31 SOC Vœux souhaits 2011 01

 

1. « Vœu » est une notion ambigüe. En latin votum est une “promesse faite aux dieux en échange d’une faveur demandée” puis, à l’époque impériale il désigne des “vœux entre époux”. Ces vœux à la divinité peuvent être dangereux. Enregistrer sur Google la page “vœu de Jephté”, une dizaine de références aux commentaires intéressants (Bible, Juges 11, 29-40). “’Objet votif” (1382) est la figure de cire d’une personne qu’on veut blesser ou tuer. A partir de 1538 on prononce des “vœux religieux” comme les “vœux de chasteté, pauvreté, obéissance”. On parle de “messe votive” (1718), “médaille votive (1721) et “fête votive” (1876) à des époques où l’Eglise catholique quadrille soigneusement le territoire. Ce qui est intéressant ce sont les verbes “vouer” (“vouer aux gémonies”, “vouer à la Vierge” comme le fut Atala chez Chateaubriand) et “se dévouer”. Plus intéressants encore sont les “vœux de nouvel an” datés de 1636.

2. Dialogue sur les vœux

Casimir (2011¨_01_02) : tu verras dans mon TIH  que la formulation de voeux correspond à une période de l’Histoire où les humains ne possédaient guère d’autres moyens d’action que le verbe (malé / béné/ pré – diction), l’intention, le rite, dont ils surestimaient la puissance. Le vœu conjuratoire ou propitiatoire avait aussi l’intérêt de rassurer le bénéficiaire : dire ‘bonjour’ à quelqu’un  c’était neutraliser la malédiction qu’on aurait pu jeter // de même serrer la main, c’était montrer que la main n’était pas armée // Dans cette rétrospective, je supprime les vœux qui me paraissent largement illusoires pour les remplacer par l’expression d’estime, de sympathie, de solidarité active envers autrui

Roger ( 2011_01_06) Je trouve enfin le temps de commenter ta réflexion. Tout d’abord j’ai consulté « votisme » sur Google. J’ai retrouvé la référence suivante : djahazi.comores-online.com/images/liudmila.pdf c’est la page qui renvoie à ton étude. Tu es manifestement le seul à utiliser ce néologisme. Bravo. J’espère qu’il fera date. Ton analyse me paraît juste et je comprends ta conclusion : supprimer les vœux illusoires pour les remplacer par « l’expression d’estime, de sympathie, de solidarité active envers autrui ».  Ceci dit, je crois que les vœux répondent à un besoin social :
1. Réactiver son réseau social personnel en se servant du prétexte d’une nouvelle année. Je pense à François Mitterrand qui, tout jeune, se demandait comment on pouvait commencer en politique. Il comprit très vite que c’était le réseau, le « carnet d’adresses » comme on dit,  qui en était la base. Quand il se déplaçait en train ou en avion, des familiers l’ont vu remplir soigneusement environ deux-cents cartes postales qu’il envoyait à des gens connus de lui seul. L’un d’eux, un paysan qu’il avait rencontré dans la résistance, disait de lui : « Ah ! c’est pas un gars fier. De temps en temps, il m’envoie une carte postale. Je l’aime bien. » Et naturellement il faisait l’éloge de Mitterrand à ses proches. Le secret de l’efficacité des réseaux de Mitterrand était dans ce carnet d’adresses et sa patience obstinée à en entretenir le feu.
2. Je crois à l’efficacité de la pensée magique et des vœux de bénédiction / malédiction. Nous ignorons tout des trois quarts des forces qui animent l’univers et qui nous animent. De temps en temps nous parviennent des fulgurances apparemment illogiques.  Jeanne Favret-Saada a dit là dessus des choses importantes dans « Corps pour corps » (1981 réédité en 2010). Ecrit en collaboration avec Josée Contreras, psychanalyste, « Corps pour corps » explique comment elle avait été amenée à s’impliquer personnellement dans des pratiques de sorcellerie pour simplement survivre pendant son enquête qui l’avait menée à rédiger sa thèse  « Les mots, la mort, les sorts » (1977). Je me souviens très bien de l’accueil glacial de la communauté scientifique à la parution de « Corps pour corps ». Comment un chercheur peut-il s’impliquer dans l’objet de sa recherche ? On sait aujourd’hui que c’est non seulement possible mais indispensable.
3. Donc les vœux c’est bien autre chose que les vœux. A mon avis ils n’ont rien « d’illusoires ». Ou alors disons que l’illusion est faite pour créer de la réalité et qu’elle la crée. Ainsi qu’on le dit en escrime : « la feinte est l’image du coup ». Voir aussi la notion de « cadeaux ».

