02 BIB Jubilé mystique 49 + 1 – 2012 – 02

  1. On a vu dans 23 POL dette publique solution Partouche qu’une dette ne s’annulait pas mais qu’elle se renégociait. Pourtant la solution Partouche annule toutes les dettes ou au moins les met en réserve.Dans son principe elle rejoint le jubilé biblique, période jubilatoire s’il en est. D’où l’intérêt d’approfondir cette notion, proprement mystique. La semaine de 7 jours se conclut sur le shabbat dans le judaïsme et l’islam, le dimanche dans le christianisme. La semaine de semaines, 7 X 7 = 49 + 1 = 50 jours, caractérise la Pentecôte juive et la Pentecôte chrétienne. La semaine d’années finit sur l’année sabbatique (ou shabbatique). Le jubilé est une semaine de semaines d’années shabbatique (50 ans). Une semaine de millénaires. conduit au millénaire shabbatique. 49 est aussi un chifre remarquable dans la tradition tibétaine.
  2. Le mot grec “Pentecôte” signifie 50 et cette célébration a lieu 50 jours après Pessah (juifs) et Pâques (chrétiens). Chez les juifs c’est shavouot (“semaines” parce que cette fête intervient 7 semaines après Pâques). Autrefois fête de la moisson du froment, elle est devenue la fête du don de la Thora à Moïse et aux Israélites sur le mont Sinaï. A cette fête on lit en entier le livre de Ruth parce que l’épisode se passe à la période des moissons et que Ruth s’est convertie librement au judaïsme. Dans le christianisme, cette fête commémore la descente du Saint- Esprit sur les apôtres (Actes des apôtres 2, 4) Cette descente est concrétisée par des langues de feu, le don des langues, l’intelligence de la foi et une force de persuasion (charisme) qui provoque les premiers baptêmes.
  3. Le temps juif repose entièrement sur le chiffre 7 : shabbat, 7 semaines entre Pessah et Chabout, 7 mois entre Pessah et Rosh Hachana, 7 ans pour l’année sabbatique (chemittah) où la terre et les hommes doivent rester en repos, 7 ans pour la durée de la servitude pour un esclave hébreu, 7 x 7 ans + 1 = 50 ans pour le jubilé et aussi 6.000 ans + 1.000 ans pour l’arrivée du temps messianique et enfin 7.000 x 7.000 ans + 1.000 ans = 50.000 ans pour la fin d’un monde et la possibilité pour l’Eternel d’en reconstruire un autre.
  4. L’année shabbatique (Chemittah) revient tous les sept ans (Bible Lévitique Chap. 25) et l’année jubilaire tous les 50 ans (7 x 7 = 49 + 1 = 50). Avec l’olivier et le figuier la vigne est une culture en honneur en Israël. Lors de l’année shabbatique la vigne n’est pas taillée. Elle se repose comme les hommes et comme l’Eternel. Même chose pour la moisson. Cette année-là le produit des cultures appartient à tout le monde (hommes libres, esclaves, étrangers) car la propriété privée est suspendue. Cette règle, encore respectée en Israël par certains juifs très religieux soulève des problèmes pratiques réglés par les tribunaux rabbiniques. Rachi (Troyes, 1040 – 1105) est un commentateur juif français très célèbre. Pour lui, les 70 années d’exil à Babylone – selon un calcul théorique mais non historique – correspondent aux 70 années sabbatiques qui avaient été alors abolies. (Lév 25, 4- 7).De plus l’année sabbatique et le jubilé n’ont pas été appliqués pendant plus d’un siècle après l’Exode car il fallait que tous les enfants d’Israël fussent dans le pays : “Vous proclamerez la liberté dans le pays pour tous ses habitants.” (Lév. 25, 10). Enfin ces lois ne sont pas applicables hors d’Israël.
