31 SOC Don contre-don contrat 2016

Cet article est volontairement déconstruit selon la méthode trampoline propre à Rétorica. A chacun de faire sa propre synthèse… Roger

 

  1. On connaît la maxime : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu. » Ce qui est vendu est perdu. « Le don, c’est un geste hors de prix. » L’essai sur le don est un ouvrage magistral de Marcel Mauss, vivement recommandé par le philosophe Jean-Claude Michéa (« L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale« ) et dont l’héritage est clairement assumé par le MAUSS. (Mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales). Le don c’est ce qui donne l’autorité, la puissance et le pouvoir. Un sociologue, Michel Ferrary, écrivait en 2001 : « L’échange par le don est le principal mode de circulation des biens dans la Silicon Valley » (Le Monde 06-03-2001).  Mais qui donne quoi ?  à qui ? quand ? où ? pourquoi ? et comment ? Cette série de sept questions est la chrie de la rhétorique classique. Elle incite à approfondir la question.

 

  1. Don et contre-don. Extrait de « 05 ECO Concurrence 2007-05-05 repères item 10 ». . Les travaux sur le don depuis Marcel Mauss (“Essai sur le don” 1924) jusqu’à Marcel Hénaff (“Le prix de la vérité : le don, l’argent, la philosophie” 2002.) montrent l’importance fondamentale du don face à la concurrence. On croit que le “don” a disparu écrasé par “marché”. C’est une erreur profonde. La Silicon Valley, d’où viennent toutes les innovations informatiques, fonctionne essentiellement sur la base d’échanges amicaux et non-marchands savamment régulés par la convivialité. En France même, le calcul approfondi du PIB montre qu’il repose à 60 % sur le don. Mais le don n’est jamais gratuit. Il s’accompagne toujours d’un contre-don, soit immédiat, soit différé dans le temps. .

 

  1. Dans “Une promenade de santé” (Stock 236 p) Christian Baudelot (69 ans) et sa femme Olga (64 ans), racontent et analysent le don du rein qu’il lui a offert. Ils abordent toutes les dimensions de cette greffe avec donneur vivant, autorisée en France depuis 2004. En 2007 elle ne concerne que 5,4 % des transplantations. Russe d’origine Olga souffre, comme sa mère, d’une insuffisance rénale (la polykystose), très invalidante puisqu’elle exige une dialyse quotidienne. Le don s’imposait au couple. Christian Baudelot, par ailleurs sociologue, a enseigné toute sa vie “L’essai sur le don”. Ce qui donne un prix supplémentaire à ses analyses.

 

  1. Il observe: “J’étais agacé par la construction sociale du don, qui en fait un acte forcément généreux et altruiste. Pour moi, c’était un geste aux bienfaits égoïstes, qui allait nous permettre de continuer notre vie en commun. C’était autant sauver ma vie que la sienne.” Après la greffe se produit un ajustement. Christian découvre qu’Olga ne sera plus jamais la femme de 20 ans que, naïvement, il espérait : “Un jour je lui ai même lâché, sans le préméditer, que je me sentais floué. La métaphore du don au sens de Marcel Mauss me revenait. J’attendais bien un contre-don.”

 

  1. L’écriture du livre les a aidés. Ils espèrent que leur expérience sera utile à d’autres. Comme un ultime contre-don. (D’après Cécile Prieur, le Monde, 2008_06_06). En fait le contre-don se fait dans le temps, dans la diachronie et non dans l’espace de la synchronie. Il se produit d’une génération à l’autre : don de la vie, de l’affection, de l’éducation et de l’entretien des parents pour les enfants. Le don des parents aux enfants a pour contre-don celui des enfants à leurs propres enfants. Il en est de même pour les dettes intellectuelles morales des disciples envers leurs professeurs. En Chine le maître est plus que le père, ce qui traduit l’importance de la dette transmise dans le temps, du don au contre-don. Toute concurrence s’abolit dans le temps.

 

 

  1. La petite voix. Méditation du 23 février. « Plus tu reçois, plus tu as à donner. Ne retiens rien pour toi-même, mais donne, donne et continue à donner, et ainsi, fais de la place pour que de plus en plus de choses te remplissent. Plus tu te rends compte des changements en cours, plus tu y est ouvert, plus vite ils peuvent arriver. Ils deviennent partie de toi et tu deviens partie d’eux. Le sol a été préparé et les graines ont été semées. Maintenant c’est le temps de la croissance, de l’expansion et de la floraison, et c’est cela qui est en train de se passer en ce moment. Contemple la merveille et la beauté de tout cela. Vois de plus en plus d’âmes s’éveiller et devenir conscientes de ce qui est en train d’arriver. Il y a une extraordinaire poussée en avant. Les voies de l’Esprit commencent à devenir une réalité vivante pour le plus grand nombre. Vis selon l’Esprit, marche dans les voies de l’Esprit et deviens un avec toute vie. (Eileen Caddy, “La petite voix”, 1986, Ed le Souffle d’or) »

 

