32 THE Calderon La vie est un songe étude 1996

 

Calderón La vie est un songe

Le titre

Le titre “La vida es sueño” est traduit habituellement par “La vie est un songe” mais l’expression est plus complexe en espagnol. “Sueño” peut être 1. le “sommeil” (comme dans le titre d’une gravure de Goya “Le sommeil – sueño – de la raison engendre des monstres”), il peut être 2. le “songe” ou le “rêve” (susceptible d’une interprétation au sens freudien du terme ou au sens antique quand Joseph élucide les songes de Pharaon). Il peut enfin désigner 3. la “rêverie”. De plus “La vida es sueño” n’est pas “La vida es un sueño” : ce serait trop précis, trop intellectuel. Il y a dans l’absence d’article une tournure populaire qui convient bien à la comédia. D’où les trois traductions possibles : 1. “La vie n’est qu’un sommeil” (avec le paradoxe implicite très baroque : le sommeil de la mort est le vrai réveil. Ce sens affleure dans certaines interventions de Sigismond). 2. “La vie n’est qu’un songe, n’est qu’un rêve” (mais un rêve susceptible d’interprétation : les évènements de la vie seraient autant d’indices à rapprocher et à interpréter, dans le sens de Freud, de Jung ou dans le sens classique. Le sens classique comprend évidemment la rémunération chrétienne des mérites : chaque évènement de notre vie sera lu – pour ou contre nous – au moment du jugement individuel qui nous attend aussitôt après la mort puis lors du jugement dernier. Mais cette interprétation qui apparaît dans les drames sacrés de Calderón n’est jamais évoqué dans la comédia qui nous intéresse. 3. “La vie n’est qu’une rêverie” (une sorte de billevesée sans intérêt ; ceci nous mène à un nihilisme suicidaire, sorte de péché contre l’esprit. Aucune tradition spirituelle ne retiend ce sens, proprement insensé. Mais le titre contient cette possibilibité car la leçon profonde c’est que la vie est une activité sérieuse. On n’a pas le droit de “passer de temps”, de “tuer le temps” comme “le font certaines gens” comme le reconnaît un essai célèbre de Montaigne.

La comédia

J’emprunte les remarques qui suivent à une brochure très célèbre de A. Morel-Fatio “La comédia espagnole au XVII° siècle, leçon d’ouverture” (1923, Ed Champion, 71 pages). Morel-Fatio estime que les Grecs, les Français et les Espagnols ont un théâtre mais pas les Romains, ni les Anglais. Il faut pour cela deux conditions : “une société fortement centralisée, dont tous les membres se sentent depuis longtemps unis et solidaires” et d’autre part “que le drame quel qu’il soit, destiné à refléter l’esprit de cette société, trouve une forme originale” qui “se fasse aussitôt accepter par le plus grand nombre et prenne aisément le pas sur toutes les autres manifestations de l’art dramatique.” Aux yeux de Morel-Fatio les Romains n’ont su qu’imiter les Grecs, les Anglais n’ont que Shakespeare (on n’en était pas alors à parler de “théâtre élizabétain”). Par contre les Grecs ont su remplir les deux conditions indiquées et créer un théâtre. Les Français en ont fait de même avec la tragédie classique exportée dans toute l’Europe. Enfin les Espagnols ont la comédia.

Le titre de comedia est bizarre et choquait même les Espagnols les plus cultivés du Siècle d’Or comme Quevedo qui préférait le nom de représentation ! La comédia inclut la tragédie et la comédie, c’est une tragi-comédie comme l’est le Cid de Corneille, (adaptation d’une comédia de Guillen de Castro). C’est une histoire tragique qui peut se finir bien, qui peut mélanger le sublime et le grotesque, bref qui recoupe très exactement notre drame romantique mais curieusement Morel-Fatio ne signale ceci qu’en passant. Mais la comedia n’est pas l’auto sacramental (drame liturgique du Corpus, de la Fête-Dieu), il n’est pas non plus la zarzuela (vaudeville), ni la farce, ni la féerie mythologique (fiesta).

