32 THE intermittents pharmakon 2014_02

Ces informations remontent la chronologie de 2008 à 2003. Puis je fait le point en 2014 avec l’iFRAP et enfin j’étends la question avec Bernard Stiegler et la notion de pharmakon « poison – remède ». L’intermittence, au lieu d’être le problème serait la solution à tous nos maux.

Roger

 

1. Le métier d’artiste n’est exercé en France que par 2 % des individus mais entre 1990 et 2005 leur nombre a augmenté de 38 %. Selon l’Insee la progression est la suivante : 21 % pour les plasticiens, 54 % pour le spectacle vivant, 61 % pour les auteurs (romanciers, écrivains, dialoguistes, scénaristes, dramaturges) et 103 % pour les stylistes et décorateurs. La condition  d’intermittent selon Pierre-Michel Menger, spécialiste de la question “permet de se projeter dans une vie intense, variée, avec un filet de sécurité. Se définir ensuite comme musicien, comédien, danseur, plasticien, designer ou videaste est presque secondaire. Les frontières sont désormais plus floues et plus poreuses entre les secteurs. Les jeunes générations tentent à la multi-activité.” Brouillant les pistes,  la  désacralisation de l’art est survenue dans les années 60 avec Andy Warhol qui se définissait “artiste commercial”. Le philosophe Gilles Lipovetsky voit dans le “désir artiste” l’aboutissement de la quête de soi : “Chacun devant, selon Rousseau, se révéler dans sa propre vérité.” Mais il faut du temps et du travail. Et les métiers valorisés sont ceux de l’industrie et de la finance. Dès lors l’envie de création va s’accomplir par des pratiques d’amateurs, en dehors d’un travail quotidien peu valorisant. Se jeter à l’eau et devenir intermittent ? “Chacun croit qu’il suffit de rassembler son énergie créatrice et sa puissance de travail pour y arriver. Il faut aussi un excédent de confiance en soi : même chez les premiers prix de Conservatoire, ça compte si l’on veut sortir du lot des pianistes remplaçables” (Pierre-Michel Menger). Or la loi du marché est impitoyable : tout artiste est “remplaçable” ; 10 % de la population des auteurs ou plasticiens cumule 50 % des revenus. Et il faut beaucoup de candidats pour une minorité d’élus. (d’après Emmanuelle Bouchez, Télérama, 2008_11_19).

2. Où en est la situation des intermittents ? La Caisse des congés spectacles, gère depuis 1939 les indemnités des intermittents du spectacle et sert d’intertace entre eux et leurs employeurs. Or la Cour des comptes l’a sévèrement épinglée pour une gestion opaque qui ne satisfait personne. Il faut sept mois pour toucher des congés payés qui sont calculés sur l’année précédente. L’éclatement de cette Caisse, souhaité par 90 % des employeurs  se traduirait par une perte pour les intermittents. (d’après Odile Plichon, Parisien, 2008_03_25) Du côté de l’Assedic les données sont tout aussi opaques : depuis 2003 le nombre des intermittents régulièrement indemnisés a baissé d’un quart mais le déficit du régime reste le même. L’intermittent est considéré comme un tricheur. Les contraintes administratives abondent. Une monteuse de cinéma est accusée de collusion avec son employeur car elle a reçu son salaire avec six mois de retard, retard explicable parce que son employeur  attendait le versement de sa subvention pour la payer. (D’après Stéphane Traper, Télérama, 2008_07_02).

3. En juillet 2003 la crise des intermittents avait débouché sur l’annulation du festival d’Avignon. Il s’agissait de trouver une solution au déficit (800 millions €) de l’assurance chômage des comédiens  et techniciens en clarifiant des pratiques d’emploi obscures. La production culturelle ne devait plus être financée en grande partie par l’assurance chômage. Or les producteurs de télévision, au desquels se trouvent les chaînes publiques et les multinationales du divertissement usent de l’intermittence pour éviter d’engager des techniciens qu’ils emploient pourtant quotidiennement. Selon l’accord de juin 2003 entre le Medef et les syndicats (à l’exception de la CGT et de FO) les intermittents doivent réaliser 507 heures de travail en 10 mois et non plus en 12. Ce qui a laissé 40.000 personnes en dehors de ce cadre et qu’il a fallu indemniser. L’accord du 18 avril 2006 devait corriger les effets négatifs de celui de 2003. Mais il n’y parvient  pas. Et de nouvelles formes de flexibilité sont mises en place. L’intermittent devient progressivement un auto-entrepreneur chargé de trouver son public et ses sponsors. (d’après Bruno Masi, Télérama, 2007_07_18)