  1. 31 SOC don énigme Godelier 2015-09-20

« L’énigme du don » par Maurice Godelier montre que le don, réalité multiforme et universelle, pose problème depuis la parution de l’  « Essai sur le don » (1925) de Marcel Mauss qui montrait les trois étapes du don : donner, accepter, rendre. Un sage maori avait expliqué à Mauss que l’esprit des choses « voulait revenir au lieu de sa naissance ». Lévi-Strauss estimait que l’ethnologue s’était laissé mystifier par l’indigène. Après avoir accepté l’explication structuraliste sur un échange généralisé codifié dans le langage, Godelier jugea qu’elle était « excessive et bancale ». Une société se définit par ce qui circule, certes, mais aussi par ce qu’elle préserve dans une certaine forme de rapport au sacré, de que les hommes refusent d’abandonner. Le don en fait partie : les recours au don sont valorisés par les médias. Cette part inaliénable se trouve dans l’individu et dans le droit : « On ne peut vendre ni donner une personne. On ne peut pas non plus faire entrer une Constitution dans le registre des échanges. » (D’après Roger-Pol Droit, Monde, 31 mai 1996)

  1. 31 SOC don burning man 2016-04-09

Wikipédia : « Le festival Burning Man est une grande rencontre artistique qui se tient chaque année dans le désert de Black Rock au Nevada. Elle a lieu la dernière semaine d’août, le premier lundi de septembre étant férié aux États-Unis (Labor Day).

En anglais, burning man signifie « homme qui brûle » (de to burn « brûler » et man « homme »).

« C’est Larry Harvey qui a proposé en 1986 la crémation festive d’un mannequin géant sur la plage de Baker Beach, qui fait face au Golden Gate Bridge à San Francisco. En 1990, l’événement est déplacé dans le Nevada pour permettre l’accueil, dans une sorte de ville temporaire en plein désert, d’installations (Art Camps) et de participants (Burners) de plus en plus nombreux.

« Cette cité nomade, reconstituée chaque année, a pris le nom de Black Rock City. Elle devient alors, le temps du festival, l’une des villes les plus peuplées du Nevada. L’événement attire désormais des groupes de participants provenant d’Europe et d’Asie, ayant les moyens financiers et l’envie de se retrouver dans l’ambiance de cet environnement hors normes. La publication de photos sur des sites Internet de participants renforce une surenchère dans la créativité pour faire « fort » et se déguiser.

Les participants ont tendance à se regrouper en bandes affichant des thèmes vestimentaires et identitaires marqués, mêlant la culture développée par les groupes urbains avec une certaine forme de tribalisme revécu dans l’improvisation.

D’un point de vue individuel, l’expérience fait la part belle à l’expression personnelle et à la créativité reprenant l’esprit des mouvements dits « alternatifs », quoique la densification des participants ne la rende radicale (on peut parler d’une épreuve physique et sensorielle). Le festival, qui a les traits d’une utopie temporaire mais aussi d’une fête païenne s’achevant en apothéose par le bûcher d’une grande effigie humaine, est sous-tendu néanmoins par une philosophie passablement élaborée, que les organisateurs ont tenté de structurer par l’énoncé de dix préceptes, dits « principes Burning Man ». Ce « décalogue » porte tant sur la morale individuelle (libre expression, autogestion) que collective (bénévolat, proscription du commerce, créativité en commun) ; il convient ainsi d’abattre toutes les barrières, aussi bien à l’intérieur de soi qu’entre les individus de la collectivité. »

Pour mieux comprendre cette destruction totale : lire dans Wikipédia « Essai sur le don »

  1. La mort du capitaine Cook selon Hérodote.net

« (…) Il se voit donc contraint de rejoindre sa base hawaïenne où, après de longs mois d’absence, il est fêté comme un dieu. Mais parce qu’il multiplie sans le savoir les atteintes aux tabous, il est déchu de son statut divin et finalement sacrifié lors d’un meurtre rituel, le 14 février 1779, à l’issue d’une escarmouche. Dévoré par les indigènes, il ne reste de son corps que quelques os que ses hommes immergèrent dans cet océan Pacifique qu’il avait fini de conquérir. » Une explication des « tabous » par le don – contre don a été avancée. Lors de sa première expédition à Hawaï Cook avait fait des cadeaux jugés somptueux par les indigènes et qu’ils savaient ne pas pouvoir rendre. Lorsqu’il revint, pour ne pas perdre la face, ils l’auraient massacré et peut-être dévoré.

