31 SOC pétition – manifestation 2017-01

 

 

(1) Manifestation (Wikipédia) « Une manifestation est avant tout un rassemblement de personnes pour des festivités ou des activités professionnelles ou commerciales. Communication événementielle. (Exemple : manifestation d’art contemporain)

« Une manifestation est un acte collectif se prononçant en faveur ou défaveur d’une opinion politique ou pour d’autres causes. Des actions de manifestation peuvent inclure des blocages ou sit-ins. Les manifestations peuvent être pacifiques ou violentes (dans ce cas, les pratiquants sont souvent nommés « militants »), ou peuvent être non violentes et se terminer par des actes violents aux dépens des circonstances. Souvent des policiers antiémeute ou autres organismes chargés de l’application de la loi sont impliqués.

« Les manifestations sont aujourd’hui des mouvements de masse qui nécessitent pour leur organisation des méthodes de plus en plus élaborées, et notamment des techniques d’information particulièrement sophistiquées (…) » (Wikipédia)

Roger (2017-01-26) du latin : « manifestatio » : « ce qui est manifeste, avéré » – « manifestus » : « ce qui est clair, avéré, évident, ce que l’on montre, que l’on découvre, c’est aussi le flagrant délit ».: je trouve que la définition de Wikipédia est assez malveillante pour les « militants ». « Aux dépens des circonstances » : on attend plutôt « en fonction des circonstances.

Une pétition c’est la forme minimale de la manifestation.

 

(2) Thierry (2011_12_12) : Je ne signe pas les pétitions car je pense que cela ne sert à rien. Ce n’est que du vent. Un mirage qui, sans rien faire ou presque, nous donne l’impression d’avoir agi pour la « bonne cause » à l’image de ces jeux servis par la vente par correspondance, où on gratte, colle et envoie des bulletins pour un hypothétique gain mais finissent vraisemblablement à la corbeille. Roger (2011_12_15) : Cette réflexion de Thierry m’a incité à y voir de plus près.

 

(3) On pétitionne de tous côtés et  c’est  d’autant plus agaçant qu’on sait rarement ce que deviennent les pétitions. Je lie ce phénomène à celui des manifestations (voir 31 SOC manifestations) et du lobbying (voir 23 POL lobbying). En effet il n’y a pas de pétition ou de manifestation efficaces sans lobbying. Et pas de pétition efficace sans un minimum de retour : combien de signatures ? effet de la pétition ? Tout ceci était très compliqué du temps de la pétition sur papier. Le net a changé radicalement la donne. J’en veux pour preuve le cadrage efficace des pétitions lancées par cyber@acteurs (orienté vers la gauche et l’écologie) et par l’Institut pour la Justice (orienté vers la droite et les victimes).

L’étymologie du mot pétition est révélatrice. En latin petitio c’est “l’attaque, l’assaut, la pétition et la requête”. L’origine en est le verbe petere “chercher à atteindre ou à obtenir”. La racine indo-européenne PET-I “tomber, voler, s’élancer” va se scinder en trois filiations : a) tomber d’où le français pire, péjoratif  ; b) voler d’où penna (“grosse plume” en latin), français empenner ; c) s’élancer d’où français pétition, appétit, compétition, impétueux, répéter, perpétuel. La petitio principi “pétition de principe” est, en logique, un raisonnement faux qui tient pour acquise la chose qu’on veut démontrer. Petition (1704) est une requête individuelle ou collective, à l’imitation de la pétition anglaise (adressée par le Parlement au roi Charles Ier, 1628). Elle-même venait du français (XV° siècle). Elle repasse en français en 1789 et devient le droit de pétition (1791). (D’après le lexicographe Alain Rey).

 

(4) Les travaux sur la sociologie de la pétition sont rares. Il faut avoir du temps et de la documentation pour analyser un phénomène de société. C’est le privilège et la tâche des retraités qui peuvent ainsi offrir aux actifs le résultat de leurs recherches. D’où Retorica. Je n’insiste pas. Jean-Gabriel Contamin est l’auteur d’une thèse sur la pétition. Il est interrogé parVacarme 19, printemps 2002. En voici des  extraits d’après :

http://www.vacarme.org/article275.html

La pétition a été inventée par le docteur Guillotin inventeur de la guillotine. Remarque personnelle :  Louis XVI contribua à perfectionner l’engin en proposant une lame triangulaire à la place de la lame originelle en demi-lune. Jean-Gabriel Contamin explique “En 1788, dans le cadre de la convocation des États généraux, un arrêt du Conseil du Roi rend possibles, pour la première fois en France, l’impression et la diffusion de Mémoires touchant l’histoire et la politique sans qu’ils soient préalablement soumis à la censure et à l’autorisation de police. C’est cette possibilité dont s’empare un particulier, le docteur Guillotin, pour rédiger un texte intitulé la « Pétition des citoyens domiciliés à Paris » qui demande notamment que la représentation du Tiers-État aux États-Généraux soit au moins équivalente à celle des deux autres ordres.

