32 THE dialogues deux-cents mots Tomeo

Javier Tomeo  (1932 – 2013) écrivain et dramaturge aragonais (Espagne) a laissé notamment des « Histoires minimales » qui peuvent donner des idées pour écrire des dialogues en deux-cents mots. D’où ces textes qui vont de 103 à 263 mots

Javier Tomeo (L’enfant et la mère) (103 mots)

FEMME TRICOTANT près de la fenêtre. Tout à coup, entre dans la pièce un ENFANT, portant quelque chose de creux dans la main.

L’ENFANT. – Mère, regarde ce que je rapporte.

LA MÈRE. – Que me rapportes-tu ?

L’ENFANT. – Une lumière.

LA MÈRE. – Où l’as-tu trouvée ?

L’ENFANT. – Dans la mare, juste en dessous de la lune.

LA MÈRE. – Quelqu’un t’a vu la prendre ?

L’ENFANT. – Non, personne.

LA MÈRE. – Alors viens, mets-la moi dans les cheveux.

Pause. L’ENFANT se hisse sur la pointe des pieds et accroche la lumière dans les cheveux de la MÈRE… Un instant, la MERE s’arrête de tricoter et sourit. 

J Tomeo (L’enfant blond et l’enfant brun) (201 mots)

GRAND JARDIN vert, papillons multicolores et ciel magistralement bleu.  Au premier plan, deux enfants pensifs.

L’ENFANT BLOND. – (Sortant de ses ruminations) Il vient de me venir une idée. Nous allons jouer à commander. Comme si nous étions des soldats. Tu commandes et j’obéis.

L’ENFANT BRUN. – Très bien. Nous pouvons commencer tout de suite. Que veux-tu que je te commande ?

L’ENFANT BLOND. – Commande-moi de rire.

L’ENFANT BRUN. – (Fronçant comiquement les sourcils) Dis donc, toi, ris !

L’ENFANT BLOND. – (Se tenant les côtes avec ses petites mains) Ha, ha, ha, ha !

Il s’interrompt.

L’ENFANT BLOND. – Maintenant, commande-moi de chanter.

L’ENFANT BRUN. – Dis donc, toi, chante !

L’ENFANT BLOND. – (Levant les bras et dansant sur la pointe des pieds) Tra, la, la, la, la, la, la !

Il s’interrompt.

L’ENFANT BLOND.(Après une pause, avec une expression d’ennui.) Maintenant commande-moi de rentrer chez moi.

L’ENFANT BRUN. – Ah, non ! Pas ça !

L’ENFANT BLOND. – Commande-le moi !

L’ENFANT BRUN. – Oh, non !

L’ENFANT BLOND. – Commande-le moi !

L’ENFANT BRUN. – (Désolé) Dis donc, toi, rentre chez toi !

L’ENFANT BLOND. – (Diligent) Très bien ! Tout de suite !

L’ENFANT BLOND s’éloigne en courant et L’ENFANT BRUN reste tout triste, indifférent au jeu folâtre des papillons.

Javier Tomeo (L’ombre et l’homme) (257 mots)

UNE CHAMBRE TAPISSEE de papier gris. Un homme vêtu de gris et, au centre, un fauteuil tapissé de rouge. Sur la scène, par conséquent, se distinguent trois couleurs bien différenciées : le gris de l’HOMME, le rouge du fauteuil et le noir de l’OMBRE projetée sur le mur. A un moment donné, l’OMBRE de l’HOMME prend vie. Elle glisse sur le mur et tousse faiblement, comme si elle voulait démontrer aux spectateurs qu’elle possède son propre appareil respiratoire, des poumons spectraux qui n’ont rien à voir avec ceux qui se dilatent et se contractent dans la poitrine de l’HOMME de chair et de sang.

L’OMBRE. – (En le lui désignant.) Voici le fauteuil.

L’HOMME. – Oui, je le vois.

L’OMBRE. – Un magnifique fauteuil.

L’HOMME. – Oui, magnifique.

L’OMBRE. – Un fauteuil confortable.

L’HOMME. – Oui, confortable.

L’OMBRE. – Un fauteuil bâti pour le repos.

L’HOMME. – Oui, pour le repos.

L’OMBRE. – Et pour y faire une bonne sieste.

L’HOMME. – C’est vrai. Il semble bâti pour faire une bonne sieste.

L’OMBRE. – Les siestes facilitent la digestion.

L’HOMME. – C’est ce qu’on dit.

L’OMBRE. –  Mais, voyons un peu, qui a le temps de se reposer ? De faire la sieste ? De manger ? Toi ?

L’HOMME. – Non, pas moi.

L’OMBRE. – (Montrant encore une fois le fauteuil.) Alors, mets-y le feu, crève-le.

Pause. L’HOMME sort un couteau de sa poche et l’enfonce jusqu’à la garde dans le velours rouge. On entend comme un écoulement de sang. Silence. L’HOMME tourne les yeux vers la porte, qui s’est entrouverte et pâlit mortellement en rencontrant le regard inquisiteur d’un policier

Javier Tomeo (Le fils et le père) (263 mots)

HAMEAU ET LANDE. Soleil à son coucher. Le PÈRE et le FILS sont assis sur le bord du chemin qui conduit au cimetière. Sur la terre humide, les asticots avancent grâce aux contractions de leur couche musculaire sous-cutanée.

LE FILS. – Père.

LE PÈRE. – Quoi donc.

LE FILS. – (Tendant le bras et montrant l’horizon.) Regarde ce moulin.

LE PÈRE. – Où vois-tu un moulin ?

LE FILS. – Là-bas.

LE PÈRE. – Ce n’est pas un moulin, mon fils.

LE FILS. – Qu’est-ce que c’est, alors ?

LE PÈRE. – Un géant.

LE FILS. – Un géant ?

LE PÈRE. – Sans aucun doute. Regarde-le bien. En ce moment, il se repose, il observe le paysage. Mais, dans un instant, il se mettra à marcher et, à chaque enjambée, il avancera d’une lieue.

LE FILS. – (Après un intervalle de silence.) Père.

LE PÈRE. – Quoi donc.

LE FILS. – (D’une voix affligée.) Je ne crois pas que ce soit un géant.

LE PÈRE. – Eh bien, c’en est un.

LE FILS. – Un géant avec des portes et des fenêtres ? Un géant avec des tuiles et et ailes ?

LE PÈRE. – Un géant.

LE FILS. – (Après une pause.) Père.

LE PERE. – Quoi donc ?

LE FILS. – Je ne vois qu’un moulin.

LE PERE. – Comment ? Un moulin ?

LE FILS. – Oui, un moulin. Le même que d’habitude.

LE PERE. – (D’une voix grave.) Thomas.

LE FILS. – Quoi.

LE PERE. – (Tournant lentement la tête et regardant son fils droit dans les yeux.) Tu m’inquiètes.

Silence. Le PÈRE et le FILS restent immobiles, sans plus se parler. La nuit tombe enfin et la lune s’allume.

(tiré de Javier Tomeo “Histoires minimales” Ed. Corti 1992)

Laisser un commentaire ?