  1. Don et par-don. Le pardon, pardon ! le par-don est traité dans un autre fichier qui relève cette fois de la religion (« 26 REL pardon Lars Vonved »). Ce qui nous intéresse ici c’est le raisonnement d’un empereur romain dans la pièce de Corneille « Cinna ou la clémence d’Auguste ». Celui-ci fait donc de sa clémence aux conjurés qui veulent le tuer. Ce don entraîne un contre-don : ses ennemis devenus ses amis lui assurent une paix royale pour le reste de son règne.
  2. 31 SOC don contrat 2016-11-13
  3. a) Le don entraîne une dette en vertu d’un contrat qui est rempli par le contre-don. Le pardon est une remise de dette dans un contrat qui n’a pas été honoré. Pierre Legendre et ses collaborateurs dans « Le tour du monde des concepts » (Fayard) abordent cette notion de contrat en arabe (p.72), en kasum (p.128), en chinois (p.142), au Gabon (p.220), en hindi (p.255), en japonais (p.297) en russe (p.384) et en turc (p.396).
  4. b) En arabe et en persan le contrat est un lien au sens physique du terme ou une alliance dans son sens abstrait. C’est aussi l’Alliance entre Dieu et les hommes. Enfin il y a l’idée de tomber d’accord, de conciliation et de convention. (p.72)
  5. c) En kasum (Burkina-Faso) le contrat c’est la langue qui oblige à l’égard d’un supérieur, d’un chef. C’est un commandement. Il a un lien avec la bouche, la parole, qui dit la loi. Mais ne pas respecter le contrat n’entraîne pas de sanction. Simplement c’est le fait d’une personne qui n’est plus digne de confiance, ce qui entraîne une réprobation muette. Faire confiance c’est établir une solidarité, conclure une alliance. Mais ce lien peut se nouer devant un autel et durer sur plusieurs générations, d’où sa gravité. (p.128)
  6. d) En chinois, dans les « Entretiens » de Confucius le contrat c’est « joindre ensemble » à tous les niveaux y compris commercial quand la paix permet une organisation stable. L’Etat n’intervient pas car le confucianisme méprise le négoce. Mais le Tao élargit le problème : « Une paix conclue dans la haine ne met pas fin à cette haine. Comment la considérer alors comme étant bonne ? C’est pourquoi le sage, lorsqu’il possède la partie droite d’un contrat, n’exige point le payement de la dette de la partie adverse. Celui qui possède la vertu gère au moyen de contrats ; celui qui manque de vertu gère au moyen d’impôts. » (§ 79 du Tao Te King, traduction Kristofer Schipper, p.146 de Pierre Legendre « Tour du monde des concepts » Fayard)

) C’est alors que naît la « Chine du contrat »(p.142)

  1. e) Au Gabon c’est la notion d’ « arrangement » qui domine. La formule « nous avons réussi à nous entendre » scelle le contrat. On s’arrange avec un ami selon le proverbe : « La vérité ne tue pas l’amitié. » En cas de conflit on recourt à un médiateur qui connaît bien l’affaire. (p.220)
  2. f) En hindi le contrat signifiait le « mouvement convergent » remplacé par le « moment opportun » (comme le grec kairos). En cas de conflit on cherche une solution ou un compromis. D’autres termes vont évoquer le « lien ». Un terme très employé est l’équivalent en hindi de l’anglais « contractor ». Il est spécialisé dans le contrat qui en hindi évoque le « bâton de marche », ce sur quoi on s’appuie » ou encore « le refuge » et même plus simplement « correct, OK ». Mais le « contractor » peut avoir mauvaise réputation comme exploiteur. (p.255)
  3. g) En japonais le contrat (« keiyaku ») remonte au Moyen-Age et a été repris par les juristes de l’ère Meiji. Il était moins juridique que coutumier avec l’idée d’un engagement irrévocable comme s’il était gravé sur la peau ou comme s’il s’agissait d’une relation charnelle. (p.297)
  4. h) En russe le contrat c’est « dogovar » qui évoque la parole qui permet de se mettre d’accord. C’est un mot emprunté à l’Occident avec le sens de « pacte, accommodement, convention » Il s’agit de surmonter un désaccord possible. Avec la fin du communisme d’autres termes sont apparus pour traduire le contrat ponctuel ou le contrat formel, « kontrakt » et ses dérivés traduisant la situation d’un contractuel. (p. 384)
  5. i) En turc le « kontrat » ottoman, emprunté à l’italien, a survécu à côté d’autres mots qui évoquent le sens de « se mettre d’accord », de « converser » mais aussi « se disputer »n « controverser » donc un échange de mots qui parvient à un accord. L’ottoman avait par ailleurs beaucoup de mots venus de l’arabe et du Coran pour traduire les différents types d’accord entre Dieu et les hommes. La réforme de 1922 a purifié l’ottoman et permis l’adoption de néologismes d’emploi quasiment universels. (p.396)

Ainsi se déploie la palette des contrats possibles. Je pense au mot célèbre et profond : « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. » Généralement les promesses sont tenues, informelles ou informelles, orales ou écrites. On remarquera, pour la Chine, la position taoïste. Voici une autre traduction du § 79

« L’échec est une opportunité.

Si tu blâmes autrui,

jamais le blâme ne prend fin.

 

Ainsi le Maître

Emplit ses propres obligations

Et corrige ses propres erreurs.


Il fait ce qu’il doit faire

Et n’exige rien des autres »

 

(Tao Te King § 79, traduction Stephen Mitchell, Synchronique éditions,2008)

 

Roger et Alii, Retorica, 2 470 mots, 14 400 caractères, 2016-11-13

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