La théorie du genre est rédigée d’une manière désinvolte par Lope de Vega en 1608 dans un texte bref “Art nouveau de faire des comédias en ce temps”. Le texte est désinvolte car – destiné à des doctes – il déprécie le genre qu’il présente ! Pour Lope la comédia est un drame très populaire qui se moque des règles classiques. Ce n’est ni une comédie, ni une tragédie mais un mélange des deux. Malgré son incroyable facilité à rédiger des comédias Lope de Vega n’estime pas ce genre nouveau et lui préfère de loin ses poèmes épiques et lyriques. Il ne changera d’avis qu’à la fin de ses jours quand il verra que le meilleur de son œuvre est précisément dans ces comédias.

Selon Lope de Vega c’est le peuple qui a imposé ce genre nouveau irrespectueux des règles : “Une fois assis au spectacle ils veulent qu’en deux heures vous leur représentiez une histoire qui commence avec la Genèse et aboutit au Jugement dernier” (Lope). Pas d’unité de lieu mais ne pas laisser la scène vide ! Une fois le sujet trouvé on l’écrit en prose, on le divise en trois actes en faisant en sorte que chaque acte représente une journée (d’où l’emploi de jornada pour acte). Créer du suspense, retarder le dénouement. Ensuite on versifie le tout en adoptant la forme qui convient aux sentiments : “Les plaintes s’expriment bien en dizains, le sonnet convient à celui qui attend (le monologue), les récits réclament la romance, quoiqu’ils produisent en octaves un bel effet, les tercets se prêtent aux pensées graves et les quatrains aux amours.” Utiliser volontiers un “parler équivoque ou ambigu” parce que cela plaît au public. La longueur ? 12 cahiers (pliegos), 4 par acte. Chaque cahier est composé de quatre feuillets format in-quatro. Donc au total 48 feuilles manuscrites format A4 pour traduire dans notre jargon. Lope de Vega conclut en s’excusant : “Oui, je suis un barbare ; que l’Italie et la France me taxent d’ignorant, j’y consens, mais qu’y puis-je faire ? Si, avec celle que je viens d’achever cette semaine, j’ai déjà composé quatre-vingt-trois comedias qui, toutes, excepté six, ont gravement péché contre l’art.”

Lope ne prétend rien inventer. Il suit le courant mais quel courant ! A lui seul Lope rédige plus de 1800 comédias dont la plupart sont perdues. Et des dizaines, voire des centaines d’écrivains se consacraient à la comédia dans une demande théâtrale insensée : quelquefois la pièce était exigée sous vingt-quatre heures. D’où de redoutables faiblesses de construction, de style, de personnages, de multiples redites et des traits devenus rapidement incompréhensibles. “L’Espagnol ne manque pas d’imagination, il a l’idée nette et le don de la traduire en une forme vivante ; il invente aisément une histoire et en combine avec adresse le plan, et tant qu’il obéit à son inspiration et compose, pour ainsi dire, sous le feu de l’idée, tout va bien. Mais à la première hésitation, au premier obstacle qui s’offre à sa pensée, le découragement et le dégoût le prennent, l’ardeur dont il était animé au début se dissipe, l’enthousiasme se fond. (…) De là tant de livres d’imagination inachevés, tant de romans dont la première partie seule a été terminée ; de là aussi tant de drames, dont les données séduisent et l’exposition promet, et qui, en avançant, se perdent dans les méandres d’une action mal conduite, flottent au hasard et arrivent au dénouement parce qu’il faut bien en finir, que les douze pliegos sont pleins, mais non pas parce que la marche des évènements réclame une catastrophe.” Et surtout : “Nos Espagnols sont décidément restés trop de leur terroir, les mœurs de leur théâtre sont trop imprégnés d’espagnolisme pour pouvoir intéresser qui ne possède pas une connaissance intime du milieu. L’intelligence parfaite de ce drame exige une étude approfondie de l’histoire politique et littéraire, des usages et des modes de l’époque et du pays, et il ne faudrait pas croire que les Espagnols ne nos jours puissent s’en dispenser.” D’où les remaniements que les Espagnols font subir à la comédia pour la faire jouer à la fin du XIX°s (La “leçon d’ouverture” de Morel-Fatio date pour l’essentiel de 1880).