4. Le groupe Pollen (chercheurs,  économistes, fiscalistes et intermittents d’Ile-de-France)  met en avant “la solidarité avec les plus fragiles au sein d’une activité imprévisible.” Il faut des “droits stables”. Les intermittents sont dans la situation des interimaires et des saisonniers. “La maladie de l’emploi est générale” : “ce n’est pas sur le terrain de la politique culturelle que se résoudra cette question, mais bien sur celui de la solidarité interprofessionnelle”. Par ailleurs les “cigales” et les “abeilles”contribuent fortement au lien social, à l’intelligence collective, à la production de connaissance, à la coopération”. Le festival d’Avignon  est utile aux buralistes, aux restaurateurs et aux agents immobiliers. Les intermittents contribuent à la richesse nationale. Il ne s’agit pas de sortir les travailleurs mobiles de la mobilité mais de l’insécurité sociale. Or chez les intermittents on a 85.000 recalculés et 30.000 exclus. “Il faut réfléchir à d’autres formes d’impot sur les nouvelles formes de richesse.” Ce n’est pas le code du travail  qu’il faut réformer mais le code des impôts. (d’après le groupe Pollen, Libération 2004_04_08)

5. Cette réflexion faisait suite à des remarques de Thomas Piketty, alors directeur d’études à l’EHESS. Celui relevait le propos de François Chérèque : l’assurance chômage  n’a pas vocation à financer la politique culturelle de la France. Il notait aussi que le déficit  du régime des intermittents (environ 800 millions par an) représentait en 2004 moins du tiers du budget total du budget du ministère de la Culture (2,6 milliards €). La Cip (Coordination des intermittents et précaires) a fait des propositions chiffrées et définit  quelques principes : l’allocation augmenterait  avec le nombre d’heures  travaillées, pour un salaire annuel donné ; les salons et la publicité seraient exclus du régime. Mais l’Unedic refuse de communiquer à la Cip les chiffres qu’elle possède.  (d’après Thomas Piketty, Libération, 2004_03_29).

6. Pierre-Michel Menger, travaille depuis vingt ans sur ce sujet. Pour lui,  existe de faux intermittents  mais les abus apparemment les plus flagrants couvrent de multiples cas de figures. Un restaurateur fait appel à un artiste pour animer sa salle et lui établit un contrat de quelques semaines mais même si le succès se maintient durant quelques mois cet emploi ne peut être permanent. Ceci dit aucun secteur n’a été plus expertisé. On connaît les chiffres. Reste à les interpréter. Les employeurs du secteur culturel ou audiovisuel ne participent pas à l’Unedic et l’intermittence leur procure tous les avantages des CDD sans aucune des contraintes liées à ce statut. Il faut responsabiliser les employeurs : “... il faut connaître précisément  la quantité d’emploi qu’ils procurent à leurs salariés intermittents et les allocations chômage qu’ellle leur ouvre. (…) Ainsi, chaque employeur pourrait mesurer l’écart entre ce qu’il a versé en cotisations et ce qu’a réellement coûté l’emploi flexible dont il a bénéficié. Le système que je propose est inspiré de la législation sur les accidents du travail, qui a introduit le principe de la modulation des cotisations employeur en fonction de la taille de l’entreprise et de na nature plus ou moins “accidentogène” de ses activités. On a ainsi rendu “assurable” un risque qui avant faisait l’objet de procédures longues, incertaines, souvent inéquitables.” Cette solution pourrait se généraliser à toute forme d’emploi précaire et c’est pour cela que les employeurs n’en veulent pas. (d’après des propos recueillis par Véronique Brocard et Daniel Conrod, Télérama, 2005_12_21).

7. “Les intermittents “parasites” essentiels à l’économie. (…)  “Je suis standardiste dans une boîte de production audiovisuelle et je suis payée comme intermittente depuis cinq ans”… “J’ai travaillé trois ans comme intermittente. Quand j’ai été enceinte, j’ai touché le chômage mais pas l’indemnité de maternité.” A la faveur de ce conflit social, on découvre que les GO du PAE, les animateurs de nos soirées télé, Jean-Luc Delarue, Marc-Olivier Fogiel et Thierry Ardisson ont inventé un nouveau statut : “permittent”. “Intermittent permanent” si vous préférez ! Le deal est simple : “Bon, ton salaire est de 3 patates pour un mois. Je t’en paie 2 pour quinze jours et l’Assedic complète. Au final, tu touches 3,5 patates, et moi, ça ne me coûte que 2 patates plus les charges, tope-là.” Pendant ce temps-là, le déficit de l’Unedic se creuse et les profits des sociétés privées de l’audio-visuel évoluent. (…) Au fait, quels sont les profits réels des Endemol, Reservoir Prod et autres ? Ne cherchez pas, ils ne communiquent pas sur leurs résultats financiers. D’ailleurs quel homme politique oserait s’en prendre à Fogiel ou à Ardisson, sans lesquels ils ne peuvent espérer vendre leurs livres ou faire passer leurs idées ? De toute façon, il semble bien que le service public aussi ait pillé l’Unedic. France 2 vient de s’engager – enfin – à réintégrer quelque 2.000 intermittents, le quart du personnel. A France 3, les intermittents représent plus du tiers des fiches de paie. (…) … il suffit parfois à une entreprise du bâtiment de monter des échafaudages, une seule fois dans l’année, à l’occasion d’un spectacle, pour payer comme intermittents tous ses salariés, menuisiers ou manutentionnaires. (…)” (Philippe Cohen, Marianne, 2003_07_07).

