26 REL Prométhée Pandora 2009_02 

1. Plusieurs points de méthode. J’avais d’abord placé Pandore / Pandora en 25 REC comme noyau générateur de récits autour de la femme fatale (Pandora, Eve etc.) mais il s’agit d’un personnage mythologique et donc à retrouver facilement en 26 REL. Ensuite Retorica n’a pas vocation à expliquer toutes les figures mythologiques. Il suffit d’en décrypter l’approche à partir du manuel que je juge le meilleurs en ce domaine. Il s’agit des “Mythes grecs” de Robert Graves ( 1958, coll. Pluriel Fayard, plusieurs rééditions). Très habilement Graves donne les harmoniques quelquefois contradictoires des mythes qu’il étudie ainsi leur évolution historique probable dans le passage du matriarcat au patriarcat. La jarre (et non la boîte) ouverte par Pandora ne contient pas des bienfaits mais des calamités et pour les Grecs l’Espérance était une calamité car elle obscurcit le jugement même si elle fait vivre. Pandora est liée à Prométhée.

2. Histoire de Pandora. Après avoir vilainement trompé Zeus, Prométhée avait créé le feu et l’avait offert aux hommes. Zeus irrité usa d’un stratagème particulièrement pervers pour tuer l’humanité par auto-destruction. Il ordonna à Héphaïstos de créer, de terre et d’eau, une femme d’une extrême beauté. Tous les dieux la douèrent de charmes et de talents artistiques divers (Pandora en grec “douée de toutes grâces”). Prométhée (en grec “le prévoyant”, “celui qui regarde en avant”) avait un frère Epiméthée (“l’imprévoyant” ou plutôt ici “celui qui regarde en arrière”, “celui qui se ravise”). Zeus  voulait offrir Pandora à Prométhée pour le perdre et toute l’humanité avec lui. Prométhée comprit la manœuvre, refusa le cadeau et conjura son frère de n’accepter aucun cadeau de Zeus, direct ou indirect. Epithémée commença par refuser cette créature magnifique. Mais Zeus condamna Prométhée à un supplice atroce : un vautour lui rongeait le foie le jour et le foie se reconstituait pendant la nuit. Emu de pitié, Epithémée se ravisa (d’où son nom) et accepta d’épouser Pandore. Celle-ci était aussi sotte, méchante et paresseuse que belle, gracieuse et séduisante. Elle avisa une une jarre où Prométhée avait, à grand-peine, enfermé tous les maux  qui pouvaient frapper l’humanité, notamment  le vieillesse, le travail, la maladie, la folie et la passion. Il avait donné ordre à Epiméthée de ne pas ouvrir la jarre. Par curiosité, Pandore en souleva le couvercle. Les maux se répandirent en une nuée, piquèrent Epiméthée, Pandora  puis tous les mortels. Pandore, ayant enfin compris sa sottise, referma la jarre et seule l’Espérance resta au fond. Ce qui sauva l’humanité du désespoir et d’un suicide général. C’était encore un mal mais les hommes crurent l’Espoir, le “sale espoir” (“Antigone”, Anouilh) et ils vécurent.

3. Pandora – Rhéa. Au retour de la guerre de Troie, Démophon épousa en Thrace une princesse, Phyllis, et devint roi. Mis il prétendit prendre un congé d’un an pour revoir une dernière fois sa vieille mère à Athènes. Phyllis ne put l’en dissuader et lui remit une cassette, contenant, dit-elle, “un philtre magique avec consigne de l’ouvrir lorsque tu auras abandonné tout espoir de revenir vers moi.” Démophon s’installa en Crète. Quand l’année fut écoulée, Phyllis le maudit au nom de Rhéa la Mère, absorba du poison et mourut. Au même moment, poussé par la curiosité, Démophon ouvrit la cassette. On ne sut jamais ce qu’elle contenait mais, devenu fou,  il sauta sur son cheval et le lança au galop du plat de son épée. Son cheval s’emballa,  s’écroula. L’épée lui échappa des mains, partit dans les airs puis retomba sur lui en le clouant au sol. Or Rhéa s’appelle aussi Pandora et c’est la déesse-Terre, la plus haute des divinités féminines, vénérée à Ahtènes et ailleurs. Selon Graves il s’agit peut-être d’une version primitive du mythe et ce serait un avertissement aux hommes qui veulent se mêler des affaires des femmes et les tromper. 

