32 THE Brecht Boal Knapp deux-cents-mots 2001_02

 Il suffit approximativement de deux cents mots pour dresser une situation théâtrale efficace et complexe. En voici deux exemples empruntés au théâtre distancié de  Bertold Brecht et au théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal. Ajoutons-y quelques pistes de travail ouvertes par Alain Knapp (A.K, une école de la création théâtrale, Cahier n¯7, Cahiers Théâtre / Education Actes Sud-Papiers 1993).

Deux exemples à comparer : 

1. B. Brecht  – La délation (1934)

Breslau. 1933. Un appartement de petits bourgeois. Une femme et un homme, debout à la porte, écoutent. Ils sont très pâles.

Femme. – Maintenant ils arrivent en bas.

Homme. – Pas encore.

F. – Ils ont cassé la rampe. Quand ils l’ont sorti de chez lui, ils le traînaient. Il était déjà sans connaissance.

H. – J’ai simplement dit que ce n’était pas chez nous qu’on écoutait à la radio les émissions étrangères.

F. – Tu n’as pas dit que ça.

H. – J’ai seulement dit ce que je pense.

F. – Pourquoi ne vas-tu pas à la police déclarer qu’il n’y avait pas de réunions chez eux le samedi ?

(Un temps).

H. – Je n’irai pas à la police. Ils l’ont traité d’une façon… De vraies brutes.

F. – Il ne l’a pas volé. Pourquoi s’occupe-t-il de  politique?

H. – Mais ils n’avaient pas besoin de lui déchirer sa veste.

F. – Sa veste n’a rien à faire là-dedans.

  H. – Ils n’avaient pas besoin de la déchirer.

(B. Brecht « Grand’peur et misère du III¯ Reich”).

2. A. Boal – La sortie (canevas d’acteurs)

Personnages : le père, la mère, la fille, le fils. Lieu : la cuisine. La mère prépare le repas. La fille est au téléphone. Le fils lit une B.D.

Fille : Je vais demander l’autorisation à mes parents pour y aller. (Elle raccroche). Maman, je peux aller au cinéma avec mes copines, s’il te plaît ?

Mère : Tu sais bien que ce n’est pas à moi qu’il faut demander. C’est à ton père. Allez ! Aide-moi à mettre le couvert.

(Le père arrive en claquant la porte.)

Père : Ah, quelle journée sur ce chantier. Y’a que des problèmes. Millediou ! La soupe n’est pas encore prête ?

Mère : Voilà, voilà. Ca y est, tout est prêt. On peut s’installer.

(La mère sert le père et les enfants)

Fille : Papa, est-ce que je peux aller au cinéma avec mes copines.

(Le père attend quelques instants)

Père  : Au cinéma ?

Fille  : Oui, avec mes copines.

Père : Heu… Va me chercher ton carnet de notes.

(Résignée, la fille apporte son carnet)

Père : Quoi ? 3 en maths, 8 en français ?

Fille : Oui mais j’ai 17 en dessin.

Père : Mais le dessin ce n’est pas important. C’est les maths et le français qui sont importants. Non, tu n’iras pas au cinéma avec ces notes.

Frère : Bon, j’y vais… allez, salut !

(Il se lève et sort)

  Fille (outrée) : Lui, il a le droit de sortir et pas moi ? C’est injuste !

Mère : Discute pas la parole de ton père !

Père : Allez, hop ! dans ta chambre !

3. Comparaison des deux  techniques théâtrales

Didascalies et indices. Chez Brecht le texte fourmille d’indices qui évoquent une époque : la police nazie, l’arrestation, destination : Dachau. ; chez Boal les indices sont là pour traduire une tension dans une situation d’oppression à plusieurs visages.

Nature du conflit. Chez Brecht : les personnages  englués dans une situation angoissante et sans issue. Solution hors de la scène : le combat politique. Chez Boal le conflit est net, ouvert. Que veut chaque personnage ? Comment mettre tout le monde d’accord ?

Liaison personnages-spectateurs. Peut-on sympathiser avec les personnages de Brecht ? ceux de Boal ? chez Boal les spectateurs réagissent, proposent des solutions, les jouent (ex.la fille essaie de faire raisonner ses parents par une de ses tantes… échec ; elle tente une fugue…. échec ; on imagine de faire venir les parents de sa meilleure copine :  la rencontre des deux familles peut débloquer la situation.

4. Pistes ouvertes par Alain Knapp 

Proposer trois noms d’objets n’ayant aucune lien entre eux : Ex : un canari, un styloun porte-monnaie. Ajouter un nom de lieu n’ayant aucun rapport avec les objets : le métro. Pourquoi sont-ils à cet endroit ? Qui agit avec ces objets ? Quel est le contexte ? Il importe de construire un schéma narratif cohérent. On reconnaît là une technique bien connue : celle du quarante-mots.

Ne rien forcer dans cette recherche : « Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus. » Tout est mouvement, circulation, fluidité.

Si votre personnage n’est qu’une outre gonflée de vos fantasmes, il se dégonflera très vite. A vous de traduire, par des actes imaginables par nous, la véracité de votre personnage. Incarnez vos idées dans les actes des personnages. »

Quand vous aurez substitué à la notion d’effort celle de plaisir, vous aurez fait un passage important. »

« Je crois pour ma part que limagination et la réalité ne sont qu’un, et qu’il est absurde de les opposer. Tout est en nous. En faisant agir des personnages, vous en venez inévitablement à trouver certaines correspondances avec une réalité passée, présente ou à venir. »

Emploi créatif des objets.1. matériau initial (ex : veste) 2. le qualifier par une notation simple (veste bleue) 3. le situer dans l’espace (posée sur un banc). Présence dans un lieu inaccoutumé : suppose qu’il y a eu déplacement d’un endroit à un autre en vue d’une activité déterminée 4. hypothèse d’attribution (appartient à un orphéoniste) 5. le moment (midi, un 14 juillet) 6. Inventions d’actions révélatrices de comportement. Scruter les données. Débusquer les potentialités contenues dans les mots. Porter attention à toute trace de comportements probables. Trouver le plus grand nombre de réponses possibles pour chaque notation. Ne pas conclure trop vite. Chercher plusieurs combinaisons à partir de multiples suppositions. Faire un choix. Construire une trame narrative.

« Bien qu’il faille aborder les personnages sous l’angle ordinaire et concret des intérêts de leur moi, il est nécessaire aussi, pour échapper au champ clos de l’intimisme, de les inscrire dans la société, d’évaluer leurs comportements, d’interroger leurs actes à l’échelle de l’Histoire, de l’univers. Il convient de ne pas oublier que le moi des personnages bute aussi sur des contradictions sociales, politiques, métaphysiques. Aucun personnage n’est hors de la société qui, pour une part importante, le produit. Les rapports sociaux, l’image sociale, les conditions historiques, économiques, le politique, la spiritualité sont autant de facteurs de grandissement et de complexifications. »

« Le rire vient d’un retraitement d’expériences plus ou moins tragiques. C’est en quoi il est libérateur. Le comique n’exclut en rien la complexité des personnages. »

…nous interroger sur ce qu’il convient éventuellement de faire pour attribuer à l’espace des propriétés activantes d’inventivité corporelle.”

Roger et Alii

Retorica

(1.150 mots, 6.800 caractères)

Laisser un commentaire ?