32 THE Personnage Boal 1990 – 2011

 1. Augusto Boal (1931 – 2009)  est un homme de théâtre brésilien qui a travaillé en Amérique latine, notamment au Pérou pendant la campagne d’alphabétisation de 1973. Suite à sa conception novatrice du théâtre il dut s’exiler en France. « Théâtre de l’opprimé » Maspero1977, « Jeux pour acteurs et non-acteurs », Maspero 1979). Il revint au Brésil en 1986  après la chute de la junte militaire.  Boal distingue trois théâtres : celui d’Aristote fondé sur la catharsis, celui de Brecht fondé sur la distanciation et le théâtre de l’opprimé où le spectateur réfléchit et agit en devenant lui-même acteur. Le théâtre de l’opprimé présente toujours une situation de conflit bloqué que les spectateurs essaient de dénouer. En devenant acteurs, il commencent à prendre en main leur destin. C’est le cas du canevas suivi que j’ai vu jouer par mes élèves sous la conduite de deux animateurs.

 2. La sortie  : canevas

(Ce canevas n’est donc pas de Boal mais  provient d’une pratique du « théâtre de l’opprimé »)

Personnages : le père, la mère, la fille, le fils

Lieu : la cuisine.

 (La mère prépare le repas. La fille est au téléphone. Le fils lit une B.D.)

Fille : Je vais demander l’autorisation à mes parents pour y aller. (Elle raccroche). Maman, je peux aller au cinéma avec mes copines, s’il te plaït.

Mère : Tu sais bien que ce n’est pas à moi qu’il faut demander. C’est à ton père. Allez ! Aide-moi à mettre le couvert.

(Le père arrive en claquant la porte.)

Père : Ah, quelle journée sur ce chantier. Y’a que des problèmes. Millediou ! La soupe n’est pas encore prête ?

Mère : Voilà, voilà. Ça y est, tout est prêt. On peut s’installer.

(La mère sert le père et les enfants)

Fille : Papa, est-ce que je peux aller au cinéma avec mes copines.

(Le père attend quelques instants)

Père : Au cinéma ?

Fille : Oui, avec mes copines.

Père : Heu… Va me chercher ton carnet de notes.

(Résignée, la fille apporte son carnet)

Père : Quoi ? 3 en maths, 8 en franáais ?

Fille : Oui mais j’ai 17 en dessin.

Père : Mais le dessin ce n’est pas important. C’est les maths et le français qui sont importants. Non, tu n’iras pas au cinéma avec ces notes.

Frère : Bon, j’y vais… allez, salut !

  (Il se lève et sort)

Fille (outrée) : Lui, il a le droit de sortir et pas moi ? C’est injuste !

Mère : Discute pas la parole de ton père !

  Père : Allez, hop ! dans ta chambre !

Les spectateurs réagissent… proposent des solutions.

3. Analyse

La séance à laquelle j’ai assisté a duré deux heures devant la classe complète. Quatre élèves ont appris rapidement le texte et l’ont joué (Il dure dix minutes). Le thème les touchait de près et les solutions ont fusé. Plus tard, j’ai fait rejoué ce canevas avec le même succès. Voici les règles de base :

Le joker et le public Le joker est un meneur de jeu qui accueille les suggestions du public, aide ce dernier à les préciser. Il fait rejouer le canevas en intégrant la suggestion. Celle-ci peut être jouée par les acteurs ou un spectateur.

Mais toutes les suggestions ne sont pas bonnes. D’où l’emploi d’un code gestuel :

– geste enfantin des mains dirigées vers le haut et qui tournent : « Ainsi font, font, font… » : « c’est magique ». Ce n’est pas dit dans la pièce et rien ne permet de supposer que le personnage réagirait ainsi. C’est un problème de vraisemblance tranché par un bref débat, le joker servant d’arbitre. Ainsi est maintenue la cohérence des personnages.

– geste des mains dirigées vers le bas et qui tournent : « on tourne en rond ». La dynamique de l’action-réflexion est arrêtée, le spectacle n’est plus intéressant.

Les personnages, l’oppression et les solutions

Le personnage n’est pas défini par sa psychologie mais par sa volonté.

Que veut le père ?  lire son journal ; avoir la paix avec les enfants ; apparaître comme un père normal.

Que veut la mère ?  avoir la paix elle aussi et s’en remettre à l’avis du père.

Que veulent les enfants ? sortir avec leurs copains respectifs.

Il y a conflit des volontés, oppression et souffrance.  L’oppression essentielle est vécue par la fille qui ne peut pas sortir. Mais il existe des oppressions secondaires : la mère est opprimée par la famille ; le père, opprimé au travail, devient oppresseur etc… Le public propose des amorces de solution. On les joue pour voir où elles mènent :

– la fille essaie de faire raisonner ses parents par une de ses tantes… échec ; elle tente une fugue…. échec ;

– La classe avait fini par imaginer de faire venir les parents de sa meilleure copine : la rencontre des deux familles débloque la situation. J’ajoute que Casanova aurait trouvé que cette solution était mauvaise : deux filles sortant ensemble seraient, selon lui, plus vulnérables qu’une seule ! L’essentiel est que la solution trouvée paraisse vraisemblable et donc jouable dans la vie.

