26 REL blasphème injure 2011-11

1. Origine biblique. La notion de blasphème a une origine biblique. 02 BIB Blasphème Lévitique commente les passages suivants et en dégage les implications :
a) La règle : Tu n’insulteras pas Dieu et tu ne maudiras pas celui qui a une responsabilité dans ton peuple. (Exode 22.27).
b) Le fait : (Lév 24, 10 – 11 ) “Il arriva que le fils d’une femme israélite, lequel avait pour père un Egyptien, était allé se mêler aux enfants d’Israël ; une querelle s’éleva dans le camp, entre ce fils d’une Israélite et un homme d’Israël.” Suivent trois traductions possibles pour le même passage : Le fils de la femme israélite proféra en blasphémant le Nom sacré. (Rabbinat) “Le fils de l’Israélite blasphéma le Nom et le maudit.” (Bible de Jérusalem et Osty) Le fils de la femme d’Israël troue le Nom et maudit.” (Chouraqui) Les différences de traduction sont minimes mais la troisième, la traduction- calque de Chouraqui est la plus informative. “trouer le Nom” c’est tuer Dieu à travers son nom.
c) Le châtiment : Le fils de la femme israélite blasphéma le Nom et l’insulta… YHWH parla à Moïse : Fais sortir du camp celui qui a insulté. Tous ceux qui l’ont entendu imposeront leurs mains sur sa tête et toute la communauté le lapidera. Et tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Tout homme qui insulte son Dieu portera le poids de son péché. Celui qui blasphème le nom de YHWH sera mis à mort. Toute la communauté le 1apidera. Emigré ou indigène, il sera mis à mort pour avoir blasphémé le Nom. (Lévitique 24.11-16)
La visée de cet article est plus l’injure qu’implique le blasphème que le blasphème lui-même, notion qui ne relève pas des tribunaux occidentaux. Mais je suis bien obligé d’en passer par elle.

2. En grec blas-phemos : littéralement “mal – parlant” ou “qui prononce un mot malsonnant et irrespectueux”. D’où le français blasphème, doublet savant du mot populaire blâme. Le blasphème est une critique vigoureuse et injurieuse d’une forme ou une autre de la religion. Pour Cioran le contraire du blasphème, c’est la prière : “Tout tourne en moi à la prière et au blasphème, tout y devient appel et refus”. (Cité par Constantin Frosin L’autre Cioran (Cioran lève le masque) (L’Harmattan 2010). Cette opposition est très significative. Le blasphème serait une prière inversée. Les tribunaux français ne reconnaissent pas le blasphème mais ils reconnaissent l’injure. Cette distinction est fondatrice de la laïcité. Transgression, provocation, Injure, diffamation sont quatre termes liés au blasphème et qui permettent de se passer de cette notion.

3. Le mot transgression vient du latin trans + gradi “marcher”, d’où le sens de “marcher de l’autre côté, traverser”, “dépasser” puis “enfreindre”. En rhétorique (1611) il avait la valeur de “digression”. En géologie (1903) c’est l’envahissement d’une terre par la mer. (D’après Alain Rey Dict. hist. langue française). Le sens prégnant contient donc 1. un mouvement vers 2. une limite interdite 3. que l’on franchit. Le “mouvement vers” indique une attirance à laquelle on ne souhaite pas ou on ne peut pas résister. La “limite interdite” peut désigner un tabou, une convention (l’ordre du discours) ou une protection (digue, levée de terre). Franchir cette limite c’est affronter l’inconnu et peut-être un châtiment. En rhétorique c’est la possibilité du scandale (De Gaulle s’écriant “Vive le Québec libre !”). En géologie c’est la catastrophe naturelle, l’inondation qu’on n’a pu ou su contenir. La transgression opère en morale, en métaphysique, en art, en politique etc… Son corrolaire est la trahison. Le converti est l’apostat. Voir
http://retorica.pagespro- orange.fr/Dossier_Retorica_info/PHI_PHILOSOPHIE/PHI_transgression_07_11_25 _reperes.pdf
Quand Barbey d’Aurevilly (1808 – 1889) écrit “La religion c’est ce qui donne du goût au péché” il est dans le registre de la transgression et dans la zone du blasphème. Mais il ne s’adresse à personne en particulier. Il lance son défi à la cantonade.

