28 RHE Citations intertextualité 2004_04

Ne pas s’étonner de retrouver quasiment le même contenu dans 27 RET citations et dans 07 ESS essais… panorama. Il s’agit simplement de la pratique du tuilage, bien commode pour mettre en valeur les notions fondamentales.

1. Critique des citations. Sans nier l’utilité des citations Michel B. fait une critique virulente de leur emploi Car nous sommes à tel point submergés de citations, sous l’influence et souvent les contraintes du système scolaire, que nous avons parfois du mal à penser sans utiliser ces fragments tout prêts de la pensée des autres, un peu comme un naufragé mauvais nageur s’agrippant à des morceaux d’épaves flottant à portée de sa main, ne lâchant l’un que pour en saisir un autre.La pensée personnelle devient alors un patchwork constitué de lambeaux de la pensée des autres.(…) On oublie trop qu’une œuvre forme un ensemble dont on ne peut détacher un morceau sans mutilation. Dans le pire des cas, des citations insidieusement tronquées sont destinées à faire dire à un auteur autre chose que ce qu’il a vraiment écrit, quand ce n’est pas exactement le contraire. Le pauvre Maïakovski, si critiqué de son vivant, devint, après sa mort, le réservoir officiel de courts slogans staliniens. (…) ”En principe, la citation devrait montrer que l’on fréquente de grands auteurs, mais elle est souvent de seconde main. Au lieu de l’avoir notée après une lecture réelle de l’œuvre elle-même, on l’a trouvée dans un manuel ou simplement entendue maintes fois répétée. L’étiquette prestigieuse, comparable à celles que les riches touristes collaient naguère sur leur valise pour montrer qu’ils fréquentaient les hôtels les plus luxueux, devient alors objet de contrebande, voire de contrefaéon. On ne cite pas les œuvres réellement fréquentées, mais celles qu’il faut paraître avoir lues.” (2004)

2. Est-il utile de relever des citations ? Il s’agit d’une prise de parole en 3 mn (pp3) construite comme une dissertation et qui traite du problème des citations, donc on fait d’une pierre trois coups ! Cette pp3 faisait écho aux difficultés rencontrées par les élèves de seconde et de première dans une activité un peu spéciale appelée le relevé de citations. D’abord la pp3 :

Code : 0 = introduction(s) et 9 = conclusion(s)

0. Introduction. Est-il utile de relever des citations ?

1.0 Activité pédagogique discutable.

1.1 Purement mondaine : on les apprend pour montrer qu’on sait quelque chose, donc vanité

1.2 Sorties du contexte et tronquées les citations déforment la pensée de l’auteur. Rapprochées les unes des autres, elles permettent tous les amalgames.

1.3 Assénées dans une dissertation, elles évitent de raisonner gràce à un argument d’autorité.

1.4 A chacun sa vérité, peut-il y avoir de bonnes citations ? ou de mauvaises ? comment savoir ?

1.9 Activité intellectuelle discutable, dangereuse même pour l’esprit critique.

2.0 Réponse à ces objections.

2.1 Il faut admettre que les quatre arguments sont vrais. Il faut donc trouver des solutions.

2.2 Quand la citation est assez longue (au minimum 40 mots) elle n’a pas toujours besoin de contexte. Sinon il faut la replacer dans son contexte et même l’expliquer (correctif au 1.2)

2.3 L’argument d’autorité peut renvoyer à une vérité générale. Il suffit donc d’appuyer la citation par un exemple pertinent. (correctif au 1.3)

2.4 Les seules citations efficaces sont celles que l’intéressé relève lui-même pour son propre compte.

2.9 donc il suffit de prendre quelques précautions pour que la citation devienne utile.

3.0 On peut alors aller plus loin.

3.1 La citation doit être dynamique, nourrir intellectuellement ou affectivement la personne qui la relève (correctif du 1.1)

3.2 Il y a dans les textes des citations qui semblent s’imposer à tous les lecteurs : mystère du consensus. Ce sont celles qui nourrissent une collectivité, lui donnent ses valeurs (selon les analyses de Michael Riffaterre, un des pionniers de l’intertextualité, 1969)

3.3 L’habitude de remplir des carnets de citations, de les relire, de confronter les citations entre elles, forme l’esprit critique et la sensibilité. (« A Prométhée on ne parle pas de son foie mais de son feu », la maladie même terrible compte moins que la voie que l’on s’est choisie pour s’accomplir)

3.9 Donc activité très dynamique dans la construction de la personnalité.

9.  Conclusion Un relevé mécanique ou mondain des citations n’offre aucun intérêt. Lire les oeuvres, relever des citations qui plaisent, les confronter, les relire. Elles représentent le consensus d’une culture collective, un des socles dans l’édification d’une personnalité.