4. Prométhée, divinité  indo-européenne ? Selon Graves, le nom de Prométhée (“prévoyance”) est peut-être une lecture fautive du mot sanscrit pramantha, la swatiska, ou roue de feu qu’il était censé avoir inventé puisque Zeus-Prométhée, héros populaire indo-européen, était représenté à Thurii, tenant une roue de feu. Thurii était une ville de l’Italie ancienne (Lucanie) fondée en 440 avant notre ère par des colons athéniens.  On le confondit avec Palamède, héros malheureux de la guerre de Troie et inventeur réputé. Puis on le confondit avec le dieu babylonien Ea qui prétendait avoir créé un homme splendide fait du sang de Kingu (sorte de Cronos), tandis que la déesse-Mère, Aruru, avait créé un homme inférieur fait d’argile. Les frères Pramanthu et Manthu de l’épopée sanscrite le Bhagavata Purana sont peut-être les modèles de Prométhée et Epiméthée (“imprévoyance”). Le récit d’Hésiode mettant en scène le trio Prométhée – Epiméthée et Pandora est une histoire antiféministe peut-être une invention d’Hésiode lui-même. On comprend mieux pourquoi Prométhée lutte à armes presque égales avec Zeus puisqu’au départ ce serait peut-être le même personnage. 

5. Pandora, espoir et mensonge. Zeus poursuit donc l’humanité d’une haine tenace. Son but c’est qu’elle se détruise par elle-même, perdue par les femmes fatales. Lyk-system, outil occidental d’aide à la décision, comparable au Yi-King chinois, y voit une figure majeure de la mythologie. Pandore “donne toute possibilité à l’espoir de créer quelque chose, même si les éléments extérieurs sont nuls”  Mais en revanche elle donne “la sensation de ne vivre qu’en se baignant dans le mensonge” et on devient facilement le jouet de ses pulsions”. C’est à la fois l’espoir et la duperie, l’espoir qui mène à la création et la duperie qui mène à la mort. Le monde des hommes en sort divisé et périrait puisque Pandore bouleverse l’ordre établi. L’espoir est caché mais on sait qu’il existe. Même chose pour le mensonge symbolisé par Pandore. Il suffit de savoir qu’il existe pour devenir méfiant. La désinformation que nourrit Pandore devient ainsi information.

6. Rôle d’Epiméthée : sens du mythe Epiméthée (= “réfléchissant, celui qui se ravise”) est le pendant de son frère Prométhée (= “prévoyant”). Ils sont fils du titan Japet (quelquefois confondu avec le Japhet biblique, fils de Noé). Bien que Japet soit considéré comme l’ancêtre de l’humanité, c’est à Prométhée que nous devons cette forme particulière qui nous distingue des animaux. “Prométhée, dit Ovide, ayant détrempé de la terre avec de l’eau, en forma l’homme à la ressemblance des dieux ; et, tandis que tous les autres animaux ont la tête penchée vers la terre, l’homme seul la lève vers le ciel et porte ses regards jusqu’aux astres.” Prométhée avait adjuré son frère de refuser tout cadeau de Zeus. Le récit traditionnel en fait une victime de sa naïveté alors qu’en fait il est victime de son amour fraternel qui le mène accepter cette femme fatale. Mais il est faible : il ne sait pas commander à Pandore de ne pas ouvrir la jarre, exactement comme Adam se sait pas rappeler à Eve de ne pas toucher au fruit défendu. Le nom d’Eve (en hébreu Hawa) signifie la “mère de tous les vivants” Pandora au contraire est une femme stérile. Enfin es hommes devaient profiter du double cadeau que leur avait  fait Prométhée : le feu et l’immortalité, la vieillesse, les maladies et la mort restant enfermées dans la jarre.  Ils ne gardèrent que le feu et l’Espérance. De quoi construire une civilisation inhumaine et sans bonté.

7. Gérard de Nerval “Pandora et autres nouvelles”. A Vienne, à la Saint-Sylvestre, un jeune homme s’éprend de Pandora une actrice belle et capricieuse. Perdu entre rêve et réalité, seul et incompris, il erre dans les rues enneigées, torturé par cet amour. (Folio, Gallimard).

8. “Pandora et le Hollandais volant”, film d’Albert Levin (1951, 120 mn), avec James Mason (Hendrick Van Der Zee), Ava Gardner (Pandora Reynolds) et Harold Warrender (Geoffrey Fielding). En 1930, à Esperanza, un petit port de la Costa Brava. Les pêcheurs ramènent dans leurs filets deux corps que la tempête a rejetés vers le rivage. L’archéologue Fielding reconnaît les deux victimes, ayant été à la fois acteur et spectateur du drame, et reconstitue le cours des évènements…Quelques mois plus tôt, un yacht était ancré dans la baie. Pandora Reynolds s’était irrésistiblement sentie attirée par ce bateau qu’elle avait atteint à la nage. A bord, Hendrick Van Der Zee semblait l’attendre, peignant un tableau voué à l’irréelle Pandore. Curieusement, le visage de Pandore ressemblait à celui de Pandora Reynolds que Hendrick voyait pour la première fois…« Quand nous voyons pour la première fois le Hollandais volant, écrivait Albert Lewin, il est en train de peindre le portrait d’une femme qu’il n’a jamais vue. Voilà un aspect purement surréaliste de ce personnage. Il était donc naturel pour moi d’essayer de faire un film délibérément surréaliste. (…) L’habitude qu’avaient les surréalistes de juxtaposer des images anciennes et modernes, particulièrement remarquable dans l’œuvre de Chirico et Delvaux, m’a surtout troublé. J’ai trouvé dans le personnage du Hollandais volant, qui avait été condamné à vivre pendant plusieurs siècles, un symbole de cette juxtaposition des époques »(in Etudes cinématographiques, n° 40-42, été 1965). Comme le dit le récitant du film, « percer les mystères d’une âme est aussi vain que de tenter de vider l’océan avec une coupe ». Pandora délivre le Hollandais de la malédiction qui le frappe mais ils en meurent l’un et l’autre.  