4. Le mot provocation (1200 – 1250) est emprunté au latin provocatio “appel, défi”, juridiquement “droit d’appel”. Provocare est formé de pro “devant” + vocare “appeler”, d’où “appeler dehors”, “défier”. C’est l’appel d’une personne à une personne clairement visée. Injure est dans un registre assez voisin quoique clairement juridique. C’est un emprunt au latin injuria : “injustice, déni de justice”. On connait la formule célèbre : Summum jus, summa injuria : “Poussé jusqu’au bout, le droit peut entraîner les injustices les plus graves.” (Locutions latines juridiques, Dalloz, 2007). Injure prend rapidement le sens de “parole blessante”, “outrage” (1174) exigeant réparation devant les tribunaux. Diffamation vient du latin diffamatio “action de divulguer, de répandre” (dis- “de, de défaire -fama “la réputation” ). C’est donc une atteinte à la réputation. Transgression, provocation, injure et diffamation traduisent un bouleversement limité mais réel du champ social courant notamment par l’emploi de propos désobligeants. Or la parole mène aux coups. Les quatre mots relèvent des tribunaux si quelqu’un porte plainte. Ils entraînent une réaction et même l’appellent. Si la réaction est violente et jugée disproportionnée, elle relève aussi des tribunaux. On évoque la liberté d’expression : “je suis libre de dire n’importe quoi sur n’importe qui, surtout s’il s’agit de religion”. C’est oublier qu’en face, il y a des personnes, des croyants. Pour parler vulgairement : “Si vous crachez en l’air, vous ne devez pas vous étonner que votre crachat vous revienne dans la figure.” A vrai dire il est fait pour cela.

5. Le problème du blasphème est régulièrement réactivé à l’occasion de telle ou telle affaire. On évoque alors la liberté d’expression notamment artistique. Mais l’œuvre jugée blasphématoire ne dit pas n’importe quoi. “Rodrigo a du cœur. Golgotha Picnic est un hymne à l’amour, une profession de foi qui nous délivre de l’effroi. Merci, Rodrigo Garcia pour toute cette beaucoup spirituelle. Vive l’intelligence.” (J.-L. G. catholique pratiquant, Télérama, 2011_12_21). Je pense à l’affaire Baudelaire (1857). Pendant des décennies on a prétendu que le procureur Pinard n’avait rien compris à l’œuvre qu’il condamnait. En relisant son argumentation on voit au contraire qu’il avait parfaitement compris le sens des “Fleurs du Mal” :
http://fr.wikisource.org/wiki/Réquisitoire_d’Ernest_Pinard : “(…) Baudelaire n’appartient pas à une école. Il ne relève que de lui-même. Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura, pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants, il l’exagèrera surtout dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer l’impression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contrepartie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n’obéit qu’à des règles artificielles.(…)“ Et il conclut ; “(…) Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l’auteur. Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire.” Le tribunal suivi ces réquisitions. Il retint non l’offense à “la morale religieuse” (tout en la signalant) mais à “la morale publique et aux bonnes mœurs”. Mise à part l’amende qui était excessive et qui sera réduite sur intervention de l’Impératrice, seuls quelques poèmes furent condamnés. Mais l’émotion restera vive pendant presque un siècle. L’interdiction des “Fleurs du Mal” ne sera levée qu’en 1949. Et la réputation sulfureuse des pièces interdites n’a pas cessé même si on peut les trouver admirables.

