12 GUE soldat vs civil – caleçons courts 2019-12

 

12 GUE soldat vs civil – caleçons courts – 2019-02-08

 

Le professeur de français que je suis a été séduit par ce texte de haute volée que j’évoque ensuite. Il fournit un éclairage de première main sur un aspect trivial des « évènements », comme on disait pudiquement alors en 1960. Viviane qui me transmet ce rapport évoque le fond de l’affaire : « Pour la petite histoire, les caleçons courts commandés en grosses quantités n’ont pas « emballé  » les jeunes et l’armée pour les écouler les a reconvertis en shorts de sport,  après suppression de l’ouverture qui a été définitivement cousue. » (2019-02-07). Le titre primitif était « 13 HIS Algérie – guerre d’Algérie – caleçons courts. » Après réflexion j’ai changé le titre en « 12 GUE soldat vs civil – caleçons courts ». La numérotation est de Retorica. Roger

 

(1) Il s’agit d’un rapport, résultat d’une enquête d’opinion menée en septembre 1960, dans le Constantinois, par un chef de bataillon en activité. Il répond à une demande de l’intendance militaire sur l’opportunité d’imposer le caleçon court aux troupes. Il a procédé à une enquête d’opinion menée très sérieusement près de ses subordonnés et de son médecin.

 

(2) Ce rapport se présente sous la forme d’une dissertation classique en trois points : facteurs vestimentaire, médical et psychologique. Le facteur vestimentaire se  révèle négatif : porté sous le short dont le port se répand en Algérie, le caleçon court sera d’une « remarquable indiscrétion ». D’où l’« accueil froid » de la troupe. Le facteur médical apparaît lui aussi négatif. Fait d’un tissu rèche (qui ne s’assouplit qu’après une quinzaine de lavages)  ce caleçon sera source d’inflammations multiples. Enfin le facteur psychologique, le plus important  condamne le caleçon court sans appel.

(3) En effet le soldat reste un civil qui aspire à le redevenir d’où « l’affreuse « quille » dont je m’efforce d’éviter l’apparition sur les murs de mes casernements ».  C’est aussi un anxieux  qui prévoit toujours le pire. D’ailleurs le caleçon a mauvaise réputation comme le prouve l’expression « se retrouver en caleçon » lors d’une défaite. Or « l’Armée française, dans ce domaine, après 1940, l’Indochine, le Maroc et la Tunisie, a l’épiderme extrêmement sensible. » Ceci est surtout la remarque d’un officier.  Celui-ci remarque que la tenue du militaire  est devenue plus seyante qu’en 1939. D’où cette conclusion un peu surprenante :  «… la moralité étant à ce qu’on dit en baisse depuis l’institution de l’école laïque il ne faut pas s’étonner que le militaire veuille se trouver, quoiqu’il arrive, dans une situation vestimentaire qui lui permette d’aborder avec succès l’aventure qui s’offre ».

(4) Les temps ayant profondément changé le caleçon court rejoint « le chapeau melon ou la guêtre blanche » comme « emblème de temps révolus » de même que « la marine à voile » ou « la lampe à huile. »

(5) Mais il faut « résorber le stock actuel ». Le Chef de Corps présente la  solution de bon sens qui sera finalement  adoptée : « Pourquoi, après de légères retouches, ne pas transformer le caleçon court en culotte d’E.P.M. en laissant à l’utilisateur la liberté de porter, ou non, un slip par dessous ? »

(6) Le texte se termine sur une « conclusion personnelle » : « sans doute par souci de juste milieu entre le caleçon long que j’ai porté avec fierté à l’Ecole Spéciale Militaire de SAINT CYR de 1935 à 1937, et le slip que portent mes hommes, je porte exclusivement des caleçons courts de l’Intendance. »

(7) Roger(2019-02-08) : Rédigé en 1960, ce texte a donc 59 ans en 2019. Il faut le lire et le commenter en évitant anachronismes et jugements hâtifs. Saint-Cyrien de la promotion 1935 – 1937 (promotion Lyautey) son rédacteur se sent porteur d’un certain nombre de valeurs morales. Rappelons qu’à l’époque le soldat, appelé ou non, ne pouvait se marier qu’avec l’autorisation de son Chef de Corps. Je me souviens d’un concubinage terminé par un mariage. Le Chef de Corps concerné avait conclu sobrement : « Il était temps que cette situation cesse »

(8) Deux citations me paraissent importantes : « D’abord le militaire se recrute dans le civil, et aspire, malgré nos efforts pour lui rendre la vie militaire agréable, à redevenir civil (…) Ensuite le soldat est un transplanté. – Comme tout transplanté, il prévoit le pire. Ce pire peut avoir de nombreux visages, depuis le médecin qui passe la visite, jusqu’à l’accident ou la blessure qui oblige à montrer ses sous-vêtements. » Il y a conflit entre le soldat et le civil, entre l’engagé et l’appelé. Certes ce dernier peut changer de catégorie mais ce n’est pas le cas général car l’engagé, officier ou homme de troupe, fait explicitement le sacrifice éventuel de sa vie. C’est le fondement même d’une armée de métier. Un appelé au contraire  le fait avec beaucoup de répugnance sauf dans l’horreur de la Grande Guerre. Les deux articles de Wikipédia « Armée de métier » et « Conscription » évacuent cet aspect fondamental. L’auteur de ce rapport l’évite prudemment : la blessure éventuelle n’est pas mortelle mais « oblige à montrer ces sous-vêtements », ce qui nous ramène au caleçon court.

(9) Je fais volontiers un sort au jugement suivant : «… la moralité étant à ce qu’on dit en baisse depuis l’institution de l’école laïque il ne faut pas s’étonner que le militaire veuille se trouver, quoiqu’il arrive, dans une situation vestimentaire qui lui permette d’aborder avec succès l’aventure qui s’offre ». Cette attaque contre l’école laïque s’explique par la longue série de désillusions connues par l’Armée française depuis 1940.  Elle en rendait responsable la perte de civisme chez des enseignants marqués par le pacifisme de l’entre-deux guerres, résultat de la boucherie de 14-18 « Plus jamais ça ! ». La périphrase qui clôt la citation évoque la bonne aventure possible que le fâcheux caleçon court mènerait au fiasco. Tout le texte est ainsi marqué d’un humour savoureux qui ne craint pas l’auto-dérision ici ou là.

(10)  Il serait injuste de passer sous silence le nom de son auteur. Il s’agit du Chef de Bataillon de la PORTE des VAUX, Commandant alors  le  67ème Bataillon d’Infanterie. En 1960 il est probablement alors dans la quarantaine. Saint-Cyrien de la promotion 1935 – 1937 il avait sans doute une vingtaine d’années, ce qui le fait naître vers 1917. Officier sensible et lettré, il vit douloureusement les tragédies d’une décolonisation en marche. Avec une ironie quelque peu amère, il s’investit dans ce rapport dérisoire sur le caleçon court. Il se veut proche de ses hommes, de ces appelés qui ont vingt ans de moins que lui. Il les comprend bien mais eux ne le comprennent pas. Les uns sont militaires par choix, les autres par obligation :  ils appartiennent à deux mondes différents et ce rapport en porte subtilement témoignage.

Roger et Alii – Retorica – 1 140 mots – 6 800 caractères – 2019-02-08

 

 

 

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