28 RHE Figures de style repères 2014-03

J’ai refait cette fiche, sous des formes diverses, un nombre incalculable de fois. Elle fait partie d’un ensemble appelé “Le Trésor de bonne Rhétorique” Roger

1. La rhétorique classique est souvent réduite aux figures de style, considérées comme des ornements. Les figures de style sont évidemment plus que des ornements car elles donnent précision et dynamisme à la pensée ou à l’émotion.  Depuis l’Antiquité on leur a consacré de nombreux ouvrages aussi ennuyeux que savants. L’un des plus célèbres en ce domaine reste les “Figures du discours” de Pierre Fontanier (1765 – 1844) publié de 1821 à 1830 et réédité chez Flammarion (collection Champs – classiques, 505 p, 2009). On lira avec profit l’article de Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Figure_de_style

2. Les figures de style sont la troisième étape de la construction rhétorique d’un texte, d’un discours ou d’une dissertation. La tradition a retenu les dénominations latines de ces cinq étapes :

1. inventio (invention) : rassembler les éléments utiles ;

2. dispositio (disposition) : les disposer, faire un plan efficace ;

3. elocutio (elocution), les figures de style, ornements du texte qui vont lui donner précision et dynamisme ;

4. actio (action) : la répétition du texte comme sil l’on était un acteur répétant son rôle

5. memoria (mémoire) : on apprend son texte par cœur, ce qui permet au moment de la prestation d’introduire quelques brèves digressions en fonction du public.

Le dernier des grands orateurs moderne est resté le général de Gaulle qui rédigeait ses discours et les  apprenait par cœur.  L’une de ses digressions les plus célèbres et qui provoqua un incident diplomatique avec le Canada fut son “Vive le Québec libre !” proférée lors de son discours de Montréal, le 24 juillet 1967. Le prompteur qui permet de lire son discours sans l’apprendre est une facilité dangereuse ; il fait écran entre l’orateur et son auditoire. Au contraire le contact direct, phatique dirait Jakobson, est d’autant plus vivant que des figures de style quelquefois spontanées et audacieuses viennent lui donner du piment et emportent l’adhésion, ce qui est le but du propos.

Très  modestement, les pp3 et les pp33 s’inscrivent dans cette tradition. Les pp3 sont des prises de parole en trois minutes (appelées encore “trois minutes avec vous”). Les pp33 signifient occuper pendant trois minutes un espace de trois mètres carrés… en le remplissant comme  on le veut, sketche, chanson…

3. Les professeurs de français sont obligés d’évoquer et donc de classer une trentaine de figures de style. Personnellement, au terme de nombreux tâtonnements, j’ai adopté le classement suivant : 

1. les figures de la répétition 

11. figures de sonorités : par répétition de sons (allitérations, rimes)

12. figures de syntaxe : par répétition de groupes de mots (rythmes, anaphore, litote, parallèle restreint, chiasme)

2. les figures de la logique

21. figures du raisonnement: qui exigent un effort de la pensée pour être comprises (litote, euphémisme, antithèse, parallèle étendu, syllogismes, sophismes)

22. figures de la métonymie : le mot courant est remplacé par un autre mot ou une expression ayant un lien avec lui (métonymie, synecdoque, périphrase, hyperbole).  

La métonymie repose sur des indices à déchiffrer. Exemples : 

Prendre un verre ou prendre le volant, il faut choisir” – La Prévention routière

Il a deux trous rouges au côté droit”  Rimbaud “Le dormeur du val

3. Les figures de l’imaginaire

31. figures de la passion: emploi passionnel des autres figures plus ironie, imprécation etc.. ainsi que des figures du contraste : calembour, contrepèterie

32. figures de la métaphore :  elles proposent une vision (comparaisons, métaphores). Ex : “Vous êtes mon lion superbe et généreux “ (Hugo, “Hernani” ); 

Le pâtre promontoire au chapeau de nuées” (Hugo, “Les Contemplations”).

Il est quelquefois difficile de savoir si une métaphore n’est pas aussi une métonymie ou leur combinaison (hypallage)… L’essentiel n’est pas de nommer mais de comprendre le mécanisme, de pouvoir le décrire et le reproduire dans un nouveau contexte.