6. Dans un dossier “Blasphème, l’éternel retour” (Monde 2011_12_24) Stéphanie Le Bars analyse les données du problème : “Polémiques sur des pièces de théâtre, caricatures du prophète de l’islam : les atteintes au sacré font scandale. Paradoxe : ces manifestations interviennent dans une société sécularisée”. Le choc reste frontal : “Dans les sociétés pluriculturelles et civilo-laïques comme la nôtre, le sacré des uns n’est plus le sacré des autres” remarque Joseph Maïla, ancien recteur de l’Institut catholique de Paris. Les monothéismes juif, chrétien et musulman condamnent sévèrement le blasphème car la protection divine pourrait se retirer laissant libre court aux épidémies. Le blasphémateur est donc un danger public. Je pense que les progrès de la science en général et de la médecine en partiulier ont réduit ce type de peur. Néanmoins une saine laïcité devrait promouvoir une éducation “au respect et à la retenue” pour reprendre l’expression d’un commentateur informé. “Blasphémer, c’est nier la vertu d’obéissance” dit crûment Alain Cabantous, auteur de “Histoire du blasphème en Occident” (Albin Michel, 1998). Devenue iconique, notre société se nourrit d’images et, au passage, en détourne un certain nombre. Les agences de publicité croient que le blasphème fait vendre. Il ferait plutôt fuir même si Benetton a fait de la provocation un argument de vente au nom de ses “United Colors”. Mais ces images circulent à la vitesse de la lumière : les caricatures danoises de Mahomet ont enflammé les foules musulmanes d’Asie et d’Afrique suite à des manipulations politiques évidentes qui elles-mêmes ont provoqué en retour une islamophobie virulente. “Confrontées à la mondialisation, à d’autres croyances et à l’athéisme, les religions tentent d’affirmer l’identité de leurs communautés face aux agressions extérieures. Au risque de menacer la liberté d’expression.” (Stéphanie Le Bars). Je pense que le meilleur rempart contre l’extérieur se trouve à l’intérieur. Le bouddhisme et le soufisme musulman montrent l’efficacité de la recherche de l’intériorité dans la méditation et la prière, qu’elles soient individuelles ou collectives. “Quand le corps est calme, l’esprit est calme. / Quand l’esprit est calme, le monde est calme” dit une maxime du bouddhisme zen.

7. En janvier 2010 l’Irlande s’est dotée d’une loi qui prévoit une amende de 25.000 euros pour toute personne tenant “des propos grossièrement abusifs ou insultants sur des éléments considérés comme sacrés par une religion, et choquant ainsi un nombre substantiel de fidèles de cette religion”. Le régime concordataire de l’Alsace et de la Lorraine prévoit dans le droit local trois ans de prison pour celui qui provoque “un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants”. Celle disposition n’est plus activée depuis 1954. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse vise la diffamation et l’injure à raison de la religion. Stéphanie Le Bars conclut son dossier avec des données intéressantes concernanr l’OCI, l’Organisation de la Conférence Islamique qui réunit 57 pays dans le cadre de la commission des droits de l’homme à l’ONU. L’OCI veut faire adopter le concept de “diffamation des religions”. Ce que refusent les pays occidentaux, l’Amérique latine et l’Afrique au nom de la liberté d’expression et du droit international. Bel exemple du choc des civilisations décrit par Samuel Huntington en 1993. Il s’agit de combattre l’islamophobie par une législation contre le blasphème, déjà pratiquée au Pakistan sous sa forme la plus sévère. Asia Bibi, chrétienne a été condamnée à mort sur le témoignage de ses voisines :
http://www.elle.fr/Societe/News/Asia-Bibi-les-confessions-d-une-condamnee-a- mort-1599758
Depuis une dizaine d’années l’OCI veut faire adopter une résolution condamnant la “diffamation de l’islam”. Les pays occidentaux, auxquels se sont jointes la Russie et la Chine, ne veulent pas aller au-delà de la condamnation de “toute incitation à la haine religieuse contre des croyants”. Il s’agit de protéger les individus et non les croyances ou les systèmes de croyance. Les pays de l’OCI acceptent cette position à condition que les pays occidentaux protègent réellement les fidèles musulmans. L’OCI travaille à une Déclaration des droits de l’homme en islam.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_de_la_conférence_islamique http://fr.wikipedia.org/wiki/Déclaration_des_droits_de_l%27homme_en_islam

Roger et Alii
Retorica
(12.600 caractères)

1 commentaire

  1. Riconul

    C’est une illusion de croire que notre République où le laïcisme est plus radical que chez nos voisins européens, ne connait pas le blasphème ; le droit au blasphème revendiqué après l’attentat contre Charlie Hebdo résulte d’une conception restrictive du blasphème, cantonnée aux propos tenus contre les trois religions institutionnalisées.
    Il y dans les faits une transposition du religieux vers les fondements historiques de notre ordre politique : c’est ainsi que la négation des crimes contre l’humanité commis pendant la seconde guerre mondiale est pénalement réprimée, à l’encontre des souhaits de certains historiens qui y voient une entrave à la libre recherche. Nous sommes bien dans le domaine de la transgression du sacré.
    Ce type de blasphème est plus sévèrement réprimé en Allemagne et en Autriche, pays où le rejet du passé est d’autant plus fort qu’ils ont été à l’origine desdits crimes.
    En fait à y regarder de près, toute société repose sur des valeurs fondamentales, considérées comme des postulats, dont la remise en cause est blasphématoire.

Laisser un commentaire ?