La pièce

(Je suis l’édition Garnier-Flammarion, due à Bernard Sesé mais j’ai simplifié l’orthographe de certains noms)

Première journée

Un paysage apocalyptique et un temps épouvantable. Rosaure habillée en homme et Clairon son valet viennent de franchir à cheval la frontière qui sépare la Moscovie de la Pologne. Les bêtes trébuchent : comme la Pologne les reçoit mal ! L’émotion de Rosaure s’exprime en un style violent (“Hippocriffe…”). Clairon lui répond dans le style classique du valet comique (gracioso). On distingue au milieu des rochers une sorte d’antre puis des bruits de chaînes et des grognements. C’est Sigismond, vêtu de peaux de bêtes qui se plaint amèrement de son sort : pourquoi est-il emprisonné alors que la nature est libre ? Il est prêt à tuer Rosaure mais il est ému par le son de sa voix, lui qui ne sait pas ce qu’est une femme. Il est “l’homme des fauves / et le fauve des hommes.” Rosaure voit qu’il y a plus malheureux qu’elle et pour le consoler lui dit qu’elle est peut-être plus malheureuse que lui. Ainsi s’amorce une harmonique du thème principal fondé sur la comparaison : où est-on le plus malheureux et pourquoi ?

Clotalde, le gardien de Sigismond, apparaît. Il devrait mettre à mort ce jeune cavalier et son valet pour avoir percé un secret d’Etat. Mais les masques portés garantissent l’anonymat et surtout Rosaure présente une épée à Clotalde. Celui-ci n’ose pas reconnaître qu’il s’agit de la sienne laissée à Violante, mère de Rosaure séduite et abandonnée par Clotalde, comme Rosaure l’a été par Astolfe en Moscovie dont elle vient pour tirer vengeance. Mais cela on ne le saura plus tard. Il est singulier que la fille reproduise le même destin que la mère. Ce thème de l’honneur perdu des femmes est aussi important que celui du conflit père-fils. Clotalde devrait mettre à mort l’étranger mais il est clair que celui-ci est son fils. Il décide de s’en remettre à la décision du roi Basile. Tout le monde se dirige vers le palais.

Apparaissent Astolfe et Etoile neveu et nièce du roi Basile. Celui-ci “fléchit sous l’injure commune du temps, / plus enclin aux études qu’adonné aux femmes /(il) est devenu veuf / sans avoir d’enfants.” Bref la succession est ouverte. Plutôt que de se faire la guerre, Astolfe propose un mariage de raison à sa cousine Etoile. Mais celle-ci est réticente : il porte au cou le portrait d’une femme qu’il n’a pas oubliée.

Basile apparaît. Il rappelle ses travaux en mathématiques et en astrologie. Il serait prêt à laisser le pouvoir à ses neveux mais il a un fils qu’il a soigneusement caché à tous. Il s’agit d’un monstre dont la naissance a été marquée de nombreux prodiges : sa mère est morte à sa naissance après avoir fait des songes inquiétants. Il y eut ce jour-là une éclipse. Enfin l’horoscope établi par les soin du roi annonçait en son fils un monarque cruel qui mènerait le royaume à sa ruine et marcherait sur les cheveux blancs de son père comme sur un tapis. Il a fait annoncer la mort de l’enfant et enfermer ce dernier dans un lieu secret gardé par Clotalde. “Il lui a enseigné des sciences / il l’a instruit dans la loi / catholique ; il a été le seul / témoin de ses misères.” Mais trois considérations lui sont venues à l’esprit : 1. La Pologne ne doit pas subir un roi tyrannique 2. Lui-même ne peut se conduire en tyran vis-à-vis de son fils, sous prétexte que ce dernier pourrait devenir un tyran. 3. Il a eu tort de croire la prédiction “car le destin le plus sinistre, / le penchant le plus violent, / la planète la plus impitoyable / ne font qu’incliner / le libre arbitre sans le forcer.” Ces trois considérations se situent sur des plans différents : politique, humain et cosmique. Il va donc tenter une expérience en plaçant sans transition Sigismond sur le trône de Pologne. Il en attend trois effets possibles : 1. S’il se conduit en bon roi la Pologne y aura gagné son prince légitime. 2. S’il se conduit mal “le rendre à sa prison / sera alors non pas cruauté mais justice.” 3. Alors le pouvoir reviendra à sa nièce et à son neveu unis par le mariage. Basile estime agir ainsi en roi, en père, en sage et en vieillard conformément à Sénèque l’Espagnol. Tout le monde l’approuve.

Il est frappant de voir comment Basile met en avant le bien de la république. Le pouvoir semble flotter. Nous sommes dans une période de transition dont va profiter une insurrection. Mais manifestement Basile a tout prévu. Il a certes eu tort de se fier aux astres mais d’ores et déjà il semble avoir payé sa faute puisque tout repose sur le comportement de Sigismond : est-il bon ou est-il mauvais ? On va voir que le problème ne se pose pas en ces termes. Mais plutôt de quoi seront faits ses souvenirs.

