27 RET pp33 pp3 espace-temps 2011

1. Avant d’aborder le problème des pp33 je veux compléter la réflexion sur les pp3 (prises de parole en 3 mn)  Dans une classe, vers 1994, parmi une trentaine de pp3 j’en avais remarqué une sur les fantômes et une autre sur la dépression nerveuse. En interrogation écrite j’avais proposé à la classe un sujet croisé : “Les fantômes font-ils de la dépression nerveuse ?” Voici un corrigé à partir du point de vue de quelqu’un qui ne croit pas à l’existence des fantômes.

Introduction :  Je ne crois pas aux fantômes mais j’accepte de jouer le jeu.

1. S’ils existent ils doivent pouvoir faire de la dépression nerveuse.

1.1 Les fantômes apparaissent dans des endroits tragiques, châteaux hantés, carrefours…

1.2  Ce sont des émanations d’humains qui n’ont pas trouvé la paix.

1.3 Le fait qu’ils fassent de la dépression nerveuse ne m’étonne pas du tout.

2. Ce que je conteste plutôt c’est le fantôme lui-même.

2.1 Beaucoup d’apparitions de fantômes sont des canulars mais je laisse une place au doute méthodique : un miracle est un fait naturel qui n’a pas encore été expliqué.

2.2 C’est dans les périodes de crise que l’on croit surtout aux fantômes. Ce sont les vivants qui font de la dépression et la projettent sur les morts.

2.3 La dépression existe mais elle est l’apanage des vivants.

Conclusion. Si les fantômes font de la dépression nerveuse je les plains sincèrement. Je suis surtout préoccupé par les dépressions nerveuses engendrées par la crise sur les vivants.

2. Toujours la même méthode : une pp3 sur le tabac croisée avec une autre sur le diable a donné lieu à une interrogation écrite : “Le tabac a-t-il un lien avec le diable ?” Tout le problème est de savoir si on ne croit pas au diable (1° corrigé) ou si on y croit (2° corrigé)

1° corrigé :

Introduction. Joie du tabac, méfaits du tabac, satané tabac, tabac satanique… Le tabac a-t-il un lien avec le diable ?

1. Apparemment oui.

1.1. Il crée une TENTATION, comme les stupéfiants et comme le diable.

1.2. Il provoque une PUNITION (cancer) donc c’est un péché, donc il est diabolique.

1.3. Il crée des CONFLITS entre les bons et les méchants, les non-fumeurs et les fumeurs.

1.4. C’est un ami qui vous veut du mal, comme l’alcool. On peut le personnifier, en faire une ALLÉGORIE comme le diable qui est l’allégorie du mal. Donc liens très forts : le tabac est un instrument diabolique pour punir les hommes

2. Cette vision du problème est très discutable.

2.1. La TENTATION peut cesser par la désintoxication et le changement de vie : on fume par ennui ou par stress.

2.2. La maladie n’est pas une PUNITION. Elle peut être psychosomatique, on peut la soigner et si elle est inguérissable, où est le problème ? Nous sommes tous mortels.

2.3. Les CONFLITS viennent du clivage pervers bons / mauvais. On ne résout pas les problèmes du tabac en s’attaquant aux fumeurs mais aux causes sociales de l’intoxication.

2.4. Le diable est un concret imaginaire. On aime diaboliser les problèmes, chercher des boucs émissaires. Ceci pour se soulager, non pour trouver des solutions. Le tabac n’a rien à voir avec le diable. Ni le produit, ni son usage.

Conclusion. Quand on n’ose pas aborder franchement un problème on le diabolise, on cherche un bouc émissaire. Le diable n’existe pas en soi. Les problèmes posés par le tabac ne sont pas insolubles. Ils relèvent d’une étude sociologique et de décisions politiques raisonnables.

2° corrigé. Si je pense que le tabac est vraiment d’origine satanique j’adopterai le plan inverse :

Introduction.  Reste la même.

1. Apparemment non.

1.1.  La TENTATION apparemment diabolique peut cesser : désintoxication, changement de vie : on fume par ennui, stress

1.2. La maladie n’est pas une PUNITION diabolique. Elle peut être psychosomatique, on peut la soigner et si elle est inguérissable, où est le problème ? Nous sommes mortels.

1.3. Les CONFLITS ne viennent pas du diable mais du clivage bons / mauvais (non-fumeurs / fumeurs). On ne s’attaque pas ainsi aux causes sociales de l’intoxication.

1.4. Le diable est une ALLÉGORIE un concret imaginaire. On aime diaboliser les problèmes, chercher des boucs émissaires. Ceci pour se soulager, pas pour trouver des solutions. Le tabac n’a rien à voir avec le diable. Ni le produit, ni son usage.

2. Si c’était vrai, le bon sens aurait déjà triomphé.

2.1. L’ennui et le stress sont d’origine diabolique. La tentation et le plaisir de fumer aussi.

2.2. La maladie et la mort sont des punitions venues du péché originel. Elles ont un lien avec Satan et Dieu.

2.3. Le fait que les hommes aiment diaboliser leurs semblables dans les CONFLITS prouve justement l’existence du diable.

 2.4. L’ALLEGORIE renvoie à une réalité. La force du diable c’est de faire croire qu’il n’existe pas. Donc le lien entre l’usage du tabac et une action diabolique semble prouvé.

