31 SOC luxe Mandeville fable des abeilles- BTS sujet II – 1995

 

 

 

 

Avant de donner le corrigé d’une synthèse de BTS sujet II consacrée au luxe  il me semble à la fois utile et nécessaire d’évoquer la « Fable des abeilles » dûe à Bertrand de Mandeville. Roger.

(1) « Au XVIII° siècle, le philosophe Bernard Mandeville affirmait dans sa « Fable des abeilles », qu’une société où les gens sont honnêtes, finit par dépérir car les citoyens y brident leurs appétits. C’est grâce au vice, à l’égoïsme effréné, à l’absence de scrupules que des entrepreneurs plus malins que les autres s’enrichissent et que, ruisselant sur l’ensemble de la société, leur prospérité finit par faire le bonheur de tous. « Les vices privés font la vertu publique. » (…) « C’est précisément cette logique que suivent les grands groupes de l’ère néolibérale » (Dany-Robert Dufour) présentation de « La fable des abeilles », Presse Pocket, 382 p, 8,50 €.

(d’après Jean-Luc Porquet, Canard, 27 déc 2017)

 

(2) « La fable des abeilles », Presse Pocket, 382 p, 8,50 4° de couverture : « Cette fable politique du XVIIIe siècle, trop souvent réduite à l’idée que « les vices privés font les vertus publiques », est ici présentée par Dany-Robert Dufour. Il montre dans son introduction pourquoi ce texte est le ferment de la pensée libérale et comment, dès sa sortie en 1723, il déclenche un scandale, les esprits bien-pensants de l’époque jugeant l’ouvrage pernicieux et diabolique

« Bernard de Mandeville démonte dans une fable aussi impudente qu’effrontée les artefacts de la morale commune. Contrairement à Rousseau pour qui l’homme est naturellement bon, Mandeville le conçoit comme un véritable fripon. Cette fable, publiée dans une nouvelle traduction, est accompagnée d’autres textes de l’auteur qui permettent de comprendre l’importance de l’utilité sociale de l’égoïsme et les ressorts économiques de la prospérité. »

Édition revue et commentée par Dany-Robert Dufour
Introduction de Dany-Robert Dufour

 

(3) Roger (2018-01-20) : Cette édition s’ouvre sur une introduction magistrale (106 p)dûe à Dany-Robert Dufour. En voici les grandes lignes. Bernard de Mandeville (1670 Rotterdam 1733) médecin, philosophe et spécialiste des maladies nerveuses publie en 1714 « La Fable des abeilles ou Vices privés, vertus publiques » qu’il va développer en de nombreux ouvrages. Il est lu et commenté par ses successeurs David Hume, Adam Smith , Jérémy Bentham et John Stuart Mill. Voltaire le diffuse en France, Mme du Châtelet le traduit mais l’ouvrage, mis à l’index est brûlé par le bourreau en 1745. Puis c’est l’oubli. Max Weber découvre, très tardivement, avant de mourir, l’importance de Mandeville. Il voit ainsi que c’est le vice et non la vertu qui est à l’origine du capitalisme. Dans les années 1960 les analyses de l’école de Francfort et de Marcuse se développent sans aucune mention à Mandeville alors qu’il est à l’origine de l’anarcho-capitalisme. Foucault et Deleuze sont mandevilliens sans le savoir ou presque car ils n’en parlent jamais. Les post-modernes appliquent le programme mandevillien de désinhibition morale complète tout en se prétendant révolutionnaires et anticapitalistes. Inversement, Hayek, fondateur du néo-libéralisme de l’école de Chicago dit, dès 1966, tout ce qu’il doit à Bernard de Mandeville. Milton Friedman, représentant éminent de cette école en fait de même. Il faut distinguer l’ « ultralibéralisme » du « néo-libéralisme ». L’ultralibéralisme veut laisser faire les passions humaines et veut casser l’Etat moderne et les lois protectrices du travail, de l’environnement et de la solidarité. Mais le néo-libéralisme dit-il et fait-il autre chose ? D’où la mondialisation qui s’accommode très bien des Etats totalitaires et de la robotisation. Cette liberté est surtout une liberté de consommer quand on le peut. « … partout le rapport suzerain / vassal tend à se substituer au rapport souverain / citoyen. » (Dany-Robert Dufour p. 51) L’Etat, au sens de Hegel, disparaît : la postmodernité devient prémodernité. Lacan avec son concept de « plus-de-jouir » est plus proche de Mandeville. Mais que fait-on de la jouissance ? Augustin dans « La Cité de Dieu » (XIV ? 28,1) opposait l’amour de soi à l’amour de Dieu. Le second disparaît aujourd’hui au profil du premier, l’homme du diable (Man Devil). Mais il faut que je puisse m’entendre pour avoir une chance d’entendre l’Autre qui me ressemble. Blaise Pascal, grand philosophe augustinien reprend à la suite de l’épître de Jean (2 : 16) les trois concupiscences (libido) : libido sentiendi (les sens, la chair), libido dominandi (posséder, dominer), libido sciendi (passion du savoir). Il en tire le fameux pari (fg 397) qui ne prouve pas l’existence de Dieu mais notre intérêt à y croire. Nicole, ami de Pascal, juge que l’amour de soi est le remède pour réformer le monde. Le capitalisme serait le plan secret de Dieu. John Locke reprend cette idée en 1680 sous la forme de « l’amour-propre inoffensif. » L’économie libérale viendrait de Dieu. Pierre Bayle reprend cette idée. Mandeville, qui connaît bien ses auteurs, réhabilite les trois concupiscences et d’abord celle de la chair (car il est médecin et psychologue). Il en découle la « Fable des abeilles ». L’anthropologie libérale est née ainsi que son credo : « Les vices privés font la vertu publique. » Les guerres contribuent au bien commun, de même que le vol, la prostitution, l’acool, les drogues, la pollution… C’est évidemment scandaleux ! Pourtant Louis Dumont dans « Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique. » (Gallimard 1976) fait grand cas de Mandeville. De même que Marcel Gauchet. L’économie a émancipé la politique de la religion. Mais nous entrons dans une nouvelle religion. « Le capitalisme nous a en effet sorti du vieux système religieux de la transcendance, mais pour nous faire aussitôt entrer dans un nouveau système religieux où la transcendance devient immanente, où le plan divin se réalise tout seul. » (p.80) De la dépravation des hommes viendra leur salut. D’où l’utilitarisme anglais (Jeremy Bentham, John Stuart Mill). Ce sont les conséquences qui sont bonnes, non les actions. Il faut réguler certes soit par la morale et l’Etat, soit par le laisser faire. Le marquis de Sade va jusqu’au bout du raisonnement mandevillien. Via Freud, ce raisonnement n’a pas fini de nous étonner. Où nous mènera –t-il ?

