22 POE Poésie Panorama 2007 06

1. Page 600 du classeur de français et tête de pont de la section POE Poésie, ce panorama se veut plus intensif qu’extensif, plus vertical qu’horizontal, plus intemporel que chronologique. La poésie ou le poème est l’un des quatre genres majeurs avec le récit, l’essai et de théâtre ou dialogue. Poièma en grec (d’où notre poème) désigne tout objet fabriqué, un ouvrage manuel, une création matérielle, une création de l’esprit. En grec le poiêtès est l’artisan, le fabriquant, le législateur ou le poète Enfin poiêsis (notre poésie) c’est l’action de fabriquer, de concevoir, de créer. La poésie est donc action. Au départ il y a l’émotion sentie , l’émotion à communiquer. « Un poète – ne soyez pas choqué de mon propos – n’a pas pour fonction de ressentir l’état poétique : ceci est une affaire privée. Il a pour fonction de le créer chez les autres » (P. Valéry). Et ceci doit transparaître, même affaibli, dans les traduction. C’est pourquoi la poésie, dans son intensité est universelle dans les temps et dans les lieux.

2. Ne craignons pas le dépaysement. Dans une de ses anthologies poétiques Alain Bosquet place cet ultimatum du général coréen Euljimundok au général Yu Tchong-wen (fin VI° – début VII° siècle) :

« La sagesse du ciel,
L’art de la guerre et la géographie
Sont avec nous. Songez,
De surcroît à votre faiblesse.
Serein mais triomphant,
Je vous prie de peser mes mots”.
(Adaptation d’Alain Bosquet)

Poème ? oui car ce texte est extraordinairement persuasif : l’essentiel (“Rendez-vous !”) n’est pas dit (pour ne pas humilier l’adversaire et faciliter la reddition) mais suggéré (par une série de trois hypallages , il s’agit ici de métonymies qui se résolvent en métaphore : Je n’y suis pour rien : 1. le destin (“’la sagesse du ciel”), 2. “l’art de la guerre”, 3. le terrain (“la géographie”) sont des forces personnifiées qui s’imposent à vous comme à moi. Nulle haine chez moi (“serein”) mais “triomphant” (comme à regret), je vous prie de prendre votre décision et de vous rendre (“je vous prie de réfléchir à mes paroles”). Poésie, ici acte qui met fin à la guerre.

3. Tournons-nous vers la Chine classique :

Un poème de T’ao Yuan-Ming (365-427) :

« Je lis la chronique des temps très anciens,
Je regarde les images du vaste monde.
Je dis oui à l’univers. Si cela n’est pas
Le bonheur, où donc est le bonheur ? »

et un autre de Tou-Fou (712-770) :

« Au loin le monde entier se fait la guerre.
Assis sur mon lit, j’écoute et réfléchis. »

Dans ces deux poèmes même mouvement : de l’extérieur le plus large (panoramique mental) vers intériorité profonde (en gros plan mental).

4. Le secret de la poésie ? C’est une question de son : « Les hommes cherchent ce qui les fera le mieux résonner. Le langage est l’essence de la parole, la littérature est l’essence du langage, et les plus experts à les utiliser sont choisis par l’humanité pour rendre le son qu’elle cherche à exprimer » (Han Yu 768-824, cité par Claude Roy dans « Le Voleur de poèmes » 1991)

Par sa musicalité et ses images la poésie a une fonction équilibrante. Elle sert à relier l’homme à soi, aux autres et au monde. En ce sens elle a quelque chose de religieux (religere = relier) « La poésie n’est pas faite pour être lue ; elle est faite pour être là« .(J. Cocteau)

Le gouffre
Il ne me souvient que de ses grands yeux noirs,
plus grands que son visage,
plus grands que la gare,
plus grands que la ville,
plus grands que la mer,
plus grands que mon chagrin,
plus grands que leur souvenir à ce jour,
plus grands peut-être que ma vie.

(Maurice Chapelan « Amoralités familières » 1964)

Berceuse pour chaque jour jusqu’au dernier
Nombreuses fois, nombre de fois,
L’homme s’endort, son corps l’éveille ;
Puis une fois, rien qu’une fois

L’homme s’endort et perd son corps.