Clotalde avoue sa faute. Basile la lui pardonne aisément puisqu’il n’y a plus de secret d’état. Rosaure et Clairon sont libres. Rosaure a conscience qu’elle lui doit la vie. Clotalde lui rend son épée mais reste très inquiet : de qui son fils veut-il se venger ? Rosaure lui dit tout en une phrase : “Si je ne suis pas ce que je parais, / si Asstolphe est venu pour épouser / Etoile, voyez comme il peut / m’outrager. Je t’en ai dit assez.” Clotalde reste abasourdi par cette double révélation : Violante lui avait donné une fille et celle-ci veut se venger d’Astolfe dont il est le vassal ! Décidément il sort d’un abîme pour tomber dans un autre !

Deuxième journée

Clotalde explique à Basile comment il a fait droguer Sigismond après l’avoir préparé à son réveil par la métaphore-parabole de l’aigle : “Oui, tu es bien le roi / des oiseaux ; aussi est-il juste que tu t’estimes supérieur.” Cette préparation psychologique est loin d’être innocente. Basile a exigé cette mise en scène car à supposer que Sigismond confirme les mauvais pronostics, ce qui est probable, Basile ne veut pas le voir souffrir après cette épreuve : il ne saura pas qu’il a été roi, il croira qu’il l’a rêvé. D’ailleurs il n’aura pas tort “car en ce monde, assurément, Clotalde, tous ceux qui vivent, rêvent” (3° sens du mot “sueño”). Avec amertume Basile constate que tout le monde vit instinctivement, en état de sommeil. Clotalde voudrait développer une critique mais il est trop tard. Basile lui enjoint de dire toute la vérité à Sigismond car le roi caresse un mince espoir : “il se pourrait, s’il sait la vérité, / que connaissant le danger, / il lui soit plus facile de se dominer.”

Clairon paraît. Clotalde a demandé à Rosaure de reprendre ses habits de femme et elle devenue la suivante d’Etoile. Mais Clotalde est inquiet car “colportant les infortunes” cette femme “apporte en Pologne mon déshonneur”. En effet Rosaure est un reproche vivant puisqu’il a abandonné sa mère Violante et que tout le monde va le savoir ! L’honneur dépend de l’opinion des autres et non de soi ! Pour l’instant Rosaure passe pour la nièce de Clotalde (comme le fils naturel de Calderón passait pour son neveu, subterfuge courant et qui ne trompait personne). Clairon entre au service de Clotalde mais il parle beaucoup trop ! il claironne trop d’informations !

Sigismond apparaît avec des musiciens et des domestiques qui l’habillent richement. Il est stupéfait d’autant que Clotalde lui parle respectueusement, lui qui le rudoyait en prison. (Au fait pourquoi le rudoyait-il ? sur ordre ?). Sigismond l’accuse de trahison et entre dans une fureur épouvantable. Astolfe se présente à lui en gardant son chapeau (comme le veux la coutume puisqu’il est grand d’Espagne, mais Sigismond ne connaît pas encore cette coutume) : nouvel accès de fureur. Sigismond ne s’attendrit que devant Etoile. Il veut lui prendre la main, or ce geste est codé au Siècle d’or : il signifie promesse de mariage. Astolfe pâlit. Un domestique comprend son trouble et veut empêcher l’irréparable en écartant la main de Sigismond. Celui-ci le saisit alors à bras-le-corps et le jette dans la mer où il se noie. Consternation générale.

Basile paraît et l’explication entre le père et le fils devient rapidement orageuse. Basile voit dans le comportement de son fils la justification de ses craintes. Sigismond lui demande “des comptes / du temps pendant lequel tu m’as ravi / ma liberté, ma vie et mon honneur.” Rythme ternaire ascendant et significatif. En effet l’honneur est le point fondamental. C’est sur l’honneur, plus que sur le reste que Sigismond est fondé à se plaindre. Basile se fait menaçant : “sois humble et modeste / Car même si tu crois que tu es éveillé, / tu es peut-être en train de rêver.”

Il sort.