  1. Jubilé : 7 x 7 = 49 +1 = 50. Le jubilé, tous les 50 ans, va plus loin encore que l’année shabbatique. Il libère les esclaves, les dettes, les terres et restaure les droits initiaux. Libérant les esclaves, il rappele la sortie d’Egypte. Le mot jubilé vient de iobel (bélier). Par extension le iobel désignait la corne de bélier comme instrument de musique. On l’appelait aussi shofar et c’est au son du shofar que l’année jubilaire était ouverte. Ce qui est vendu entre deux jubilés ce n’est pas la terre mais le produit qui reste à courir jusqu’au prochain jubilé car la terre n’appartient qu’à l’Eternel (Lév 25, 10-18). Cette société n’est pas fondée sur l’accaparement des biens ou leur consommation. Plus rien ne doit détourner l’âme : une paix surnaturelle plane sur tout ce qui vit. L’homme revient à son état naturel.
  2. Comme on ne travaille pas l’année shabbatique (49°) ni l’année du jubilé (50°), il faut prévoir une récolte triple la 48° année et donc des silos appropriés pour ne rien cultiver pendant deux ans. Les lois jubilaires ne concernent que les propriétés et leurs dépendances mais non les maisons situées dans les murs des villes : leur propriété est inaliénable. Même remarque pour les biens des lévites consacrés au service du Temple. Les travaux pénibles qu’ils doivent y effectuer leur interdisent toute autre tâche. Ils sont mis en retraite à 50 ans au moment du jubilé ! Ce qu’ils possèdent est inaliénable, car en fait ils appartiennent à l’Eternel, eux et leurs biens. (Lev 25, 32-34). La solidarité (“ton frère”) exige que l’on aide tout le monde, y compris les étrangers. Ceux-ci relèvent de deux catégories : guér : étranger à la religion et non résident et toshab : étranger installé. On ne peut pas faire commerce des fruits de la terre pendant l’année shabbatique ni pendant le jubilé. Sinon, de proche en proche, on en viendrait à vendre sa fille. On finirait par trouver plus avantageux de la vendre temporairement que d’emprunter de l’argent à intérêt. Cette interdiction prouve que la pratique existait. Or le prêt à intérêt était interdit (Lév 25, 35-37). Un hébreu pouvait se vendre comme esclave pendant un temps donné pour annuler une dette. Le maître devait le traiter dignement. Un proverbe talmudique dit : “Quiconque acquiert un esclave hébreu acquiert un maître.” Un midrach raconte l’histoire suivante. Un maître et son esclave arrivent dans une auberge. Il n’y reste qu’une chambre à deux lits mais un seul oreiller. Qui aura l’oreiller ? La hiérarchie sociale voudrait que ce soit le maître mais les sages, les rabbins, s’appuyant sur Lev 25,40 et le proverbe qui lui correspond, jugent que c’est l’esclave qui doit bénéficier de l’oreiller. L’esclave hébreu doit être libéré à la 7° année de sa servitude. L’esclave hébreu devenu peu rentable est remplacé par des salariés hébreux et des esclaves étrangers.
  3. Le mot jubilé a pris plusieurs sens :
  4. a) Solennité publique, chez les Juifs, qui, se célébrant de cinquante en cinquante ans, amenait la rémission de toutes les dettes, la restitution de tous les héritages aux anciens propriétaires, la redistribution des terres et la mise en liberté de tous les esclaves.
  5. b) Dans la religion catholique, indulgence plénière, solennelle et générale, accordée par le pape en certains temps et en certaines occasions.
c) Fête, forcément jubilatoire, célèbrée au terme de cinquante ans d’exercice d’une fonction ou de mariage.
  6. Jubilé et âge du monde. Maïmonide affirme que ce monde créé par Dieu est cependant éternel et n’a aucune fin. Nahmanide lui objecte que la tradition juive opte pour une autodestruction du monde et pour un nouveau commencement. Pour les Sages l’histoire de l’humanité se déroule en trois phases de deux mille ans chacune, le septième millénaire étant celui de l’ère messianique qui est “entièrement Shabbat et paix messianique” (Talmud Aboda Zara 9a). La prière du matin dit bien que “lorsque tout sera fini, l’Eternel règnera toujours dans Sa grandeur”. Le monde reprendra cependant sur une nouvelle série de sept mille ans avec un jubilé de 50.000 ans.