Conclusion. Les rationalistes voudraient bien se rassurer en se disant que le problème du tabac ne relève que de la raison. En réalité il relève de forces obscures dont nous ne savons pas grand chose et qu’on désigne commodément par “diable”, “démon” ou “Satan”. 

Ces exercices d’assouplissement rhétorique préparent les pp33.

3. La pp3 espace-temps consiste à remplir et dominer un espace de 3 m2 ou mieux encore un volume de 3m3 pendant 3 minutes. C’est une pp3 au carré ou au cube, une pp33 si l’on veut. Pour parler plus simplement un élève peut faire ce qu’il veut pendant trois minutes devant un groupe restreint ou toute la classe. On pense immédiatement à la possibilité de sketches, imitations, one-man-show (seul-en-scène). On n’est plus dans le domaine de l’essai (pp3 classique) mais dans celui du théâtre, du récit ou de la chanson avec de nombreuses possibilités comme le mime, la danse, la présentation d’objets , l’interprétation de musique ou de poèmes, slams etc… On peut considérer cette perspective comme le couronnement de la pp3. En réalité la pp3 n’est qu’un cas particulier de la pp33, cas très particulier et finalement très rhétorique. La pp33 fait éclater des cadres trop bien connus.

4. Je prends la question de très loin et  tire du roman préhistorique Aô l’homme ancien” de Marc Klapczynski (Ed Aubéron, 2004, 350 p) un extrait intéressant. L’auteur reprend une donnée déjà explorée par Jean M. Auel dans sa saga “Les enfants de la Terre” : l’homme de Néandertal disposait probablement d’un langage gestuel qu’appuyaient quelques mots élémentaires. Cro-magnon avec qui il a cohabité pendant environ 10-20.000 ans était moins habile que lui dans cet art du mime mais disposait d’un langage oral développé. Cette hypothèse s’appuie sur des constatations linguistiques sérieuses empruntées à Marcel Jousse (1886 – 1961) Le style oral (Fondation Marcel Jousse 1981) “La gestuelle est une moyen de communication entre tribus qui ne parlent pas la même langue (ex. p. 72). En Australie, chez les Warramunga, il est interdit aux veuves de parler pendant douze mois. Elles communiquent par un langage de gestes particulier aux femmes : quand elles se réunissent dans le camp le silence est presque parfait mais elles entretiennent une conversation animée avec les mains, les bras, les coudes. On montrait une vieille dame qui n’avait pas prononcé un mot depuis vingt-cinq ans. (p. 73). Même chose en Amérique du Nord : “... des Indiens de deux tribus différentes, dont chacun d’eux ne comprend pas un mot du langage oral de l’autre, peuvent rester une demi-journée à causer et à bavarder, se racontant toutes sortes d’histoires par des mouvements de leurs doigts, de leurs têtes et de leurs pieds.” (Lévy-Bruhl) (¨. 74)

Ajoutons que cette langue des signes a été réinventée, il y a 70 ans soit trois générations, dans un petit village du désert du Néguev, par une communauté de 3.500 personnes. C’est une langue auxiliaire de la tribu Al-Sayyid d’où, pour les linguistes, son nom d’ABSL : Al-Sayyid Beduin Signs Language.  L’ABSL  possède une structure grammaticale où les verbes sont énoncés après les objets. (d’après la revue “La Maison d’Orient”, 2005_02_08)

5. Dans “Aô l’homme ancien” Marc Klapczynski décrit le récit fait par Aô le Néandertal à Aki-naâ la jeune Cro-magnon qui l’a sauvé lors d’un combat sauvage contre trois hommes oiseaux.

Aô s’agite à ses côtés pour capter son attention. Il a posé son chargement et lui a fait signe de s’arrêter. Aujourd’hui, il veut répondre à sa question. Elle ne comprend pas tout de suite ses intentions.Les yeux du garçon se plongent dans les siens, comme s’il voulait l’inviter à l’accompagner quelque part, à pénétrer dans un monde inconnu. Ses premiers gestes sont un peu lents, suspendus à travers l’espace. Cela fait longtemps qu’il n’a plus dansé et sa cuisse bien que correctement guérie, a conservé une certaine raideur. Mais, peu à peu, son corps retrouve sa souplesse et sa puissance évocatrice. Ses bras, ses jambes, ses mains, ses yeux, sa bouche, son corps tout entier se mobilise pour faire revivre l’histoire des premiers hommes qui se sont installés au bord de la toundra.

Aki-naâ connaît les danses rituelles pratiquées au sein de son clan. Mais elle n’a jamais vu une telle danse !

Les gestes se multiplient, tantôt lents, tantôt rapides, ponctués de grognements, donnant vie à des êtres différents qui se succèdent.

Elle voit les anciens hommes, les femmes, les enfants, les vieux.