9. La femme fatale : L’Ange bleu. Mythe très puissant, Pandora est une figure importante qui a donné, notamment au cinéma, toute une lignée de femmes fatales et d’abord “L’Ange bleu” de Joseph von Sternberg (1930). “L’action se situe en Allemagne en 1925. Le professeur Emmanuel Rath enseigne la littérature anglaise dans le lycée d’une petite ville. Il mène une existence routinière et conforme aux convenances de sa situation de professeur. Vieux célibataire endurci, il est aussi détesté par ses élèves, qui l’appellent professor Unrat ; unrat signifiant « ordures » en allemand. Celui-ci découvre que certains de ses élèves se rendent, le soir, dans un cabaret de mauvaise réputation, nommé l’Ange Bleu. Le professeur décide de se rendre sur place pour surprendre ses élèves et les ramener dans le droit chemin. Arrivé au cabaret, le professeur Rath tombe sous le charme d’une chanteuse en tenue légère : Lola-Lola. (Marlène Dietrich). Amoureux fou, le professeur se marie avec elle, la femme fatale. Il est licencié de son poste au lycée de la ville et il commence une carrière de clown à travers le pays. Mais lorsqu’il doit retourner dans sa ville pour se donner en spectacle pour la première fois, il devient fou et jaloux de sa femme qui succombe aux charmes d’un beau Français. Pendant la nuit, il quitte le cabaret et retourne dans sa salle de classe qu’il avait laissée, et meurt, les mains crispées sur son bureau qu’il regrette tant.” (Wikipédia)

10. La femme fatale : Basic Instinct. “Basic instinct” de Paul Verhoeven (1992, 120 mn) est une variation intéressante sur le thème de la femme fatale. Aurélien Férenczi présente ainsi ce film dans Télérama (2009_02_04) : “Thriller glacé. Qui a tué d’un coup de pic à glace l’ex-rock star Johnny Boz, retrouvé mort en pleine extase amoureuse ? L’inspecteur Curran (Michael Douglas) soupçonne la romancière Catherine Tramell (Sharon Stone). Il a suffi d’une scène pour faire de Basic Instinct “le film le plus sulfureux de la décennie”. Une poignée de flic interrogent une belle blonde, elle croise et décroise les jambes, dévolant une nudité inattendue… Tout le sens de la provocation de Paul Verhoeven s’exprime dans ce court passage qui fit de Sharon Stone une star mondiale. Il ne s’agit pas tant de crudité mais d’invention, de décalage, voire de déviance. Sous l’apparence du thriller post-moderne se cacherait presque un manifeste féministe : la façon dont Sharon Stone mène les hommes a renouvelé l’image de la femme dans le cinéma hollywoodien.” Ce n’est pas faux mais insuffisant. La musique, la blonde héroïne et les mensonges renvoient à  Hitchcock mais Verhoeven en fait  trop : trop de violence, trop de voitures, trop de sexe, trop de cocaïne, trop d’alcool, trop de tabac, trop d’habileté narrative. Du coup on ne pense pas à Pandora. Elles sont deux d’ailleurs, la brune et la blonde, fascinées l’une par l’autre. L’une est psychologue à l’inspection générale de la police. L’autre est romancière. Toutes deux fascinées par le meurtre de même que l’inspecteur qui traque l’une sans deviner qu’il lui faudra abattre l’autre. La romancière définit une intrigue crédible par la “suspension d’incrédulité”. Et pour cela il  faut apprendre à mentir pour mentir tout le temps. Le meurtre de Johnny Boz était déjà raconté dans un de ses romans. Elle en écrit un autre où un flic tombe amoureux de la femme qu’il ne lui faut pas. Elle le tue. On croit avoir compris… Pas du tout. Mais qu’est-ce qui meut les Pandora post-modernes ? Qui est Pandora ?

Roger et Alii

Retorica

(2.120 mots, 13.100 caractères)

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