(Remarque 2015 : 365 mots, 2320 caractères ; l’expérience m’a prouvé qu’une bonne pp3 contenait environ 200 – 220 mots et qu’elle s’articulait en seulement deux points, le troisième étant résumé dans la conclusion)

C’est un sujet délibératif. On note la différence entre sujets délibératifs et sujets énumératifs.

Le sujet délibératif est un sujet ouvert qui entraîne un débat. C’est le cas du présent sujet.

Le sujet énumératif correspondant serait : “Pourquoi est-il utile de relever des citations ?” Le sujet est fermé et peut se construire ainsi. “C’est utile 1. pour des raisons personnelles 2. pour des raisons générales : la connaissance d’une culture collective).

3. Exemple de composition française (dissertation) sur citations.

1. Prendre un auteur _____________ (ex. Montaigne)

2. Relever de 10 à 20 citations intelligentes d’environ quatre lignes. Les noter en rouge en notant leur thème en tête. Les commenter (intertextualité, style, résonnances personnelles).

3. A partir de ces citations rédiger la dissertation suivante :

En vous appuyant sur des citations brièvement commentées, vous direz, d’une manière ordonnée, en quoi l’œuvre de ______________ (ex. Montaigne) vous paraît importante.

4. Quelques définitions. Une CITATION c’est une ou plusieurs phrases que l’on a relevées dans un ouvrage (roman, poème, essai, pièce de théâtre…) parce qu’elles plaisaient ou qu’elles semblaient illustrer un problème. Elle est destinée à être relue, méditée et finalement replacée dans une dissertation. Une MAXIME c’est un essai très bref, en une phrase ou deux. Elle est dûe à un auteur., Les « Maximes » de La Rochefoucauld, fin XVII°s sont les plus célèbres : “Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement”. Les PROVERBES relèvent de la sagesse populaire et ne craignent pas la contradiction (Ex: « Tel père, tel fils » mais « A père avare, fils prodigue »). Ajoutons le mot d’APOPHTEGME qui désigne une « parole mémorable ayant valeur de maxime » dit le Robert. Ce mot a été emprunté au grec en 1529. C’est à dire en plein Humanisme. Détail très intéressant.

5. Histoire et signification. Relever des citations, les noter dans des carnets puis les réutiliser est une pratique au moins bi-milléraire. Certains auteurs anciens ne nous sont connus que par les citations relevées dans leurs oeuvres. Le Moyen-Age puis l’humanisme en ont largement usé. Mais le premier écrivain à utiliser massivement les citations pour les commenter et construire son oeuvre est Montaigne, humaniste de la fin du XVI°s. Il y recourt constamment dans ses « Essais ». Il avait même fait peindre des citations grecques sur les poutres de sa « librairie », sa bibliothèque. Pourquoi ? Pour jouer au savant ? Peut-être mais surtout parce qu’il était ravi de trouver dans l’Antiquité des écrivains qui pensaient comme lui. Cela justifie son idée fondamentale : « Tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». Les citations servaient de TREMPLIN à sa pensée.Et c’est ainsi qu’il faut en user. Sur cette question on peut consulter Antoine Compagnon : « La seconde main ou le travail de la citation » (Seuil 1979).

D’où la pratique du cahier-répertoire alphabétique relié, donc quasiment un livre, dans lequel on note ses découvertes, profondes, poétiques, paradoxales, ironiques. etc. Ex : “Tout ce qui n’est pas donné est perdu”, « Tout ce qu’on n’a pas est inutile » (proverbe chinois), “Avez-vous pensé à leur donner des fleurs avant de leur donner du pain ?” (maxime des Petits Frères des Pauvres), “On ne demande pas à Prométhée des nouvelles de son foie mais de son feu.” “J’appelle égoïste celui qui ne pense pas à moi” etc… etc… Certaines sont très célèbres et quelquefois très mal comprises. En voici une couramment employée à contre-sens : « Oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie ».(Bible) ( = Pour un oeil pas plus qu’un oeil, pour une dent pas plus qu’une dent, pour une vie pas plus qu’une vie. Règle juridique du talion qui exige non la vengeance mais la compensation ou l’indemnisation.)