Sigismond prend le temps de réfléchir : “Serais-je en train de rêver, bien que je me crois éveillé ? Non, je ne rêve pas, car je touche et je crois / ce que j’ai été et ce que je suis.” (…) “mais je sais désormais / qui je suis, et je sais que je suis / un mélange d’homme et de bête.” Ceci est très important. On songe aux réflexions du monstre dans le “Frankenstein” de Mary Shelley. D’abord le principe de réalité : il ne rêve pas puisqu’il peut toucher les choses. Notons qu’il en est de même dans les rêves. Et ensuite il veut se dégager de l’animalité sans savoir encore qu’il lui faudrait dominer sa colère.

Rosaure apparaît car elle veut rejoindre Etoile. Sigismond pense l’avoir déjà vu et s’enflamme pour elle. Clotalde apparaît pour ramener Sigismond à la raison mais il le voit prêt à violer sa fille ! L’affaire va très mal tourner. Astolfe intervient, puis Basile. On devine que des hommes se saisissent de Sigismond car on le reverra enchaîné. Manque de didascalies précises.

Les évènements semblent donner raison à Astolphe ; il va bientôt pouvoir épouser Etoile. Mais il y a le portrait ! Etoile, pour ménager son honneur, imagine que ce sera Rosaure, sa suivante qui le réclamera à Altolfe. Elle le voit bientôt seule à seul. Elle lui arrache le portrait. Etoile arrive. Rosaure affirme qu’Astolfe n’a pas voulu lui donner le portrait ; par contre elle se souvient qu’elle en a un d’elle-même dans sa manche. Elle le montre et se retire en l’emportant… puisque c’est le sien ! Astolfe est coïncé car il ne peut plus montrer de portrait et cette grossièreté écœure Estelle. Là nous sommes vraiment au creux de la vague . Astolfe ne sera pas roi : “Comment et pourquoi / es-tu venue aujourd’hui en Pologne / pour me perdre et te perdre à la fois ?” dit-il à Rosaure absente. Celle-ci, à ses yeux, a définitivement perdu son honneur en venant lui réclamer réparation. Enfin le pouvoir tombe en quenouille : Sigismond n’est pas digne du pouvoir tandis que Etoile et Astolfe ne peuvent plus régner ensemble.

On revoit Sigismond enchaîné, couvert de peaux de bêtes et endormi. Dans son sommeil il nourrit des projets de vengeance : il tuera Clotalde et humiliera son père. Clotalde le réveille en lui rappelant la parabole de l’aigle. Il lui fait raconter son rêve et le commenter : “De tous j’étais le maître, / de tous je me vengeais ; mais j’aimais une femme… / Et ce qui prouve bien que cela fut vrai / est que cet amour ne s’achève pas, / quand tout s’est achevé.” Analyse très intéressant car il retient l’ensemble de la vision : il dit que le rêve avait sa réalité et que cette réalité était garanti par l’amour. Il s’agit de l’amour qu’il porte à Rosaure. Il a failli la violer mais c’était la bête alors qui parlait en lui. Or il veut accéder à l’humanité. Et il ne fait dans un monologue qui conclut la journée. Il a connu les trois phases : enchaîné puis triomphant puis enchaîné. S’il n’avait connu que la haine, il ne pourrait pas se construire une morale. Mais il a connu la douceur de l’amour et c’est à partir de là qu’il va décider d’adopter un comportement d’amour envers tous : l’amour platonicien n’est pas simplement un épuration, une sublimation de l’instinct sexuel, c’est une montée vers l’amour de Dieu à travers l’amour des hommes. Plus précisément l’amour du roi pour ses sujets. “Réprimons alors / ce naturel étrange, / cette furie, cette ambition, / au cas où nous aurions un songe de nouveau.” “Le Roi songe qu’il est roi, et vivant / dans cette illusion il commande…” (…) Qui peut encore vouloir régner, / quand il voit qu’il doit s’éveiller / dans le songe de la mort ?” (…) C’est ainsi que l’on fait les bons rois. Mais c’est ainsi que l’on fait les bonnes sociétés : “Le riche songe à sa richesse / qui ne lui offre que soucis” (cf “Le savetier et le financier” de La Fontaine) “le pauvre songe qu’il pâtit / de sa misère et sa pauvreté” (et ceci l’aidera à la supporter) mais surtout “il songe, celui qui triomphe ; / il songe, celui qui s’affaire et prétend, /il songe, celui qui outrage et offense”. Dans le débat pascalien entre la justice et la force, Calderón ajoute le songe dont il faudra bien se réveiller un jour. Il ne parle ni de Dieu, ni de Jugement, ni de Jésus simplement d’une suite, d’une après-vie de nature quasi karmique. Sigismond conclut : “car toute la vie n’est qu’un songe / et les songes rien que des songes.” Revenons à nos premières distinctions et au texte espagnol : “que toda la vida est sueño / y los sueños sueños son.” On pourrait le traduire d’une manière plus précise “Car la vie n’est rien qu’un rêve / et les rêves ne sont que des rêveries.” L’antanaclase disparaît (antanaclase, figure du type : “un père est toujours père”). Calderón semble nier la possibilité d’interpréter les rêves car dans le cas de Basile, l’interprétration du rêve de sa femme a mené à la catastrophe. Tout en étant confirmé ! Dans la mesure où on ne peut dire si le rêve était prémonitoire ou si la méchanceté de Sigismond est venu de son éducation, Caldérón laisse la question en suspens mais en penchant vers le versant rationaliste :