4. Une suite possible : un spectacle

Tout ceci exige un long processus de discussion. Il faut environ deux heures pour élucider une situation présentée en dix minutes.

Ensuite l’équipe composée des acteurs et de quelques spectateurs peut souhaiter poursuivre la recherche et aboutir à un spectacle. Il faut compter une vingtaine d’heures de travail réparties sur deux week-ends.

Voici les principales phases de ce travail :

1. Détermination des thèmes possibles.

2. Choix de deux thèmes par consensus après discussion

3. Les deux sujets sont travaillés par les deux groupes à la fois.

4. Les groupes commencent par un échauffement (techniques Boal), travaillent les situations et en fin de séance confrontent leurs trouvailles.

5. Chaque groupe fait sa propre synthèse en utilisant les remarques de l’autre groupe. D’où un canevas défini et des harmoniques momentanément écartées.

6. Par manque de temps, le scénario a été dressé par les animateurs (les jokers) qui ont ainsi joué le rôle d’écrivains.

7. En théâtre-forum : un groupe joue et l’autre intervient. Ce qui permet d’explorer les possibles narratifs.

Ensuite les scénarios seront joués devant un public qui lui aussi réagira sous la conduite des jokers. Les acteurs se plieront facilement aux situations diverses puisqu’ils en auront exploré un certain nombre.

Deux remarques complémentaires :

– La salle à l’italienne (en longueur) se prête mal à ce type de travail théâtral : mieux vaut un théâtre en demi-cercle ou un théâtre en rond.

– Pour éviter de bétonner, d’arriver à une impasse, les deux canevas se termineront mal, dans la grande tradition classique ! Ceci provoquera les interventions (car la happy end casse la réflexion critique) tout en eliminant l’effet magique.

(Compte-rendu d’une expérience menée en 1°S Lycée Bourdelle 82000 Montauban 1988-1989)

5. Passage à une dissertation

La dissertation portait sur la notion de personnage.

 Voici sa troisième partie. Plan :

3. Comment le théâtre d’Augusto Boal renouvelle-t-il le problème du personnage ?

3.1 Il ne s’agit pas seulement de montrer un conflit mais de trouver une solution.

3.2 L’interactivité entre les acteurs et les spectateurs fait évoluer et le comportement des personnages.

3.3 Le spectateur s’identifie totalement au personnage principal victime de l’oppression pour trouver une solution.

3.4 Identification personnage – spectateur

Développement :

3 Il semble que les conceptions théâtrales d’Augusto Boal puissent renouveler le problème du personnage.

3.1 Voici un exemple du « théâtre de l’opprimé » tel que le conçoit A. Boal./ Dans une famille la fille veut sortir au cinéma avec ses amies. Les parents refusent en invoquant ses mauvaises notes au lycée. Par contre son frère, qui n’est pas meilleur élève, sort le soir même sans difficulté. Pourquoi cette différence ? que peut faire la fille ? / Le canevas est simple. L’acteur professionnel qui mène le jeu (le « joker ») souffle les répliques aux quatre spectateurs qui ont accepté de jouer les personnages. Le texte est rapidement assimilé, la situation étant bien connue. / Contrairement au théâtre courant il ne s’agit de montrer un conflit et son issue mais de trouver une solution.

3.2 Les acteurs improvisés jouent deux ou trois fois en s’impliquant de plus en plus. De même que le public puisque le « joker » se tourne vers les spectateurs  pour les inciter à réagir, à chercher à proposer une solution. Tour à tour la fille raisonne ses parents, fait appel à une tante, appelle ses amies à la rescousse… Au fil des répliques l’action prend des couleurs tantôt comiques tantôt tragiques. / Ainsi l’interactivité entre les acteurs et les spectateurs fait évoluer le canevas et donc les personnages.

3.3 Peu à peu, à travers ces échanges, les personnages dévoilent leur complexité / Les mauvaises notes ne sont qu’un prétexte et masquent d’autres inquiétudes. Comment y répondre ? Comment cette fille et ses parents pourront-ils trouver un terrain d’entente et nouer des rapports confiants ? Toutes ces questions sont vécues concrètement et passionnément à travers les répliques, les attitudes et les conséquences suggérées ? / Le spectateur s’identifie donc totalement au personnage principal victime de l’oppression pour trouver une solution

3.4 Dans ce type de théâtre les spectateurs vivent donc les mêmes problèmes que le personnage qu’ils cherchent à aider car ils s’identifient à lui. C’est en ce sens qu’Augusto Boal renouvelle profondément le problème du personnage.

6. Ma conclusion

Cette expérience pédagogique m’a vivement intéressé. Tous les ans je présentais les conceptions théâtrales d’Augusto Boal à mes élèves sous la forme de la trilogie Aristote / Brecht / Boal en y liant d’autres conceptions (Piscator lié à Brecht par exemple). Mais je manquais d’un exemple canonique facile à mettre en scène et venant directement de l’expérience des élèves : La sortie  est justement cet exemple. Il se trouve que ce canevas entre tout à fait dans sa brièveté dans le cadre des ateliers d’écriture que j’organise. Je puis donc demander aux élèves de nous fournir d’autres canevas et de les écrire dans un souci réel de précision, de réalisme et de style.

Roger et Alii

texte 1990_01_21 revu 2011_12_08

Retorica

(1.690 mots, 9.970 caractères)

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