33 VIO lycée se défendre 1996_09

Débat entre lycéens sur la violence Comment se défendre

Ce qui vaut la peine d’être dit et consigné vaut la peine d’être relu et médité. Le 20 septembre 1996 le ministre de l’Education nationale avait organisé un vaste débat sur la violence dans les lycées. Invité par une collègue j’ai animé le débat entre élève par un mélange de débat oral et de débat silencieux par quarts de feuille. Cette technique est expliqué sur le site www.retorica.info dans la section 27 ̈RETorica. D’abord purement oral le débat s’est progressivement approfondi grâce aux quarts de feuilles rédigés anonymement, remis aux animateurs et lus à toute la classe. Ce qui relançait la réflexion collective. Ceci a été très net en deuxième heure. Les quarts de feuille les plus significatifs sont reproduits en italique. Les quarts de feuille recueillis m’ont aidé à rédiger le compte-rendu qui suit. Il reste encore actuel.

1. Le débat s’ouvre sur un constat très pessimiste : appelé par l’actualité et les média il n’aura pas de lendemain. “Ce n’est sûrement pas avec ces deux heures qu’on pourra remédier à un problème qui existe depuis un bon moment. Certainement que le ministre de l’Education nationale est en position d’échec.” Les élèves ne peuvent rien faire. On peut entrer des armes à feu à Bourdelle, impossibilité de fouiller. On décrit différentes formes de violence : rackets et chantages, armes, drogue, violence envers les professeurs. On évoque aussi la violence de certains élèves en échec et trop vieux pour la classe où ils se trouvent. Finalement exclus ils deviennent les “éléments extérieurs” qui viennent racketter et agresser les jeunes encore scolarisés. Enfin : “Les maires des villes touchent des primes pour faire venir des banlieusards dans celles-ci. Alors qu’ils ne se plaignent pas si la violence s’accroît. (A Montauban, 600 familles du Mirail vont s’installer dans la banlieue). Surtout les banlieusards sont souvent redoutés par la police donc ils se croient plus forts et se permettent beaucoup trop de choses.

2. Apparemment la violence ne peut se maîtriser que par l’extérieur : les parents qui ne surveillent pas suffisamment leurs enfants, le chômage, le racisme. On approfondit un peu les termes : la violence (physique, verbale, extérieure, intérieure) est la dégradation d’une agressivité mal canalisée. Celle-ci est encouragée par notre société marchande : on vante l’agressivité sportive et commerciale. Or elle dénature la compétition et l’émulation. L’émulation est utile pour développer l’énergie, la force individuelle et collective. Mais la compétition sans fair-play débouche sur la violence.

Dans notre société marchande on cherche à tout obtenir au moindre prix. Ainsi il faudrait davantage de surveillants dans les lycée mais on va les compléter par des appelés du contingent qui ne sont pas formés.

3. Nous sommes aussi dans une société violente qui se donne, par la télévision, le spectacle de sa propre violence. Et qui du coup l’entretient. On pourrait faire baisser autoritairement le pourcentage de films violents sans pour cela tomber dans des films à l’eau de rose. Cela s’est fait pour la protection de la chanson française avec la création des quotas. On a cru d’abord que les auditeurs, les jeunes, se détourneraient des radios puisqu’elle passaient moins de chansons anglo-saxonnes. Or c’est le contraire qui s’est passé : l’audience s’est maintenu et a même progressé. Leur goût avait évolué parce qu’on leur avait proposé autre chose.

Enfin beaucoup de contraintes sociales paraissent injustifiées. “Sur les murs où il y a écrit Défense d’afficher, il y aura toujours des affiches alors que celui d’à côté où il n’y a rien d’écrit, il n’y aura toujours rien. Donc pour moi si on interdisait beaucoup moins de choses, il y aurait moins de violence.”

4. Devant une agression les spectateurs se taisent ou fuient par peur de représailles personnelles. “On ne peut rien faire. Que voulez-vous qu’on fasse ? Les relations avec nos “ennemis” sont souvent très importantes. Si on dénonce la personne qui nous a agressé, il trouvera toujours le moyen de nous retrouver et de nous faire la peau, la personne qui nous a agressé ou ses relations.” Le délit de “non assistance à personne en danger” est rarement puni et la police est jugée souvent inefficace.