La chemittah (l’année shabbattique) est pour l’Eternel mais le jubilé est pour l’homme, à cause de la libération des esclaves. “C’est une année sainte pour vous” (25,12). On a vu que la limite de 50 ans était celle de l’âge de la retraite pour les lévites et pour tous le signal de la réduction de l’activité et la préparation à l’au-delà.

D’après Flavius Josèphe voici comment on sortait du jubilé en cas d’amélioration de la propriété. A l’entrée du jubilé on évaluait les bénéfices et les dépenses réalisés sur l’exploitation. Si les dépenses l’emportaient le propriétaire reprenait simplement son bien. Mais s’il y avait bénéfice il versait la différence entre le bénéfice et la dépense. En cas d’égalité, le terrain était simplement rendu.

Les maisons dans les villes entourées de murs n’étaient pas soumises au jubilé comme nous l’avons vu ; par contre les maisons en rase campagne l’étaient. Aucune terre exploitée ne pouvait être consacrée à un lotissement. Il en résultait donc une stabilité remarquable entre les villes et les campagnes.

  1. Les réflexions qui suivent sont nourries en grande partie mais pas totalement par l’ouvrage très savant de Sylvie Anne Goldberg “La clepsydre, Essai sur la pluralité des temps dans le judaïsme” Albin Michel, 2000) Le temps juif a été calculé selon trois normes différentes :

a). On a compté selon des durées brèves, à partir de la sortie d’Egypte, de la construction du Temple, des chronologies royales, de l’Exode et enfin de l’ère séleucide (mort d’Alexandre) ,: “C’est en telle année du règne de…”.Les chronologies bibliques ne coïncident pas entre elles. Néanmoins on admet : – 430 ans d’esclavage en Egypte
- 480 ans.entre la sortie d’Egypte et la construction du Temple.
- 70 ans entre la destruction du premier Temple et la construction du second.
- 410 ans pour la durée du premier Temple
- 420 ans pour la durée du second Temple. La destruction du second Temple (celui d’Hérode) ouvre une perspective historique qui attend le retour. Il se fera en 1948 avec la proclamation de l’Etat d’Israël. Mais ce décompte va s’effacer devant l’âge du monde.

