33 VIO conflits solutions 2011-11

1. Le mot conflit vient du latin conflictus “choc, lutte, combat”, pris au propre et au figuré. Il est souvent employé par euphémisme pour désigner la guerre. A partir du XVII° siècle il évoque aussi le combat intérieur et les relations avec autrui. Enfin au XX° siècle le mot prend ,en psychanalyse, le sens de “violent dualisme intérieur”. (D’après Alain Rey, lexicographe). Dans  conflit il y a une idée de déflagration incontrôlable et dont on ne sait où elle peut nous mener. Mais le conflit peut rester larvé : “Certains silences se montrent plus conflictuels qu’un échange d’injures” remarque Marc de Smedt dans “Eloge du silence” (1986). 

2. Le conflit est normal. C’est son absence qui est anormale. Héraclite, le philosophe grec disait “Polemos (le conflit) est le père de toutes choses”. C’est la contradiction qui crée le dynamisme. Nous sommes en conflit avec tout et tout le temps. Même la nourriture que nous mangeons, il faut bien que nous l’arrachions à quelque chose ou à quelqu’un. Tout dépend de la manière dont on décide de vivre le conflit. C’est parce que nous lions le conflit à la peur et à la haine que nous avons des problèmes. Prenons un cas limite. Dans la Baghavat-gîta (“Le chant du Seigneur”) Arjuna consulte la déesse Krishna. Il est adepte de la non-violence et il doit combattre les ennemis. Que faire ? La réponse est terrible. Krishna lui explique qu’il doit les tuer sans haine. En les tuant sans haine il ne créera pas de karma supplémentaire  car la peur et la haine sont à l’origine du karma, ce sentiment de culpabilité qui nous poursuit, au delà de la mort,  d’âge en âge.

3. Il s’agit donc d’accepter les conflits comme des événements normaux. Il ne faut surtout pas les fuir. Quand on ne les affronte pas, personnellement ou collectivement, on ne les résoud pas, on les aggrave et on les intériorise. On se fait du mal à soi-même. On craint la colère des autres et aussi la sienne propre. On entend quelquefois la phrase suivante : “Si je ne me contenais pas, je ne sais pas ce que je lui ferais”. C’est une phrase lourde de souffrance. Notre mode de vie privilégie la passion, l’affrontement, la lutte (“La vie est un combat”).  Charles Rojzman, psychothérapeute et créateur de thérapie social, le dit carrément : il faut “passer de la violence au conflit”. C’est l’auteur d’un ouvrage fondamental sur “La peur, la haine et la démocratie”  (1992, livre de poche) . Il   observe que “dans les familles… cela se passe plutôt bien que dans les institutions. Des relations nouvelles y sont parfois en gestation, alors que dans les institutions on en est encore resté à des relations de pouvoir  très archaïques et dépassées.” C’est le cas des policiers “… comment pourraient-ils exercer cette capacité de dialogue conflictuel si ce dialogue n’est pas possible dans leur propre institution avec leur hiérarchie ?” (Non Violence Actualité mai-juin 2002). Il en est de même dans l’enseignement où les professeurs sont coïncés entre leurs élèves et leur hiérarchie. Il faut desserrer l’étau. 

4. Il suffit d’être suffisamment attentif à la situation vécue, à la souffrance, à la colère. “Partir du symptôme de la violence pour arriver à plus de conscience et ainsi à une transformation de la conscience…. L’expression du conflit est indispensable pour mettre sur la table les vrais problèmes et provoquer des changements.”(Rojzman). Faire effort sur soi pour ne pas se mettre en colère est la pire des violences car c’est la violence exercée contre soi-même. Dans le conflit lui-même, quand on sent monter la colère, il faut tourner son attention vers elle pour observer comment elle se développe. Une technique tibétaine enseigne qu’il faut visualiser son trajet en la canalisant dans les bras, dans son trajet vers les coudes, les poignets, les mains, les doigts et l’évacuer vers l’extérieur. Nous nous maîtrisons peu à peu d’une manière naturelle. Nous voyons à quel point ce mouvement d’humeur allait à l’encontre du but que nous recherchions. Nous sommes alors capables de sourire et même de rire de cette émotion parfaitement inutile. Redevenus pleinement lucides nous pouvons contribuer (car nous ne sommes jamais seuls) à trouver sereinement la solution du conflit vécu. Ce ne sera probablement pas la meilleure solution dans l’absolu mais ce sera une solution valable pour le moment et le lieu présent. 