Les citations et les maximes sont souvent employées comme formules magiques qui aident à penser, à aimer, en bref à vivre. Elles entretiennent le dynamisme personnel. On en change bien sûr. Mais pour pouvoir les retrouver facilement dans le cahier-répertoire il faut les coiffer d’un mot-clé qui en donne le thème. Ainsi une vision originale de la vérité sera classée à la lettre V sous le thème VERITE 1, puis viendra peut-être une citation sur la science à classer à SCIENCE 1. Quand reviendra une autre citation sur la vérité elle deviendra VERITE 2 etc… de telle sorte que des regroupements se fassent d’une manière toute naturelle.

6. Confrontations et intertextualité

Voici justement une série de citations et de maximes qui appellent la comparaison, la confrontation.

VERITE 1.
« Il faut aimer la vérité plus que soi-même et autrui plus que la vérité ».(Romain Rolland) SCIENCE 1

« Mais parce que, selon le sage Salomon, Sapience n’entre point en âme malivole, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te convient, servir, aimer et craindre Dieu ». (Rabelais)

EDUCATION 1
« Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur (=précepteur) qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science ». (Montaigne)

LECTURE 1
« Je hais les livres. Ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne connaît pas ». (J.J Rousseau).

AMITIE 1

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais (=Etienne de la Boétie, son ami), je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». (Montaigne)

VOYAGE 1
« Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis mais non pas ce que je cherche ». (Montaigne)

VERITE 2

« Quand la vérité met le poignard à la gorge, il faut baiser sa main blanche, quoique tachée de sang » (Agrippa d’Au- bigné).

LECTURE 2
« La lecture conduit au seuil de la vie spirituelle. Elle ne la constitue pas ». (Proust)

EDUCATION 2

« Il faudrait un homme qui soit tout un homme, le préparer à gagner sa vie puisqu’il faut d’abord qu’il la gagne. Mais aussi à la vivre quand il l’a gagnée ». (Jean Guéhenno).

INTELLECTUEL 1
« L’intellectuel n’est pas forcément celui qui intervient dans le débat d’idées, mais celui qui veille à la justesse des mots ». (Jean Paulhan)

VERITE 3
« Right or wrong, my country. If it is right, keep it right. If it is wrong, make it right » (“Droit ou tordu, c’est mon pays. S’il est droit garde-le droit. S’il est tordu, rend-le droit” ou mieux “Qu’il ait raison ou tort, c’est mon pays. S’il a raison, garde-le tel, S’il a tort, redresse-le” ).

EDUCATION 4
« Poser une question peut vous faire passer pour un sot pendant un instant ; si vous ne la posez pas, vous le resterez et pour toujours » (proverbe chinois)

En examinant attentivement ces douze citations on voit comment elles se répondent les unes aux autres, se complètent ou se contredisent, directement et indirectement. La littérature et la philosophie sont ainsi faites d’un dialogue constant entre les textes c’est-à-dire les écrivains. C’est ce dialogue entre les textes que l’on appelle intertextualité Et dès que nous lisons un texte, que nous le commentons, que nous l’expliquons (de ex-plicare, ôter le pli, déplier) nous entrons nous aussi dans ce dialogue qui dure depuis les débuts de l’humanité.

7. Relevé de citations à partir du manuel. Le classeur de français me tenait lieu de manuel mais comme les collègues avaient tenu à en faire acheter fort coûteux et fort lourd aux élèves (3 – 4 volumes selon les années), je me sentais obligé d’amortir cet achat, et mieux qu’eux… D’où le relevé de citations. Il se faisait toutes les quatre semaines et voici comment il entrait dans le travail personnel.

Travail personnel période n°…

Semaine n° 1. Pour lundi… :

Révision du classeur. Préparation des prises de parole (lecture méthodique, question d’ensemble. Etude du sujet à remettre pour la semaine n° 4. (Temps 3-5 heures)

Semaine n° 2. Pour lundi … :

9… Expression personnelle.(Temps 2 heures). Texte personnel littéraire inédit d’environ 200 mots. Donner un titre dynamique, faire des § de 5-8 lignes, Indiquer en tête le temps passé, le nombre de mots employés, le genre traité : récit, poème, essai, dialogue ou mixte. Soigner le style (au moins deux brouillons en méditant chap 2 (rhétorique) et chap 9 (ateliers). Marge de 7 cm à droite. Soigner le texte comme s’il devait être édité.