 

 

(4) 31 SOC Luxe fondements 1995_10_10

 

Code = 0 introduction(s) et 9 conclusion(s)

 

0 Introduction. Les fondements du luxe sont cernés ou illustrés par quatre textes. Le premier tiré de l’Encyclopœdia Universalis cherche à définir la notion. Le second venu du Télémaque de Fénelon condamne le luxe. Les deux autres documents prennent ouvertement son parti. Anne Beaujour, dans un article de l’Express (1985) y voit une affaire rentable tandis que la publicité de Leading Hotels in the World (Expansion 1985) montre le luxe en action. Nous étudierons les effets du luxe en ce qui concerne les individus, l’économie et le pouvoir.

 

1.0     Voyons d’abord les effets du luxe sur les individus.

 

1.1     Il traduit un prestige esthétique qui s’impose à tous. Pour l’Encyclopœdia Universalis le luxe représente la distinction, la capacité de repérer et de classer selon des valeurs. Aussi, selon Fénelon, va-t-il se manifester comme bon goût, perfection des arts, politesse même de la nation. A. Beaujour estime qu’il provoque une élévation du niveau esthétique et culturel des Français. D’où la proposition d’un catalogue destiné à des voyageurs exigeants (Leading Hotels in the World).

1.2     Mais il repose sur la tromperie et la surenchère. Fénelon déplore que, pour l’atteindre, on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes. A. Beaujour relève que, faute de mieux, on cède à la contrefaçon. Ceci mène, regrette Fénelon, à une surenchère condamnable car chacun fait plus qu’il ne peut par faste ou par honte. A. Beaujour illustre ce propos a contrario en montrant comment aujourd’hui l’offre ne peut plus suivre la demande pour les montres, les chaussures, les voitures ou les voyages les plus coûteux.

1.3     La réussite sociale se passe difficilement de ces signes. En 1985 la réhabilitation du profit, note A. Beaujour, valorise le luxe d’où l’importance de signes extérieurs comme le choix d’un hôtel prestigieux (Leading Hôtels).

1.4     Le talent même est dévoyé. Fénelon estimait au XVII°s que la vertu et le dévouement étaient méprisés mais au XX° s ils sont mis au service d’une clientèle qui exige justement sourire, dévouement… et discrétion (Leading Hôtels).