(René Char « La bibliothèque est en feu » 1956)

La poésie, c’est ce qu’il y a d’intime en tout” écrivait Hugo en 1822.

5. La versification peut aider la poésie mais elle ne la constitue pas. Poésie et versification peuvent bien sûr se rejoindre dans un équilibre merveilleux du son et du sens, comme dans des sonnets de Ronsard, Du Bellay, Nerval ou Baudelaire. Mais c’est rare. Une clé secrète: « La proportion doit agir sans se montrer » (P. Valéry).

L’essentiel est le noyau mystérieux et dynamique. En voici quelques exemples énigmatiques :

« La réalité ne peut être franchie que soulevée. »

« Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats. »


« Nous errons auprès de margelles dont on a soustrait les puits.« 


« Le fruit est aveugle, c’est l’arbre qui voit. »

« Reste avec la vague à la seconde où ton coeur expire : tu verras. »

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. »

(René Char)

6. Tout le monde veut et peut créer. Nous pouvons transcrire une de nos émotions, une émotion très profonde, très subtile, liée à un ou plusieurs de nos cinq sens (Visuel, Auditif, Kinesthésique, Olfactif, Gustatif), à une obsession de notre mental. Nous aimerions la décrire et la traduire pour nous en délivrer. Les rêveries et les rêves, les cauchemars et les crises de cafard, ces moments où l’on en veut à tout le monde et d’abord à soi-même sont un excellent matériau. Il nous faut traduire cela à travers des mots qui nous trahiraient et qu’il nous faut dominer. L’émotion ne peut être traduite que quand elle est passée. Voilà le paradoxe.

7. D’où les ateliers d’écriture. D’où le rap et aussi le slam. Le slam (américain : “claquement”) a été créé aux Etats- Unis dans les années 80 par un ouvrier du bâtiment à Chicago, poète et sociologue. Il s’agissait de lire en public un poème de son cru qui faisait choc. Il existe une Fédération française de Slam ; un de ses pratiquants le définit ainsi ;“Le slam est un mouvement purement culturel, contrairement au rap qui puise sa source dans la revendication sociale. (…) Il s’agit juste de faire parler sa bouche, quels que soient son style, son sexe, sa notoriété et sa classe sociale”. Il est interdit de dépasser les cinq minutes imparties. On y gagne des applaudissements et l’envie de s’améliorer. Voici une production d’enfants :

Racaille, mafia, bandits c’est ton univers
Et puis tu te caches dans ton jardin secret pour te noyer dans la misère”
(Salko et Ayet, élèves de CM2 à Bobigny).

Depuis des dizaines d’années le haïku japonais connaît lui aussi un succès mondial. Il comprend 17 syllabes distribuées en trois vers (on l’appelle au Japon le “5.7.5”). Il a pour but de transmettre une émotion immédiate et profonde. En voici un exemple avec une tentative d’explication :

Combien long le jour := sentiment de durée, de fatigue

le bateau parle = et d’espace, paroles inaudibles

avec le rivage.” = le marinier s’adresse à qui ? à sa femme ?

Paul Eluard (1898 – 1952) l’a pratiqué vers 1920 dans “Pour vivre ici, onze haïkaïs”:

Le vent
hésitant
roule une cigarette d’air

Des jeunes de ZEP (Zone d’Education Prioritaire) le pratiquent eux aussi :
.

Quand je touche
Un arbre
Je crois mourir

Une émotion, un rythme fort pour la traduire, toutes ces formes nous conduisent au cœur de la poésie. Les meilleures productions ont toujours une étincelle de poésie à travers quelques images, quelques rythmes heureux, quelques sonorités musicales.

8. On part du noyau le plus simple, le plus bref, le poème en prose en quarante mots. Il peut fournir le maximum d’émotion avec le minimum de moyens : anaphore, jeux de séquences brèves / longues, jeux de syllabes brèves / longues, jeux de sonorités, répétitions ternaires, parallèles, chiasme, une image (comparaison, métaphore), un indice (métonymie). Ce noyau dynamique peut devenir l’amorce d’un récit, d’un dialogue, d’un essai (maxime). Un simple jeu de mots pain / peine donne ceci :

* »Seigneur, donne-nous notre peine quotidienne afin qu’elle soit pesée avec les cendres de nos frères. » (Jean-Paul de Dadelsen « Jonas » Gallimard 1986).