– il y a en tout homme, de l’homme et de la bête ;

– l’éducation donnée à Sigismond a développé son côté bestial sans lui permettre d’exercer son libre arbitre ;

– ce libre arbitre s’exerce par la comparaison de deux états contradictoires ayant une valeur égale, séparés par le sommeil de la mort. On ne peut dire ce qu’est rêve ou ce qu’est réalité mais on peut dire que toute action posée dans un état a des conséquences dans l’autre état. C’est exactement la description du karma hindou ou bouddhiste ;

Troisième journée

Clairon est enfermé pour avoir trop claironné ! Mais voici que des soldats le délivrent car ils le prennent pour Sigismond. Le quiproquo s’éclaircit rapidement avec l’arrivée de Sigismond, lui-même libéré. Ils sont couverts de peaux de bêtes mais les didascalies ne le signalent que plus loin. Le peuple a su qu’il avait un prince légitime et il refuse d’être dirigé par un étranger, Altolfe, prince de Moscovie. Toute la construction de Basile est jetée à bas. Sigismond commence par refuser car il ne voit dans cette rébellion en sa faveur qu’une illusion tentatrice. Un soldat y voit au contraire un présage favorable et Sigismond accepte de s’engager dans le combat avec prudence et détermination .

Clotalde paraît prêt à mourir de la main de Sigismond. Celui-ci se contient et le renvoie près de Basile. La confusion est bientôt à son comble. Clotalde n’est plus le vassal d’Astolfe puisque celui-ci ne sera pas roi mais il ne peut venger sa fille Rosaure puisqu’il doit la vie au même Astolfe qui l’a défendu contre Sigismond. Il semble que Clotalde soit le personnage voué aux conflits de fidélité. Rosaure veut se venger elle-même (elle ne sait pas encore que Clotalde est son père). Clotalde s’étonne : “Une dame qui n’a jamais connu son père / peut-elle avoir tant de vaillance ?” (comme si le courage dépendait de la situation sociale).

Rosaure voit pour la troisième fois Sigismond. A la première journée elle était vêtue en homme, à la seconde elle était vêtue en femme et cette fois en femme armée comme un homme. Elle devient ainsi une sorte d’allégorie d’une symbiose féminin-masculinqui va donner son énergie à Sigismond. Dans un long monologue elle raconte son histoire et celle de sa mère. C’est la même histoire, celle de femmes séduites et abandonnées. Sa mère a su l’écouter (“un juge qui fut délinquant, comme il pardonne facilement” v. 2959-60 p. 131) et elle lui conseille de poursuivre son séducteur, où qu’il soit. Emue par Sigismond elle vient l’aider car leurs combats se rejoignent. Si Astolfe devenait roi de Pologne il épouserait Estelle et sa vengeance ne serait plus possible à moins de le tuer. Elle conclut son propos : “je décide d’être / en cette conquête d’amour, / femme pour te dire mes plaintes, / homme pour gagner l’honneur.”