Casimir (2011_01_06) oui, tu as bien cerné la question // il en reste que le votisme (tendance systématique à surestimer la force et l’efficacité du verbe et du voeu) appartient à l’inspiration telluriste et au plus vieux stade de l’évolution technique / il faut avoir vécu dans les sociétés du verbe pour comprendre qu’elles n’auraient jamais pu initier toutes les inventions techniques apparues depuis 300 ans. Dans ces sociétés, les vœux se sont même substitués à la pensée scientifique et technique. / Les rebelles congolais ou malgaches par ex. étaient persuadés que les rites de leurs sorciers transformeraient les tirs de mitraillette de leurs ennemis en gerbes d’eau  // d’autre part, les convictions et les certitudes mêmes grossières renforcent la détermination et expliquent le succès des résistances (en Afghanistan après le Viet-Nam) aux forces technologiques. Là, c’est du domaine de la psychologie.

Roger (2011_01_07) L’erreur des rebelles congolais ou malgaches était celle de certains lamas tibétains face aux Chinois qu’ils pensaient arrêter par des pratiques magiques. Les uns et les autres oubliaient l’essentiel : on n’instrumentalise pas l’invisible. Sous certaines conditions, l’invisible peut se laisser interroger. Ainsi le Dalaï-Lama consulte de temps à autre l’oracle d’Etat du Tibet à Nechung. L’abbé du monastère de Nechung, est un moine paisible, peintre, jardinier mais aussi l’héritier de pratiques tantriques qui remontent à Padmasambhava (IX° siècle). Médium de l’esprit protecteur du Tibet ce moine prête à l’occasion son corps physique à l’esprit de Nechung. Pendant les transes il est habité par une force colossale et il faut plusieurs moines pour le maintenir.  Pour les curieux voir le DVD « L’Oracle d’Etat du Tibet », 52 mn,  30 €, frais de port inclus, 7. av, Alfred de Musset, 06100 Nice. (d’après Information Bouddhisme actualités,nov 2010).

Casimir (2011_01_07) très intéressant / mais je ne comprends pas ton  « on n’instrumentalise pas l’invisible » // l’invisible est par définition malléable et ouvert à toutes les interprétations / c’est ce que j’appellerai l’objet ou le support de l’idéologie // les religions ne sont-elles pas des instruments qui permettent aux clercs d’interpréter l’immatériel et de formater les esprits ? //

Roger (2011_01_07) Que dire ? sinon qu’on ne peut rien dire de l’invisible. Il est vrai que les religions, les Eglises et leurs clercs ont cru et croient pouvoir le nommer dans un but de domination et de formatage comme tu le remarques justement. Mais  « La voie qui peut s’énoncer / N’est pas la Voie pour toujours » (Lao-tseu « La Voie et sa Vertu » chap 1, traduction François Houang et Pierre Leyris, 1979, Seuil, Points – Sagesse). Elle peut sembler s’énoncer en un temps donné mais ce n’est pas « pour toujours ». L’immatériel est-il l’invisible ? Je ne saurais le dire.

Casimir (2011_01_07) d’accord  // je n’avais pas compris que tu parlais  « en droit »  et j’ai interprété « en fait » // ciao.

3. Alain 1926_12_20

Vœux

Tous ces souhaits et tous ces vœux, floraison de janvier, ce ne sont que des signes ; soit. Mais les signes importent beaucoup. Les hommes ont vécu pendant des siècles de siècles d’après des signes comme si tout l’univers, par les nuages, la foudre et les oiseaux, leur souhaitait bonne chasse ou mauvais voyage. Or, l’univers n’annonce qu’une certaine chose après une autre ; et l’erreur était seulement d’interpréter ce monde comme un visage qui aurait approuvé ou blâmé. Nous sommes à peu près guéris de nous demander si l’univers a une opinion, et laquelle. Mais nous ne serons jamais guéris de nous demander si nos semblables ont une opinion, et laquelle. Nous n’en serons jamais guéris, parce que cette opinion, dès qu’elle est signifiée, change profondément la nôtre.

Chose digne de remarque, on se trouve plus fort contre une opinion appuyée de raisons, et en paroles explicites, que contre une opinion muette.

