32 THE opera Massenet Thaïs 2008_12

1. Le personnage de Thaïs est connu par l’opéra de Massenet, lequel s’était inspiré du roman éponyme d’Anatole France. L’argument est simple : une célèbre courtisane d’Alexandrie, nommée Thaïs, est  ramenée à Jésus par un pieux anachorète (Paphnuce chez Anatole France, Athanaël chez Massenet) . Mais victime de son orgueil ou de ses pulsions, ce moine tombe amoureux  de la repentie. Il est désespéré  tandis qu’elle  meurt en odeur de sainteté. Jusque là, pas de problèmes, sauf qu’il s’agit de deux saints : la sainte Thaïs est célébrée le 8 octobre et saint Phaphnuce est fêté le 25 février.  L’Eglise aurait-elle pu canoniser un damné ? Cette question incite à chercher des éléments à la fois historiques, mythiques et littéraires pour connaître le pourquoi et le comment  d’une telle transformation

2. Avant Anatole France deux écrivains du Moyen-Age ont évoqué Thaïs. Le premier est une religieuse allemande du X° siècle, Rsowitha ou Hroswita von Gandersheim dans un de ses Drames.  Le second est un frère prêcheur et futur archevêque italien du XIII° siècle, Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée. Il s’agit d’une Vie de saints qui raconte “ce qui doit être lu (legende) parce que cela vaut de l’or (dorée)”.

3. Ce qu’on croit savoir de Thaïs. Il  est évidemment impossible de démêler le vrai du faux. On s’en tiendra donc au vraisemblable en faisant la synthèse de sources disparates. Thaïs, née en Grèce, au IV° siècle, dans une classe basse, est maltraitée par ses parents. Dans son enfance, sa seule consolation vient d’un esclave chrétien qui la protège et la fait baptiser. Belle, intelligente, raffinée, elle devient d’abord la maîtresse d’Alexandre le le Grand, le suit en Egypte et devient ensuite l’épouse de l’empereur Ptolémée Ier. Ce qui suit paraît contradictoire. C’est  aussi la reine des nuits de l’opulente Alexandrie. Elle s’enrichit en profitant des largesses de ses protecteurs. C’est peut-être une vision trop laïque de sa situation. Car on la présente aussi comme une prostituée sacrée, toute dévouée au culte de Vénus. Elle sait que la beauté n’a qu’un temps. A l’approche de la vieillesse elle médite intensément. C’est à ce moment-là que le moine Paphnuce quitte son désert pour venir la convertir. Elle détruit les magnifiques objets d’art, dons de ses admirateurs et se laisse conduire par Paphnuce dans un couvent de femmes. Elle y mourra quelques années plus tard en odeur de sainteté. . Ajoutons que Thaïs  est un prénom féminin d’origine grecque : thaïs signifie “bandeau sur la tête”. Dans le monde hellénique, ce bandeau était traditionnellement porté par les courtisanes comme signe de reconnaissance.

4. Ce qu’on croit savoir de Paphnuce. Contemporain de saint Antoine le Grand, Paphnuce vécut quatre-vingt ans dans le désert, dans un dénuement total. Il mourut en 303. C’était un de ces “athlète du Christ”, retirés dans le désert de Haute-Egypte pour fuir les tentations du monde. Un évêque d’Egypte, mort en 360, porte aussi  le même nom. Celui-ci est composé de epi “sur” et aphônos “qui n’a plus de voix”. Disciple de Macaire d’Alexandrie,  Paphanuce a raconté des miracles merveilleux sur son maître (consignés dans l’Histoire Lausiaque, vies d’ascètes et de pères du désert http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/palladius/palladius.htm#_Toc199164332 ). La fraternité orthodoxe Saint-Grégoire-Palamas a édité un ouvrage de Paphnuce : “Saint Onuphre : l’ascète” (1987).