Pour Sigismond les propos de Rosaure prouvent qu’il n’a pas rêvé ce qu’il a vécu mais que cette réalité est passée dans son souvenir. Pourtant il vit ce souvenir comme un rêve. Il pourrait posséder Rosaure (“jouissons de cette occasion”) mais si ce moment de jouissance n’était qu’un songe “qui donc pour une vaine gloire humaine / acceptera de perdre une gloire divine ?” A son tour c’est la réalité du moment présent qui est vécue comme un rêve. La pulsion sexuelle devient un songe, à l’instant même où elle est la plus forte. Dès lors il lui faut rechercher une vraie gloire : “Rosaure a perdu son honneur ; / or il revient au Prince / de donner l’honneur et non de l’enlever.” Et il la quitte, sans un regard car il convient que “celui qui doit veiller sur ton honneur / n’égare point ses yeux sur sa beauté.”

Le combat fait rage. Clairon s’est caché pour fuir la mort et voici qu’il est frappé par une balle perdue ! On n’échppe ni à son destin ni à Dieu conclut-il encourageant les combattants à se battre sans lâcheté.

Basile et Clotalde son perdus. Basile décide d’accomplir la prophétie jusqu’au bout et offre la neige de ses cheveux pour qu’elle forme le tapis blanc que foulera son fils. (v.3285-86 p. 139). Mais Sigismond refuse. Il analyse lucidement l’erreur de son père et conclut : “- Seigneur, relève-toi ; et donne-moi la main, / puisque le ciel te désabuse / de l’erreur que tu commis / quand tu voulus t’opposer à lui.” Il offre sa tête à son père qui le déclare roi.

Sigismond ordonne immédiatement au prince Astolfe d’épouser Rosaure. Astolfe n’accepte que quand il apprend que Clotalde reconnaît en elle sa fille. On souhaiterait que celui-ci épouse la mère mais c’est trop demander, d’ailleurs Violante n’a pas su poursuivre son séducteur. Sigismond va épouser Etoile. Ainsi son amour pour Rosaure avait (en dépit des apparences qui le tromplait lui-même) une valeur initiatique.

Le soldat qui a provoqué l’insurrection du royaume finira ses jours en prison car “après la trahison plus besoin du traître.” Noire ingratitude royale mais ce soldat n’a été que l’instrument du destin ; on ne doit rien à l’instrument et tout au destin. Plus cyniquement encore : comment le roi pourrait-il supporter celui qui l’a fait et donc aurait barre sur lui ? La décision est du reste approuvée, comme le reste, par Basile, Astolfe et Rosaure.

Sigismond conclut la pièce en donnant la clef de son comportement : “dans l’angoisse je crains / de m’éveiller et de me trouver / derechef enfermé au fond de ma prison.” Cette vision est donc le moteur qui fonde son éthique et son action. Vision d’autant plus puissante qu’il ne s’identifie pas à elle : “Quand bien même il n’en serait rien, / il suffit que ce soit un songe.” Le texte espagnol dit : “Y cuando no sea / el soñarlo sólo basta”. C’est-à-dire : “il me suffit de l’imaginer (“soñarlo”) pour cela suffise.” Significativement le texte s’achève sur le pardon des fautes. On y retrouve évidemment la prière du Pater mais redécouverte dans un “pardon” où Sigismond dit “nous” : nous pardonnons, nous sommes pardonnés et nous nous pardonnons, bref nous sommes en paix avec nous-même. Tout cela et notamment le travail sur l’imagerie mentale a des résonnances très actuelles ; on les retrouve dans l’hypnose éricksonnienne et la p.n.l (programmation neuro-linguistique).

La personnalité de Sigismond se charge d’un charisme tout à fait étonnant où Rosaure a joué le rôle évident de catalyseur. Il n’a pas le temps de se vêtir royalement. Son charisme apparaît à travers les peaux de bêtes.

Sigismond semble passer par les états suivants : bestial (première journée) -> royal (deuxième journée) -> bestial -> royal (troisième journée). La réalité quand elle bascule dans le passé devient du rêve. La distinction utile ne serait donc pas rêve/réalité mais présent/souvenirs. Pour aller un peu plus loin, Sigismond avait une formation religieuse (donnée par Clotalde) mais pas de Légende personnelle. Celle-ci se construit lors des deux premières journées et fonctionne à plein lors de la troisième. Chaque fois qu’il aura un doute il replongera, même fugitivement, dans la comparaison des deux états. Il était un aigle (animal-totem, animal de pouvoir évoqué par Clotalde) mais sa mission doit s’accomplir dans l’harmonie en vertu d’un décret mystérieux des astres qu’il faut appliquer dans un esprit de compassion, ce que n’avait pas su faire son père.

Roger et Alii

Retorica

(4.970 mots, 28.800 caractères)

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