5. Bien vivre les conflits  c’est apppliquer partout et toujours le précepte de maître Dogen, le vieux maître zen : “Même si le vrai et le faux existent, ne vous attachez ni à l’un ni à l’autre.” Ne pas s’attacher mais être attentif. Concrètement il existe de multiples pistes de travail. Nous ne les connaissons pas car nous nous laissons aveugler volontairement par les médias. Citons d’abord pour l’école le mouvement “Genération-Médiateurs”. Concrètement le médiateur réunit les protagonistes et applique les règles suivantes :

– Le médiateur ne prend le parti de personne ;  

– chacun parle comme “Je” dans un message le plus clair possible qu’il adresse au médiateur et au groupe ; 

– le constat est inscrit au tableau ; on cherche ensuite collectivement la solution. 

Trois exemples :

a) Le vendredi, à l’heure du sport, des élèves n’ont pas leur tenue de sport.

b) Un voisin de l’établissement se plaint des mégots et des détritus trouvés sur son escalier ou sur le trottoir.

c) Dégradation d’un local de l’école (géré par la directrice avec les délégués d’élèves).

Chaque personne est invitée à répondre aux trois questions importantes : Quel est le problème ? Que ressentez-vous ? Pourquoi est-ce important de le résoudre ?

Les réponses sont notées au tableau ; on recherche des solutions possibles, notées elles aussi au tableau. On choisit collectivement la meilleure et on en règle les modalités.

Solutions adoptées :

a) Deux élèves s’engagent à rappeler aux autres, la veille, de ne pas oublier leur tenue de sport.

b) L’escalier du voisin est une propriété privée. Les élèves décident de ne plus l’occuper. Un bac pour mégots sera posé derrière la grille, à l’entrée.

c) Les délégués demandent aux élèves de respecter locaux et produits. Un élève fera une affiche à apposer en ce lieu. Tout le monde deviendra attentif à ce problème pour signaler les incidents éventuels.

(d’après une contribution de Génération-Médiateurs, Non-Violence Actualité, mars-avril 2003). 

6. Le “langage girafe” a été mis au point par un psychologue américain Marshall B. Rosenberg, fondateur de la Communication Non-Violente (californie, 1984) . Juif, il a vécu avec sa famille dans un ghetto noir et a dû, pour désarmer l’hostilité, mettre au point le “langage girafe” qui s’oppose au “langage chacal” ou au langage loup. Le  langage girafe est le langage du cœur car la girafe est l’animal qui a proportionnellement le plus gros cœur, que son long cou et sa tête haut perchée élèvent sa vision. Enfin ses grandes oreilles  lui permettent de mieux écouter. Le langage chacal vient de la mauvaise réputation de cet animal. Il a une nature opportuniste. C’est un charognard. Ses grandes oreilles ne lui servent pas à communiquer  mais à satisfaire ses besoins. Quand il s’exprime il le fait d’une manière maladroite. Tout est dans l’écoute et dans l’empathie. L’empathie c’est comprendre l’autre, s’identifier à lui, comprendre ses émotions sans chercher à les partager, ni a le consoler bien qu’il soit malheureux.  “Cessez d’être gentil, soyez vrai” dit un autre psychothérapeute, Thomas d’Ansembourg qui s’inspire de Rosenberg. Dans son livre “Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs)” Marshall B. Rosenberg décrit quatre étapes pour une communication de qualité : Observation, Sentiment, Besoin, Demande. Thomas d’Ansenbourg fournit un exemple concret : Un enfant rentre de l’école, et très régulièrement, il laisse ses chaussures et ses jouets traîner un peu partout dans la maison. Ses motivations peuvent être la fatigue après l’école ou tout simplement un d’affirmer son identité, attirer l’attention de ses parents, recevoir plus de considération.

La mère en utilisant la méthode OSBD

Observation : « Je vois que tes chaussures sont sur le tapis du salon, et tes jouets dans l’escalier »

Sentiment: « Je me sent triste et découragé »

Besoin :’ parce que j’ai besoin d’ordre et d’aide dans l’entretien de la maison. » 

Demande : »Et je voudrais savoir si tu serai d’accord pour remettre tes affaires dans ta chambre? »

Dans le cas ci-dessus la mère n’a pas utilisé la violence pour obliger l’enfant à ranger. Elle l’invite à prendre conscience qu’il n’est pas seul et à modifier sa façon d’agir.” Ce processus lent et long est pourtanr le seul praticable car il développe l’énergie indispensable pour le conduire. 