1.9     On assiste donc à une valorisation esthétique du luxe qui touche, sous une forme ou une autre, tous les individus.

 

(5) 2.0       Que représente le luxe pour l’économie ?

 

2.1     Est-il synonyme de prospérité ? Fénelon le niait car l’essentiel pour lui était de multiplier les fruits de la terre afin de nourrir les pauvres. La vision d’A. Beaujour est bien différente aujourd’hui. On constate que le comité Colbert fait état d’une progression de 10 % du chiffre d’affaires et d’une création significative d’emplois tandis que la balance commerciale est nettement confortée par une industrie du luxe qui vend 71 % de ses produits à l’étranger.

2.2     Les pauvres ne sont pas exclus du phénomène. Sans doute pourraient-ils se nourrir sans amollir les riches concède Fénelon. Mais aujourd’hui le rapport qualité-prix favorise paradoxalement la diffusion du luxe ; la qualité peut devenir une exigence générale et il suffit d’acheter l’Expansion pour se faire l’âme d’un voyageur exigeant et avisé (Leading Hotels)

2.3     Les fondements du luxe sont-ils difficiles à cerner ? Pour l’Encyclopœdia Universalis ils sont constitués de la somme complexe de la décadence, du pouvoir et de l’esthétique. Mais pour A. Beaujour ce luxe est ressenti plus simplement comme un besoin légitime de compensation.

2.9     Le luxe s’impose donc comme la compensation d’une vie triste ou chargée de responsabilités et cette seule raison psychologique suffit à expliquer et à justifier le développement économique du luxe.

 

(6) 3.0       Mais le luxe entretient aussi des liens avec le pouvoir dans les rapports de ce dernier avec la nation.

 

3.1     Le luxe est le signe indiscutable du pouvoir. Economique ou politique, le pouvoir se traduit d’abord par les monuments, selon l’Encyclopœdia Universalis. Mais Fénelon y voit un mécanisme où le roi est imité par ses proches puis ses proches par tous les autres. On comprend que l’excellence même de l’hôtellerie symbolisée par Leading Hotels permettra peut-être de rencontrer les grands de ce monde ou tout au moins de les approcher…

3.2     Plus sérieusement on reconnaîtra que le choix est de nature politique. On peut dire comme Flaubert que le luxe “perd les Etats” ou comme Fénelon qu’il “empoisonne les nations” et même les sages et les vertueux (Encyclopœdia Universalis). Mais le ras-le-bol soixante-huitard à l’égard de la consommation n’a pas duré, remarque A. Beaujour, et d’une manière inattendue les socialistes au pouvoir ont abandonné leurs condamnations.

3.3     C’est qu’en matière de luxe le gouvernement joue un rôle primordial. Fénelon juge qu’un roi philosophe doit donner l’exemple et faire des lois contre le luxe. A. Beaujour souligne une pratique inverse. Le gouvernement socialiste a bien compris la leçon. Il en a pris le contre-pied et a encouragé les industries du luxe…

3.9     Le pouvoir politique a donc de nombreuses raisons de soutenir le luxe. Il impressionne les citoyens et concourt à leur prospérité.

 

(7) 9 Conclusion     Ceci ne veut pas dire qu’il ne faille vivre que du, pour et par le luxe même si la société de consommation voudrait nous le faire croire. Et je pense qu’on pourrait méditer utilement un proverbe chinois : “Tout ce qu’on n’a pas est inutile” puisqu’on a réussi à s’en passer !

Une anecdote significative me paraît aider à comprendre l’utilité du luxe pris à faibles doses. Les Petits Frères des Pauvres célèbrent les noces d’or des couples nécessiteux à qui ils prêtent assistance. Et ce jour-là ils offrent à la vieille dame une bague ornée d’un petit diamant. Certains ont critiqué cette largesse. Les Petits Frères la justifient par une seule question provocatrice : “Avons-nous donné des fleurs avant le pain ?” Car le geste affectueux, ce n’est jamais du luxe !

Je crois qu’un certain luxe élémentaire peut mener au bonheur. “Après tout on peut vivre sans philosophie, sans peinture, sans musique, sans joie, sans amour mais pas si bien” remarque le philosophe Vladimir Jankélévich. Ce luxe là réside moins dans l’avoir et la possession de biens matériels que dans l’être, la conquête d’un bonheur intellectuel, artistique et affectif.

 

Roger et Alii – Retorica – 2 040 mots – 12 700 caractères – 2018-01-21

           

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