5. Roswita ou Horswita von Gandersheim ou Rosvita comme on peut l’écrire aujourd’hui. Née vers 930 – 940, morte vers 1002, elle entra très tôt au couvent de Ganderdsheim (basse Saxe)  célèbre pour son austérité et la qualité de son enseignement. Rosvita, d’origine noble,  ne fit vœu ni de chasteté ni de pauvreté. Elle mena des recherches mathématiques et surtout écrivit des poèmes ainsi que six drames où elle voulait rivaliser avec Térence. Parmi ces drames, écrits en prose rythmée,  se trouve un Paphnutius autant palpitant qu’édifiant. Un autre de ces drames,  la “Résurrection de Drusiane et de Callimaque” a été traduit du latin et publié par Bernard Pautrat chez Payot & Rivages (2002, 128 p). La présentation de l’éditeur donne une idée de la violence apologétique de Rosvita : “Le thème en est puisé des « Vies des saints », mais traité avec une rudesse qui étonne. L’anecdote est en effet corsée : un jeune étudiant est tombé amoureux d’une patricienne, mariée à un chrétien et chrétienne elle-même à tel point qu’elle se refuse à son mari. De peur qu’il ne se damne pour elle, elle appelle de tous ses voeux la mort. Et elle meurt. L’étudiant tente alors de violer « les chastes restes » mais il est piqué par un serpent et meurt. Dès lors, un saint annonce leur résurrection.” La quatrième de couverture précise : “Comment ne pas aimer ce beau mélange où l’on philosophe sur le péché, le grâce et le salut, posément, autour d’une tombe, sur les lieux mêmes où l’on a vu le crime tout près de s’accomplir, le cadavre d’une sainte épouse à un doigt du viol ? Comment refuser cette théologie appliquée, ces travaux pratiques de la charité ? Un aussi bon ménage de l’érotisme et de la rhétorique ne s’affiche guère, sous nos cieux post-modernes, que chez Bataille et surtout Klossowski, qui n’oublia jamais que Satan est un ange. Cet objet littéraire nous parvient de la nuit des temps, du Xe siècle de notre ère : une chanoinesse saxonne, sous le règne d’Otton, y écrivit, en latin, des poésies et six Drames dont celui-ci, qui font d’elle le premier poète allemand et le premier dramaturge « moderne » dont nous ayons connaissance. De son côté, le Paphnutius de Rosvita ne cache rien des tourments de l’anachorète dévoré d’un chaste feu pour la belle pécheresse qu’il mène vers Dieu.

6. Jacques de Voragine consacra le chapitre 150 de la Légende Dorée à “Sainte Thaïs, courtisane”. Tout est excessif dans cette histoire : “La courtisane Thaïs était si belle que beaucoup d’hommes, ayant vendu tous leurs biens par amour pour elle, s’étaient vus réduits  à l’extrême misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants poussés par la jalousie à s’entretuer.” C’est ce fléau social que le solitaire Paphnuce entreprend de ramener à Dieu. Sa tâche est facilitée par la conscience très vive que Thaïs a du péché. Elle rassemble tous les objets d’art venus de ses admirateurs (au total “400 livres d’or”) et les  brûle en public. Après quoi Paphnuce la conduit dans un couvent de femmes. “Il l’enferma dans une étroite cellule, en mura la porte et ne laissa qu’une petite fenêtre par où l’on devait tous les jours, lui apporter un peu de pain et d’eau. Et comme ensuite il se retirait, elle lui dit : Que m’ordonnes-tu mon père, au sujet de l’endroit où je devrais uriner et déposer mes excréments ?” Et Paphnuce : “Tu feras tout cela dans ta cellule, ainsi que tu le mérites !” Elle lui demanda ensuite comment elle devait prier. Et lui : “Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni de lever les mains au ciel, car tes mains et tes lèvres sont pleines d’impureté; Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient , et à répéter toujours cette phrase : “Toi qui m’a créée, aie pitié de moi !”  Thaïs reste ainsi enfermée pendant trois ans. Paphnuce consulte son maître Antoine et la communauté. Une vision révéle que la pénitente était pardonnée, que le ciel la considérait comme une sainte, plus haut même qu’Antoine et qu’elle pouvait sortir de sa retraite. Elle meurt quinze jours après (d’après “La Légende dorée”,  Point-Sagesses).

7. Anatole France “Thaïs” (1890). Chez Anatole France, Paphnuce bénéfice, jeune encore d’une grande réputation de sainteté. Mais, après dix ans de solitude, il n’a pas réussi à oublier sa jeunesse voluptueuse  et singulièrement la belle Thaïs qu’il n’a pu approcher parce que trop pauvre et timide. Sur une vision, il décide d’aller convertir la belle pécheresse malgré des mises en garde de son maître Antoine : la pieuse expédition pourrait être un piège du démon mêlant orgueil et luxure. L’entreprise est couronnée de succès. Thaïs se convertit, entre au couvent où elle mourra en odeur de sainteté.  Retourné au désert, Paphnuce est l’objet de terribles visions où il revoit constamment Thaïs. Il se livre à d’extravagantes austérités. N’y tenant plus, il finit par aller rencontrer Thaïs et la supplie  de lui révéler cette ivresse des sens  qu’il n’a pu connaître avec elle. Mais Thaïs est toute à sa vision mystique de l’amour du Christ. Paphnuce s’éloigne, se considérant comme maudit. Anatole France en a fait l’exemple du fanatique religieux. Pour lui, c’est un malade du refoulement. L’ascétisme chrétien des premiers siècles y est décrit avec un grand luxe de détails. La magie érotico-mystique du Paphnutius de Rosvita séduisit manifestement Anatole France. Chesterton comparant les deux œuvres déclarait alors : “Dans la Thaïs du grand romancier français, le point essentiel est que Thaïs se repent mais que Paphnutius succombe. La religieuse sauve les deux âmes. Anatole France en perd une. C’est cela l’universalisme moderne.

