07 ESS maximes citations 2010-01-18

1. Les maximes et les citations sont des phrases courtes incitant à la réflexion par leur allure surprenante ou paradoxale. Leur différence ? La maxime est l’œuvre d’un auteur qui traduit sa pensée en moins de quarante mots. Les « Maximes » (1678) de La Rochefoucauld sont les plus célèbres en français : “Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement”. La citation est un relevé de phrase qui a plu ; c’est donc, en quelque sorte, le travail d’un lecteur. Les proverbes relèvent de la sagesse populaire et ne craignent pas la contradiction (Ex: « Tel père, tel fils » en face de « A père avare, fils prodigue« ). Ajoutons le mot d’apophtegme qui désigne une « parole mémorable ayant valeur de maxime » dit le Robert. Ce mot a été emprunté au grec en 1529. C’est à dire en plein humanisme. Détail très intéressant.

2. Pratique Relever des citations, les noter dans des carnets puis les réutiliser est une pratique au moins bi-milléraire. Certains auteurs anciens ne nous sont connus que par les citations relevées dans leurs oeuvres. Le Moyen-Age puis l’humanisme en ont largement usé. Mais le premier écrivain à utiliser massivement les citations pour les commenter et construire son œuvre est Montaigne, humaniste de la fin du XVI°s. Il y recourt constamment dans ses « Essais ». Il avait même fait peindre des citations grecques sur les poutres de sa « librairie », sa bibliothèque. Probablement pour s’en souvenir ! Il est ravi de trouver dans l’Antiquité des écrivains qui pensent comme lui. Cela justifie son idée fondamentale : « Tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». Les citations servaient de tremplin à sa pensée.Et c’est ainsi qu’il faut en user. Sur cette question on peut consulter Antoine Compagnon : La seconde main ou le travail de la citation (Seuil 1979).

3. Signification D’où la pratique du cahier-répertoire alphabétique relié, donc quasiment un livre, dans lequel on note ses découvertes, profondes, poétiques, paradoxales, ironiques. etc. Ex : “Tout ce qui n’est pas donné est perdu”, « Tout ce qu’on n’a pas est inutile » (proverbe chinois), “Avez-vous pensé à leur donner des fleurs avant de leur donner du pain ?” (Petits Frères des Pauvres), “On ne demande pas à Prométhée des nouvelles de son foie mais de son feu.” “J’appelle égoïste celui qui ne pense pas à moi” etc… Certaines sont très célèbres et quelquefois mal comprises. En voici une couramment employée à contre-sens : « Œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie« . (Bible) ( = Pour un œil pas plus qu’un œil, pour une dent pas plus qu’une dent, pour une vie pas plus qu’une vie. C’est la règle juridique du talion (mot venu du latin talis) qui exige non la vengeance mais la compensation et l’indemnisation.

Les citations et les maximes sont souvent employées comme formules magiques qui aident à penser, à aimer, en bref à vivre. Elles jouent le rôle de mantra (voir 26 REL mantra) Elles entretiennent le dynamisme personnel. On en change bien sûr. Mais pour pouvoir les retrouver facilement dans le cahier-répertoire il faut les coiffer d’un mot-clé qui en donne le thème. Ainsi une vision originale de la vérité sera classée à la lettre V sous le thème VERITE 1, puis viendra peut-être une citation sur la science à classer à SCIENCE 1. Quand reviendra une autre citation sur la vérité elle deviendra VERITE 2 etc… de telle sorte que les regroupements se ferontt d’une manière quasi naturelle.

4. Confrontations et intertextualité

Voici justement une série de citations et de maximes qui appellent la comparaison, la confrontation.

VERITE 1.

« Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité ».(Romain Rolland)

SCIENCE 1

« Mais parce que, selon le sage Salomon, Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient, servir, aimer et craindre Dieu ». (Rabelais)

EDUCATION 1

« Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur (=précepteur) qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on y requiî tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science ». (Montaigne)

LECTURE 1

« Je hais les livres. Ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne connaît pas ». (J.J Rousseau).