Parmi les nombreux opuscules que suscite l’arrêt du Conseil du Roi, c’est le seul qui s’intitule explicitement « pétition » : le mot est même écrit en italique, comme s’il était inhabituel. De plus, il tranche avec les autres par son mode de diffusion : le texte est endossé par six corporations de commerçants parisiens, qui le proposent à signature dans les études de notaires et dans les clubs.”  La pétition fut condamnée non dans son objet mais  dans son principe car un certain nombre de signataires n’avait pas participé à son élaboration. La Constituante en fit un “droit sacré” mais ambigu : “Lors des débats de la Constituante, il y a deux manières de défendre le droit de pétition. Celle d’un Le Chapelier, par exemple, qui le présente comme « une espèce d’initiative de la loi, par laquelle le citoyen prend part au gouvernement de la société », mais qui, à ce titre, demande sa restriction ; et celle d’un Buzot, notamment, qui refuse toute restriction, mais parce que « si les communes ne peuvent se réunir pour présenter les pétitions, elles n’auront qu’un moyen d’exercer leurs droits : ce sera d’en venir à l’insurrection ». Ce droit sacré du citoyen est aussi, par chance, une nécessité d’État – ça tombe bien.

 

(5) La pétition est soumise à restrictions : “Une résolution de l’Assemblée nationale en 1851, confirmée et durcie en 1958, précise qu’« une pétition apportée ou transmise par un rassemblement formé sur la voie publique, ne peut être reçue par le Président, ni déposée sur le bureau. » Et aujourd’hui encore, la pétition au sens juridique ne désigne que des lettres, individuelles ou collectives, envoyées au Président de l’Assemblée nationale ou au Président du Sénat, dans les règles de la bienséance, et enregistrées comme telles.”

Le droit de pétition est fondamental : “… sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, le droit de pétition a servi à forger les instruments juridiques qui constituent la base du régime parlementaire : initiative législative, interpellation du gouvernement, etc. Aujourd’hui, c’est le Parlement européen qui semble reprendre le flambeau : le nombre de pétitions enregistrées à Strasbourg est en augmentation, alors que notre Assemblée nationale n’en retient plus qu’une trentaine par an. (…)”

 

(6) Les signataires participent à l’élaboration de la pétition quand celle-ci dit “Je”, qu’elle cadre bien son objet et que les signataires donnent, outre leur signature, leur nom, leur qualité et leur adresse. Il peut y avoir des risques à signer certaines pétitions. Les référendums d’initiative populaire sont issus de pétitions savamment organisées pour recueillir un maximum de signatures.

L’auteur analyse ainsi le refus de signer : “Quand on analyse les sondages sur la participation politique – même s’il faut s’en méfier – deux groupes de non-signataires se distinguent. L’un se caractérise par un sentiment d’illégitimité et de dépossession sociale : certaines personnes ne se sentent pas autorisées à signer, estimant ne pas avoir la compétence linguistique et sociale nécessaire à la signature. L’autre recrute pour l’essentiel parmi les sympathisants de droite, mais aussi dans la frange la plus radicale des sympathisants de gauche : ceux-ci parce qu’ils ne croient pas en l’efficacité de la pétition ; ceux-là par hostilité aux mobilisations collectives, c’est-à-dire à la collectivisation d’engagements individuels.” Les signatures prestigieuses peuvent servir de repoussoir ou d’entraînement. La pétition, surtout avec le net, peut servir d’ “archive des engagements”. La pétition se prête enfin à la “déconstruction polémique”. “… un des plus beaux exemples de déconstruction, c’est la manière dont l’Événement du jeudi a démonté la pétition des maires anti-PaCS. Ils ont envoyé aux maires signataires un questionnaire pour analyser leur véritable position en la matière. Et on voyait tout de suite que les positions étaient beaucoup plus hétérogènes que ne le laissait supposer un texte univoque.

 

(7) J’ai trouvé d’autres informations sur le site “Une heure de peine” :

http://uneheuredepeine.blogspot.com/2008/04/mais-pourquoi-signe-t-on-une-ptition.html Explication de l’intitulé: “Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. » (Emile Durkheim). A la question “Pourquoi signe-t-on une pétition ?” Denis Colombi explique (2008_04_08) que c’est un engagement peu coûteux et il cite le sociologue Bernard Lahire : “Il n’est pas cynique de rappeler ici les profits symboliques que les intellectuels peuvent avoir à donner régulièrement à lire leur nom dans la presse intellectuelle, à associer leur nom à d’autres plus prestigieux qu’eux, etc. Une sociologie de la façon dont se signent les pétitions seraient amenée à constater que, dans plus d’un cas, la décision de signer ou de ne pas signer est moins liée à la « cause » défendue qu’aux noms des premiers signataires auxquels on veut s’associer ou vis-à-vis desquels on entend se démarquer ». (A quoi sert la sociologie 2002). Rien de vraiment neuf par rapport aux remarques de Jean-Gabriel Contamin mais les commentaires valent d’être consultés. Les gains personnels des pétitionnaires varient d’une situation à l’autre. “Parce que de nombreuses pétitions se retrouvent en ligne, il n’est pas rare qu’une recherche google sur votre nom conduise directement à la demi-douzaine de pétitions que vous avez pu signer. Or, s’il est parfois bon de se sentir valorisé à côté de signataires prestigieux, il peut être très dangereux de soutenir certaines causes lorsque l’on est en permanence à la recherche du prochain contrat.