Les figures de style évoluent au fil du temps. Elles s’usent : “Le premier qui appela une jeune fille une rose était un poète ; le second était un imbécile”.(P. Valéry). Quand elles sont usées elles sont devenues des catachrèses : on ne les reconnaît plus en tant que telles (“les ailes d’un moulin”,le bras d’un fauteuil” sont des catachrèses de métaphore). 

4. Le monologue du mari mécontent. Marmontel (1723 – 1799), encyclopédiste, proche de Voltaire, ennemi de Rousseau, a connu une grande notoriété et une vie agitée. Dans le “monologue d’un mari mécontent” il utilise habilement pas moins de 22 figures de style qui relèvent pour beaucoup des figures de passion. Elle sont proposées ici sous la forme d’un exercice auto-correctif.

1. Si je dis oui, elle dit non ; soir et matin, nuit et jour elle gronde.  

2. Jamais, jamais de repos avec elle !

3. C’est une furie, un démon.

4. Mais malheureux !

5. Dis-moi donc, que t’ai-je fait ?

6. O ciel quelle fut ma folie en t’épousant !

7. Je ne te reproche ni ce que tu me coûtes, ni la peine que je me donne pour y suffire.

8. Mais je t’en prie, je t’en conjure

9. Laisse-moi travailler en paix ou que je meure si…

10. Tremble de me pousser à bout…

11. Elle pleure ! ah ! la bonne âme ! vous allez voir que c’est moi qui ai tort !

12. Oui, je suis trop vif, trop sensible.

13. J’ai souhaité cent fois que tu fusses laide, j’ai maudit, j’ai détesté ces yeux perfides, cette mine trompeuse qui m’avait affolé.

14. Mois dis-moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux me ramener.

15. Nos enfants, nos amis, nos voisins,

16. tout le monde nous voit faire mauvais ménage. Ils entendent tes cris, tes plaintes, les injures dont tu m’accables.

17. Ils t’ont vue vue, le visage en feu, les yeux égarés, la tête échevelée, me poursuivre, me menacer.

18. Ils en parlent avec frayeur ; la voisine arrive, on le lui raconte ; le passant écoute et va le répéter.

19. Ils croiront que je suis un méchant, un brutal, que je te laisse manquer de tout, que je te bats, que je t’assomme.

20. Mais non, ils savent bien que je t’aime, que j’ai bon cœur, que je désire te voir tranquille et contente.

21. Va ! le monde n’est pas injuste ; le tort reste à celui qui l’a.

22. Hélas ! ta pauvre mère m’avait bien prévenu…

1. antithèse –  2. répétition – 3. hyperbole – 4. apostrophe – 5. interrogation –

6. exclamation – 7. prétérition – 8. supplication – 9. réticence – 10. imprécation (voir la fiche 28 RHE imprécation) –

11. ironie – 12. concession – 13. louange déguisée – 14. suggestion – 15. énumération

16. accumulation – 17. description – 18. tableau – 19. gradation – 20 correction d’expression – 

21. sentence  – 22. prosopopée.

5. Enjeux. Réflexion du 20 mai 2000 : Très souvent la rhétorique a été assimilée aux seules figures de style. Le pire, à mon sens, s’est probablement passé dans les années 60-70 quand à la suite peut-être d’une étude de Roland Barthes sur le réseau des figures de rhétorique, le groupe “mu” de la Sorbonne a sorti une “rhétorique généralisée”… limitée aux figures de style ! Les cordonniers sont les plus mal chaussés et les rhétoriciens – qui sont rarement des rhéteurs – trahissaient ainsi les mots dont ils auraient dû conserver au moins le sens propre ! 

Pour s’entraîner à identifier les figures de style, le mieux ce sont les ateliers d’écriture en quarante mots  où l’on demande d’inventer telle ou telle figure et de la soumettre à un autre groupe pour voir s’il sait l’identifier. Quelques élèves sont fascinés par certaines figures. Le chiasme en particulier a beaucoup de succès. Autant en profiter et encourager la production de chiasmes ! A partir du chiasme on peut retrouver par transformation beaucoup d’autres figures. 

