28 RHE bonne rhétorique 2011_01_19

1. On prête à Antonin Carème (1784-1833), le fondateur de la cuisine française moderne , un propos étonnant : “L’architecture est une branche de la pâtisserie.” Si l’on songe à la complexité des pièces montées qui ont fait sa réputation, cette réflexion est à prendre au pied de la lettre. Considérée en elle- même, elle signifie que “Tout est pâtisserie” comme d’autres disent que “Tout est politique”. Ce qui est aussi juste. J’avais en projet un livre, le “Trésor de bonne rhétorique”. Ses fragments sont sur ce site. A dire le vrai tout est rhétorique. Les activités humaines, consignées dans les archives, l’histoire et la littérature relèvent de la rhétorique considérée comme leur point central. “Bonne rhétorique” implique qu’il en existe une pernicieuse, qu’il faut débusquer et redresser cas par cas.

2. L’Ecole de rhétorique travaille dans la même direction : Elle se présente ainsi :

http://www.ecolederhetorique.com/

“ … Le but de cette école est de démocratiser un art qui a été et est encore réservé à l’élite. La rhétorique a souvent eu mauvaise presse au cours des derniers siècles. Néanmoins, son retour semble avoir été entamé depuis quelques décennies dans différentes universités et de nombreux centres de recherche à travers le monde. Une école virtuelle destinée à son enseignement pour tout un chacun ne peut que favoriser son retour dans toutes les strates de l’éducation privée et publique. C’est précisément ce que prône l’École de rhétorique et sa mission est de rendre accessible cet enseignement.”

C’est également  la visée de Retorica : nous gravissons la même montagne par des versants différents. Tout en haut se trouve la Vérité toujours hors d’atteinte; On ne peut que s’en rapprocher. Mais d’abord il faut éviter de se battre au pied de la montagne. Et en cours d’ascension on peut changer de versant.

3. Alexandre Motulsky-Falardeau a rédigé une étude très intéressante : “Vers une théorie de la réceptivité du discours rhétorique. Brève histoire de la Rhétorique avant Aristote”. Il y rappelle que la rhétorique est à l’origine l’art de prendre la parole en toute bonne foi. Elle devient rapidement un art judiciaire sous l’impulsion de son inventeur, Corax, que j’évoquerai deux fois.

4. Corax (“corbeau”), Syracusain, aurait enseigné la rhétorique comme “art de persuader” à un autre Sicilien nommé Tisias vers 467 avant notre ére. Le contrat était assez tordu et servait en fait d’appât publicitaire. Corax demandait à être payé à la seule condition que Tisias gagne son premier procès. Et c’est à Corax que l’astucieux Tisias intenta ce premier procès ! Devant le tribunal Tisias plaida ainsi : “Si je gagne j’obtiens de la justice le droit de ne pas te payer. Si je perds, c’est que tes leçons ne valaient rien et je ne paie pas non plus.” Corax répliqua : “Si tu perds tu paies. Et si tu gagnes, ce sera grâce à mes leçons et tu paies aussi.” Le tribunal aurait renvoyé les deux plaideurs dos à dos avec le jugement suivant : “A mauvais corbeau (corax), mauvais œuf (mauvaise progéniture).” Ce procès fit à Corax et à Tisias une publicité énorme. On en parle encore.

5. La rhétorique a beaucoup gagné à ce procès. La vérité beaucoup moins. En déboutant les deux plaideurs le tribunal a failli à sa tâche. Il y avait contrat et ce contrat devait être honoré aux conditions posées par les deux parties. Le tribunal aurait dû, dans le même arrêt donner raison à Tisias et l’obliger à payer Corax. Là était, semble-t-il, la vérité à rechercher dans ce procès.

6. L’autre raisonnement est d’une modernité tout aussi étonnante. C’est l’argument appelé justement corax et qu’on peut résumer ainsi : “Il y a trop de preuves pour que cela soit possible.” Ainsi la haine que portait l’accusé à sa victime rend vraisemblable les soupçons qui pèsent sur lui. Mais l’accusé se défend : prévoyant ces soupçons il s’est bien gardé de commettre ce crime. Ainsi une chose est tellement vraisemblable qu’elle en devient invraisemblable. Pour explorer ce paradoxe faire une copie d’image sur Google en tapant “argument du corax”.

7. Mais l’accusé est-il innocent pour autant ? La recherche de la vérité est dans l’enquête elle-même, les indices et les preuves qu’elle dévoile. Selon la loi du talion l’accusé risque la mort. Les preuves peuvent être accablantes. Dans ce cas l’accusé doit être condamné mais non exécuté car un procès n’est jamais clos. Il se poursuit bien au-delà de la vie des protagonistes devant ce qu’on appelle le “tribunal de l’histoire” dont les arrêts ne sont jamais définitifs.

8. La recherche de la vérité se poursuit à travers la rhétorique et le choix des mots justes. Et ici on peut convoquer bien des sagesses. “Nos querelles sont langagières” (Sénèque et Montaigne). “Qui ne connaît la valeur des mots ne saurait connaître les hommes” et “Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté.” (Confucius) “Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.” (Camus). Toutes les sagesses se rejoignent. Une façon de les pratiquer c’est de saisir une notion pour la développer en songeant à ce précepte de Plutarque : “S’instruire ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu”. On peut proposer des études brèves (environ 5.000 – 15.000 caractères), constamment retravaillées pour en faciliter la lecture. Elles visent, autant que faire se peut, la clarté et la vérité. Elles respectent les trois tamis de Socrate : vrai, bon, utile. Retorica n’est pas une encyclopédie mais un “Trésor de bonne rhétorique”

Roger et Alii

Retorica

(5.800 caractères)

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