8. Aligner les intermittents sur le régime des interimaires (Adrien Sieg, iFRAP 19 juin 2014) : « Les intermittents du spectacle représentent 3% des chômeurs mais sont responsables d’un tiers du déficit de l’Unedic ; à tel point que sur les dix dernières années, le déficit cumulé du régime des intermittents s’est établi à « un montant proche de l’endettement total du régime d’assurance chômage » (9,1 milliards d’euros à la fin 2010) [1]. Autrement dit, 100.000 professionnels du spectacle coûtent aussi cher que 2 millions de salariés. Ainsi 1 euro de cotisation versé à l’Unedic en 2011 rapporte 5,5 euros d’indemnisations aux intermittents du spectacle tandis qu’il ne procure que 1,03 euro aux salariés affiliés au régime général. Pour le Medef, ce décalage signifie que « l’équité entre les salariés n’est pas respectée ». Le cœur du problème tient principalement au système de « permittence » (c’est-à-dire le cumul des indemnités chômage avec les revenus du salaire). En effet, seuls les intermittents sous contrat peuvent cotiser pour toucher à la fois des indemnités chômage et un revenu tandis que ceux sans activité sont à la fois privés d’une source de revenu mais surtout des indemnités chômage (car ils ont insuffisamment cotisé). Ce système est donc avantageux pour ceux qui travaillent mais défavorable pour ceux privés d’activité. La Fondation iFRAP propose donc d’aligner le régime des intermittents du spectacle sur celui des intérimaires ce qui supprimerait de facto le problème posé par la « permittence » en protégeant plus adéquatement les intermittents vraiment sans activité et en contraignant les employeurs d’intermittents en réalité permanents, à les employer en CDI… » (iFRAP 2014)

9. Tous intermittents ! Bernard Stiegler : « La société contemporaine est devenue massivement indigne » du fait des dérives du capitalisme, juge le philosophe Bernard Stiegler dans son livre « Pharmacologie du Front National » : il propose la mise en œuvre d’une économie contributive fondée sur le numérique pour éviter l’arrivée du Front National au pouvoir. Notre modèle du XX° siècle est à bout de souffle. « Quand on est maltraité, on tend à maltraiter plus faible que soi. Lorsqu’il s’agit d’une souffrance collective, le groupe se met à désigner un autre groupe comme la cause de ses malheurs, selon la logique du pharmakos (la victime expiatoire en Grèce antique). Notre modèle de consommation fondé sur le progrès est devenu un consumérisme nocif :  « C’est la logique de ce que Platon appelait un pharmakon : un remède qui peut toujours devenir un poison. C’est aussi ce que Paul Valéry, Sigmund Freud et Edmund Husserl constatent entre les deux guerres mondiales – au moment où le fascisme puis le nazisme s’emparent de l’Europe. (…) Quand le pharmakon devient toxique, on cherche un pharmakos », conclut le philosophe. On revit la crise de 1929. Il faut créer, selon Bernard Stiegler, un nouveau modèle industriel qu’il nomme économie de contribution : « Les réseaux numériques ne fonctionnent que parce que les internautes alimentent le Web. Cette infrastructure rend possible une économie de partage des savoirs ». Il faut chercher à développer la  « capacitation » des gens – cet esprit de « débrouillardise » grâce auquel, à misère égale, « les habitants du Bangladesh (ont) un taux de mortalité plus bas que ceux de Harlem à New York ». Dans cet esprit, « le régime des intermittents du spectacle est un bon modèle qui permet d’alterner travail et création ». Pour former en masse les Français au numérique la France doit, avec l’Europe, « offrir chaque année et dans toutes les disciplines des centaines de bourses de thèses consacrées à l’impact du numérique sur toutes les formes de recherche et d’enseignement ». Ces thèses devraient permettre de mettre en oeuvre de « nouveaux instruments du savoir » à l’école, dans la société et l’économie pour « faire la transition entre le consumérisme et le nouveau modèle industriel ». (d’après Thomas Pouilly L’express, 25 sept 2013. Les citations sont de Bernard Stiegler)

Roger et Alii

Retorica

(2.190 mots, 13.900 caractères)

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