Ils marchent fièrement le long du fleuve et s’aventurent loin dans la toundra derrière les chevaux, les bisons et les rennes, plus rarement les gigantesques mammouths. Ils sont nombreux et les chasseurs ne rentrent pas bredouilles. Avec eux, elle passe l’hiver dans les vallées abritées où vivent aujourd’hui les hommes oiseaux. Elle participe aux cueillettes et se gave de miel et de baies sucrées.

Elle subit l’arrivée des hommes oiseaux. Ils s’installent à leur tour dans les vallées. Ils ne comprennent pas les gestes et les grognements des anciens hommes. Peut-être n’ont-ils aucune envie de les comprendre. Ils sont belliqueux et féroces. Ils profitent de l’absence des chasseurs pour tuer des femmes, des vieillards, des enfants, pour surprendre un ou deux hommes isolés.

Elle participe à l’errance du clan. Elle ressent, elle aussi, le froid et la faim. Elle les voit mourir les uns après les autres. Aô s’attarde sur le formidable combat mené par son père contre l’ours blanc. Il ne reste plus que lui. Elle comprend qu’il est revenu sur l’ancien territoire de son peuple et qu’il cherche ceux qui ont survécu. Elle s’étonne de la facilité avec laquelle elle interprète les évènements mimés par son compagnon. 

Elle revit l’incursion de l’homme ours dans le camp des hommes oiseaux. Elle suit Aô dans sa fuite à travers les gorges et disparaît avec lui dans les entrailles de la terre.” (pp 112 – 113)

Pour lancer un cycle de pp33 je suggère de reproduire cet extrait de “Aô l’homme ancien”, de le lire, d’en discuter avec la classe,  de le numéroter et le placer dans le classeur de français peut-être au chapitre Méthodes.

6. Muriel (2009_05_14) L’idée de la pp3 espace – temps m’intéresse et je vais essayer de la pratiquer. A suivre. Par contre, donner l’extrait de Aô l’homme ancien ne me séduit pas, en ce qui concerne mes classes bien entendu. Je pense que ça met la barre très haut, d’une part ( faire revivre une épopée, quel talent il faut avoir, et quelle confiance en soi) et que l’époque évoquée ( même si elle n’est qu’un support) connoterait de façon caricaturale les enjeux du projet. La vision imaginaire de la communication orale ou gestuelle préhistorique qu’ont mes élèves est à mon sens très « grossière » : cris gutturaux, gestes lourds etc. Et il me faudrait d’abord travailler sur tout ça. mais il doit bien y avoir d’autres textes. Peut être un extrait du film L’Esquive, quand les jeunes s’entraînent à une scène de Marivaux, je ne sais pas. mais cette idée en tout cas me plait bien et je vais chercher. merci d’avoir ouvert la piste !

Roger (2009_05_14) Tout-à-fait d’accord. (2011_07_24) L’extrait de Aô l’homme ancien n’est  pas fondamental. Il est plutôt destiné aux profs qu’aux élèves sauf si le problème du langage s’impose au groupe classe. A partir des pp3, je proposerais aux élèves volontaires  de construire des pp33 (clip,one-man-show, seul-en-scène) donc  impérativement limitées à 3 minutes (emploi du sablier).

7. 2010_10 Seul en scène. Roger : La pp3 (prise de parole en 3 mn) est statique et relève surtout de l’essai comme préparation à la dissertation. La pp33 au contraire est dynamique et prépare à la performance et au “One-man-show” “seul-en-scène” (terme qui me paraît excellent, utilisé par Guy Bedos et d’autres humoristes). La pp33 dure elle aussi 3 mn et se déroule dans un cube symbolique de 3 m3. Elle peut donc être chanson, mime, danse, slam  etc… On passe ainsi du poème, au dialogue et au récit, l’essai restant souvent sous-entendu.

La performance est un acte créatif éphémère très prisé au festival d’Avignon. Elle repose sur une lente maturation, des échanges de créateurs à créateurs avec changement de genres. La perfomance est souvent opposée  au théâtre de texte et à des règles de représentation stables. Le corps y joue une rôle essentiel, ce qui a provoqué une très vive controverse quand en 2005 le chorégraphe – plasticien  flamand  Jan Fabre était artiste  associé au festival d’Avignon. Quelquefois, par un silence persistant, le créateur cherche une relation fusionnelle avec le spectateur-témoin. Mais raconter ces expériences revient à les réduire puisque ce qui compte c’est ce qui est vécu et partagé. Or la performance a toujours existé, au moins depuis le début du XX° siècle. Mais elle est de plus en plus programmée dans les festivals et les galeries comme n’importe quelle autre création. Ainsi que le dit un créateur : “Il est devenu difficile d’établir aujourd’hui des limites franches entre performances, arts plastiques, danse et spectacle. (…) On ne peaufine pas, on improvise à partir d’un répertoire de figures. (…) La danse élargit le champ de la performance comme la performance élargit le champ de la danse.” (D’après Daniel Conrod, Télérama, 2010_06_30)

Roger et Alli

Retorica

(2.360 mots, 14.100 caractères)

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