8. Thaïs de Massenet. C’est un opéra en trois actes de Jules Massenet, livret de Louis Gallet, d’après le roman éponyme d’Anatole France qu’il resserre pour les besoins de la mise en scène. Paphnuce devient Athanaël. L’œuvre fut créée  à l’Opéra de Paris en 1894. Le livret de Louis Gallet fit sensation car pour la première fois les vers n’étaient pas rimés. C’était une prose fortement rythmée où abondaient ce que le librettiste appelait des “vers blancs”. En ce sens l’opéra de Massenet inaugurait la poésie du XX° siècle fondée sur le vers libre.  L’action se passe à Alexandrie au IV° siècle. Un moine cénobite, Athanaël, veut convertir Thaïs, courtisane célèbre dévouée à la déesse Vénus. Il la ramene à Dieu, et Thaïs s’enferme dans un couvent jusqu’à sa mort. Athanaël découvre trop tard que son apostolat masquait un très réel amour charnel. Alors que Thaïs meurt dans la joie de la rédemption, Athanaël renie sa foi et désespère. On sait combien Vénus est terrible à celles et ceux qui ta trahissent. On pense au vers de Racine : “C’est Vénus toute entière à sa proie attachée” (dans Phèdre ). Thaïs craint les approches de la veillesse et dans sa méditation découvre, d’une manière à la fois platonicienne et chrétienne, qu’il existe une ascension dans l’amour. Elle quitte donc Vénus mais celle-ci ne lui en veut pas. Par contre, la  déesse va se retourner contre Athanaël et le mener au désespoir. Mais que fait donc le Dieu des chrétiens ? Athanaël lui a ramené une âme et tout ce qu’Antoine trouve à lui dire c’est : “On t’avait prévenu. On ne peut rien pour toi.” Il ne dit même pas que ses frères et lui-même vont prier pour lui. Signe au passage que dans la lutte entre le Christ et Vénus, la divinité païenne garde encore toute sa puissance. A moins que les deux divinités aient passé un accord dont le malheureux Athanaël ferait les frais.

9. Thaïs de Massenet au Met, l’orientalisme grandiose  (décembre 2008)

 http://www.en3mots.com/article-thais-de-massenet-au-met-l-orientalisme-grandiose-24767.html “Habillée par Christian Lacroix, la soprano Renée Fleming est apparue dans toute sa beauté physique et lyrique au milieu du désert aménagé par le britannique John Cox dans une mise en scène digne des mille et unes nuits. (…) L’opéra se développe en 3 actes structurés en 6 scènes qui fonctionnent comme de très beau tableaux orientalistes de Delacroix. Au IVe siècle, en Egypte, Athanaël, retiré parmi un groupe de moines dans le désert a une vision : il doit sauver l’âme de la belle courtisane Thaïs, prêtresse de Venus et la ramener à Dieu. Mais se mêler au monde est dangereux pour Athanaël qui a été l’un des plus riches hommes d’Alexandrie. Et Vénus est peut-être plus puissante que le Christ…(…) …  l’opéra entier est vraiment à écouter : d’abord parce que cela « chante tout le temps » et ensuite, à partir du deuxième acte, il y a trois à quatre magnifiques arias par tableau, dont, devant le monastère où Athanaël dépose Thaïs le duo « Baigne mes mains et mes lèvres ». Et les intermèdes musicaux orientalisants sont de toute beauté. Renée Fleming est parfaite et parfaitement sensuelle en rose et or Lacroix, et même encore un peu plus en robe de pèlerine déchirée. Quant au merveilleux baryton Thomas Hampson, sa diction parfaite du Français et son charisme donnent une force croissante au personnage d’Athanaël. (…)”  On trouve chez Decca (466766-2. 2000) une version de Thaïs avec Renée Fleming (Thaïs), Thomas Hampson (Athanaël), Giuseppe Sabbatini (Nicias)  et l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine, dir. Yves Abel. Il faudra attendre le DVD que ne manquera pas d’éditer le Met.

Roger et Alii

Retorica

(2.110 mots, 12.700 caractères)

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