J’en reviens à cette fête de la politesse, qui est une importante fête. Dans le temps où chacun regarde cet avenir sur carton, que le facteur nous apporte, il est très mauvais que ces semaines et ces mois, que nous ne pouvons connaître tels qu’ils seront, soient teints d’humeur chagrine. Bonne règle donc, qui veut que chacun soit bon prophète ce jour-là, que chacun élève les couleurs de l’amitié. Un pavillon au vent peut réjouir l’homme ; il ne sait pas du tout quelle était l’humeur de l’autre homme, de celui qui a hissé le pavillon. Encore bien mieux, cette joie affichée sur les visages est bonne pour tous ; et, encore mieux, de gens que je ne connais guère ; car je ne discute pas alors les signes ; je les prends comme ils sont ; c’est le mieux. Et il est profondément vrai qu’un signe joyeux dispose à la joie celui qui le lance. D’autant que par l’imitation ces signes sont renvoyés sans fin. Ne dites point que la joie des enfants est pour les enfants. Même sans réflexion, même sans affection aucune, nous faisons grande attention aux signes des enfants ; chacun ici est nourrice ; chacun commence ici le jeu d’imiter en vue de comprendre, par quoi on instruit les enfants.

Ce jour de fête vous sera bon, que vous le vouliez ou non. Mais, si vous le voulez, si vous retournez de toutes les façons cette grande idée de ta politesse, alors la fête sera vraiment fête pour vous. Car, disposant vos pensées selon les signes, vous prendrez quelque forte résolution de ne jamais lancer, le long de ces mois à venir, aucun signe empoisonné, ni aucun présage qui puisse diminuer la joie de quelqu’un ; ainsi d’abord vous serez fort contre tous ces petits maux qui ne sont rien, et dont la déclamation triste fait pourtant quelque chose. Et, par ce bonheur en espoir, vous serez heureux tout de suite. C’est ce que je vous souhaite.

 

Alain

Propos sur le bonheur

LXXXI, 1926_12_20

4. Guy Gilbert 2008_01_02

« Si je te souhaite une année paisible, tranquille, ce sera désirer que tu te replies sur toi-même… Alors, pas question !

Si je t’offre les habituels vœux sucrés, ça veut dire que je ne souhaite aucun piment dans ta vie. Ne compte pas sur moi pour ça!

Si je t’envoie mes vœux stéréotypés parce que tu es dans mon fichier et que, rituellement, c’est une corvée que je dois assumer, seule la poste ne trouvera rien à redire. Tu te sentiras reconnu mais pas respecté.

Mais si je t’envoie quelques mots bien ciblés, qui vont te remplir de joie, de douceur et de tendresse malgré leur brièveté…, alors tu sauras que tu existes en moi, hors la forme habituelle où tu penserais que tu n’es qu’un parmi tant d’autres.

Je te souhaite une année dure, exigeante, où tu vas en baver parce que les autres ne te laisseront jamais indifférent. Parce que tu vibreras à toute misère, toute souffrance et que tu seras là pour apaiser et réconcilier. Je te souhaite une année où tu sauras prendre du temps pour toi.

365 jours bourrés à bloc des autres (au point que tu y perdras ton âme et sans doute ta santé), ça, ce ne sont pas mes vœux !

Une année où tu prendras du temps pour toi, d’abord, sera l’année que je te souhaite.

La puissance que tu emmagasineras te rendra fort, ardent et plein de discernement pour le service des autres. Une année où la prière et le silence seront tes atouts maîtres. Une année où tu seras alors performant au-delà de l’imaginable. Une année où tu vas choisir ta famille en priorité sera, à coup sûr, ton année phare. Elle sera grâce pour toi et les tiens. Enfin, une grande puissance d’écoute pour tous ceux et celles qui te solliciteront: famille, voisins, amis et emmerdeurs de tout poil, est mon vœu presque final.

J’achève en souhaitant que tu sois un être de miséricorde. Notre monde a un immense besoin d’humains qui pardonnent et savent demander pardon. Seuls ces êtres donneront à ce monde dur, figé sur l’apparence, le fric et le pouvoir, l’oxygène qui le fera vivre.

Face au cynisme de la loi du marché et au narcissisme de la richesse, il est plus que temps de passer à la résistance spirituelle.

Bonne année, donc, où tu vas en « baver » !!  »

Guy GILBERT (2008_01_02)

5. Vœux ancestraux chinois. “Que les puces d’un millier de chiens galeux infectent le cul de celui qui vous gâchera une seule seconde de votre année 2011, et que les bras de cet abruti deviennent trop courts pour qu’il ne puisse jamais se le gratter.”

6. Parallèle. Fidèle à la technique du parallèle (voir site 28 RHE parallèle) je crois que je donnerais dans des classes, disons en décembre prochain, à comparer les textes d’Alain et de Gilbert… avec une petite pointe de vœux ancestraux chinois.

Roger et Alii
Retorica
(2.150 mots, 12.900 caractères)

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