métonymie de l’exotisme et de l’aventure. Méme impression d’attirance avec « ils m’ont parlé de leur pays” : ellipse sur ce qui a été dit mais on devine en connotations la nostalgie qui saisit ces marins loin de chez eux. Ils évoquent des Antilles plus belles qu’elles ne le sont peut-être et Marius d’ailleurs n’en est pas dupe (« pour qu’elles restent comme je les ai faites”).

2.4 L’aventure exige le sacrifice de ce que l’on aime. Marius le sait et sa lucidité est un peu terrifiante. En trois propositions il définit ses rapports avec son pére (César n’est pas facile à vivre : il « a son caractère”, mais affection réelle et déchirement certain : « j’aurais de la peine”). L’aventure est exclusive : elle ne peut se vivre qu’avec des gens qui ont la méme folie, Piquoiseau mais pas Fanny dont les soucis sont autres. Elle aussi, il faudra la quitter. Marius en parle avec une désinvolture un peu sèche (« Oui”).

2.9. Il est difficile de parler de l’aventure car elle exige des sacrifices sentimentaux et Marius ne tient pas à passer pour un monstre. Elle vient d’un appel du large nourri d’une rencontre peut-être banale mais vécue d’une manière fabuleuse parce que l’imagination a travaillé sur les cinq sens à la fois. La magie c’est cette « envie” incompréhensible d’un « ailleurs”, cette « folie” que Marius juge lucidement mais à laquelle il s’abandonne.

3.0 Ceci nous conduit a examiner les rapports entre les amoureux déjà séparés

3.1 L’affection et l’inquiétude de Fanny sont manifestes : c’est elle qui pose les questions, qui contraint Marius à l’aveu. Ses questions sont précises et portent sur trois problémes : le pére, les bateaux, la femme. Pour elle les bateaux comptent peu. Elle insiste surtout sur le côté affectif, le seul qui compte à ses yeux. Elle est préte à compatir : « Est-ce que ton pére te rend malheureux ?” Elle se fait tendre : « Tu ne veux pas m’emmener avec toi ?” Elle devient jalouse : « il y avait une femme sur ce bateau…” Cette réflexion est drôle car elle crée un contraste avec le thème de l’aventure développé par Marius et auquel elle n’a pas vraiment porté attention. Pour elle, les îles Sous le Vent il suffirait de « les connaître” pour en revenir. Sa remarque finale montre l’étendue de son incompréhension : « cette envie, je n’en ai pas peur”. Fanny sent profondément les étres : elle est faite pour l’affection, pour l’amour, pour la tendresse et la compréhension.

3.2 De son côté Marius se confie mais reste absent. Il répond avec précision et réticence : « Alors, qui t’oblige à partir ? / Rien. Une envie”. En effet il ne s’agit pas de quelqu’un mais de quelque chose. Quand il se décide à parler, il le fait en se perdant dans son rêve. Fanny en est totalement absente. Il se confie certes mais c’est pour réactiver une fois de plus sa folie en revivant les sensations fortes éprouvées alors. La vérité elle est là, dans la magie d’une expression qui revient deux fois « les îles Sous le Vent”, les Petites Antilles (Dominique, Martinique, Sainte Lucie, Barbade). Mais ceci ne correspond à rien de précis : il n’est pas question pour lui de les connaître : « J’aimerais mieux ne jamais y aller pour qu’elles restent comme je les ai faites”. Ce qui compte c’est l’imaginaire. Très lucidement et très familièrement il le dit : « j’ai envie d’aller ailleurs, voilà ce qu’il faut dire. C’est une chose bête, une idée qui ne s’explique pas. J’ai envie d’ailleurs.” En réalité il cherche à se fuir. « Il n’y a rien d’autre” conclut-il. Et c’est bien là le tragique.

3.9 Ainsi cette scène traduit une faille profonde entre les deux amoureux. Chacun est enfermé sur soi et ne peut communiquer avec l’autre, malgré toute leur bonne volonté. Fanny n’est pas de force à lutter contre cette « envie d’ailleurs”. Marius semble vouloir se fuir et il en sera bien puni.

9 Conclusion. Cette scène illustre parfaitement ce qu’est l’aventure et les sacrifices qu’elle entraîne. L’aventure c’est d’abord l’envie d’ailleurs. Marius ne sait plus, ne peut plus voir la richesse affective de la vie présente. Ce qui n’est pas le cas de Fanny heureuse d’une vie simple faite de l’amour avec Marius. Ce vide que connaît Marius a été rempli par une illusion dont il n’est pas dupe mais à laquelle il ne peut résister.

Roger
 et Alii

Retorica

(3.800 mots, 21.700 caractères)

 

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