33 VIO violence panorama 2008-04

1. Etymologie. Le champ du mot violence est très complexe. Indo-européen wi- II “force”, sanskrit : vayah “force vitale”, grec is (chute du w-)  “force”, latin vis “force”, vir, viris, “homme masculin” par opposition à homo (humanité) mais aussi à mulier “femme” et femina, Vir c’est le héros, le soldat, virago la femme courageuse comme un homme (devenu péjoratif en français, comme homasse). Virtus “force physique”puis “morale” d’où vertu. De vis vient  aussi valeur mais aussi violare “attaquer par la violence, maltraiter, endommager, ravager, détruire” d’où viol, violent, violence. Mais aussi vin-dex “celui qui montre la violence avec le doigt”, d’où jus-dex “qui montre le droit”, “montre la violence faite à son client”, vindex “protecteur”, “vengeur”, vindicare “faire fonction de vengeur” d’où vindicatif, revendiquer, vindicte, vendetta. (Sources diverses)

Violence est emprunté (1215) au latin violentia “caractère emporté, farouche” et “force violente” en parlant d’un vent, de l’hiver, d’un vin etc. C’est l’abus de la force pour contraire quelqu’un à faire quelque chose et par métonymie un acte brutal, un acte de violence. Se faire violence, faire violence à un texte de loi, se faire douce violence (oxymore ironique) Non-violence vient du sanskrit ahimsa “non nuire” La viole (l’instrument de musique d’où violon) et la violette (fleur) viennent d’une racine évoquant un “chant doux et mélodieux” (D’après Alain Rey)

2. Au départ il y a l’énergie, le qi (chi) taoïste à la fois cosmique et personnel. Lorsque le qi se distribue harmonieusement la personnalité est équilibrée. Mais sous l’effet de nombreux facteurs, notamment extérieurs, un déséquilibre s’introduit. L’énergie se condense dans certaines zones et on peut parler d’agressivité (du latin agressio “attaque”, psychologisé et valorisé après 1873). Cette agressivité, comme la violence, est d’abord mentale, puis verbale, puis physique, individuelle et collective. La violence est souvent mimétique selon le philosophe René Girard : elle provient de l’envie, de la jalousie et de l’imitation. La violence a partie liée avec la concurrence,  la compétition (sportive, commerciale, politique) et s’oppose à l’émulation qui est saine et à la coopération qui est souhaitable. Nadia Volf (“J’ai choisi la liberté”) renonce à devenir une très grande joueuse d’échecs quand elle voit la souffrance chez l’adversaire qu’elle domine et elle deviendra un grand médecin acupuncteur. 

3. Caïn et Abel. Toutes les civilisations offrent une explication de la violence. L’Occident a repris le récit hébraïque du premier meurtre, celui d’Abel et Caïn, les premiers enfants d’Adam et Eve. Abel mort, Caïn exilé, le premier couple aura un troisième enfant Seth. Le récit biblique illustre le conflit entre agriculteurs (Caïn) et éleveurs (Abel). Il est probablement issu de tribus d’éleveurs car Caïn n’a pas le beau rôle mais des tribus caïnites revendiquent le signe de Caïn (un tatouage sur le front). L’offrande de Caïn ne plaît pas à Dieu : peut-être est-elle peu généreuse ? CaÏn en est très affecté.  L’offrande de Caïn est moins importante, plus contrainte que celle d’Abel qui plaît davantage à Dieu. Dieu met en garde Caïn “Si tu agis bien n’as-tu pas le front haut ? Mais si tu n’agis pas bien, la faute est couchée à ta porte. Elle te désire et tu la domines.” Ce que ne fait pas Caïn. Il tue Abel puis tente de se disculper près de Dieu : “Est-ce que je suis le gardien de mon frère ?”  Mais Dieu lui fait sentir l’ampleur de sa faute : “Le sang de ton frère crie du sol jusqu’à moi.” La terre ne le nourrira plus. Son châtiment sera l’exil. Caïn proteste : « on pourra le tuer ” (inconséquence du texte : ils ne sont pas seuls sur terre ?). Dieu décide de lui donner un signe qui le protègera. (Voir Genèse chap. 4 et les commentaires rabbiniques)