Et une sociologie de la pétition serait d’autant plus la bienvenue que ce phénomène s’applique certainement très différemment selon les professions : un acteur peut avoir intérêt à se montrer « engagé » tandis qu’un journaliste préférera plus probablement éviter toute publicité sur ses opinions politiques.”

 

(8) Je conclus cet article sur un texte de Sorj Chalandon (Canard 2011_08_17). “Indignez-vous ! Signez là…”. C’est une analyse rapide mais précise de la pétition depuis le décret du 29 juillet 1789 donnant à chaque citoyen le “droit de pétition”jusqu’à aujourd’hui. L’auteur note au passage : “Pour être entendus, certains pétitionnaires utilisent parfois la manière forte. Le 7 septembre 2010, en pleine séance de l’Assemblée nationale, les députés communistes descendent les travées, chargés de milliers de signatures contre le projet de réforme des retraites, et les balancent sur le bureau de François Fillon  au milieu des cris de stupeur.” Sur le net l’auteur relève des sites spécialisés comme “petition24.net”, “petitionpublique.fr”, mesOpinions.com” (7.000 pétitions, 3 millions de signatures).  Chiffres difficilement véritiables. Une indignation personnelle peut facilement trouver un écho : “Les animateurs de Réseau éducation sans frontières (RESF) le savent parfaitement : un sans-papiers arrivant au tribunal administratif avec un cortège de 800 signatures a plus de chances de retenir l’attention du juge que le pauvre bougre resté seul dans son coin.” Un record : 94.212 personnes ont conseillé à Jean Sarkozy de reprendre ses études plutôt que de postuler à la direction de l’Epad (Défense). Le “maintien de la pêche à l’asticot en Haute-Garonne” a reçu 78 signatures au nom de la “démocratie”. “Chirac président en 2012” ? “Seulement 3… ce qui est déjà énorme”.

 

(9) Maïthé (2011-23-12) : Merci Roger. Intéressant l’ensemble et l’étymologie en particulier .

Bernard (2011-20-12) : Très intéressante et très documentée étude sur les pétitions. Les inévitables zones d’ombre de cette pratique sont honnêtement indiquées.

Je pense que la liberté de pétitionner est un droit d’expression démocratique précieux, pas bien éloigné, à mes yeux, de la démocratie athénienne, puisque la pétition est un appel au peuple illimité, par-delà le rythme constitutionnel des échéances électorales. rien q’un coup d’oeil sur beaucoup de pays étrangers, où cette expression-là aussi est interdite, devrait faire aimer la pétition, quel qu’en soit le périmètre final.

Dire que la pétition « cela ne sert à rien » fait mal à mon amour de la démocratie, car cela met de facto en doute le vote aux élections. Et qu’est-ce qu’une démocratie sans élections?

Evidemment, la pétition a moins de poids qu’une élection présidentielle ou législative, mais ma longue expérience associative m’autorise à affirmer avec force: « si, les pétitions sont utiles ». Sans vouloir distinguer des pétitions qui seraient « nobles » d’autres qui seraient « triviales », force est de reconnaître qu’une pétition demandant à une dictature de libérer un prisonnier d’opinion est peut-être d’une urgence un peu plus immédiate qu’une autre réclamant d’avancer une ouverture de chasse. En général, le compteur se place de lui-même : dix mille signatures pour l’une, dix pour l’autre…

Et l’efficacité? Même massivement signée, une pétition ne garantit pas un succès final automatique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, les destinataires les prennent en compte, au même titre qu’une manifestation dans les rues. Une pétition massivement signée a un impact sur les dirigeants. Et dans les dictatures, recevoir de la part d’Amnesty International, par exemple, des centaines de sacs postaux avec quelques centaines de milliers de signatures, fait savoir aux tyrans que leurs turpitudes sont mondialement connues, ce qui leur est très désagréable. Je pourrais citer des dizaines de cas où, dès lors que les pétitions arrivent en masse, le sort du prisonnier d’opinion s’améliore, avec parfois des libérations à la clé. Si cela n’arrivait que deux ou trois fois par an, le jeu en vaudrait la chandelle.

Toute action pour la liberté d’expression ou les droits de l’homme est utile, mais il faut être constant dans l’effort.

Je terminerai sur un beau proverbe, chinois je crois : il vaut mieux que mille personnes fassent un pas plutôt qu’une personne fasse mille pas.

 

Roger (2017-01-26) : Les progrès de l’informatique aidant, de plus en plus les lanceurs de pétitions incitent à les multiplier via les réseaux sociaux et informent les lecteurs de leur trajectoire, succès ou échec temporaires. Ainsi se complexifie le tissu démocratique.

 

Roger et Alii, Retorica, 2 370 mots, 15 200 caractères, 2017-01-26

 

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