Avancer dans l’étude du sujet à remettre pour la semaine n° 4

Semaine n° 3. Pour lundi … :

1… Citations. (temps 3-4 heures) Manuel p….. Relever de 10 à 15 citations intelligentes d’environ 5 lignes chacune. Avant chaque citation indiquer son thème et en fin de citation l’auteur, le titre de l’oeuvre, la date. Recopîer la citation en rouge. La commenter en quelques lignes : rhétorique, style, rapport éventuel avec illustration du livre, intertextualité : relire des citations passées et faire des rapprochements à l’aide des thèmes notés en tête des citations. Soigner la présentation et l’en-tête de la copie. Indiquer le temps passé. Marge de 7 cm à droite.

Avancer dans l’étude du sujet à remettre pour la semaine n° 4

Semaine n° 4. Pour lundi …:
Remise de la composition française (temps 4-6 h).
0…. Votre copie : soigner la présenta-tion et l’en-tête.

Indiquer le temps passé. Marge de 7 cm à droite.

Pourquoi ces indications aussi tâtillonnes ? Parce qu’il faut que vous puissez relire facilement et avec plaisir les citations que vous aurez relevées (citation en rouge), que vous puissiez les repérer et les confronter facilement en intertextualité (avant chaque citation indiquer son thème), que vous sachiez enfin qui a dit quoi et quand (en fin de citation indiquer l’auteur, le titre de l’œuvre, la date) car on dialogue avec des écrivains qui ont vécu et qui ont souhaité entrer en communication avec nous, sinon ils n’auraient pas écrit.

Qu’est-ce qu’une citation intelligente ? C’est une citation qui est porteuse de sens, d’une vérité assez générale pour intéresser un lecteur attentif. Michael Riffaterre, professeur de littérature française aux Etats-Unis dans les années 1970 , explique que la culture d’un pays se constitue à partir des textes qui sont connus de tous (pages, citations) et qu’un lecteur novice relève de lui-même sans qu’on les indique. Vous êtes ce lecteur et le relevé de citations a pour but de vous faire visiter la grande maison qu’est la littérature française et aussi la littérature européenne.

Mais la maison comporte beaucoup de pièces ! Par période de 4 semaines vous avez à lire environ 200 pages pour en relever 10-15 citations. L’exercice demande 3-4 heures de travail mais au début vous en mettrez peut-être 8 ou 9 ! C’est excessif. Il faut pratiquer la lecture rapide.

– Vous feuilletez lentement les 200 pages en lisant attentivement les titres, les sous-titres, en regardant bien tout ce qui accroche l’oeil, y compris les illustrations. Vous repérez les textes d’écrivain.

– Vous revenez en arrière et cette fois vous lisez les textes. Certains vous plaisent mieux que d’autres. Vous les lisez plus attentivement et, au crayon, vous mettez une croix devant une citation possible. Si au bout du compte vous en avez 10-15 c’est bien. Si vous n’en n’avez pas assez c’est que vous n’avez pas lu les textes avec assez d’attention et de sympathie.

– Ensuite vous recopiez : thème, citation en rouge, auteur, œuvre, date et votre commentaire.

Pourquoi une citation d’environ 5 lignes ? Ceci représente environ 40 mots. Donc un sens complet. Notez que c’est la même longueur qui est demandés dans les ateliers d’écriture et ceci n’est pas un hasard. En recopiant un extrait d’écrivain, vous formez l’écrivain qui dort en vous. Beaucoup sinon tous les écrivains en ont fait de même dans leur jeunesse.

Le commentaire porte sur la rhétorique et le style , c’est à dire la manière dont l’auteur écrit (images, rythme…)

Vous tenez compte de l’illustration éventuelle (quelquefois elle offre un jeu subtil avec le texte) et vous faites des rapprochements (en intertextualité). Rapprocher des textes, des informations, pour trouver du neuf en les éclairant mutuellement, c’est cela le fondement même de votre formation et ceci dans toutes les disciplines.

Un exemple !