4. La colère gérée par le bouddhisme et le taoïsme. Ces deux spiritualités sont d’accord sur l’essentiel que je dégage à partie d’une conférence du  vénérable Thich Nhat Hanh (à église de Riverside New York, 25 _09_2001). Il évoque d’abord la guerre du Vietnam : “Une fois, j’ai appris que Bên Tre, une ville de 300.000 habitants, était bombardée par l’aviation américaine à cause de la présence de seulement quelques guérilleros qui essayaient de tirer sur les avions américains. Les guérilleros n’ont réussi à descendre aucun avion et ont quittés la ville. Mais elle a été détruite. Et le militaire responsable du bombardement déclarait plus tard qu’il fallait détruire cette ville pour pouvoir la sauver. J’étais très en colère.”  Pour canaliser cette colère il faut constamment être “en pleine conscience” : “… quand vous êtes en colère, vous êtes conscient que vous êtes en colère.” Il voyait que les jeunes Américains souffraient eux aussi, que leur souffrance venait de la politique et que celle-ci venait de la peur. Les vrais ennemis sont “l’ignorance, la discrimination, la peur, le désir et la violence”, ce que le bouddhisme nomme couramment les trois poisons : “le désir, l’aversion et l’ignorance”. On peut le combattre par l’attention. Il y a en l’homme des “graines de peur et de désespoir” mais aussi des “graines de compréhension, de sagesse, de compassion et de pardon.” Y compris chez les Américains. Le bouddhisme enseigne “la pratique de l’écoute profonde” à l’égard de tout le monde et d’abord de nos proches. Ce qui évite les “paroles amères” au profit des “paroles aimantes”.J’ai toujours conseillé au couple qui est en colère de retourner à sa respiration, à sa marche consciente, en embrassant sa colère et en regardant profondément dans la nature de sa colère. Et il peut ainsi transformer sa colère dans le quart d’heure ou dans les deux ou trois heures. S’il n’y arrive pas, un partenaire doit dire à l’autre qu’il souffre, qu’il est en colère et qu’il veut que l’autre le sache. (…) La deuxième chose qu’il peut dire ou écrire, c’est « J’ai fait de mon mieux. » Cela veut dire « Je pratique à ne rien dire, à ne rien faire quand je suis en colère parce que je sais que si je le fais à ce moment là je créerai encore plus de colère. Donc j’embrasse ma colère, je regarde profondément dans la nature de ma colère.» (…)La troisième chose que vous pourrez dire à l’autre est « J’ai besoin de ton aide » Ces trois phases sont le langage de l’amour véritable : « je souffre et je veux que tu le saches » « Je fais de mon mieux » « Aidez moi ». La même année le vénérable Thich Nhat Hanh a invité une quinzaine de Palestiniens et d’Israéliens au village des Pruniers où il réside. Ils se sont promis de poursuivre leur pratique et de revenir plus nombreux. Les Etats-Unis pourraient développer cette méthode. 

Le taoïsme propose une conduite plus physique en liaison avec les circuits d’énergie popularisés par l’acupuncture. Quand on est en colère, observer ses bras pour sentir cette énergie et la canaliser des épaules vers les mains, les doigts et au-delà des doigts. L’imaginer  qui s’écoule vers l’extérieur, tout en respirant lentement et profondément. En somme il s’agit d’évacuer physiquement sa colère. 

5. La violence sans colère Elle peut être le fait de personnalités dont la perversité a été consciemment développée par un système profondément inégalitaire comme le nazisme : je puis écraser mon prochain sans colère puisque je l’assimile à un animal nuisible. Mais le vénérable Thich Nhat Hanh pensait à un autre type de violence sans colère. Le bouddha a raconté cette histoire : « Il y avait un couple qui voulait traverser le désert pour atteindre un autre pays dans l’espoir de trouver la liberté. Cet homme et cette femme avaient avec eux un petit garçon, de l’eau et de la nourriture. Mais ils n’avaient pas bien calculé et à mi chemin dans le désert, ils tombèrent à court de nourriture et ils savaient qu’ils allaient mourir. Après beaucoup d’angoisse, ils décidèrent de manger leur garçon pour pouvoir survivre et traverser le désert et c’est ce qu’ils firent. A chaque fois qu’ils mangeaient un morceau de chair de leurgarçon, ils pleuraient. Le Bouddha demanda aux moines, « Chers amis, pensez-vous que ce couple se réjouissait de manger la chair de leur garçon ? et Il ajoutait « Il est impossible de se réjouir de manger la chair de son enfant. Si vous ne mangez pas en pleine conscience vous êtes en train de manger la chair de votre fils , de votre fille, de vos parents ». Manger est un acte extrêmement violent. Cette inconscience, cette ignorance est la cause de nos maux. “L’UNESCO nous dit que chaque jour 40.000 enfants dans le monde meurent faute de nourriture. Chaque jour 40.000 enfants. Et la presque totalité des graines récoltés en occident sert à nourrir le bétail. Quatre vingt pour cent du maïs récoltés dans ce pays [les Etats-unis ]sert à nourrir le bétail pour produire la viande. Quatre vingt quinze pour cent d’avoine produit par ce pays n’est pas destiné à notre nourriture mais pour élever le bétail à viande. D’après ce récent rapport que nous avons reçu, quatre vingt sept pour cent de toutes les terres agricoles aux Etats-Unis sont utilisés pour élever le bétail. Cela représente quarante cinq pour cent de toute la surface de terre aux Etats-Unis.” Même chose pour l’eau. Une livre de viande exige 11.325 litres d’eau et une livre de blé 113. “Un régime végétarien intégral nécessite 1.359 litres d’eau par jour tandis qu’un régime à base de viande demande plus de 18.120 litres par jour.” Pollution et obésité sont la conséquence de cette violence inconsciente. 