Les élèves racontent de nombreux cas de rackets mais cela ne sert à rien d’en parler entre soi si la Vie scolaire n’est pas informée : le faire par écrit pour dire ce qu’on a vécu. Informer la Vie scolaire par téléphone et au besoin anonymement des incidents graves auxquels on a assisté. Car par recoupements il est possible d’identifier les agresseurs et de leur faire passer le message : vous êtes repérés et vous tomberez à la prochaine agression. Peur de la dénonciation ? de la délation ? Non. Une communauté a le droit de se défendre et le devoir de défendre ses membres. Une élève du collège de Montereau remarquait que si la Vie scolaire avait été prévenue qu’un garçon portait une arme à feu, la victime serait encore vivante et viendrait en classe comme tout le monde.

5 Le retournement dans la réflexion collective commence à s’effectuer sur la remarque suivante : Si vous ne faites rien pour les autres, vous serez la prochaine victime.Le débat aborde alors la responsabilité individuelle : “Qu’est- ce que je peux faire, moi ?

6. – Maîtriser sa peur, rester nature, essayer de changer de mentalité. “Il faut déjà être plus nature et retrouver la notion du respect envers soi et les autres.” “Il faut d’abord se poser la question à soi-même. Savoir si on est violent ou pas et essayer de changer.” “C’est vrai qu’il faut être nature car certaines personnes quand on les pousse ou quand on leur parle un peu trop fort, s’énervent et cherchent à se battre. Ce sont de “petites bagarres” mais cela peut devenir violent et dangereux.

– dissuader quelqu’un quand il veut se montrer violent à l’égarder de quelqu’un d’autre, discuter, être compréhensif

– apprendre à rester calme et à vivre en groupe : “Pour moi, rester en groupe pour les sorties et dialoguer avec les autres.“Ne pas sortir le soir après 10 heures, faire tranquillement les devoirs à la maison. Ne jamais sortir seul” (Rires) “On doit rester calme et naturel et en groupe.” “Un jour au collège Monplaisir un garçon m’a mis un cutter sous la gorge pour obtenir mon argent. Et je m’en suis sortie grâce à des amis.”

– canaliser sa violence par le sport et la musique ; pratiquer des arts martiaux comme l’aïkido pour apprendre à maîtriser sa violence. “Pour se défendre, s’il n’y a personne pour nous aider, il n’y a que l’auto-défense de valable. Mais il ne faut pas l’utiliser pour provoquer.” “Au lieu de nous donner des emplois du temps chargés, les établissements pourraient donner des cours d’auto-défense. A n’importe quel moment de la journée, on peut se faire agresser.

– “Essayer de dissuader quelqu’un dont je connais l’intention de faire un acte de violence envers quelqu’un d’autre.”

Les violents sont souvent des timides qui cachent leur timidité par la violence”.

Il faut être compréhensif et combattre l’ignorance qui est un facteur important de la violence” (cf Platon : “Nul n’est méchant volontairement”)

7. – Pratiquer la bonne humeur et l’humour : l’humour – quand il évite la méchanceté – désarme, détend des situations dangereuses. “Lorsqu’on se fait agresser on peut essayer de détendre l’atmosphère même si c’est pas facile.”

“Notre comportement est nul. On a attendu un crime pour réagir. Je pense qu’il faudrait plutôt anticiper.” Car un acte de violence n’arrive pas d’une manière inopinée. Il faut anticiper, apprendre à lire les situations qui risquent de mal tourner.

– Avertir la Vie scolaire quand quelque chose d’anormal se produit (en parler aux surveillants et aux pions du contingent). Se sentir solidaire et responsable de la communauté : se protéger en protégeant les autres.

8. Conclusion :
“Aller voir la Vie scolaire.

Aller témoigner.


Avertir les copains.


Essayer de maîtriser sa peur »

9. Post-scriptum (avr 2015)  : Tout ce qui a été consigné en 1996 reste d’actualité presque 20 ans plus tard. La médiation a progressé (voir les autres fichiers du site) mais pas suffisamment  : les pesanteurs administratives plus que sociologiques freinent les énergies. La situation semble moins préoccupante dans les établissements privés ou publics qui ont su prendre leur liberté

Roger et Alii

Retorica

(1.400 mots, 8.500 caractères)

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