6. Roman Jakobson (1896 – 1982) a écrit des “Essais de linguistique générale” (traduction de N. Ruwet,  éd. Minuit 1963) qui restent essentiels. Il y définit six fonctions dans la communication verbale :

– le message qu’il appelle fonction poétique (au sens propre du terme de “création”)

– le destinateur qu’il appelle fonction émotive (car au départ c’est bien d’émotion qu’il s’agit)

– le destinataire qu’il appelle fonction conative (du latin conatus “effort” car lil s’agit de toucher l’auditeur par la persuasion)

– le contexte qu’il appelle fonction référentielle (car il s’agit du milieu favorable ou hostile dans lequel le message est délivré)

– le contact qu’il appelle fonction phatique (du grec phatè “disant” comme dans emphatique, car il s’agit de maintenir le contact avec l’auditeur même si on parle pour ne rien dire).

– le code qu’il appelle fonction métalinguistique (car il faut s’entendre sur le sens qu’on donne aux mots.

Le message est au centre du schéma. Horizontalement, de gauche à droite on a : destinateur —> message—> destinataire. Verticalement, au dessus du message on trouve le contexte et en dessous le contact et le code.

Voir :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Schéma_de_Jakobson

7. Les figures de style vont circuler dans le réseau des six fonctions mais jouer un rôle fondamental dans la fonction phatique, celle du contact.

Pour Jakobson les figures fondamentales sont la métaphore et la métonymie. Mais alors que la métaphore est facilement identifiable et réutilisable, il n’en va pas de même de la métonymie qui, à mes yeux, est une figure extrêmement dangereuse par sa puissance et dont nous sommes constamment les victimes. Aussi mérite-t-elle un traitement particulier (voir la fiche 28 RHE métonymie). L’exemple canonique reste l’Anglais qui débarque à Calais et voyant une Française rousse en déduit (par une métonymie généralisante) que toutes les Françaises sont rousses. La métonymie généralisante joue un rôle très important et très néfaste  dans toute notre vie sociale, et culturelle. Elle porte un autre nom : la généralisation abusive.

8. Quand elle se combine avec le changement de contexte elle conduit les groupes sociaux au bord de la guerre civile. Voici un exemple de changement de contexte : “Un collégien de Pont-à-Mousson (Meurthe- et-Moselle) avait écrit dans un devoir que “le génocide des Arméniens était mérité” en soulignant le mot “mérité”. Le collège a pris à son encontre une sanction pédagogique. Cette mesure a déclenché un tollé dans la presse turque, dénonçant cette terrible atteinte aux droits de l’homme. Une chaîne de télévision a dépêché une équipe à Pont-à-Mousson, la Commission des Droits de l’homme du Parlement turc a écrit à l’Assemblée nationale française…” (Marianne 2009_11_12) Ce collégien était probablement d’origine turque. Sa copie et son jugement sommaire n’étaient destinés qu’à son professeur. On ne sait pas assez qu’il est interdit de faire état publiquement en classe du contenu d’une correction. S’il fallait faire une mise au point c’était à ce niveau là et si possible par écrit. Le professeur a donc commis une faute en transmettant le devoir à l’administration. C’était un premier changement de contexte. Les autres changements de contexte, de plus en en plus graves, ont suivi. Conclusion : Les changements de contexte créent les catastrophes. Une plaisanterie douteuse devient une injure raciste. Un propos déplacé devient objet de scandale… etc. C’est ce que les journalistes justifient par le fameux “droit d’être informé”. Il faut y opposer deux autres droits : le “droit d’ignorer” et le “droit à l’oubli”. Voir les trois tamis de Socrate :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Socrate

9. Maïthé (7 déc 2009) : Merci Roger ! Pour moi ta remarque sur la métonymie de généralisation abusive est riche d’enseignement et l’illutration par l’exemple choisi, aux limites du possible, particulièrement éclairante de l’ampleur du phénomène. En plus ces raccourcis abusifs ne permettent plus une analyse simple et le décryptage demande beaucoup d’effort. Intéressant aussi ce droit d’ignorer, (à creuser) et ce « droit » à l’oubli…. s’il peut être volontaire …? Définir les mots pour savoir de quoi on parle et sur quoi on peut s’entendre. Tu t’y entends très bien. Séparer, différencier, avant de relier…(…)  A ce propos, Je reste complètement ébahie, espantée, du magnifique maillage à chaud sur le film de Bresson et sur la discussion qui a suivi et qui aide énormément à cheminer. Roger : Voir 03 CIN Bresson trampoline 2009_12

Roger et alii

Retorica

(12.400 caractères)

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