6. Le droit, antidote de la violence

Anecdote. Un Avignonnais, dans les années 1990 : “Je sors toujours armé. Je tirerai si on m’attaque. Et je tirerai pour tuer. Je ne tiens pas à ce que mon agresseur sorte de l’hôpital et se venge. je préfère être un coupable vivant qu’un innocent mort.” 

Pascal. Justice – force :”...Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.” (Fragment 103, Lafuma, Seuil)

La Fontaine. Le loup et l’agneau (Fable I.10)

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Nous l’allons montrer tout à l’heure.”

Maxime. “On entend le bruit du mur qui s’écroule mais jamais celui du blé qui pousse”.

Tentons un parallèle entre ces quatre informations. L’anecdote montre à quelle extrémité mène l’absence de police efficace et l’absence de droit dans la pratique. Donc carence de l’Etat. Chez Pascal l’Etat semble être désigné par “on”. Il ne cherche pas à mettre sa force au service de la justice. Et comme il veut garder les apparences de la légalité, il décrète que sa force est appelée justice. Nous sommes en plein âge classique  avec bientôt le pouvoir absolu de Louis XIV sous lequel vit La Fontaine. Dans sa fable “Le loup et l’agneau” il manque le troisième acteur, le berger qui représenterait le droit, la justice, la protection. La maxime, d’origine non-violente, pourrait être  plus rassurante : le blé qui pousse est signe d’espoir mais les médias (“On entend”) vivent du récit des catastrophes, récit demandé par leurs lecteurs, télé-spectateurs et internautes. 

7. L’art générateur de violence ? C’est la question que se pose Anthony Burgess après le succès de son livre “Orange mécanique” et plus encore après celui de film de Stanley Kubrick qui en est tiré.

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8. Domaines d’investigation et corrélats . Définis ici par ordre alphabétique, ces domaines renvoient à des dossiers ou des fichiers spécifiques :

– arts martiaux (pour canaliser la violence)

– autorité (dévoyée en abus de pouvoir)

– banlieues (lieu de violences non canalisées)

– barbarie 

– banlieues

– bouc émissaire (détournement de responsabilité)

– boycott (technique de lutte)

– censure (son rôle dans la violence)

– colère

–  collège (lieu de violence non éduquée)

– conflit (il est dans la nature des choses : “Polemos est le père de toute chose” Héraclite ; il faut apprendre à le gérer

– crime

– délinquance juvénile

– délinquance financière

– désobéissance (positive ou nocive)

– duel 

– dialogue

– école (lieu de violence non éduquée)

– éducation à la paix

– harcèlement

– incivilités

– insécurité

– jeu coopératif

– lycée (lieu de violence non éduquée)

– marchés financiers 

– maternelle (lieu de violence non éduquée)

– médiation (à l’école, tous niveaux)

– médias (caisses de résonnance, amplifie la violence

– non-violence

– otages

– parole

– peur

– racisme

– respect

– révolte

– sadisme

– spéculation

– sport

– torture (soumission à l’autorité)

– vengeance

– victime

– viol

– violence (légitime ou illégitime)

– vol 

9. D’autres sections traitent de la violence, notamment 12 GUE (guerre) et 15 JUS (justice) mais si l’on réfléchit toutes les sections  sont plus ou moins concernées : 06 EDU (éducation), 26 REL (religion), 30 SEX (sexualité), 31 SOC (société)… Le classement des articles est à la fois logique, intuitif et personnel.

Roger et Alii

Retorica

(12.800 caractères) 

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