AMITIE 1

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais (=Etienne de la Boétie, son ami), je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». (Montaigne)

VOYAGE 1

« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis mais non pas ce que je cherche ». (Montaigne)

VERITE 2

« Quand la vérité met le poignard à la gorge, il faut baiser sa main blanche, quoique tachée de sang » (Agrippa d’Aubigné).

LECTURE 2

« La lecture conduit au seuil de la vie spirituelle. Elle ne la constitue pas ». (Proust)

EDUCATION 2

« Il faudrait un homme qui soit tout un homme, le préparer à gagner sa vie puisqu’il faut d’abord qu’il la gagne. Mais aussi à la vivre quand il l’a gagnée ». (Jean Guéhenno).

INTELLECTUEL 1

« L’intellectuel n’est pas forcément celui qui intervient dans le débat d’idées, mais celui qui veille à la justesse des mots ». (Jean Paulhan)

VERITE 3

« Right or wrong, my country. If it is right, keep it right. If it is wrong, make it right » (“Droit ou tordu, mon pays. S’il est droit garde-le droit. S’il est tordu, rend-le droit” ou mieux “Qu’il ait raison ou tort, c’est mon pays.S’il a raison, garde-le tel, S’il a tort, redresse-le” ).

EDUCATION 4

« Poser une question peut vous faire passer pour un sot pendant un instant ; si vous ne la posez pas, vous le resterez et pour toujours » (proverbe chinois)

Si nous examinons attentivement ces douze citations nous voyons comment elles se répondent les unes aux autres, se complètent ou se contredisent, directement et indirectement. La littérature et la philosophie sont ainsi faites d’un dialogue constant entre les textes c’est-à-dire les écrivains et nous-même. C’est ce dialogue entre les textes que l’on appelle intertextualité Et dès que nous lisons un texte, que nous le commentons, que nous l’expliquons (de ex-plicare, “ôter le pli, déplier”) nous entrons nous aussi dans ce dialogue qui dure depuis les débuts de l’humanité.

5. Une question de Laurence : « D’où vient exactement ce proverbe taoïste “Si vous courez après le bonheur, c’est que le bonheur vous tourne le dos” je voudrais le commenter avec les élèves et le mettre sur Philomène. » Je suis bien incapable de le dire mais en elle-même la question mérite un petit approfondissement qui va nous mener assez loin. Je parlerai plutôt d’une maxime attribuée aux taoïstes. Le proverbe relève d’une sagesse intemporelle des nations et il ne craint pas la contradiction. « Tel père, tel fils » a pour opposé « A père avare, fils prodigue ». Ces deux proverbes sont d’ailleurs vrais l’un et l’autre. La maxime est un jugement ou un conseil intemporel mais qui, me semble-t-il, provient d’une aire géographique donnée. C’est le cas de cette maxime taoïste qui pourrait d’ailleurs être d’origine bouddhiste ou confucéenne. Mais son ancrage concret et pragmatique évoque bien le tao, la « voie ». On en trouvera bien d’autres dans « Le tao au jour le jour. 365 méditations taoïstes » de Deng Ming-Dao (Albin Michel), excellent ouvrage dont je recommande la lecture mais la maxime taoïste en question m’est parvenue par d’autres voies, peut-être un hebdomadaire… En voici une autre attribuée à Confucius : (551 – 479 av. J.-C.) : « Lorsque tu viens au monde, tout le monde sourit : tu es le seul à pleurer. Mène ta vie de telle manière que, le jour de ta mort, tout le monde pleure et que tu sois le seul à sourire. » Autre ancrage, cette fois en Afrique : « La terre ne nous appartient pas. Elle nous a été prêtée par nos enfants. »