7. Comment le faible peut-il désarmer le fort ?  Il faut qu’il construise quelque part de la puissance, une potentialité qui lui donnera du pouvoir. C’est la solution que devait chercher l’agneau dans “Le loup et l’agneau” de La Fontaine ou la solution au dilemme “justice force” exposé par Pascal. La violence maladroite du faible profite au fort. L’agneau est mangé par le loup. La force finit par convaincre l’opinion publique que c’est elle qui est juste. Le rapport de force défavorable se rencontre un peu partout, notamment  dans le monde du travail. Il peut mener au harcèlement quand le fort met de son côté l’opinion publique au lieu de la voir se retourner contre lui. Prenons un détour avec le jeu des Trois Figures mis au point par Serge Tisseron psychiatre très inventif. Il a remarqué que dès la maternelle des enfants s’identifiaient comme agresseurs et que d’autres leur facilitaient le travail en s’identifiant comme victimes. On demande à un groupe d’enfants (moyenne, grande section) d’inventer et de jouer une courte histoire, peu importe laquelle. Il y a trois personnages : un agresseur, une victime et un sauveteur. Ce dernier peut demander secours à  l’extérieur (l’enseignant). Les trois enfants  (volontaires) vont choisir un des trois rôles. Ils vont les jouer en “faisant semblant”.. Pour éviter qu’ils se prennent au jeu et le jouent “pour de vrai”,  notamment l’agresseur, on va rejouer deux fois la même scène, de telle sorte que chaque enfant va prendre l’un des trois rôles. Chaque enfant redit donc les phrases prévues. La pratique n’est pas évidente et doit éviter deux écueils : 

– l’enfant submergé par son rôle.

– l’enfant qui fuit son rôle.

Ensuite il y a échanges avec tout le groupe. 

Pour une analyse détaillée voir :

http://www.yapaka.be/files/publication/TA_46-troisFigures-Web.pdf

8. Il s’agit toujours de comprendre l’adversaire de l’intérieur, d’être en empathie avec lui, en se mettant mentalement à sa place. Lors du procès de Douch, le khmer rouge, condamné à 30 ans de prison pour crimes contre l’humanité, l’ethnologue François Bizot a été son seul témoin à décharge. Dans “Le silence du bourreau” (2011, Flammarion) il raconte comment Douch lui a laissé la vie sauve,en 1988, après un dialogue épuisant de trois mois, au cours desquels, Bizot avait su créer  entre eux un climat d’empathie. Après cela Douch ne pouvait plus le tuer. Autre exemple encore plus troublant relevé sur le net. Un voisin terrorisait tout un quartier avec un chien dangereux qu’il laissait en liberté. Une femme raconte : “… alors que je partais, j’avais sorti ma voiture et j’étais sur le point de fermer le portail (non électrique), ce chien est arrivé à toute allure. Je n’avais ni le temps de retourner dans la voiture ni de fermer le portail pour être à l’abri dans mon jardin. Autant dire que j’ai eu un moment de forte inquiétude. Et là, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais d’avoir confiance. Je me suis donc tournée vers le chien et je l’ai regardé en m’imaginant le prendre dans mes bras pour lui faire un gros calin. A ce moment là, le chien, qui ne se trouvait plus qu’à trois mètres de moi, s’est arrêté net. Il s’est assis calmement, il n’a même pas aboyé. On s’est regardé quelques secondes et j’ai tranquillement fermé mon portail puis je suis montée dans ma voiture. La chien n’a eu aucune réaction.”

9. La démocratie est “la démilitarisation de la lutte pour le pouvoir. Le conflit, inévitable, trouve sa solution dans une écoute mutuelle, dépassionnée.  Celui qui écoute le mieux détient in fine le pouvoir sans le dire. On rivalise en empathie ; on trouve les solutions pratiques ; le conflit devient problème à  résoudre. Cette aptitude manque dans la politique française. Rien de plus exaltant pourtant que de désarmer un adversaire par la douceur quand il comprend qu’il est compris. 

Roger et Alii

Retorica

(12.600 caractères)

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