AMOUR
« Alde répond : “Ce mot m’est bien étrange !
Ne plaise à Dieu, à ses saints, à ses anges,
qu’après Roland je demeure vivante !”
Elle perd la couleur, tombe aux pieds de Charlemagne
et soudain meurt. Dieu ait merci (pitié) de son âme.
Les barons français en pleurent et la plaignent. »
Turold ?,La Chanson de Roland, vers 1070
Charlemagne propose son fils Louis. Aude refuse et meurt de chagrin . Bref discours au style direct avec appel à la protection divine (rythme ternaire : Dieu, saints, anges). Mort brutale en verbes simples (encore rythme ternaire : perd, tombe, meurt, progression terrible). Intervention du narrateur (Dieu ait merci). Intertextualité : voir la mort d’Iseut aussi rapide et passionnée. L’enluminure allemande du XIV° (p.34) insiste sur le mouvement d’affaissement de la belle Aude.

8. Slogans et petites phrases. Laissons de côté les slogans qui relèvent de la publicité. Ils sont évoqués simplement pour mémoire. Ils illustrent le besoin des citations brèves, des petites phrases qui vont ensuite nourrir nos conversations au même titre que les anecdotes et récits que nous échangeons.

Quand l’information est longue il faut la résumer. Très souvent on va en retirer l’essentiel sous forme d’une citation qui en dégage l’essentiel. La citation va être diffusée hors de son contexte et présentée comme la pensée de l’auteur. Si elle est bien frappée, si c’est un bon mot un peu dur à l’adresse d’un homme politique, elle devient vite célèbre et peut servir de référence.

Les personnalités inexpérimentées dans les relations avec les médias se voient souvent attribuer des phrases malheureuses qui les suivent et les desservent. Les autres au contraire savent en jouer. Voici une anecdote. Lors d’une campagne électorale, un militant du Parti Socialiste placé tout près de François Mitterrand observa son comportement avec curiosité. L’homme politique (qui n’était pas encore élu Président de la République à ce moment-là) écoutait avec distraction l’orateur. Il se contentait simplement de jeter sur le papier quelques mots qui n’avaient rien à voir avec ce qui se disait. Quand ce fut à Mitterrand de parler, le militant observa qu’il remettait dans sa poche son allocution (il la connaissait par cœur).Puis il la prononça mais à certains endroits du discours il parlait plus lentement en martelant des formules où le militant reconnut avec surprise les mots notés un peu plus tôt. Il regarda alors les journalistes et constata qu’ils ne prenaient en note que ces formules qui étaient prononcées si lentement qu’elles étaient pratiquement dictées. Mitterrand choisissait donc lui-même les « petites phrases » à redire aux journaux télévisées, à la radio, à reproduire en manchettes des journaux etc…

Il ne faut pas s’insurger contre les « petites phrases ». L’essentiel est de savoir les créer et les gérer. Mais il ne faut pas (comme téléspectateur, auditeur ou lecteur) en être dupe ! La petite phrase est simplement l’écume du discours. Il faut revenir à la presse écrite (« Le Monde », « Libération », « La Croix » etc…) pour prendre connaissance du contexte ! Noter qu’on peut consulter les journaux à la Bibliothèque Municipale..On ne le fait pas bien sûr. Peu importe. L’essentiel est de savoir qu’on peut le faire Pour conclure : « Toute idée devient fausse dès lors qu’on s’en contente » (Alain) et aussi “Penser, c’est penser contre.” (Alain)

La maxime bien frappée est très utile en rhétorique car elle est facile à retenir et éveille de multiples échos. Je pense à la réflexion ravageuse de Le Pen : “On préfère toujours l’original à la copie”. Les guerres se gagnent et se perdent dans les esprits sur des idées simples clairement exprimées. Ainsi “Food fascism” permettra de gagner sur le terrain du terrorisme libéral agro-alimentaire.

A la limite la maxime devient slogan et crée une fascination quasi hypnotique, car une bonne maxime ne se discute pas. Elle exerce son influence directement. Pour réagir il faut appliquer la double recette d’Alain énoncée plus haut. « Un présent sans passé est un présent sans avenir » (Braudel) “La presse apprend à lire et plus on lit plus on approche de la vérité.” (Jean Jaurès). Presse, lecture, vérité : trois mots essentiels en une même phrase.

Roger et Alii

Retorica

(3.460 mots, 21.100 caractères)

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