9. Nicolas Bouvier, le grand voyageur, cite un aphorisme saisissant de Odysseus Elitis, poète grec (1911- 1996), prix Nobel de littérature en 1979 : “La poésie corrige les erreurs de Dieu.” Ce qui peut nous mener à la poésie comme outil thérapeutique. Aux Etats-Unis, dans les institutions psychiatriques, les cliniques de désintoxication et les prisons on l’utilise comme outil thérapeutique pour aider des gens très perturbés à faire face à la réalité. Dans une perspective clinique le poème peut déclencher un dialogue libérateur. . En lisant attentivement un poème, les patients découvrent que leurs problèmes sont universels. Ils constatent que quelqu’un les comprend. Peu importe que ce soit un poète du XIX°s. La peur et la rage ne rôdent plus dans l’ombre, comme des monstres prêts à les dévorer mais deviennent des émotions humaines parfaitement normales. “La poésie peut servir à illustrer l’état de perturbation psychologique que connaît un patient. Ainsi, ce qui était intérieur devient extérieur ou conscient, c’est-à-dire tangible et réalisable.” explique un thérapeute. Une autre thérapeute dit que la poésie “fait tomber les murs qui existent entre les gens, les murs qui existent en nous-mêmes.” On rencontre même des camionneurs : dans leur jargon, un nom est une poignée ; pour eux la métaphore devient une poignée qui leur donne quelque chose à quoi se raccrocher. Une métaphore nous permet aussi de nous distancer de ce qui nous afflige et de voir les choses dans une plus juste perspective. Un autre docteur explique : “C’est une question de distance. L’art, la métaphore, fait jaillir vos sentiments intérieurs à l’extérieur, pour que vous puissiez les examiner. La poésie nous permet de reconsidérer les choses, de refaire le cadre de notre expérience.” .C’est une substance anesthésiante, un complément et même un substitut aux tranquillisants. Rimes et rythmes correspondent aux rythmes humains. Le poète Allan Ginsberg voit un lien entre la poésie, la méditation et la respiration mesurée. Enfin écrire des poèmes contribue à alimenter le désir de vivre.

Voici des poèmes français utiles contre la dépression, l’insomnie ou l’angoisse :


Recueillement de Charles Baudelaire (Fleurs du mal),
Réversibilité de Charles Baudelaire (Fleurs du mal),
Elévation de Charles Baudelaire (Fleurs du mal),
Liberté de Paul Eluard,
Et un sourire de Paul Eluard,
A Villequier de Victor Hugo (Les contemplations),
Booz endormi de Victor Hugo (La légende des siècles),
Fantaisie de Gérard de Nerval (Les odelettes),
Sensation de Rimbaud,
Odelette de Ronsard (Les odes de jeunesse),
N° 4 de Verlaine (La bonne chanson),
Soleils couchants de Verlaine (Les poèmes saturniens),
Clair de lune de Verlaine (Les poèmes saturniens),

(d’après Emrika Padus, Encyclopédie Rodale de vos émotions et de votre santé, Edi-Inter, Genève 1991 et pour l’édition américaine éditions Rodale 1986)

10. « Commencer de dire des vers, c’est entrer dans une danse verbale » (P. Valéry). D’où le rôle aussi fondamental de la chanson, chantée aussi bien qu’écoutée. Lire et surtout dire beaucoup de poèmes. « Demain dès l’aube… » anthologie des cent plus beaux poèmes français (Livre de Poche Jeunesse n° 121). Il s’agit de cents poèmes choisis démocratiquement par des poètes. Cet ensemble devrait être considéré comme le noyau de notre patrimoine culturel, trésor national, pratiqué dans les écoles, les lycées et les médias.

Roger et Alii
Retorica
(1880 mots, 11.200 caractères)

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