6. Les contre-sens. C’est le cas du mot prêté à Marie-Antoinette : « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche. » On y a vu un intolérable mépris à l’égard du peuple. La vérité est bien différente. Tous les matins de nombreux nécessiteux se présentaient au château de Versailles pour y recevoir du pain. Ce jour-là le pain manquait et la reine, émue de pitié, commanda qu’on leur donne la brioche faite pour la table du roi. Autre exemple. On connaît la phrase de Goethe : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre. » On y voit la condamnation éventuelle d’un innocent. Le contexte montre que c’est le contraire qu’il faut comprendre. En mai 1793 à Weimar, Goethe eut l’occasion de sauver la vie à un malheureux que la foule voulait lyncher parce qu’elle le croyait coupable d’avoir allumé un incendie. Goethe s’en expliqua par cette phrase qui signifie : mieux vaut laisser s’échapper quelqu’un qui est peut-être coupable (une injustice) que de tolérer qu’il soit livré à une foule dévorée par la haine (un désordre). En somme : même si un homme est coupable, ceux qui le lyncheraient seraient des criminels.

7. Autre florilège :

« Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté. » (Antoni Casas Ros « Le théorème d’Almodovar », Gallimard, 2008)

« L’écrivain écrit ce qu’il peut, le lecteur lit ce qu’il veut. »

« La vraie source de toute création, c’est l’imagination. La vie est une prison où seule l’imagination peut percer une fenêtre. » (Simon Leys, « L’Ange et le cachalot », Le Seuil, 1998)

« Dans je pense donc je suis, le je de je suis n’est pas le même que le je de je pense. » (Jean-Luc Godard, sans date)

« J’ai senti que j’étais fort le jour où j’ai compris que je devais être prudent. » (Ibn Séoud, 1880 – 1953, fondateur du royaume d’Arabie saoudite sur lequel il a régné de 1932 à sa mort).

« Seul celui-là t’aime auprès duquel tu peux te montrer faible sans provoquer la force. » (Theodor Adorno)

« Si tu n’espères pas tu ne rencontreras pas l’inespéré. » (Héraclite)

« Il faut aimer la vérité plus que soi-même mais autrui plus que la vérité. » (Maïakovski et Romain Rolland)

« Il est impossible de comprendre et de punir à la fois. » (Paul Valéry)

« Heureux l’élève qui, comme le fleuve, suit son cours dans son lit. » (anonyme)

« Moi, pour la modestie, je ne crains personne. » (un anonyme, modeste bien sûr)

« J’appelle égoïste celui qui ne pense pas à moi. » (cité par Jean d’Ormesson, sans date)

« L’homme est un sujet qui se met devant le verbe pour avoir l’air d’agir. » (anonyme, sans date)

« Dormez tranquille, un flic est né ce soir » (lu sur une palissade, à Paris, mai 1968)

« Appuyez-vous solidement sur les principes. Ils finiront pas céder. » (Oscar Wilde mais je l’ai lue attribuée au maréchal Foch ! Ce qui changeait tout !)

Un anarchiste marche dans les clous pour éviter d’avoir affaire à un flic.

8. Le détournement de maximes et proverbes. Il a été pratiqué par Lautréamont (1846 – 1870) : Pascal « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on en parle. » Lautréamont : « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on n’en parle point. » Vers 1920 le journal L’Intransigeant jugeait ainsi le mouvement Dada, précurseur du surréalisme : « Il faut violer les règles, oui, mais pour les violer il faut les connaître. » Benjamin Péret et Paul Eluard s’en vengèrent par les variations suivantes : « Il faut connaître les règles oui, mais pour les régler il faut les violer. Il faut régler les viols, oui, mais pour les régler il faut les connaître. Il faut connaître les viols, oui, mais pour les connaître il faut les régler. Il faut violer la connaissance, oui, mais pour la violer il faut la régler. » Et dans « 152 proverbes mis au goût du jour » (1925) ils développaient les aphorismes suivants : « Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens. » « Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune. » « Quand la raison n’est pas là les souris dansent. » « Il ne faut pas lâcher la cane pour la pêche. » etc. Dans le domaine de l’absurde on retiendra également « Je mange beaucoup oui, mais souvent » (Sacha Guitry) ou « Il a une mémoire étonnante, oui mais inexacte » (Paul Valéry) etc.

9. Autodestruction de cet article. « A force d’aller au fond des choses on y reste. » (Jean Cocteau)

Roger et alii

Retorica

(12.000 caractères)

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