  1. b). On a compté selon les jachères définies par l’année sabbatique et les jubilés. On pense que cela s’est fait au retour de l’Exil. Celui-ci s’est déroulé en trois temps (-1° exil 597 avJ.C -2° exil 586-581 -3. Retour 538: total59 ans). Les 7 jours sont une invention babylonnienne ; le 7° jour était chômé parce que jugé funeste et que rien de bon ne pouvait sortir de ce jour-là. Le judaïsme inverse sa signification et en fait un jour faste. A partir de là il construit une perspective cosmique proprement hébraïque fondée sur l’année sabbatique et les jubilés. Le Jubilé de millénaires part de la réflexion du psalmiste “Une journée de Dieu c’est mille ans de l’homme”. Dieu est au travail pendant 6.000 ans. Il se reposera donc pendant le 7° millénaire.
  2. c) L’âge du monde est la norme actuelle du judaïsme. En 2012 de l’ère chrétienne nous sommes en 5773 de l’ère juive. Ce calendrier prend pour point de départ la création de l’univers d’après des spéculations et des calculs tirés de la Genèse. L’âge du monde est donc évalué en 2012 à 5773 ans. Cette norme définit un cadre universel dans lequel se situe le judaïsme. Celui-ci prend acte de la dispersion juive définitive en renonçant à un calendrier du retour. D’abord évoqué timidement et d’une manière contradictoire (les calculs ne coïncident pas à cause des calendriers lunaire et solaire) l’âge du monde donne ensuite lieu, dans le haut Moyen-Age, à d’âpres querelles entre juifs et chrétiens.  Je pense que cet âge du monde prendrait plutôt comme point de départ la création de l’homme. Ceci correspondrait au tournant du néolithique et à la création d’une société moderne, fondée notamment sur les villes. Il n’y a vraiment d’homme que social dans la perspective biblique : Adam, Eve, Caïn, Abel sont des entités qui renvoient à des groupes sociaux. Caïn est présenté comme le fondateur des villes et de la métallurgie. Cette famille est déjà une famille nucléaire si on en croit Emmanuel Todd : “L’origine des systèmes familiaux” (tome 1, 2011 Gallimard)
  3. Depuis le 5° siècle un moine chrétien a proposé un calendrier fondé à partir de la naissance de Jésus. Ce calendrier se popularise très lentement car les chrétiens vivent comme les juifs sur un calendrier de l’âge du monde mais les deux calendriers ne coïncident pas car un débat théologique fondamental sépare les deux communautés. Pour les juifs le temps écoulé entre Adam et Alexandre est de 3.448 ans. Pour les chrétiens il est de 5.180 ans. Pour les juifs l’apparition de Jésus intervient donc au milieu du 4° millénaire et pour les chrétiens au milieu du 7° millénaire. Mais voici qu’un troisième monothéisme apparaît, l’islam, qui impose son propre calendrier. Du coup, entre le 9° et le 11° siècle, la chrétienté popularise totalement l’ère chrétienne. L’âge du monde devient l’ère juive. Et ceci va avoir des conséquences très importantes que Samson Raphaël Hirsch (1808-1888) résume en une formule lapidaire : “Le catéchisme juif c’est son calendrier”. Explication : 1. le calendrier définit les fêtes juives sur lesquelles reposent les données fondamentales du judaïsme. 2. Ce calendrier définit une spécificité juive qui a perduré à travers les siècles.
  4. Un peu hors sujet. Comment se fait-il que les juifs aient connu, comme nation, les pires exactions de la part des Romains mais non comme croyants dans la diaspora romaine alors que les chrétiens, issus du judaïsme, étaient eux-mêmes durement persécutés ? Le christianisme était une secte apocalyptique avec choix résolu du martyre en Asie mineure, notamment vers le II° siècle. son message était simple : pourquoi vivre dans un monde voué à une mort prochaine ? Les pires tourments terrestres ne duraient qu’un moment. Le paradis et sa joie éternelle étaient à portée de main. Il fallait en persuader les parents et les amis. Toutes les autres considérations, notamment économiques, devenaient dérisoires. La société romaine était clairement menacée d’où les persécutions anti-chrétiennes. Quand l’empereur Constantin se fit chrétien (en 312), la situation changea radicalement. Le christianisme s’assagit et reconstruisit une culture qu’il avait détruite.
  5. Pour les juifs en exil le problème était totalement différent. Aux yeux du pouvoir romain c’étaient des étrangers, discrets et surtout sans menées prosélytes. Ces trois caractéristiques suffisaient pour qu’ils ne fussent pas touchés par les persécutions. D’ailleurs ils étaient méprisés pour la circoncision (assimilée symboliquement à une castration) et le shabbat (qui les faisait passer pour des paresseux). Ils vivaient sur leur propre calendrier tout en respectant le calendrier en usage à Rome (fondé sur le règne des empereurs). On distingue ainsi à la fois la matrice d’un anti-judaïsme que le christianisme transformera en antisémitisme (avec le thème du “peuple déicide”) et aussi les éléments indispensables pour une survie communautaire en diaspora : un calendrier propre renvoyant à des fêtes et des notions fondamentales comme la sainteté du shabbat. La survie du peuple juif commençait.
  6. La mystique tibétaine connaît, elle aussi, avec le bardo, la thématique du 49. On appelle bardo ou “état intermédiaire” six états transitoires : la naissance, les rêves, la méditation, la mort, la réalité suprême et le devenir. Les trois premiers bardo concernent la vie d’ici-bas et les trois derniers tout le processus de 49 jours qui sépare la mort de la renaissance. Le “Bardo Thôdol” est “la délivrance par l’audition dans l’état intermédiaire”. C’est le livre des morts tibébain, découvert au XIV° siècle comme terma (“trésor” enfoui puis découvert). Dans le bardo de la mort apparaît une aveuglante lueur blanche (7 jours). Le bardo de la réalité suprême lui fait suite avec un mandala aux vives couleurs (14 jours). Dans le bardo du devenir s’ouvrent les six possibilités de renaissance possibles. En principe elles sont déterminées par le karma mais un assistant peut lire le Bardo Thôdol. Si le défunt est en état de le comprendre il peut orienter son avenir et peut-être couper court à toute renaissance en rejoignant la Claire Lumière. Sinon ce bardo du devenir dure 28 jours, soit 49 jours au total. La renaissance ou l’incarnation dans le fœtus se produirait donc le jour suivant, soit 49 + 1. Consulter “Le livre des morts tibétain, La Grande Libération par l’écoute dans les états intermédiaires” de Padmasambhava, traduit et commenté par Philippe Cornu avec une préface de Mathieu Ricard, éd. Buchet- Chastel, 2009, 780 p.)

Roger et Alii
Retorica
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